Confession de Minuit: Roman

Chapter 7

Chapter 74,056 wordsPublic domain

Ma mere et Marguerite m'avaient attendu pour diner. A me retrouver dans la cuisine chaude et propre, je ne pus m'empecher de gouter du bien-etre, de me detendre, de m'abandonner.

--Louis, me dit ma mere, comme tu as l'air las!

Je ne repondis qu'en hochant vaguement les epaules. Tete baissee, je comptais, du bout de la fourchette, quelques haricots epars sur les fleurs de la faience. Notre nourriture--inutile de vous le dire--etait des plus simples; mais elle avait un gout particulier a la cuisine de maman, un gout qu'il me serait bien impossible de vous expliquer, un gout que je reconnaitrais entre mille, comme un visage.

Ma mere reprit:

--Tu te fatigues trop a chercher. Il faudra prendre un peu de cafe avec nous, tout a l'heure.

J'acquiescai d'un sourire: Je ne serai jamais un homme pour ma mere. Quand elle me voit triste, decourage, elle murmure: "Veux-tu un petit morceau de chocolat?" Si j'etais general et que j'eusse perdu une bataille, maman me dirait: "Ne pleure pas, mon Louis, je vais te faire une creme au caramel". L'etrange, voyez-vous? est que le bout de chocolat ou la creme au caramel possedent bien, alors, toutes les vertus que la pauvre femme leur prete.

Mais, assez la-dessus! Que je vous raconte plutot une chose singuliere. Le nez dans mon assiette, j'ecoutais les menus propos de maman et je me sentais penetre d'une inquietude nouvelle, indefinissable.

Je suis habitue a vivre sous le regard de ma mere. Je suis habitue a ce regard qui m'enveloppe, me penetre, glisse sur mon visage, erre dans mes cheveux, comme une main, comme un souffle.

Or, ce soir-la, je n'osais pas relever la tete parce que je sentais bien que ce regard n'etait pas seul a suivre le fremissement de mes mains sur la toile ciree, a compter les petites gouttes de sueur qui naissaient sur mes tempes, a lire sur mes traits le desordre de mon coeur.

Je me hatai de plier ma serviette et je gagnai ma chambre.

Je ne vous ai peut-etre pas encore dit que je joue de la flute. Oh! j'exagere assurement en disant que "je joue". Je possede une flute de bois, a clefs, dont un camarade de regiment m'a enseigne le doigte. J'ai travaille pendant deux ans a mes heures de loisir, assez pour lire les pages d'une difficulte moyenne. Puis, j'ai cesse de travailler et, partant, de me perfectionner. Je joue donc mal. Vous vous en doutiez: si j'etais capable de faire tres bien une chose, quelle qu'elle soit, je ne serais pas l'homme que je suis.

Ce qui est penible, c'est que, faute d'entrainement, de mecanisme, faute d'etude, enfin, je joue d'une facon maladroite, puerile, des morceaux que je sens fort bien. Car je dois dire, pour etre juste envers moi-meme, que j'aime passionnement la musique et que je lui dois mes emotions les plus nobles. Pourtant, lorsque je m'evertue sur mon instrument, j'ai l'air de ne rien comprendre a ce que j'execute, tandis qu'Oudin, par exemple, qui joue aussi de la flute, Oudin qui, somme toute, n'entend rien a la musique, mais qui a de la pratique, des doigts, donne si facilement l'impression d'avoir une ame.

Bref, ce soir-la, je me mis a jouer de la flute, d'abord doucement, puis a plein souffle. J'entendis maman qui disait:

--C'est ca, Louis, joue un peu! Il y a si longtemps!

Je jouai donc. J'avais allume la lampe et installe mes cahiers de musique sur la commode, contre le vase de verre bleu.

Je m'appliquais, serrant soigneusement les levres et mesurant mon haleine, je m'appliquais a faire de beaux sons; et une partie de mon tourment fuyait, me semblait-il, sous mes doigts et se dissolvait dans l'atmosphere avec les vibrations de l'instrument. Je jouais les morceaux que je connais le mieux, ceux que j'aime depuis longtemps et qui sont meles a toutes mes pensees.

Je m'apercus bientot qu'apres un long silence les deux femmes, dans la piece voisine, avaient recommence de parler a voix basse. Cela produisait un ronron leger et continu que je ne pouvais pas ne pas entendre, tout en jouant.

Je n'ai aucun talent, c'est entendu; mais, si absurde que cela vous paraisse, je me sentis blesse. Je n'en voulais pas a ma mere; j'en voulais a l'autre, oui, a Marguerite. Je lui en voulais de ne pas gouter ces choses si belles que je joue si mal, et que je jouais quand meme un peu pour elle. Sur le moment, j'attribuai mon depit a ce que je considerais comme un manque de respect pour l'art, pour les maitres. Je dois pourtant reconnaitre que mon orgueil, surtout, etait en jeu, mon orgueil et d'autres sentiments obscurs dont le temps n'est pas venu de parler. D'ailleurs, si je vous donne tous ces details, c'est pour bien vous montrer que j'ai maintes raisons de me juger severement.

Je posai ma flute et entrai dans la salle a manger. Je m'assis d'abord en face de la cheminee, puis je changeai de chaise pour n'avoir pas a contempler dans la glace cette figure qui me deplait tant, parfois: ma pauvre figure.

Accoude a la table, les joues dans les paumes, je demeurai la de longues minutes, regardant travailler les deux femmes. Marguerite murmura, sans quitter des yeux son ouvrage:

--Comme c'est beau, ce que vous avez joue ce soir!

Je fis un sourire de travers en repondant:

--Oui, c'est beau, mais je joue si mal!

Elle dit, en battant des cils devant la lampe pour enfiler une aiguillee:

--Oh! Que non! Vous ne jouez pas mal.

Je lui sus gre de ces quelques gouttes de baume versees sur mon amour-propre et, surtout, du ton dont elle avait parle. En somme, elle pouvait fort bien entendre ce que je jouais tout en donnant la replique a ma mere qu'elle traite avec beaucoup de deference.

Marguerite cousait tres vite, sans la moindre distraction de l'oeil ou des doigts. Pour ne pas perdre de temps, sans doute, elle evitait de se moucher, en sorte qu'elle respirait par la bouche et reniflait frequemment, avec legerete. Cela ne me deplut pas, ce qui est bien etonnant. Je regardais aller et venir les doigts de Marguerite et aussi l'ombre que projetait, sur sa joue, une meche folle qui boucle devant son oreille.

Une tiede paresse m'engourdissait. Je sentais reculer dans un passe plein d'indulgence les evenements et les visages de ma journee: Lhuilier, l'agence Barouin, l'adjudant, le vendeur a la sauvette.

Je m'allai coucher bien avant les couturieres. Mes dernieres pensees furent apaisantes; rien n'etait perdu; quatre mois d'oisivete, ce n'etait pas une affaire; il n'y avait guere d'homme a qui ce ne fut arrive au moins une fois; tout allait rentrer dans l'ordre; ma mere oublierait cette triste periode et Marguerite ne me jugerait pas trop mal.

Je m'endormis sur ce mol oreiller.

Au milieu de la nuit, je m'eveillai net en pensant a Lhuilier. Je ne revais pas. Toutes les pensees qui me traversaient avaient pourtant cet aspect anormal, difforme, terrible que la meditation nocturne prete pour moi aux choses les plus simples.

Je repris une a une toutes mes conclusions du soir. Elles me parurent insensees. De nouveau la situation fut sans issue et, quand je sortis du lit, le lendemain, je me sentis plus miserable, plus odieux, plus coupable que jamais.

Une chose demeurait toutefois arretee dans mon esprit: je ne retournerais pas a l'agence Barouin. J'attendrais, je chercherais ailleurs; je vivrais provisoirement du travail de ma mere, et je ne retournerais pas a l'agence.

En trempant une tranche de pain dans mon cafe, je me fortifiais dans cette certitude desesperante: "Voila, tu es un homme sans courage, une ame sans ressort, un coeur sans fierte. Voila!"

Je pensais ces pensees, je pensais seulement, mais avec force. Or, il se produisit une chose invraisemblable, une chose qui me bouleversa. Ma mere, soudain, dit a voix haute:

--Mais non, mais non, mon Louis!

Quoi? Pourquoi ce "mais non"? Je vous assure que je n'avais fait que penser. Je vous assure que je n'avais pas meme remue les levres.

Alors, ma mere me prit les mains et se mit a les caresser. Elle me disait des paroles si bonnes, si raisonnables:

--Tu t'epuises a chercher. C'est une mauvaise periode. Attends une occasion. Rien ne presse. Repose-toi. Calme-toi. Va voir tes amis.

Je vous assure que je n'avais pas ouvert la bouche, pas fait le moindre geste.

Ma mere repetait en m'embrassant les mains:

--Va voir tes amis.

XV

Mes amis! Je n'en ai pas d'amis. Si! J'en ai un, j'ai Lanoue. "Un ami", ce n'est pas la meme chose que "des amis" pour un coeur ambitieux.

J'ai un peu de famille vague et lointaine. Vous savez: cette famille dont on a plutot peur d'entendre parler. Ah! Si j'avais un frere, un bon frere. Mais quoi? S'il ne me ressemblait pas, nous ne pourrions pas nous comprendre et, s'il me ressemblait, je ne l'estimerais pas. D'ailleurs, inutile de tracasser ce reve: je n'ai pas de frere.

Revenons aux amis. Il y a ceux que je me sens enclin a cherir et qui ne me peuvent supporter; il y a ceux qui me recherchent volontiers, mais dont la compagnie m'est intolerable.

Parce que je me suis decide, cette nuit, a vous raconter mon histoire, ne me tenez pas pour un homme eloquent d'ordinaire. Je suis un silencieux; du moins, si j'entends bien ce que l'on dit de moi, je dois etre un silencieux. Remarquez-le, je prends toutes sortes de precautions en m'exprimant devant vous. Ne croyez pas que je sois assez sot pour m'attribuer des vertus, alors que je n'eprouve que degout pour moi-meme.

Et, au fait, pourquoi ne me trouveriez-vous pas sot? C'est incroyable: au moment precis ou je m'accuse, ce bougre d'orgueil s'arrange pour sauvegarder ses petits interets dans la faillite. Le moyen d'etre sincere, avec cette langue qui n'est la que pour trahir notre esprit?

Reste a savoir, en outre, si "etre silencieux" cela represente une vertu. Les femmes qui ont des taches de rousseur se consolent en disant: "C'est que j'ai la peau fine". Pareillement les gens qui, comme moi, sont depourvus de tout esprit, de tout eclat, de tout a propos, tirent parti de leur infirmite en avouant: "Moi, je suis un silencieux", ce qui signifie: "Moi, je suis une ame concentree, serieuse, sobre, une ame admirable, enfin". En realite, je dois a cet aspect de mon caractere d'avoir, dans tous les milieux ou j'ai vecu, passe pour un imbecile.

Il est bien regrettable que les hommes qui ont du genie ne soient pas, en meme temps, des imbeciles. Les hommes qui ont pour mission de contempler, d'etudier leurs semblables sont desservis dans leurs entreprises par leur intelligence et leur reputation. Je crois qu'il leur est, moins souvent qu'a d'autres, donne de surprendre la nature. A leur approche, les personnes qu'ils veulent etudier se roidissent, dans une attitude, comme chez le photographe, et tachent a donner d'abord d'elles-memes une opinion avantageuse.

Devant l'imbecile, au contraire, inutile de se gener. A-t-on scrupule de se montrer tout nu devant son chien? Si les chiens et les imbeciles comprenaient ce qu'on leur laisse voir, ils tomberaient malades de tristesse.

Quant a moi, qui ne fais pas profession d'observer les hommes, je prefererais ignorer l'amer honneur d'etre traite comme un temoin sans importance. Et, s'il me fallait choisir entre la sinistre experience que j'acquiers, bien malgre moi, chaque jour et le seduisant mensonge qu'on ne prend pas la peine de m'offrir, j'opterais sans doute pour le mensonge. Malheureusement, je n'ai pas a me prononcer.

Oudin, mon ancien voisin de bureau, dont je vous ai dit deux mots deja, est un type d'une bonne intelligence moyenne; un Normand sec et vif, irritable, nerveux--une variete particuliere de la race.--L'oeil bleu-vert, tantot rieur, tantot glace. Et la replique comme un coup de fouet.

Ah! En voila un que j'aurais aime a aimer! Mais pourquoi ce besoin de domination, et cette passion qui le consume de mettre, a tout propos, les gens "dans sa poche", au lieu de les porter tout bonnement dans son coeur?

Son parler est imperieux, allegre, volontiers cassant. Il n'admet la discussion qu'a son avantage et n'entend jamais composer. Bah! ce sont la choses que je lui passerais volontiers. Ce qui est moins acceptable, c'est le penchant qu'il manifeste a faire des dupes, je veux dire l'habitude qu'il a de speculer sur la niaiserie du partenaire. Il possede un sentiment si ingenu de son evidente superiorite dans la controverse qu'il juge superflu de mettre des formes a ma conquete. Non content de me posseder, il est toujours presse et veut m'avoir a bon compte. Ses propos, sous des allures grossierement courtoises, sont charges de reticences injurieuses et de reserves blessantes qu'il me juge incapable de discerner. Et c'est ainsi jusque dans sa correspondance, jusque dans le tete-a-tete, car il joue pour lui-meme, a defaut de galerie.

L'extraordinaire est que je me prete a ces exercices avec un malicieux desespoir. Alors meme qu'Oudin pourrait et devrait douter du succes de ses manoeuvres, je prends un sombre plaisir a l'assurer que je suis dupe, qu'il est libre de doubler la dose, de recidiver impunement, de patauger dans ma bonne foi. Il ne s'en fait pas faute.

Si j'etais moins clairvoyant, Oudin n'agirait pas d'autre sorte; mais j'aurais un ami de plus, ou, si vous preferez, j'aurais un homme de plus a aimer.

Je ne vous ai rien dit de Poupaert. C'est un employe de chez Socque et Sureau, bien entendu. Quand les chevaux ont des amis, ce ne sont guere que des amis d'attelage. Meme chose pour nous: il nous est difficile d'avoir d'autres connaissances que celles du bureau ou de l'atelier, puisque, normalement, toute notre vie se passe la.

Poupaert est un homme du Nord, un garcon qui a souffert tous les malheurs imaginables: femme, sante, famille, courage, tout l'a trahi. Il est devenu comme un specialiste de la guigne. Qu'il en concoive une maniere d'orgueil, voila ce que je trouve assez naturel; mais qu'il veuille me rendre responsable de son infortune, voila ce que j'ai peine a comprendre. Le plus curieux est qu'il se montre particulierement aigre avec moi, qui n'ai cesse de lui temoigner une sympathie reelle et qui lui rends de menus services, a l'occasion.

Il y a encore Devrigny, un vrai Parisien, bavard, sanguin, rouge de poil et de temperament. On ne sait jamais s'il parle de facon serieuse. Il ne songe qu'a coucher avec des femmes et il ne regarde pas son gibier de trop pres. Il n'est pas bete, Devrigny, mais c'est un de ces gars qui, ayant a choisir entre la compagnie de Victor Hugo et celle de Frise-Poupou, la bonne du bistro Marquet, prefereraient a coup sur la bonne, avec toutes ses maladies. Je vous prie de croire que je ne dis pas ca parce que Devrigny m'a lache plus de cent fois, quand nous etions ensemble, pour filer aux trousses de petits souillons qui l'ont passablement abruti et finiront par l'abrutir tout a fait. Enfin, passons! Cet homme-la suit sa voie et agit comme bon lui semble.

Je peux aussi vous nommer Vitet, un camarade de regiment, un homme qui a failli devenir mon ami, un homme qui m'a fait beaucoup de mal. Depuis sept ans que nous avons fini notre service, je rencontre Vitet assez regulierement: il est employe des postes et voyage, deux fois par semaine, entre Nevers et Paris. Quand nos heures de liberte concordent, il vient me voir, s'il lui prend fantaisie de torturer quelqu'un, ou bien je vais moi-meme le chercher, si j'eprouve le besoin de souffrir, ce qui m'arrive de temps en temps, comme a tout le monde, quoi qu'on pense.

Vitet possede un caractere execrable, mais egal. Il est feroce avec constance, avec serenite. Si vous etes tourmente d'un genereux enthousiasme, souleve par des desirs ardents, emu de projets audacieux, allez voir Vitet. Je ne lui donne pas dix minutes pour vous recurer l'ame, pour vous purger le coeur de toutes vos belles ambitions, pour vous laisser plus nu, plus pauvre, plus depourvu que jamais.

S'il me pousse, quelque jour, une idee assez vivace pour resister a une heure de Vitet, ma confiance en moi n'aura plus de limite. Vitet? Un destructeur! Son arme favorite est un mot, insignifiant en apparence, mais plus tranchant qu'un scalpel et plus acere qu'un aiguillon. Quand je me laisse aller au contentement, a l'espoir, a l'exaltation, Vitet me regarde une seconde avec ses petits yeux bordes de cils d'un blond blanc, et il dit seulement "Va donc"! Je me demande parfois si ce mot-la n'a pas gache toute ma vie.

Au contraire de Vitet, Ledieu--un employe qui travaillait a cote de moi dans ma premiere place, chez Moutier--Ledieu n'est pas desagreable avec regularite: il a des crises. Pendant ses bonnes periodes, qui durent vingt-quatre ou quarante-huit heures, il n'est que grace, clarte pure, candeur, abandon. Puis, le ciel se couvre soudain, tout s'obscurcit et Ledieu devient morne, intolerant, agressif. C'est une ame malheureuse, inquiete, comme ces pays que de brusques inondations ravagent chaque annee et qui s'efforcent, dans l'intervalle, de se reconstruire, de se restaurer.

Parfois, je le vois si bas, si reduit que je m'humilie devant lui pour qu'il ne demeure pas seul au fond de sa detresse. Des que je me suis bien accuse, bien aplati, Ledieu en profite tout de suite pour prendre de la hauteur, pour me monter sur le dos et me pietiner. Je sors de la vexe, courbatu, desempare. Si j'etais meilleur que je ne suis, je devrais me trouver content du resultat, satisfait de cette transfusion de mon sang. Mais je ne vaux pas grand'chose non plus et je me demande si mes acces d'humilite ne sont pas, eux aussi, inspires par une espece d'orgueil.

A part cela, Ledieu n'est capable de supporter seul ni ses douleurs, ni ses joies. Quand je le vois arriver chez moi, je le regarde au visage pour tacher de comprendre ce qui lui tu mefie le coeur. Un echec ou un succes? Notez, toutefois, que, lorsqu'il est heureux, il me confie: "J'ai bien reussi telle ou telle chose". En revanche, s'il fait une sottise, s'il est pris d'une faiblesse, s'il commet une lachete, il s'ecrie avec amertume: "Nous sommes betes, nous sommes faibles, nous sommes laches". Eh! N'ai-je pas assez de moi?

Je pourrais aussi vous parler de Jay, dont la societe me rend presque malade, Jay dont la tranquille medisance m'a fait prendre en horreur tous les gens que je connais, Jay qui, neanmoins, est un homme bon, capable de devouement et d'affection.

Je pourrais aussi vous parler de Petzer, qui fut le compagnon de mon adolescence et qu'un mariage ridicule m'a gache. Je pourrais vous parler de Coeuil. Mais a quoi bon? Je ne reussirais qu'a vous confirmer dans la mauvaise opinion que vous avez desormais de moi. Et, malgre tout, je vous assure, mon seul desir est d'aimer, d'aimer totalement, absolument. Est-ce ma faute si j'ai l'oeil clair? Et quel est donc l'idiot qui a dit que l'amour est aveugle?

Peut-etre m'objecterez-vous que tous les hommes ne sont pas semblables a Ledieu, a Jay, a Vitet ou a Devrigny. Ah! tenez, je ne sais pas, je ne sais plus. J'ai connu un type qui faisait ses etudes pour etre dentiste. Il m'a conduit un jour dans son pavillon de dissection, a "Clamart". Vous savez: rue du Fer-a-Moulin? Tous les etudiants etaient disposes autour des tables d'ardoise et depecaient des tetes humaines, pour apprendre l'anatomie de la face. En general, on ne leur donne pas des tetes entieres, ce serait du gaspillage.

On scie par le milieu des tetes dont on a rase, au prealable, tout le poil: moustache, cheveux et barbe. Eh bien, posees a plat, comme des medailles, decolorees par les antiseptiques, detendues par la mort, toutes ces moities de tetes se ressemblent affreusement. Ce que j'ai vu la, c'est l'effigie humaine. Le moule est unique et l'on tire des millions d'exemplaires.

XVI

Mais puis-je me plaindre, alors que j'ai Lanoue? Lanoue a qui je ne saurais reprocher qu'une chose: d'etre sans reproche. Vertu parfois bien irritante, avouez-le.

Je suivis donc le conseil de ma mere et j'allai chez Lanoue. Cette visite me procura quelque soulagement. Ma mere aurait-elle toujours raison quand il s'agit de moi?

Plusieurs jours passerent et le mois de novembre arriva. J'aime le mois de novembre surtout quand il est bien gris, bien brumeux, avec un ciel bas, rapide, acharne comme une meute derriere une proie.

Puisque la chance m'avait a mepris, je resolus de ne la plus poursuivre, de l'attendre au gite. J'abandonnai toute demarche.

Je faisais, de mon temps, trois parts variables et passais l'une en promenade, la seconde chez Lanoue, la derniere a la maison. Mes promenades n'avaient d'autre but que moi-meme. Je frequentais soit les petites rues de la montagne Sainte-Genevieve, soit les allees du Luxembourg, le matin de preference, quand le jardin desert semble une ile silencieuse au sein de la ville convulsive. Mais, bien que je connusse parfaitement la silhouette des arbres, la structure des perspectives, le visage, la demarche et l'itineraire des hommes qui deambulaient a heures fixes entre les pelouses fanees, ma pensee demeurait tout entiere occupee d'un autre paysage, d'autres spectacles. Je me cherchais, je me poursuivais a travers un millier de pensees plus impetueuses qu'un troupeau de buffles a l'epoque des migrations.

Puis je regagnais la rue du Pot-de-Fer. Je goutais, dans notre logement, un calme chaque jour plus profond et que je m'expliquais mal. La salle a manger etait devenue un veritable atelier de couturieres. Maman, qui a tant cousu dans sa vie, abattait la besogne d'une bonne ouvriere en chambre. De grand matin, Marguerite allait chez le confectionneur reporter l'ouvrage et querir des etoffes, des modeles. Cependant ma mere preparait les aliments pour la journee.

A quelque heure que j'arrivasse, je trouvais les deux femmes au travail. Je n'avais plus honte de mon oisivete, qui devenait une chose admise, normale. Je goutais meme un etrange plaisir au spectacle d'une activite que je ne partageais point. Pour les longues veillees, on allumait un petit feu dans la cheminee prussienne de la salle a manger. Je pris bientot l'habitude de venir lire dans cette piece.

Parfois je m'exercais sur la flute. Je jouais avec une attention si soutenue que je fis, pendant cette periode, des progres reels. La conscience de ces progres me precipitait dans des reves absurdes: j'allais devenir musicien, compositeur peut-etre. J'entrevoyais une vie merveilleuse, illuminee par des succes, exaltee par l'admiration des foules. J'allais enfin donner issue a cette ame captive qui s'etiole et se desespere au fond de son cachot.

En attendant les foules futures, Marguerite, du moins, semblait trouver de l'agrement a mes essais. Elle retenait fort bien mes airs favoris; elle les fredonnait en tirant l'aiguille et me priait frequemment de les lui rejouer.

Un jour, comme j'achevais un morceau que j'avais execute avec, a defaut de talent, beaucoup de coeur et d'application, Marguerite leva vers moi des yeux pleins de larmes. J'en fus bouleverse, d'autant plus que Marguerite a de beaux yeux meurtris auxquels les larmes pretent un eclat bien emouvant et comme enfantin.

Un homme raisonnable eut pense: "Voila l'effet de la musique sur une ame mobile et tendre". Moi, je pris tout a mon avantage.

Je saisis mon chapeau et m'enfuis dans la rue. Je ressentais une indicible fierte. Je ne doutais plus que des pouvoirs nouveaux ne me fussent devolus. J'eprouvais ce retentissement de mon ame dans une autre ame comme un signe certain de predestination. Je murmurais, en serrant les dents: "Je suis quand meme quelqu'un, quelqu'un! On finira bien par s'apercevoir que je ne suis pas un homme comme les autres".

Cette ambition, cette frenesie: ne pas etre un homme comme les autres. Et toute cette comedie a cause d'un petit air de flute et des larmes de Marguerite.

Il etait environ trois heures apres midi. J'errai quelques instants de rue en rue et finis par me trouver au pied de Notre-Dame. Mon enthousiasme eut alors un effet singulier: je m'engouffrai dans l'escalier des tours et montai, d'une traite, montai jusqu'au sommet. Je fus tout etonne de m'arreter la, de n'etre pas lance dans l'espace par le vertigineux tube de pierre, comme l'obus par un canon.