Confession de Minuit: Roman

Chapter 9

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J'allai, le jour de Noel, dejeuner chez Lanoue, qui m'avait invite a une petite fete intime.

Un froid sec, piquant, tonique. Marcher etait une joie, meme avec des semelles trouees. Bien serre dans mon vieux paletot, je partis d'assez bonne heure: un repas d'ami n'est-il pas meilleur quand il est precede d'une longue causerie?

L'itineraire m'etait familier. Mes pas, comme ceux des bestiaux parques, reviennent toujours dans les memes empreintes. Paris est grand, mais, dans Paris, j'ai mon village. Comme presque tous les hommes je ne suis capable que d'une petite patrie. Les gens qui parcourent le monde se croient delivres de toute servitude; ne pensez-vous pas qu'il leur faut s'improviser une patrie dans leur entrepont de navire ou leur wagon de chemin de fer? Ils doivent, parfois meme, emporter cette patrie minuscule dans leur valise, dans leur poche, dans le regard d'un compagnon cheri.

La rue du Cardinal-Lemoine m'est favorable a la descente. Elle se precipite vers le fleuve, les bras ouverts. Elle m'entraine, comme un desir qui veut etre assouvi. Elle est allegre comme une debauche de forces accumulees.

Puis, c'est la plaine, l'horizon a pleins poumons de la Seine et des quais, la fluette passerelle de l'Estacade, l'ile et cette greve provinciale ou Paris semble oublier sa feroce turbulence.

Je revis, une fois de plus, toutes ces douces choses avec des yeux d'homme heureux. Que cette image me demeure a jamais pour les mauvais jours.

Lanoue, sorti de bon matin, en vue de menues emplettes, n'etait pas encore de retour. Marthe, occupee des preparatifs de notre petite fete, me recut en costume d'interieur: bonnet de dentelle et peignoir sommaire. Mais ne suis-je pas un peu de la maison?

Le bebe me prit par la main pour me faire voir les tresors trouves miraculeusement, a l'aube, dans la cheminee. Tout, dans l'appartement exigu, respirait ce bonheur familial auquel j'ai reve jadis comme a une terre interdite.

Remonter les jouets mecaniques, assembler les cubes colories, paitre les brebis de sapin, tout cela me parut fort plaisant jusque vers onze heures. Comment ensuite s'annonca le desastre? A quel instant precis apparurent les premiers signes de ma ruine interieure? Voila ce que je ne saurais vous dire au juste. Il se peut que la cause de tout ait ete ce peignoir a manches courtes. Il n'est rien qui ne soit pretexte pour une ame mal defendue.

Marthe est une belle personne, brune et robuste. Elle est d'humeur grave et enjouee: reserve et confiance tout ensemble. C'est la femme de mon ami; elle ne s'etait jamais, jusque-la, trouvee compromise dans les exces de mon imagination.

Or, il advint que Marthe se pencha par-dessus la table pour arranger je ne sais quoi a la suspension. Elle levait un bras. La manche de son peignoir etait breve, flottante, fort large. Mon regard s'engagea involontairement dans cette manche et remonta le long du bras, jusqu'a l'ombre moite et touffue de l'aisselle.

Ce fut tout pour Marthe. Elle avait deja replie son bras, deja tourne le dos, deja quitte la piece.

Moi, j'etais assis dans le fauteuil a bascule, les jambes croisees, et je me balancais. L'enfant jouait sur le tapis. C'est ainsi que n'importe qui eut compris la scene.

Monsieur, vous etes un homme; je n'aurai pas besoin de vous expliquer trop longuement le caractere des pensees dont je fus assailli, la nature de l'evenement qui se passa dans mon esprit.

Une brutalite formidable, une espece de viol, de colere, de delire. Des vetements dechires. Des supplications et des sanglots. Rien ne resistait a la bourrasque, ni l'honneur, ni l'amitie. J'etais lache, dechaine, ivre. Les plus petits details m'apparaissaient, et de ce corps entre mes mains, et de mes actes.

Marthe traversa la chambre voisine. Une seconde, j'apercus a contre-jour, devant la fenetre, sa silhouette presque nue dans son vetement flottant. Nouveau coup de fouet. Nouvelle rage. Mes yeux remonterent au plafond ou se peignait une histoire extravagante: je volais cette femme, je l'emportais dans des chambres obscures, odorantes, avec des lits bouleverses, sous une veilleuse agitee de spasmes nerveux.

Et puis, un voyage. Partir! On pourrait partir! Une vie haletante, maudite, admirable, a travers des continents inconnus. L'Asie! ou dans les iles de l'Oceanie, ou dans les Antilles.

A mes pieds, l'enfant se prit a chanter en secouant une crecelle. Eh bien! l'enfant serait abandonne a Lanoue. Il se consolerait avec cet enfant, Lanoue! Je lui ecrirais une lettre pour tout expliquer. J'ecrivis la lettre, d'un bout a l'autre, sur l'enduit cremeux du plafond.

J'entrevis une cabine de paquebot, avec un hublot glauque, fele par l'horizon marin; et des etreintes secouees par la trepidation des machines, renversees soudain par des coups de roulis; et des mains cramponnees au bastingage, des mains convulsees d'angoisse; et des remords a deux, des remords ecrases sous des caresses terribles.

Pour tout dire, il me faut ajouter que ce qui se passait en moi ne ressemblait pas exactement a ce qu'on appelle le desir. C'etait une de ces imaginations qui trouvent leur satisfaction en elles-memes. Je n'aurais pas fait l'ombre d'un mouvement pour realiser ma folie. Non! Toute cette saoulerie demeurait vautree dans l'ame et presque sans rapport avec son objet. Une salete lache, cachee, solitaire.

... J'achevais la lettre a Lanoue quand une petite moulure de platre, une de ces vagues fioritures qui ecumaient et deferlaient au pourtour du plafond devint insensiblement cette belle meche blonde qui tremble et se tord devant l'oreille de Marguerite quand elle coud, penchee sur son ouvrage. Et toute la douce figure de Marguerite apparut au plafond, avec ce regard qu'elle avait eu pour murmurer: "Oh! je sais bien que vous etes bon".

Eh bien! Marguerite serait oubliee.

Marguerite! Deja! Mon reve haletait, comme un cheval force qui bute et va s'abattre. Tout le sang de mon reve s'epuisait.

C'est alors que retentit la voix de Marthe. Je crois me rappeler qu'elle disait une phrase des plus simples:

--Octave vous fait attendre. Il sera bien fache.

Toutes les images s'abimerent dans une nuee grise. Je me sentis frissonnant, fatigue, triste, comme un homme qui vient d'etouffer ses illusions sur un sopha d'hotel meuble. Cette faiblesse dans les jambes, cette tete pleine de coton, ce coeur defaillant et, surtout, surtout, une imperieuse envie de pleurer, de gemir.

Je me levai et passai dans l'antichambre. La, je pris mon pardessus.

--Que faites-vous? dit Marthe, apparue sur le seuil de la cuisine. Vous avez oublie quelque chose?

--Oui, j'ai oublie... j'ai oublie...

Le son de ma voix me parut si pitoyable que je dis pas un mot de plus. J'ouvris la porte et me jetai dans l'escalier. Je vois encore le visage etonne de Marthe avancer dans la penombre et se pencher sur la rampe.

Comme j'arrivais au premier etage, je me trouvai face a face avec Lanoue. Il eut un bel et affectueux sourire pour me tendre la main.

--Octave, lui dis-je en m'ecartant, Octave, excuse-moi. Je ne reste pas avec vous. Je ne peux pas rester. Je ne merite pas que l'on s'interesse a moi.

Lanoue s'arreta, frappe de stupeur. Je l'aurais presque bouscule pour gagner plus rapidement le dehors. Je descendis les dernieres marches en bondissant. Je criais:

--Non, non, Octave, il ne faut pas m'aimer!

Comme je refermais la porte du vestibule, j'entendis derriere moi, dans l'escalier, des bruits de pas precipites. Lanoue appelait d'une voix alteree:

--Louis! Louis! Ecoute, Louis...

Dans la rue, je pris ma course, sans tourner la tete.

XXI

On ne devrait jamais avoir de joie; le depart de la joie est une souffrance trop cruelle.

Il etait midi. Le Jardin des Plantes paraissait desert. Un sol durci, grincant de froid. Des bancs couverts d'une couche de gresil. Je m'assis pourtant sur l'un d'eux. Il y avait, a ma droite, un arbre qui, de tous ses bras etendus, pretait serment avec une gravite majestueuse.

Je regardais son tronc noueux, sa ramure innombrable, ses grosses racines qui, par places, emergeaient avant la plongee definitive, comme des echines de dauphins, et je pensais:

Lui, il sait choisir; il puise dans la terre ou il y a tant de sucs, tant de substances, tant de nourritures et de poisons, tant de materiaux accumules depuis les origines. Il puise et ne prend que le necessaire. Il dedaigne le reste. Il se choisit dans le chaos.

Moi, je ne sais pas me choisir. Toute pensee qui voyage trouve asile en mon ame. Toute graine qui tombe sur mon etre y peut germer. Ou suis-je la-dedans? Qui suis-je dans cette foule? Peut-il y avoir du bonheur pour moi entre ces mille demons ennemis? Comment me reconnaitre, me nommer, m'appeler, entre tous ces visages?

Ne me dites pas: "Ces pensees sont en vous mais ne sont pas vous".--Eh! n'est-ce pas moi qui les pense? N'est-ce pas moi qui les nourris?

Surtout, surtout, ne me dites pas: "Tout cela ne vit que dans votre esprit."--Seul compte ce qui se passe la.

Je ne pourrai jamais faire de ma vie quelque chose de pur, quelque chose de propre.

Je suis incapable d'amour, incapable d'amitie, a moins qu'amour et amitie ne soient de bien pauvres, de bien miserables sentiments.

Je suis un mauvais fils, un mauvais ami, un mauvais amant. Au fond de mon coeur, j'ai voulu la mort de ma mere, j'ai trahi et bafoue Octave, force, souille Marthe, abandonne Marguerite. Et j'ai fait mille autres crimes dont je n'ai pas meme souvenir, ce qui est plus desesperant que tout.

Je ne respecte rien dans le fond de mon coeur; et pourtant!

Et pourtant, j'ai parfois reve d'une vie qui eut ete la plus belle, la plus noble des vies.

Ce n'est pas ma faute: je ne suis pas le maitre. Ne m'accusez pas avant d'avoir fait retour sur vous-meme.

Je suis un ilote. Qui me donnera la liberte? Qui me sauvera de la decheance? Qui pourra me rendre la grace perdue?

Le monde m'echappe. Je me debats parmi les ombres. Qui peut venir a mon secours? Telles furent mes reflexions sur le banc du Jardin des Plantes. J'avais froid. Bientot j'eus faim. Je ne constatai pas sans amertume qu'il m'etait possible d'avoir froid et faim malgre ma douleur. Nouvelle blessure pour l'orgueil.

Je combattis le froid en marchant, et la faim avec un de ces petits pains aux raisins secs, un de ces pains de seigle qui ont fait les delices de mon enfance.

J'errai ainsi, tantot dans les allees du jardin, tantot dans les rues avoisinantes, jusqu'a la chute du jour. Le ciel s'etait fort brouille et obscurci. Jamais il ne m'avait paru plus hostile, plus lugubre; et c'etait pure illusion, car j'ai connu, sous l'azur de juillet, des detresses en sueur qui passent de loin toutes les tristesses de l'hiver. Il n'y a de soleil que dans la paix du coeur.

Ou aller?

Comme la nuit s'epaississait, la neige se mit a tomber. J'etais alors dans la rue Buffon.

Je revins a la surface du monde pour constater qu'il neigeait. Puis, nouvelle plongee dans les profondeurs.

Un peu plus tard, je m'apercus que j'etais a la hauteur de la caserne municipale, rue Monge, en marche vers la rue du Pot-de-Fer. La bete remontait au gite; d'elle-meme, elle rentrait a la bauge, ou il fait tiede, ou l'on mange.

Toujours la meme chose. Toujours le meme rythme. Sortir, rentrer. Rapporter a la maison, chaque soir, son fardeau de colere et de degout.

XXII

Monsieur, il est plus de minuit et vous m'avez ecoute jusqu'ici avec beaucoup de patience et de bonte. Je vais donc abuser de votre sympathie en achevant mon recit.

Une semaine s'est ecoulee depuis les evenements qui ont marque, pour moi, la journee de Noel. Une fois encore, je vous prie de m'excuser si je m'obstine a nommer evenements ces choses qui se sont entierement passees en moi. Le monde a deux histoires: l'histoire de ses actes, celle que l'on grave dans le bronze, et l'histoire de ses pensees, celle dont personne ne semble se soucier. En verite, qu'importent mes actes, si toutes mes pensees n'en sont que le desaveu et la derision?

J'ai d'abord vecu quatre jours dans une anxiete sans cesse croissante. Pour bien des raisons que vous devinez aisement, le sejour a la maison etait penible: tant de souvenirs, et le regard de ces deux femmes, et le mensonge de mon visage, de mes paroles, de mes gestes.

Je suis donc sorti, chaque jour, des le matin, pour ne rentrer que tard dans la nuit, au moment du sommeil. Chaque soir, ma mere m'a dit que Lanoue etait venu et m'avait attendu une heure ou deux sans trop expliquer l'objet de sa visite.

J'ai passe mes nuits sur mon canape, a fumer, a batailler contre mes demons.

Avant-hier matin, j'ai eu avec ma mere une discussion decisive. S'agit-il bien d'une discussion? En realite, ma mere a parle seule.

J'allais sortir. Marguerite etait partie chercher du travail a l'atelier. Maman mettait de l'ordre dans le logement.

--Louis, m'a-t-elle dit, assieds-toi un instant aupres de moi.

Je me suis assis. Je devais avoir un visage ferme, bleme, agite de menus tics que je ne peux reprimer. Je ne savais ce que voulait ma mere. J'etais, a la fois, inquiet et accable.

--Louis, m'a dit ma mere, tu auras trente ans dans deux mois.

J'ai tout de suite compris. Ma mere a parle pendant plus d'une demi-heure. "Le moment etait venu de me marier. Je ne pouvais plus tarder a trouver une situation. Maman s'en etait quelque peu occupee elle-meme. Le moment etait venu pour moi de choisir une compagne. Et, justement, n'avais-je pas, aupres de moi..."

Ah! Mere, mere, comme vous m'aimez! Comme vous me connaissez bien! Comme vous me comprenez mal!

Je l'ai laissee parler. Elle secouait affectueusement mes mains qui retombaient inertes. Quand elle me pressait de questions, je hochais la tete sans repondre.

On a sonne, ce qui m'a delivre. Marguerite est entree. Aussitot, j'ai saisi mes vetements et je suis parti, tres vite, en regardant au passage avec une espece de ressentiment cette jeune femme qui songe a rendre heureux un homme tel que moi.

Il y a de cela plus de quarante-huit heures. Je ne suis pas retourne a la maison. Je n'y retournerai pas; je ne peux plus.

J'ai ecrit a maman une lettre qui n'explique rien. Le moyen d'expliquer des choses pareilles! "Mere, lui ai-je ecrit, tu ne sais pas quel homme je suis. Ne me demande pas de revenir aupres de toi. Ne me demande pas d'etre heureux." Et mille autres sottises semblables qui ont du la mettre au supplice sans l'eclaircir de rien.

Depuis bientot trois jours, je vogue dans Paris sans but, sans refuge. Je suis calme, mais bien malheureux.

Je ne cherche pas a mourir. Je ne suis pas encore pret a mourir.

J'ai de l'argent pour deux jours. Apres je ferai de menus travaux, afin de manger.

N'allez pas me parler de ces deux femmes, qui doivent, en ce moment, coudre cote a cote, dans la salle a manger. Que pensent-elles? Que disent-elles? Ne m'en parlez pas: je n'y ai que trop songe depuis trois jours.

Le hasard m'a conduit, ce soir, dans ce bar ou j'ai eu la chance de vous rencontrer. J'ai tres peu bu; vous l'avez surement remarque. Je me serais bien enivre, mais j'ai l'estomac si malade.

Ne racontez a personne cette histoire qui n'en est pas une. Tous les hommes ont leur charge de tourments. Inutile de les troubler avec Salavin. Inutile aussi de leur donner a rire.

Je ne sais plus que faire. Je ne sais plus que devenir. Peut-etre vais-je partir en voyage, si le vent me prend en pitie et m'emporte. Peut-etre vais-je rester. Peut-etre...

Vous, monsieur, qui avez l'air simple et bon, vous qui m'avez laisse parler avec tant de bienveillance, peut-etre me direz-vous ce que je dois faire.

FIN