Confession de Minuit: Roman

Chapter 8

Chapter 83,916 wordsPublic domain

Ce fut une heure memorable. Seul, avec les nuages et le vent forcene, je rencontrai Salavin face a face, un Salavin sauve, degage de la foule de ces sales pensees parasites au milieu desquelles il vegete comme une plante opprimee. Pendant une heure, j'eus confiance en moi; je pris des engagements solennels, j'assumai des responsabilites, je fis des sacrifices, j'accomplis enfin des actes dignes d'un homme veritable. Tout cela dans mon coeur bien entendu.

Si j'ecrivais l'histoire de ma vie, cette heure-la pourrait s'appeler la victoire du cinq novembre ou la victoire de Notre-Dame. Car ce fut une victoire, une petite victoire. J'en ressentis les effets pendant plusieurs jours.

Souvent, je prenais un livre et, delaissant mon canape, je venais m'asseoir sur un petit banc, dans la clarte laiteuse des rideaux, aupres des couturieres. Je m'enfoncais dans ma lecture comme dans un sommeil touffu.

Je suis, vous le voyez, assez grand, assez maigre. Le metier de bureaucrate et le mepris des exercices physiques ont voute mon dos. "Je me tiens un peu de guingois", selon l'expression de ma mere. Quand je lisais, accroupi sur mon tabouret, je sentais s'exagerer tout ce qu'il y a de defectueux dans mon attitude ordinaire. Je me tassais, je me ratatinais. Ma vie, semblait-il, fuyait, m'abandonnait pour s'en aller avec ces hommes et ces femmes dont je partageais, par la pensee, les aventures admirables. Cependant, la carcasse de Salavin se fletrissait peu a peu. Ne croyez-vous pas que, si l'on savait rever avec assez de force, il suffirait, a de tels moments, d'un tout petit choc, d'un consentement d'une seconde pour mourir?

En general, j'etais tire de cet abime par la voix de maman dont les paroles me parvenaient comme a travers de grandes epaisseurs de feutre. Elle devait repeter plusieurs fois son appel avant que je revinsse a la surface du monde. J'ai toujours pense que ma mere devinait, instinctivement, cette desertion de mon esprit. Quelque chose comme le cri de la bete qui sent ses petits en danger.

Ce qu'elle disait alors etait pourtant bien simple. Elle me donnait, par exemple, quelque commission. Le charme rompu, je posais mon livre et me mettais en mesure d'obeir. J'etais devenu fort serviable, ce qui, soit dit en passant, ne m'est pas une vertu naturelle. N'attribuez point ce changement de caractere au desir de faire excuser mon inaction; non, il y avait a cela d'autres causes que vous commencez sans doute a comprendre.

Il arrivait aussi que maman me demandat de poursuivre a haute voix la lecture commencee pour moi seul. Ma mere manquait rarement d'ajouter:

--Vous savez qu'il avait toujours, a l'ecole, le prix de lecture et de recitation.

A quoi je repondais d'un air gene:

--Voyons, maman! Tais-toi donc, maman! Pourquoi parler toujours de ces choses-la?

Ma pauvre mere ne peut pas savoir l'embarras ou nous plonge, nous autres hommes, l'eloge public de nos vertus ou de nos prouesses enfantines.

Marguerite joignait aussitot ses instances a celles de ma mere:

--Vous lisez si bien!

Je ne me faisais pas trop prier. Je lisais pendant des heures entieres. Les deux femmes ecoutaient sans interrompre leur besogne, mais en amortissant avec soin tous les bruits. Parfois, maman aspirait une petite prise de tabac; elle le faisait discretement, presque en cachette, car elle sait que je n'aime pas a la voir priser, moi qui fume toute la journee, moi qui suis gate par toute sorte de vices, de manies et de tics.

De temps en temps, l'aiguille de Marguerite s'arretait de voleter comme une mince flamme bleue tenue en laisse. Les mains au creux de sa jupe, Marguerite ecoutait. J'apercevais sa bouche entr'ouverte et ses yeux fixes sur moi.

Je me grisais, a la longue, de toutes ces paroles qui n'etaient pas miennes, mais me tombaient pourtant des levres. Je n'etais plus bien sur de n'avoir pas pense moi-meme toutes ces belles choses qui s'exprimaient par ma voix et quand Marguerite, au comble de l'emotion, murmurait en cassant son fil: "Comme c'est beau! Comme c'est beau!" j'acceptais cette louange ainsi qu'un hommage que j'eusse personnellement merite.

Je parlais peu, d'ordinaire, a Marguerite. Un jour, toutefois, maman dut, pour je ne sais plus quelle raison, s'absenter un apres-midi. Je restai seul avec Marguerite et, comme de coutume, je vins m'asseoir dans la salle a manger. Pendant une heure, je tins fixes sur un livre des yeux qui ne voyaient rien. Je me sentais le coeur gonfle, les mains tremblantes. Il me venait un desir ardent de parler a Marguerite, de lui dire les choses affectueuses. Mais, voila, je ne sais pas dire les choses affectueuses, moi. Je laissai passer l'apres-midi sans parvenir a ouvrir la bouche. J'en fus si desespere que, le soir venu, je me repandis en propos amers, en propos decourages, decourageants. Ah! pour dire des mots desagreables, des duretes, ma langue se delie toute seule. Je n'eus aucune difficulte a navrer Marguerite, a l'accabler sous un flux de paroles qui etaient, precisement, tout le contraire de ce que j'eprouvais si grand besoin de lui confier.

Elle ecoutait sans repondre; puis, elle eut un regard si triste, si charge de reproches que je baissai la tete et lui demandai pardon en begayant.

--Oh! dit-elle, ca ne fait rien. Je sais bien que vous etes bon et que vous ne pensez pas tout ce que vous venez de me raconter.

"Bon!" Moi? Je suis bon! Moi? Ah! Par exemple! Tout de suite les propos amers reprirent leur cours, jusqu'au moment ou, completement ecoeure de moi-meme, je mis mon chapeau pour sortir.

Il ne faut pas pardonner trop vite a Salavin.

XVII

Je crois toutefois n'avoir pas trop tourmente Marguerite pendant cette periode-la. Je crois. Je ne suis sur de rien. Les gens a qui nous devons nos pires souffrances ont si rarement conscience de leur cruaute. Il en est qui s'imaginent m'avoir comble de leurs faveurs et que je considere en fait comme mes mauvais genies.

J'entretenais des relations, pendant mon adolescence, avec un cousin que j'aimais beaucoup. Je m'employais a seconder ses entreprises, a louer ses merites, a pallier ses erreurs. Quel que fut mon scrupule, je ne me pouvais trouver aucun tort envers lui. Or nous eumes, un jour, une querelle; a cette occasion, mon cousin m'ouvrit son coeur: j'y decouvris de vivaces ressentiments, des griefs qui, longtemps caches, n'en etaient que plus redoutables et qui, helas! ne me parurent pas denues de fondement, bref, tout un tresor de haine dont je me trouvai l'objet desespere et la cause.

Comment affirmer que l'on n'a pas fait souffrir un homme alors qu'on l'a regarde, fut-ce une fois, alors qu'on a traverse sa vie, meme en pensee?

Ce qui me donne a croire que, pendant ce mois de novembre, je ne fus pas le bourreau de Marguerite, c'est que je reservais mes mouvements d'humeur pour Lanoue.

J'allais--ne vous l'ai-je pas dit?--le voir chaque jour, soit au moment du dejeuner, soit apres diner, le soir, car Lanoue, lui, n'a pas perdu sa place et frequente regulierement son etude d'avoue.

Le plus souvent, je trouvais les Lanoue a table. Je m'asseyais dans un fauteuil a bascule, pres de la fenetre, et je commencais de me balancer. Je commencais aussi d'etre injuste, d'etre odieux.

Heureusement que Lanoue est mon ami! Heureusement que je l'aime! Sinon, il m'agacerait fort.

D'ailleurs, s'il n'y avait pas l'amour, s'il n'y avait pas l'amitie, tout me degouterait dans l'homme. Regardez-le donc manger! Regardez-le boire!

Octave Lanoue est un garcon calme, aux reactions paresseuses; il n'est depourvu ni d'instruction, ni de finesse. Comme il tient de son ascendance paternelle certaines facons rustiques et de la gaucherie, il m'arrive, entre camarades, de plaisanter Lanoue; mais je ne peux souffrir que les autres s'en melent. Railler Lanoue, c'est mon privilege d'ami, un privilege dont je suis aprement jaloux.

Les jambes jointes, la tete renversee en arriere, le corps affale au fond du fauteuil qui oscillait a petits coups, je fumais cigarette sur cigarette en regardant d'un oeil mi-clos les Lanoue prendre leur repas.

Le bebe barbotait dans son assiette. Octave et Marthe, assis face a face, mangeaient. Ils s'y prenaient comme tout le monde, n'en doutez pas. Quant a moi, je n'avais qu'a les regarder. Situation penible entre toutes.

Si vous tenez a votre prestige, ne mangez pas en presence d'un homme qui ne partage ni votre faim, ni vos aliments.

Pourquoi remplir sa cuiller a tel point qu'une partie du contenu retombe dans l'assiette avant d'atteindre les levres? Pourquoi introduire la cuiller en biais et si profondement dans la bouche? Pourquoi faire cette aspiration bruyante en absorbant le potage?

J'avais peine a surmonter ma repugnance. Cependant les Lanoue ne se defiaient de rien: ne suis-je pas leur ami? Ne l'ai-je point prouve? Ne suis-je pas, moi aussi, un homme, avec toutes ses imperfections humaines?

L'idee que j'apportais a la satisfaction de mes appetits autant de malproprete naive et de maladresse aggravait mon malaise au lieu de le dissiper. Il me fallait pourtant reconnaitre que ma machoire aussi craque pendant la mastication, que, sans doute, je mange aussi la bouche ouverte, avec des bruits et des claquements mouilles. Assurement l'oeil du spectateur doit voir remuer ma langue, doit suivre la transformation des aliments sous l'effort des dents. Sans nul doute, mon nez, souvent bouche par le rhume de cerveau, doit aussi souffler, siffler, des que les mandibules travaillent.

J'etais si navre du spectacle et si honteux de mes reflexions que je me levais pour partir. Octave alors me regardait d'un oeil limpide, etonne et disait simplement:

--Pourquoi? Tu n'es pas presse.

Je me rasseyais avec decouragement.

Si Lanoue avait pu surprendre le cours de mes pensees, j'eusse succombe a la confusion. Mais personne ne peut connaitre le cours de mes pensees. J'ai pourtant, plus de cent fois, failli me trahir et dire a mon ami: "Est-il donc necessaire de remuer le bout du nez en mangeant des haricots"?

Le repas fini, Octave allumait sa petite pipe et nous devisions en humant une tasse de cafe. Pour me soustraire a mes inclementes meditations, j'ebauchais de vagues commentaires sur les evenements du jour. Lanoue m'ecoutait avec une complaisance attentive et murmurait a chacune de mes phrases: "Je suis parfaitement de ton avis." Cet assentiment obstine ne tardait pas a me donner de l'impatience. Eh quoi! je debitais des bourdes, des pauvretes, et Lanoue etait parfaitement de mon avis, Lanoue que je tiens pour un homme intelligent. Lanoue, qui est mon ami, mon seul ami!

J'en venais a regretter l'aigre maniere de Vitet qui ne me laisse jamais placer une syllabe sans lancer quelque mordant "je ne suis pas du tout de ton avis".

Je retournais a mon silence, a ma contemplation malveillante et douloureuse. Les genoux dans les mains, j'accelerais les oscillations du fauteuil a bascule. L'idee que ce perpetuel balancement pouvait ecoeurer Octave ou Marthe me troublait sans toutefois me retenir.

Le bebe, repu, etait mis au lit. C'est un bel enfant bien dru, a la chair translucide et resistante. Par malheur, le petit doigt de sa main gauche est mal forme, de naissance, et replie vers la paume. Dans un etre beau, vous pouvez chercher le defaut, il y est toujours. Si vous etes une ame genereuse, vous ne remarquerez pas ce defaut, vous saurez l'oublier, l'annuler. Si vous etes un Salavin, vous ne verrez plus que ce defaut, certain jour, et vous gatera tout le reste.

J'embrassais l'enfant, mon filleul, et le portais sur mes epaules jusqu'a la chambre. Parfois, regardant ce visage charmant, a peine forme et dont tous les traits semblaient encore enclos dans une tendre gaine, je me prenais a imaginer le visage de vieillard qu'il sera, dans l'avenir, et je me sentais devore de tristesse.

L'enfant s'endormait. Nous retournions a nos menus propos et a notre tabac. Par la porte entr'ouverte j'ecoutais, d'une oreille tendue, la respiration du bebe, les cris qu'il faisait en reve, tous les bruits de cette petite existence endormie. Parfois ces bruits ne me paraissaient pas naturels; une inquietude me gagnait. Mais les Lanoue demeuraient placides. Je les jugeais indifferents, insensibles, indignes de l'ecrasant devoir paternel.

D'autres fois, Lanoue s'entretenait longuement avec sa femme de leurs affaires personnelles. Il disait: "Tu permets"? Je repondais: "Comment donc"! Mais je trouvais bientot que toutes ces questions qu'ils agitaient m'etaient par trop etrangeres. Trop de choses m'echappaient dans la vie de mon unique ami. Trop de Lanoue m'etait derobe. Une fureur jalouse me tenaillait le coeur.

A de tels moments, je revais de represailles. J'etais tout pret, si Lanoue m'en offrait la moindre occasion, a lui lacher maintes choses desagreables que je ruminais avec soin.

L'heure passait et Lanoue n'avait pour moi que paroles amicales. Je ravalais ma colere.

Plus tard, en descendant l'escalier, apres les poignees de mains, j'imaginais avec horreur Lanoue disant a sa femme: "Quel brave garcon, ce Salavin"!

Je baissais la tete; je n'etais pas fier. Toutes ces choses laides que je ne peux pas ne pas voir en mon ami, ce n'est pas en lui qu'elles sont; c'est en moi, en moi seul.

XVIII

Pendant le mois de decembre, Marguerite eut une angine. Dix jours de suite, elle demeura chez elle, au lit. Ma mere lui portait du bouillon, des tisanes, des drogues.

L'ordre de la maison se trouva profondement trouble. La malade, les deux menages, la cuisine accablaient maman de soins. Elle trouvait encore le temps de coudre, mais en prenant sur son repos. Nous mangions cote a cote, a la hate, et il me semblait qu'un vide considerable beait entre nous.

C'est ainsi, pourtant, que nous avions vecu pendant de longues annees; deux mois d'habitudes nouvelles suffisaient donc a jeter en desuetude des coutumes vieilles comme ma vie.

Je cherchais a me rendre utile et j'avais cet empressement falot que montrent les hommes au milieu des troubles domestiques. J'errais de piece en piece, m'asseyant sur tous les sieges, m'adossant a tous les meubles, ouvrant et fermant les portes, deplacant sans raison les objets. Ma mere, de temps a autre, remontait ses lunettes avec l'ongle de l'index et me regardait. Encore que son regard fut calme et tout a fait naturel, je me sentais rougir et je detournais la tete, affectant quelque occupation dont mon coeur se desinteressait aussitot.

Quand ma mere, un bol fumant entre les doigts, passait chez Marguerite, qui, je vous l'ai dit, occupe une chambre voisine de notre logement, j'allais jusque sur le palier et, la, calant du pied la porte, j'attendais, me rongeant les ongles.

Maman revenait et disait:

--Elle va mieux.

Je repondais:

--Ah? Bien! Bien!

Je voulais prendre un air detache. J'y parvenais difficilement.

Il y eut une visite de medecin, une visite qui fut, somme toute, rassurante. L'etat de Marguerite n'etait pas grave. Le praticien vint ecrire son ordonnance chez nous et me dit en s'en allant:

--N'ayez aucune inquietude, monsieur, votre soeur sera completement retablie des la semaine prochaine.

Je ne songeai pas a detromper le medecin. L'idee que je pourrais avoir une soeur, une soeur comme Marguerite me fut bien agreable et me remplit de regrets melancoliques.

Au cours d'une nuit d'insomnie tout occupee de retours sur moi-meme, je m'apercus avec etonnement que, quatre jours durant, je n'avais eu aucune de ces pensees absurdes qui me defigurent l'ame et sont le tourment de ma vie. J'en concus un grand enthousiasme qui me tint eveille jusqu'a l'aurore.

Les joies viennent en cortege. Le lendemain matin, Lanoue, que j'avais abandonne depuis que Marguerite etait malade, Lanoue fit une apparition rue Du Pot-de-Fer. Il m'apportait du travail: des copies de conclusions grossoyees dont il s'etait charge dans le dessein de m'en faire profiter.

Vous ne savez peut-etre pas ce qu'on appelle des "grossoyes", dans l'argot de la procedure? Voici: les avoues, pour corser leurs notes d'honoraires, ajoutent aux dossiers de leurs clients des conclusions sur papier timbre qui sont taxees fort cher. Il est d'usage de confier la confection de ces documents aux clercs subalternes qui, apres quelques pages concernant l'affaire jugee, copient au hasard le texte du code. Quatre ou cinq mots par ligne, de la besogne baclee, un pur pretexte. Et l'avoue, qui trouve la gros benefice, daigne payer assez bien cette besogne fantaisiste que les scribes expedient en dehors de leurs heures d'etude. C'est ridicule, mais c'est comme ca.

Lanoue m'apportait un code et des liasses de papier. Je me mis au travail avec ardeur. Marguerite malade, ma mere surchargee de soucis, j'allais donc pourvoir moi-meme aux besoins de la maison.

Je passai mes journees et une partie de mes nuits a transcrire d'une plume fievreuse toute la loi sur les accidents du travail. Je comptais mentalement: huit sous, seize sous, vingt-quatre sous. Je trouvais, dans cette activite derisoire, des motifs de fierte et maintes raisons de m'estimer moi-meme. Je vous l'ai dit: je me sentais devenir un autre homme. On avait change Salavin.

Quant a rechercher les causes profondes de cette transformation, je m'en gardais avec une sorte de frayeur superstitieuse et je considerais comme un bien cette suspension de ma desesperante faculte d'analyse, cette treve, cet assoupissement.

Un jour vint toutefois ou la clarte se fit sans qu'il m'en coutat le repos.

J'etais dans la salle a manger, en train d'ecrire; mes doigts souilles d'encre galopaient sur le papier bleu, et mes yeux escortaient mes doigts avec allegresse. La porte s'ouvrit; maman parut, poussant devant elle Marguerite.

Le col serre dans un foulard blanc, ses beaux cheveux nattes, le visage un peu pale, Marguerite avait l'air doucement ebloui des convalescents.

Elle prit place au coin du feu, dans notre venerable fauteuil Voltaire. Et c'est ce jour-la seulement que je compris ce qui m'arrivait.

XIX

Ainsi donc ma vie avait un sens. Entendez-bien: ma vie, avait une direction. Elle n'etait plus eparse comme un troupeau sans loi, mais ramassee, orientee. Un fleuve, et non plus un marecage. Un chant grave et plein, apres des clameurs discordantes.

Il y a, parait-il, des hommes dont toutes les pensees s'enroulent fidelement autour d'un axe, comme les serpents a la baguette du dieu. J'allais devenir un de ces hommes.

Il y a des hommes qui vivent en etat de grace; leur coeur est pur et visite de beaux desirs. J'allais aussi vivre en etat de grace.

Il y a des hommes qui possedent le monde, meme au fond de la pauvrete. J'allais posseder le monde. J'allais enfin me posseder moi-meme. J'etais sauve; j'etais capable d'amour. Tout me le prouvait: cette indulgence sur les visages, cette lumiere sereine sur les choses, ces elans, ces silences, cette confiance, et la soif de sacrifice et le tremblement de mes mains.

Une resolution s'etant formee dans mon esprit: garder secrete cette certitude. En l'avouant, en la publiant, ne risquais-je point de l'alterer, peut-etre meme de l'aneantir? Ne faudrait-il pas de longues annees de paix pour rehabiliter Salavin, pour l'accoutumer a lui-meme, a sa richesse, pour le rendre digne de sa nouvelle destinee?

Que cet amour muet fut heureux ou malheureux, voila une chose a laquelle je ne pensais guere. L'idee que je pourrais me trouver paye de retour troublait si fort mes plus fermes propos que je preferais l'ecarter. En Revanche, j'envisageais l'hypothese contraire avec une curieuse predilection. Un amour meconnu, meprise, n'en serait pas moins, pour moi, l'amour. Le bonheur que je convoitais etait de nature a se nourrir de maintes souffrances.

Sans doute allez-vous sourire. Vous avez sur la joie des opinions raisonnables et precises que je suis bien incapable de refuter et meme de comprendre. En fait, je ne me defends pas, je ne plaide pas ma cause, vous le savez deja. Je m'efforce de vous faire entrevoir ce qui se passait en moi. Au surplus, je n'ai pas l'intention de m'appesantir sur cette partie de mon histoire. Je parviens encore a exprimer mes desordres, mes sottises, mes deportements. Mais le bonheur? Cela se peut-il raconter? Est-il possible d'interesser quelqu'un a notre bonheur, cette chose fastidieuse, si plate, si pauvre aux yeux d'autrui?

Qu'il me suffise de vous dire que je fus heureux sans defiance. Il ne me restait pas assez de lucidite pour observer que mes mouvements d'enthousiasme ressemblaient par tropa mes mouvements de desespoir, qu'ils etaient, comme ceux-ci, febriles, demesures, maladroits, enfin, qu'ils manquaient d'harmonie.

Il eut ete malaise, meme a un observateur attentif, de discerner l'espece de revolution qui s'etait accomplie en moi. Rien n'etait modifie dans l'aspect de mon existence. Marguerite, guerie, avait repris sa place aupres de ma mere. On entendait ronronner la machine a coudre et ma plume, par intervalles, heurter du bec le fond de l'encrier. Nous prenions ensemble nos repas dans la cuisine pleine de buee et d'odeurs aromatiques.

J'etais tout encombre de mon sentiment et je le considerais avec timidite, avec crainte, comme un objet fragile que l'on redoute de briser en le portant.

Je me repetais de minute en minute: "Attention! Voila la vraie vie qui commence!" Tantot, anxieux des surprises de l'avenir, je souhaitais, comme tant d'hommes combles, que l'eternite tout entiere ne fut qu'une amplification de l'instant ou je me plaisais. Et tantot, travaille de reves ambitieux, je me voyais acheminant vers les sommets de la vertu, de la perfection, mon ame couverte de benedictions, ivre de beatitude, rachetee, sanctifiee. C'est cela: une vie de saint! Et pourquoi pas? Les bienheureux n'ont-ils pas ete choisis souvent parmi la tourbe des brebis galeuses? Y aura-t-il au paradis place assez glorieuse pour l'ange dechu que touchera soudain la grace?

Telles etaient mes pensees cependant que, d'une plume vertigineuse, je recopiais, article par article, la loi sur les accidents du travail.

Parfois, maman me priait de quelque menu service. J'apportais a le lui rendre un empressement que j'eusse voulu moins visible. Enfin, on ne peut pas tout avoir: la felicite et la maitrise de ses nerfs.

Parfois, Marguerite chantait. Je l'accompagnais en pensee, attentif a ce que mon chant restat interieur, pour ne me point trahir.

J'evitais de regarder Marguerite, la vraie, la vivante. C'est en moi seulement que je la contemplais, en moi seulement que j'elevais vers elle une oraison silencieuse.

Ne souriez pas! Ne vous moquez pas de moi! Si j'avais reussi la vie que je revais, c'eut ete vraiment une belle chose.

Il m'arrivait aussi de penser a mes amis, a ces hommes dont vous m'avez entendu parler en termes si meprisants. Oudin m'apparaissait alors comme un caractere d'elite, une ame superieure dont l'influence sur moi demeurait souverainement bienfaisante. Les malheurs de Poupaert m'inspiraient une compassion sans reserves; je saurais lui venir en aide, a celui-la, le consoler, lui restituer la quietude, le bonheur. Et Devrigny! Devrigny, la vie meme, la sante, la vigueur exuberante! Quel gai compagnon! Quant a Vitet, que de spirituelles et affectueuses lecons n'avait-il pas su me donner! Il m'avait enseigne a chatier mon orgueil, a prendre, de mes vertus et de mes forces, un sentiment modeste et mesure. Ledieu m'avait genereusement associe a toutes ses joies. Jay n'etait point medisant, comme je l'avais cru a ma honte, mais clairvoyant et perspicace. J'ayais mal juge la femme de Petzer, mal interprete les actes de Coeuil.

Pour Lanoue, mon frere admirable, mon ami d'election, mon bienfaiteur, je n'y pouvais penser sans attendrissement, sans confusion, sans remords.

Enfin, ma pensee revenait toujours a ma mere, a Marguerite, a ces deux cheres figures entre lesquelles ma vie, ma nouvelle vie allait se consumer. Clarte chaude, parfum, suave musique!

Vous le voyez c'etait tout a fait beau, tout a fait touchant. Et ce fut ainsi sans interruption du 17 au 25 decembre.

XX