Confession de Minuit: Roman

Chapter 6

Chapter 64,037 wordsPublic domain

La lettre partie, je me sentis reconforte, content. J'entrevis un succes, une de ces rencontres heureuses qui changent la destinee d'un homme. A compter de cet instant, j'eus un avenir. L'avenir? N'est-ce pas une pensee que l'on pense soudain et qui suffit a changer le gout du monde?

Je vous l'ai dit, le temps etait fort humide; je passai donc le reste de ma journee a la bibliotheque Sainte-Genevieve, dans mon coin favori: au bout d'une des tables, au fond, a gauche.

La, je suis bien. Il tombe des hautes fenetres une clarte sereine et spirituelle qui chante sur les pages imprimees ainsi qu'un archet sur une corde. La, tout est juste et tempere, comme dans le cerveau d'un sage. L'encens de la pierre et des livres penetre l'ame et la purifie.

Je passai donc a la bibliotheque toute cette journee. J'y retournai le lendemain. J'attendais. A quoi bon multiplier les tentatives, n'est-ce pas? alors qu'une seule bonne demarche, adroitement conduite...

Comme je revenais a la maison, le soir du second jour, la concierge me remit une lettre. Une reponse, deja! Je me hatai de monter jusqu'au second etage, ou le papillon de gaz palpite dans le courant d'air.

Je m'etais assis sur une marche au rebord lime, mange par plusieurs generations de locataires et j'allais dechirer l'enveloppe. Soudain, ma precipitation me degouta. Je m'imposai, je reussis a m'imposer de ne lire cette lettre que dans ma chambre, plus tard, quand je serais bien calme. Mes mains tremblaient. On n'ouvre pas la porte de son nouveau destin avec des mains qui tremblent.

Je montai donc assez posement les deux derniers etages. Ma mere et Marguerite travaillaient dans la salle a manger. Je pris le temps de leur dire bonsoir, de quitter mon pardessus, d'allumer une lampe et de passer dans ma chambre. Je fermai la porte et posai la lettre sur la table. Le moment etait venu d'ouvrir cette lettre, de savoir. Non! Pas encore! Je me dechaussai, car jamais je ne reste chausse quand je suis chez moi, dans mon trou, dans mon terrier. Je pris mes vieilles savates, puis je fis une cigarette. De temps en temps, je jetais un coup d'oeil oblique a cette lettre qui gisait la, comme une chose de peu d'importance, et qui contenait tout simplement l'avenir, mon avenir. J'attendais encore. A constater que je pouvais attendre, il me venait un peu d'orgueil; je commencais a etre fier de moi; je commencais a prendre, de mon caractere, une idee avantageuse.

Cette idee n'eut pas le temps de s'affermir. Brusquement, je me jetai sur la lettre et je m'apercus, en l'ouvrant, que mes mains tremblaient, ce que j'avais tant voulu eviter. Elles tremblaient si bien que je faillis dechirer l'enveloppe et son contenu.

Le contenu? Je reconnus d'abord ma photographie, puis mon ecriture, ma lettre. En travers de la page ces mots, au crayon bleu: "C'est un secretaire femme que l'on demande. Retourner lettre et photographie a ce jeune homme."

Je suis fait aux deconvenues, mais celle-la me remplit brusquement d'une si etrange honte que je me sentis rougir, jusqu'aux larmes. D'un coup, je revis le texte si particulier de cette offre d'emploi: "Personne jeune... bonne education... celibataire... envoyer photographie." Comment avais-je pu ne pas comprendre? Comment avais-je pu me tromper a ce point? Et j'avais envoye ma photographie! Moi! Pour qui avais-je bien pu passer?

Je relus ma lettre. Les termes, qui m'en avaient paru si nets, l'avant-veille, me semblerent, cette fois, preter a toutes les equivoques. De nouvelles bouffees de rougeur me monterent au visage. Dieu! Que j'avais ete bete, bete, bete! Et ridicule, oh! ridicule!

Devant mes yeux, le mur, aussi droit, aussi lisse, aussi froid que jamais. Rien a faire! Et, surtout, un courage si chancelant, un courage si fragile. Et si peu de raisons d'estime. Et ce torrent de choses laides, au travers de l'ame. Ce combat! Cette defaite!

Ma mere appela soudain:

--Louis, viens diner, mon enfant.

Fallait-il me plaindre? Osais-je me plaindre? N'avais-je pas une mere? N'avais-je pas de quoi diner? N'avais-je pas cette petite chambre, cette retraite profonde et secrete comme une coquille? Ah! Les escargots ne connaissent pas leur bonheur.

La salle a manger demeurant encombree par les travaux de couture, nous dinames dans la cuisine. Depuis la veille, Marguerite, pour gagner du temps, dinait avec nous; c'etait un arrangement entre elle et ma mere.

Je ne vous ai pas beaucoup parle de Marguerite. Eh bien, si ca ne vous fait rien, ne parlons pas de Marguerite.

Elle etait assise a l'un des bouts de la table. J'occupais l'autre bout; j'avais l'evier a gauche et le buffet de bois blanc a droite: ma vraie place dans la vie. Maman etait entre nous deux et, de temps en temps, elle se retournait pour surveiller quelque chose qui cuisait sur le gaz.

Les femmes poursuivaient leur conversation de la journee, une conversation sans fin, comme leur travail. Ce dialogue avait l'air d'un monologue tant Marguerite et maman se ressemblent. Oh! non pas physiquement, mais par le coeur, par certaines facons de souffrir la vie.

Je ne parlais guere, je n'ecoutais guere. Un mot pourtant, le mot malheur, ce mot qui revient sans cesse dans les propos des femmes, m'accrocha l'esprit au passage. J'ouvris la bouche et je dis quelque chose de tres ordinaire, je dis a peu pres:

--Le malheur, le malheur! Il ne faut pas que ca dure trop longtemps, parce qu'alors ca n'a plus de raison de ne pas durer toujours.

Ma mere allait porter a sa bouche une cuilleree de potage qu'elle reposa dans son assiette. Elle hocha la tete sans me regarder et dit a mi-voix, comme pour elle-meme:

--Voila! Ce qu'il dit la, c'est son pere, tout a fait son pere.

Ah! Non! Non! Avouez qu'il y a de quoi desesperer! Si mon pere s'en mele, maintenant! Si mon pere, que je n'ai pas connu, si d'autres gens, dont je ne sais absolument rien, se melent de moi, avouez qu'il y a de quoi devenir fou. Je ne parviens pas a me trouver; s'il faut que je me cherche au milieu d'une foule, au milieu d'un tumulte, je renonce, je renonce!

Inutile de vous dire que je pensai toutes ces choses, mais que je ne proferai pas un mot.

Neanmoins, une partie de mes reflexions devaient se laisser voir sur ma figure, car, en relevant les yeux, je rencontrai les yeux de Marguerite, des yeux si charges de reproche et, me sembla-t-il, de compassion, que je m'arretai net, c'est-a-dire que je m'arretai de penser comme je pensais, que je m'arretai de rouler sur ma pente.

Si la terre, qui s'en va toute seule a travers le vide, rencontrait soudain les pensees d'un autre monde, elle s'etonnerait sans doute comme je m'etonnai ce soir-la.

XIII

Des le lendemain matin, un peu avant huit heures, je me remis a louvoyer en vue du kiosque de la place Maubert. A vrai dire, je n'avais aucune confiance, je voulais surtout faire quelque chose, jeter un os a ma conscience irritee. Faire quelque chose, oui! n'importe quoi, plutot que cette perpetuelle contemplation du dedans.

L'affiche parut. Je la parcourus d'un regard morne. Un a un, les gens qui la dechiffraient comme moi s'en furent et je restai bientot seul. Non, pas seul. Quelqu'un, derriere moi, se mit a parler. Une voix zezayante, malade, vermoulue disait:

--Connu, tout ca! Rien de vraiment remarquable dans tout ca! Des trucs uses qui roulent tous les bureaux de Paris depuis trois semaines. Moi, je vais rue des Halles.

Je suis peu enclin a lier conversation avec les gens que je rencontre dans la rue. J'affectai donc de n'entendre point cette voix qui murmurait a mon oreille. Je m'absorbai dans la lecture de l'affiche et j'evitai de me retourner.

Alors la voix reprit:

--Vous ne venez pas rue des Halles?

Il y avait, dans ces paroles, un accent si engageant, si timide, si triste que je fis volte-face.

Vous connaissez peut-etre cet homme-la; on le rencontre souvent dans notre quartier et je me rappelai l'avoir vu errer dans les petites rues qui avoisinent le Pantheon.

Il est de taille mediocre. Le buste long, les jambes courtes. La maigreur des animaux mal nourris. Une large taie bleuatre sur l'oeil droit; les cils colles, les paupieres blettes. Des cheveux sans teinte precise: des cheveux incompatibles avec toute espece de reussite sociale. Une moustache tombante, rousse, roide. Une barbe de quatre jours et qui n'est jamais autrement que de quatre jours. D'innombrables taches de son sur une peau couleur mie de pain. Un faux-col de celluloid, d'une blancheur douloureuse. Des mains velues, aux ongles ronges. Un vetement long qui devrait etre une redingote et qui n'est, cependant, qu'une jaquette. Des souliers murs que la pression interieure d'oignons symetriques a fait eclater. Un chapeau melon casse, mais propre. Une serviette de molesquine sous le bras.

Il parut hesiter et dit encore une fois, non sans decouragement:

--Venez donc rue des Halles, avec moi.

--Qu'y a-t-il, rue des Halles? demandai-je enfin.

--Quoi? Vous n'y avez jamais ete? Vous ne connaissez pas l'agence Barouin, pour la copie des bandes?

Je secouai la tete avec etonnement; je ne connaissais pas l'agence Barouin.

--Venez rue des Halles, me dit d'un ton conciliant mon etrange compagnon. Venez! Cela ne vous engage a rien. Si ca ne vous plait pas, vous serez toujours libre de vous en aller, ou de ne pas revenir une autre fois. Je suis bien surpris que vous ne connaissiez pas l'agence Barouin. La, vous etes toujours sur de faire vos vingt-cinq sous, vos trente sous peut-etre, si vous ecrivez vite.

Il me regarda de son oeil unique, avec une insistance craintive et ajouta:

--Vous, vous etes employe de bureau.

Certes, je suis employe de bureau; mais je n'aurais jamais pense que cela fut visible et j'en ressentis une sorte d'humiliation.

L'homme dit encore:

--Vous devez avoir une belle ecriture et travailler rondement. Vous en ferez peut-etre pour trente sous; mais depechons-nous; sans cela, il n 'y aura plus de place. L'agence Barouin est une sale boite; pourtant, quand nous en avons besoin, c'est un truc qui peut nous rendre service.

"Nous"! Je recus ce mot dans le flanc avec une legere angoisse. Oh! je vous l'ai dit, je ne suis pas orgueilleux. Je ne trouvai pas drole que cet homme dit "nous". Je sentis pourtant que ce "nous" m'enrolait dans une confrerie miserable. Je voulus eprouver la saveur de ce "nous" dans ma propre bouche et je repondis avec une calme amertume:

--Sans doute, c'est encore heureux pour nous qu'il y ait des boites comme cela.

Et je me laissai conduire. L'homme se remit a parler, avec cette volubilite des solitaires qui pensent avoir enfin rencontre une oreille bienveillante:

--Moi, je suis secretaire, c'est-a-dire que j'etais secretaire. En ce moment, il n'y a plus de place. Moi, je m'appelle Lhuilier. Je vous dis ca tout de suite, bien qu'en general je ne le dise pas: c'est un nom qui m'a cause des desagrements. Je cherche une place ou je pourrais travailler un peu pour moi. C'est tres dur: Paris n'est pas si grand qu'on le croit.

Il marchait a mes cotes; j'entendais, entre les bouts de phrase, sa respiration courte et rauque, comme celle d'un homme tourmente par une bronchite incurable. Il toussait d'ailleurs et crachait presque sans arret.

--Voulez-vous faire une cigarette? dit-il en me tendant un cornet de tabac.

Comme nous allumions nos cigarettes, il eut un grele sourire:

--C'est du tabac de la Maubert: Mon voisin de dortoir est ramasseur; il travaille pour le gros de l'Impasse. C'est du tabac mele, bien entendu, mais point mauvais, en general, et doux, peut-etre parce qu'une partie en a ete lavee par les pluies. Chez le gros de l'Impasse, j'ai vu parfois des tas de tabac! Un metre cube au moins dans un coin de la chambre. On se demande ce qu'il faut de megots pour faire une telle masse. Bah! C'est toujours du tabac, et pas cher, vous savez.

Je fumai ma cigarette avec une espece d'horreur. Ce qui est dur dans la misere, c'est l'apprentissage, et j'etais encore un novice. Je regardais de temps en temps mon compagnon et je pensais: "Voila! voila! dans dix ans, je serai comme celui-la".

L'homme trottinait a mes cotes et ne cessait de parler. Sa voix fripee conservait, grace au zezaiement sans doute, des sonorites pueriles et tendres. Il me regardait souvent et comme il est petit, son regard s'elevait pour m'atteindre: l'oeil unique jetait alors une clarte humide et suppliante qui me serrait le coeur.

Nous atteignimes la rue des Halles, dont toutes les maisons semblent impregnees d'une immonde odeur de choux gates. Mon compagnon s'arreta devant une porte cochere.

--Je vais, dit-il, vous montrer le chemin, puisque vous n'etes jamais venu.

Il y avait une cour, encombree de voitures a bras, de caisses et d'objets sans nom; puis il y avait un escalier si noir et si puant qu'il semblait perce a meme un bloc de crasse.

Au premier etage, mon compagnon, essouffle deja, empoigna un bouton de porte.

--C'est la. Entrons vite, et pas trop de bruit a cause du macaque.

Nous entrames. Imaginez une grande salle eclairee par trois fenetres aux vitres troubles et larmoyantes. Une salle d'ecole, mais pour de vieux ecoliers, pour de pitoyables fantomes d'ecoliers.

Imaginez que, sur une classe de bambins, cinquante annees de misere, de maladie, de privations, de deboires se soient abattues, brusquement, comme un orage, et voila l'agence Barouin au travail.

Un silence limoneux, fait de murmures etouffes, de toux, de respirations asthmatiques et d'un remuement de chaussures sur le plancher mouille.

Aux murs pisseux, rien que le ruissellement des eaux produites par la condensation de toutes les haleines.

En chaire, car il y a une chaire, quelque chose comme un adjudant, un bonhomme tout en moustaches grises, en nuque et en machoire. Pas de front: les cheveux dans les sourcils; au sein de tout ce poil, des yeux saignants, ardents, comme deux tisons dans un maquis.

--Vite! Vite! me dit mon compagnon, il y a deux places, la-bas, pres de la fenetre.

Nous nous assimes cote a cote, sur un bout de banc. Lhuilier ouvrit sa serviette de molesquine et en sortit deux porte-plume.

--Tenez, voici pour vous. Et maintenant, venez vite demander des bandes au macaque.

Le macaque etait cette maniere de sous-officier qui tronait au bout de la salle. Il me remit un petit registre et un paquet de bandes vierges.

Vous n'avez, me dit Lhuilier, qu'a copier toutes les adresses du registre sur les bandes. Allez-y!

J'y allai... Je ne comprenais pas tres bien ce qui m'etait arrive, ce que je faisais la. J'etais ahuri, engourdi. J'eprouvais un desir violent de me sauver, de me retrouver seul dans une rue deserte. Je me raidissais contre ce desir. Je pensais en serrant les dents: "Non! Non! tu y es, tu y resteras. Quoi? C'est le commencement de la decheance. Ce n'est que la premiere gorgee de la tasse. Avale, avale"! Surtout, je m'appliquais a ne rien laisser paraitre de mes sentiments, a n'avoir l'air etonne de rien, choque de rien. Enfin, le cours de mes reflexions n'empechait pas mes doigts de marcher: je copiais, je copiais, j'empilais les bandes remplies a ma droite, parallelement au paquet des bandes vierges.

Parfois, je m'arretais pendant une seconde et levais les yeux sans oser lever la tete. L'odeur des hommes remuait et clapotait entre les tables comme la boue d'une mare dans laquelle pietinent des bestiaux. Vous n'avez peut-etre pas remarque qu'entre toutes les puanteurs naturelles, celle de l'homme est souveraine. C'est encore un signe de royaute, n'est-ce pas? L'odeur que l'on respirait la semblait un compose de maintes autres: celle de l'ecole, celle de la caserne, celle de l'asile, celle de l'hopital, sans doute aussi celle de la prison, je ne sais pas, moi.

Je pensais: "Voila maintenant mon odeur, jamais je ne me debarrasserai de cette odeur-la".

De temps en temps, l'adjudant faisait signe a un petit vieux, rase, tonsure comme un pretre et qui travaillait au premier rang. Aussitot, le petit vieux se levait avec une promptitude de laquais, et il enfournait une pelletee de coke dans un poele minuscule coiffe d'une casserole.

J'avais garde mon pardessus pour dissimuler ma jaquette dont la proprete me faisait honte. A ma gauche, Lhuilier travaillait. Il y avait, dans ses gestes, une maladresse volubile et tremblante, comme dans son babil. Ses doigts etaient couronnes d'un bourrelet d'envies enflammees qu'il mordillait par intervalles et arrachait du bout des dents. Je remarquais qu'il devait etre fort myope de son oeil unique, car il serrait de pres sa besogne: sa moustache balayait la table d'un mouvement vif et regulier. A un certain moment, il se redressa pour cracher entre ses jambes. Il me vit alors et me fit un sourire enfantin, si pur, si affectueux que je m'en sentis le coeur rechauffe. Je me remis au travail en me demandant comment un tel sourire avait pu fleurir en un tel endroit.

Vers midi, il y eut un peu d'agitation dans l'assemblee. Le petit vieillard du premier rang sortit et rapporta bientot a l'adjudant une tranche de pain et une "portion", dans une gamelle couverte d'une assiette retournee.

La plupart des hommes repousserent leurs paquets de bandes au bord de la table et se mirent a manger. Un parfum de fromage et de saucisson vogua de table en table, puis une rumeur de conversation.

Des hommes sortirent. Ceux qui ne devaient pas revenir reportaient les bandes au macaque et se faisaient regler leur compte. On percevait un bruit de gros sous, parfois le tintement delicat d'une piecette d'argent.

De nouvelles figures se montrerent. Fort peu de places restaient vides. Les hommes qui s'en allaient etaient remplaces par d'autres. Tous connaissaient evidemment les habitudes de la maison. Il y avait une espece de discipline composite: l'ecole, la caserne, l'hopital, la prison.

Lhuilier repoussa le banc et se mit sur ses petites jambes.

--Je vais, dit-il, chercher mon manger. Si vous voulez, je vous rapporterai le votre. Qu'est-ce que vous preferez avec vos deux sous de pain? Trois sous de frites ou trois sous de petits poissons?

Je repondis:

--Des frites, plutot.

Lhuilier restait plante devant moi. Il sourit encore une fois et dit en se penchant:

--Si ca ne vous fait rien, donnez-moi vos cinq sous.

Il acheva, dans un mince sourire:

--Excusez-moi: aujourd'hui, je ne suis pas en etat de faire une avance.

Comme je lui remettais les cinq sous en begayant quelque excuse, il me souffla dans l'oreille:

--J'ai une bouteille, pour l'eau. Dites-moi, si vous m'en croyez, ne parlez pas trop a ce type qui est au bout du banc: ce n'est pas un homme serieux. Je le connais, il loge a l'Impasse. Ce n'est pas un type pour vous. Il ne vient ici que les jours de pluie. Les autres jours, il vend des bricoles, a la sauvette. Bon! Surveillez mes affaires, je reviens.

Je n'avais pas la moindre envie de parler aux gens qui m'entouraient. Je n'osais meme pas les regarder en face. Je continuai de copier jusqu'au retour de Lhuilier. Nous mangeames.

--Les frites, c'est bon, me dit mon compagnon. Mais les petits poissons, ca tient mieux au corps. Moi, j'aime mieux les petits poissons.

L'apres-midi passa comme la matinee, c'est-a-dire avec une lenteur extreme et desesperante. Il y avait un urinoir dans la cour. J'y allai a plusieurs reprises et, chaque fois, entendant les rumeurs de la rue, j'eprouvais une violente envie de me sauver, de laisser tout en plan: les bandes, le macaque, mon chapeau demeure sur la table. Le souvenir de Lhuilier me retint, me ramena chaque fois.

A quatre heures, lorsque l'obscurite tomba des murs, comme une toile d'araignee poudreuse, on alluma trois becs de gaz. Les flammes irritables sautaient dans les tubes de mica, avec des rales doux, des eternuements, des suffocations. La tete penchee de Lhuilier jeta sur la table une ombre ronde et noire dans laquelle sa plume s'evertuait, trebuchait, renaclait.

Il etait peut-etre sept heures moins un quart quand Lhuilier me dit soudain:

--Ca y est! J'ai fini. Je vais vous aider. Et, tout de suite, il s'empara d'une partie de mes bandes et m'aida. Il ecrivait fievreusement, son oeil tour a tour vers sa plume et vers le registre ouvert entre nous deux. De larges taches d'encre violettes sechaient sur ses doigts deformes.

Il rangea mon travail comme il avait range le sien: les paquets de bandes les uns sur les autres, en croix, par categories mysterieuses. L'adjudant me compta vingt-quatre sous. Le gain de Lhuilier s'elevait a un franc cinquante. Il en parut un peu confus et crut devoir s'excuser:

--Quand vous aurez la pratique...

Nous redescendions la rue des Halles. Une petite pluie engluait le bitume, exaltant l'acre odeur de legumes pourris qui est l'haleine meme de ce quartier.

Lhuilier sortit son cornet de tabac:

--Une cigarette?

Je me sentis lache, lache, et je refusai en mentant:

--Je fume si peu.

Mon compagnon se hatait a mes trousses. Il y avait, dans sa demarche, quelque chose de sautillant et de trainant tout ensemble: de la fatigue et de la candeur. Il parlait sans arret, comme le matin. Je n'entendais pas tout: le tumulte de la rue et celui de ma pensee me derobaient la plupart de ses paroles. Un mot, toutefois, le mot avenir, surnageait au milieu de ces propos confus, comme un bouchon dans l'ecume d'une cataracte.

--En ce moment, me dit Lhuilier, je couche en dortoir, a l'hotel de l'Impasse. Je n'aime pas le dortoir: je ne peux pas y travailler pour moi. Mais si je trouve une place, je prendrai une petite chambre. J'ai tant de choses a faire.

Et il me parla de ses projets jusqu'a l'entree de l'Impasse Maubert.

L'Impasse etait remplie d'une obscurite sous-marine. Tout au fond, tremblait un quinquet; sur le verre depoli on lisait le mot "hotel".

Lhuilier s'arreta. Il pietinait tout en parlant et j'entendais les semelles de ses souliers qui, alternativement, aspiraient et crachaient la boue.

--Dites, murmura-t-il soudain en me prenant la main, dites, vous reviendrez rue des Halles, vous reviendrez avec moi?

Et il ajouta d'une voix basse, gemissante, changee:

--Je m'ennuie tellement.

Je sentais, dans mes doigts, trembler sa main dont la paume etait moite et le dos velu.

Je promis de revenir, je promis meme de revenir des le lendemain. Je regardai bien Lhuilier qu'un reverbere eclairait par saccades, et je m'en allai. Il me suivit de l'oeil jusqu'au moment ou je tournai le coin de la rue.

Je montai sans me presser la rue de la montagne Sainte-Genevieve. La pente me courbait vers le sol. Je me sentais vieilli, diminue, dechu, taraude d'une tristesse qui ressemblait a la peur. J'osais a peine rentrer chez moi: il me semblait que je devais porter dans mes vetements, dans ma peau, dans mon ame, l'odeur de l'agence Barouin. Je remachais des bribes de pensees absurdes: "Moi, moi, je ne suis pas fait pour etre malheureux de cette facon-la." Evidemment, j'ai ma facon d'etre malheureux, une facon que j'ai choisie moi-meme, a mon gout, bien sur!

Il faut que je vous dise tout de suite que j'avais forme la resolution ferme, farouche, de mourir de faim plutot que de retourner jamais chez Barouin.

Pour Lhuilier, j'ai honte a vous l'avouer, je le rencontre encore parfois dans ce quartier, et, des que je l'apercois de loin, je change de trottoir. Je sais qu'il ne me reconnaitra pas: il est trop myope. Et puis, et puis... je ne suis sans doute pas digne de cet homme-la.

XIV

J'ai ete plusieurs fois malade, et toujours assez gravement. Je pardonne a la maladie en faveur des convalescences. Vivre! Vivre! Ils me font rire, avec ce mot. C'est revivre qui est bon. C'est sans doute survivre qui serait vivre. Pendant mes convalescences, il me semble que j'ai vecu.

Je dois vous dire qu'en me retrouvant chez moi, dans le fond de mon canape, dans mon refuge, j'eus une breve impression de convalescence. J'etais encore moi, c'est-a-dire Salavin, c'est-a-dire un pauvre homme; mais je n'etais plus ce que j'avais ete tout le jour: une larve, un debris, un residu.