Chapter 5
Eh bien, monsieur, il est entre dans la baraque. Il est entre derriere les petites bonnes, les employes et les garcons de boutique. Il tenait avec force la main fermee sur un gros sou, son gros sou de la journee, surement. Il l'a donne d'un air inquiet et hesitant. Il l'a donne pour entrer dans la baraque ou l'on allait lui parler de son avenir.
Voila! Voila les choses que je voyais dans mes promenades.
X
Je m'attarde a vous raconter des balivernes et je perds le fil de mon affaire.
La periode dont je viens de vous parler dura jusque vers le mois d'octobre. Je ne comptais pas les jours; je sentais le temps se derober sous moi et je n'en demandais pas davantage. Vivre vraiment? Je remettais la vie a plus tard, a cette date indeterminee ou arriveront les evenements qui doivent arriver pour moi. Comprenez-vous?
Je m'apercus quand meme du changement de la saison; la fraicheur vint et maman me dit un jour:
--Louis, il va falloir mettre tes vetements d'hiver.
J'avais, pour l'ete, un vieux complet noisette que j'aimais beaucoup. Les soins de ma mere lui conservaient une sorte de decence; mais il etait si lime, si poli, qu'il paraissait humilie et malheureux. Cela me plaisait: c'etait bien le vetement qui s'ajustait a mon ame. Je retrouvais, chaque jour, tous les plis de cet habit, toutes ses deformations et ses reprises comme autant d'habitudes bien a moi, comme des manifestations de ma pauvrete Interieure. Grace a ce pantalon cagneux et couronne, grace a cette veste terne et bossue, je me sentais assure de passer inapercu, ce qui est un si grand bien dans l'existence. Mere me fit donc endosser mon vetement d'hiver, cette jaquette assez chaude, presque noire, que vous me voyez aujourd'hui, qui etait a peu pres neuve alors et que j'avais en horreur. Je n'ai d'ailleurs pas cesse de l'execrer. Regardez ces pans ridicules qui me font ressembler a un scarabee. Est-il possible que, pour gagner sa vie, un homme soit oblige non seulement d'abandonner son temps, mais encore de sacrifier tous ses gouts, de livrer jusqu'a l'aspect exterieur de sa personne?
Je mis donc cette jaquette pour mes courses et mes promenades. En general, je ne portais sur moi que des sommes derisoires; dix sous, quinze sous. Depuis la perte de ma place, je n'osais pas demander d'argent a ma mere. La pauvre femme ne me parlait jamais de ces choses. Parfois j'allais, pour elle, faire quelque achat et je ne lui rendais pas la monnaie. C'etait une facon assez discrete, assez detachee de me procurer les quelques sous necessaires a mes menus besoins. Je ne depensais rien, croyez-le bien; mais, de temps en temps, malgre tout, l'omnibus, le metro, un timbre.
Or, cette espece de misere qui, sous mon vieux vetement, m'etait assez indifferente, me devint odieuse quand il me fallut trimbaler une jaquette de cheviotte, une jaquette d'employe aise ou de bourgeois. Cet habit, en desaccord avec l'etat de mon gousset, me devint comme un mensonge intolerable. C'est certainement a cette jaquette que je dus toutes sortes d'idees absurdes. A cause d'elle aussi je me mis a chercher une place avec une activite plus reelle.
Cette activite devint bientot fievreuse sans cesser d'etre inefficace.
Les places! c'est comme les idees, on les trouve quand on ne les cherche pas. Les gens qui possedent une situation avantageuse et sure disent volontiers: "Un garcon vraiment courageux, vraiment resolu finit toujours..." Ah! monsieur, ce que la chance et le succes peuvent rendre les hommes betes et injustes!
A compter du moment ou je pensai avec une reelle angoisse: "Allons! Allons! il faut que je trouve une place!" j'eus l'impression obscure mais tenace que je ne trouverais absolument plus rien. Et, en fait, je ne trouvai plus rien; j'entends plus rien qu'il me fut possible d'accepter avec dignite.
Un mur, un mur! Avoir le sentiment que l'on est devant un mur tres haut, tres lisse, tres epais, et que ce mur-la, c'est l'avenir, et qu'on ne peut ni l'escalader, ni le renverser, ni le percer. Ceux qui n'ont eprouve que du bonheur dans leur vie ne peuvent pas comprendre un tel sentiment.
Il vous est sans doute arrive d'attendre quelqu'un, le soir, au coin d'une rue, sous un bec de gaz. Il vous est arrive d'attendre pendant une heure, puis pendant deux heures, de savoir que la personne attendue ne viendrait surement plus et de continuer a esperer quand meme. Il vous est arrive de connaitre de telles angoisses et, aussi, celle que l'on eprouve a s'en aller en se retournant tous les dix metres, bien qu'il soit evident que personne ne viendra, a se retourner et a revenir sur ses pas, malgre la certitude que tout cela est parfaitement inutile.
Ma vie fut en tout point comparable a cette vaine attente sous le bec de gaz, dans la pluie, au coin d'une rue. Je savais que tout espoir etait inutile et je faisais plusieurs fois par jour les gestes et les demarches d'un homme qui a de l'espoir.
Ce qu'il y avait de remarquable pour moi, pendant toutes mes courses, pendant tous ces moments de solitude ambulante, c'etait l'activite excessive avec laquelle je pensais.
Il est difficile de dire exactement ce qu'on veut: en parlant de l'activite avec laquelle je pensais, je m'apercois que je ne traduis pas du tout la verite. Dire que je pensais avec activite, cela pourrait donner a croire que je m'appliquais a penser, que je m'y appliquais volontairement, victorieusement. Eh bien, non! En realite, ce qu'il y avait de frappant c'etait bien plutot la passivite avec laquelle je pensais. J'etais visite, traverse, brutalise, viole par maintes pensees que je subissais sans les provoquer en quoi que ce fut. Puis-je dire que je pensais? Puis-je m'attribuer ce merite? N'etais-je pas plutot le temoin impuissant, la victime? N'etais-je pas plutot le champ de bataille ravage? Non, vraiment, je ne pensais pas, je ne faisais rien pour penser. On pensait en moi, a travers moi, envers et contre moi. On pensait sans se gener, a mes frais, comme on bivouaque en pays conquis.
Il y a sans doute des gens tres savants et tres favorises qui se proposent de penser sur un sujet et qui tiennent leur propos; il y a des gens capables de diriger leur esprit comme un navire sur une mer semee de brisants, des gens qui pensent reellement, c'est-a-dire qui pensent ce qu'ils veulent. Heureuses gens!
Pour moi, le plus souvent, je suis le lit d'un fleuve: je sens rouler un courant tumultueux; je le contiens, c'est tout. Et encore, voyez les mots! Je ne le contiens pas toujours, ce courant: il y a l'inondation.
Prenez les choses comme vous voudrez, le fait certain est que, pendant que j'errais a la recherche de cette introuvable situation, mon esprit devenait le lieu d'une fermentation vehemente.
Ici prend place un evenement que je vais essayer de vous relater, qu'il me faut bien vous relater, mais dont je ne peux parler ni aisement, ni calmement.
Je regagnais la maison. C'etait un soir de la mi-octobre. Il etait peut-etre sept ou huit heures. Il tombait une de ces pluies dont on ne devrait pas dire qu'elles tombent, car elles semblent sourdre de l'air malade, du sol, des choses, des hommes.
J'avais passe l'apres-midi a refuser deux ou trois propositions humiliantes: des besognes d'esclaves, d'automates ou de betes de somme. Je venais du fond de Grenelle et je suivais la rue de Vaugirard. Je recapitulais ma journee: elle ne me montrait qu'un visage morne et reveche. Je n'avais pas, en poche, de quoi prendre l'omnibus et je marchais, sans trop me presser, dans les flaques, dans la boue, enivre de mon decouragement et de mon amertume.
En passant au niveau de la rue Littre,--vous le voyez, je me rappelle tres exactement l'endroit--une pensee me traversa l'esprit. Voici: j'allais, en arrivant a la maison, apprendre que ma mere venait de mourir subitement.
Je vous ferai remarquer qu'il n'y avait, qu'il n'y a encore aucune espece de raison pour que je redoute une telle chose: ma mere n'a que soixante ans; je ne lui connais nulle infirmite, elle jouit d'une sante excellente et reguliere. Je ne pense donc jamais a sa mort que comme une eventualite lointaine et presque improbable, dont l'imagination suffit a me remplir les yeux de larmes.
Or donc, ce soir-la, en passant au coin de la rue Littre, je me vis soudain rentrant a la maison et trouvant ma mere morte. Je fis effort pour chasser cette pensee absurde qui, je vous assure, n'avait pas la nature inquietante d'un pressentiment. Non! rien qu'une combinaison des idees. Je fis effort, vous dis-je, mais je m'apercus bientot que cette pensee n'etait pas venue seule: cependant que je tentais de l'eloigner de moi, toutes sortes d'autres pensees qui etaient comme les consequences de la premiere m'assaillirent avec l'ordre, avec la logique d'une attaque bien concertee.
Ma mere etait morte. Alors, quoi? Que se pensait-il?--L'enterrement.--Je voyais l'enterrement, le corbillard dans les petites rues, le cimetiere, tout.--Et puis?--La maison vide.--Et puis?--Moi et toute ma vie a refaire.
Aussitot, je voyais ma vie se refaire, non pas d'une certaine facon, mais de cent facons variees. La premiere chose qui me venait a l'esprit etait celle-ci: il y a la petite rente. Je vous en ai deja parle, de cette petite rente: deux cent quarante francs par trimestre; un titre dont j'ai la nue propriete, un titre incessible et inalienable, sur lequel on ne peut meme pas emprunter, une idee baroque d'un oncle mort paralytique.
Bref, il y avait la petite rente: quatre-vingts francs par mois. Bien! J'arrangeais ma vie; je prenais une chambre et j'etais libre, libre et miserable: du pain, des pommes de terre. Je m'incrustais dans une solitude farouche. Je ne devais plus rien au reste du monde. J'existais pour moi, amerement. Et j'attendais ainsi, dans une independance enivrante, ces choses qui doivent m'arriver plus tard. Ah!
Ah! J'etais devant le Senat, tout a coup, sans savoir comment j'etais arrive la. Je me trouvais devant le Senat et j'enlevais mon chapeau, trempe de pluie a l'exterieur et de sueur a l'interieur. Un grand tremblement s'emparait de moi. Je regardais avec horreur, a la lueur d'un reverbere, mes mains mouillees, fremissantes comme celles d'un ivrogne, ou d'un assassin faible. Je me remettais en marche, le long de la bordure du trottoir.
Ainsi, voila l'homme que j'etais! Je pensais a la mort de ma mere; j 'y pensais calmement et, tout de suite, j'organisais ma vie sans ma mere. Je supprimais mentalement ma mere pour disposer de la petite rente. Voila l'homme que j'etais.
Je ne parviendrai jamais a vous dire ce qui se passa. Une sorte de querelle eclata dans l'interieur de mon etre. Une voix claire et raisonnable disait: ce sont des idees absurdes, il faut les mepriser et les chasser. Une autre voix, sifflante, exasperante, repetait obstinement: lache, lache. Mais, nette, en depit de ce tumulte, une troisieme voix comptait avec placidite: vingt francs par mois pour la chambre, et il reste deux francs par jour pour vivre. Quinze sous pour le repas du midi, dix sous pour le diner; le reste: des livres, des loques, la liberte.
Je passai la main sur mon visage, en reniflant. J'avais les joues ruisselantes d'eau. Je ne pense pas que c'etaient des larmes: il pleuvait de plus en plus fort. J'etais extenue, ecoeure, atterre.
Je m'assis un instant sur le parquet de pierre dans lequel s'implante la grille du Luxembourg. Il me sembla que ce repos de mes muscles temperait le bouillonnement de mes pensees, si je dois appeler "mes pensees" cette vermine dont je ne peux ni me rendre maitre ni me debarrasser. J'eus la sensation de me ressaisir un peu, de tenir mon ame presque immobile, comme un cheval retif que l'on mate en tirant tres fort sur les renes. Je pensai, lentement, en remuant les levres, je pensai mot a mot: "Si ma mere venait a mourir..." Aussitot, je sentis ma gorge se serrer de chagrin et une vive detresse, que je connaissais bien pour l'avoir eprouvee deja, me saisit au ventre. J'en fus, si je peux dire, profondement soulage. Je pensai encore: "C'est une idee tout a fait importune; il n'y a aucune raison pour que ma mere me quitte". Non! Il n'y avait aucune raison. Je pensai enfin: "Il ne peut pas m'arriver plus grand malheur". Et toute ma tristesse repondit: "Non! Oh! non! pas de plus grand malheur".
Ainsi, je pus croire, pendant quelques secondes, que j'avais repris le pouvoir, repris la direction de mon ame.
Je m'apercus, a ce moment, que je n'etais pas seul contre la grille du jardin. Un homme, vieux, miserable, coiffe d'un chapeau melon deforme par la pluie, s'approchait doucement, en marchant de cote, ses reins frottant le petit mur qui court a faible hauteur. Il disait a voix basse: "_La Presse! La Presse!_" et personne au monde ne l'ecoutait.
Je reconnus l'aveugle que l'on amene la chaque soir. Sa tete etait un peu inclinee, un peu renversee; son visage immobile et clos recevait la pluie. On eut dit qu'il avancait en rampant. A deux pas de moi, il s'arreta, comme s'il m'eut senti, comme s'il eut percu le bruit de ma vie. Je le regardai et murmurai: "Celui-la, celui-la! A quoi pense-t-il, celui-la"? Je fus sur le point de l'aborder, de lui dire quelque chose. Quoi? Quoi? Il n'y avait surement rien de commun entre son abime et le mien.
Je me remis en marche. De loin, en me retournant, je vis que l'aveugle avait recommence a ramper contre la grille, comme si mon depart lui eut laisse la voie libre.
Jusqu'a la place du Pantheon, je fus a peu pres tranquille, c'est-a-dire vide, c'est-a-dire deserte de toute pensee. En penetrant dans la rue d'Ulm, je me surpris a compter: "Quinze sous pour le repas du midi, dix sous pour le repas du soir. Je laverais mon linge moi-meme. Plus besoin de chercher une place. La solitude!"
Je haussai les epaules avec douleur et resolus de prendre un petit detour pour ne pas rentrer tout de suite a la maison. Cela vous prouve que je n'avais, en realite, aucune inquietude: je savais bien, je sentais bien que ma mere n'etait pas en danger. C'est en moi, en moi seulement qu'elle se trouvait en danger.
Je revins sur mes pas et filai vers la rue Clovis. Je pensai avec methode et tenacite: "En vendant presque tous les meubles, cela me permettra peut-etre un petit voyage".
Ainsi donc, rien a faire! Je ne pensais plus meme au conditionnel, mais au futur. Rien a faire! Je n'etais pas le maitre de mes pensees. Inutile de resister. Inutile surtout de me dissimuler cette espece de crime qui etait le mien. Je n'etais pas le maitre de ne pas penser criminellement.
Je suivis en hate les petites ruelles qui devaient me ramener rue du Pot-de-Fer. Je penetrai dans ma maison, bien persuade que j'aimais toujours tendrement ma mere, mais que j'etais absolument incapable de la defendre contre mes imaginations, de ne pas la laisser tuer en moi, de ne pas la tuer en moi.
XI
Depouillee de la toile ciree qui la couvre habituellement, agrandie de ses deux rallonges, la table de salle a manger occupait presque tout l'espace libre au milieu de la piece. Notre vieille lampe, la lampe a colonne de marbre, eclairait sur la table des morceaux d'etoffe coupes et empiles, des patrons de tarlatane, des boites d'epingles, des bobines. Penchees vers la lampe, leurs cheveux se melant presque, deux femmes cousaient. C'etaient ma mere et Marguerite, notre voisine, cette giletiere dont je vous ai deja parle.
Je m'arretai dans l'encadrement de la porte et, regardant cette scene paisible, je ressentis un grand serrement de coeur.
Ma mere leva des yeux eblouis par la lampe, chercha mon visage dans l'ombre, fit un sourire bien doux, bien conciliant, et dit:
--C'est toi, Louis! Ton diner est tout pret dans la cuisine, mon enfant. J'ai laisse la soupe a petit feu.
Elle frappa deux ou trois fois sur la table avec son de, comme font souvent les couturieres, et elle ajouta, d'une voix ou il y avait de la confusion:
--Nous avons envahi la salle a manger, tu vois. Marguerite a trop de travail, alors je l'aide un peu.
Je passai dans la cuisine sans rien dire. Que dire, d'ailleurs? N'avais-je pas compris? N'etait-ce pas assez clair?
Je saisis la petite terrine ou mijotait la soupe; je m'assis a ma place familiere, entre l'evier et le buffet de bois blanc, et je me mis a manger.
Voila donc tout ce que je pouvais faire, moi: manger. Et puis, aussi, donner asile a mille pensees odieuses, et puis encore calculer l'emploi de la petite rente. Et c'etait bien pourquoi ma mere devait veiller, coudre, coudre des gilets.
Il m'avait suffi d'un coup d'oeil pour tout comprendre: Marguerite, les coupons, les patrons, les bobines, et les lunettes de ma mere guettant, dans le drap noir, la fuite du fil invisible. Au bout de la soiree, un franc cinquante, peut-etre un franc soixante-quinze.
Je ne pus m'empecher de redire: " Quinze sous pour le repas du midi; dix sous pour le repas du soir.... " J'aurais voulu me graver ces mots-la dans la peau, me les tatouer sur le coeur a coups d'epingle.
Je mangeai toute la soupe, puis des lentilles qu'il y avait la, puis une petite saucisse, puis un morceau de fromage. "Dix sous pour le repas du soir!" Je devorai tout ce que je trouvai. Je n'en etais plus a mesurer ma honte.
Tout en mangeant, j'ecoutais les deux travailleuses qui devisaient a mi-voix. Parfois, je percevais un mouvement, un froissement de jupe et, pendant quelques minutes, le bruit de la machine a coudre rongeait le silence. Puis, de nouveau, c'etait le calme et, d'instant en instant, cette petite aspiration que font les femmes pour rappeler leur salive qui file vers les levres disjointes.
Mon diner fini, je traversai la salle a manger sans prononcer une parole, sans m'arreter et je penetrai dans ma chambre. Je retirai mes chaussures imbibees d'eau. Je me jetai sur le canape.
Ma chambre etait obscure; par la porte demeuree entr'ouverte entrait un peu d'une clarte melancolique. Cela composait un de ces tableaux qui vivent si profondement dans le souvenir: un coin de parquet luisant, deux ou trois objets a moitie ensevelis dans la tenebre, l'arete d'un cadre, le fantome rigide et gris d'un rideau.
J'etais parfaitement calme. J'etais parfaitement lucide et froid. L'impression dominante pour moi, etait de lassitude et de resignation.
Rien a faire! Impossible de nier qu'il y avait en moi un homme capable de speculer sur la mort de ma mere, un homme capable de calculer son petit bonheur en escomptant la mort de ma mere. Pendant ce temps, ma mere travaillait pour nourrir cet homme, pour lui assurer de la soupe, des lentilles, de la saucisse. Il y eut une tentative de conciliation: "Du calme! du calme! On ne peut pas s'empecher de penser, mais qu'est-ce qu'une pensee? Quoi de plus inexistant qu'une pensee!" J'allais me laisser bercer par cette chanson, quand un souvenir surgit, furtif comme un rat qui traverse une chambre habitee.
Un souvenir: l'oreille d'un gros bonhomme, une oreille sur laquelle on a idee de poser le doigt, une oreille sur laquelle on finit par poser le doigt.
Rien a faire! J'allumai une cigarette et je m'allongeai tout a fait, les bras ballants, les jambes abandonnees, la poitrine offerte. Une bete pour la curee. Un champ de ble pour les sauterelles. Une charogne pour les corbeaux. Une place publique. Un ventre de catin. Venez! Venez! Ne vous genez pas! Faites ce que bon vous semblera! Que suis-je, la-dedans? Ou suis-je, la-dedans?
Il etait beaucoup plus de minuit quand je me relevai. Je passai dans la salle a manger. La lampe, bien que voilee, me fit cligner des paupieres. Je m'assis aupres de la table.
Marguerite rangeait les gilets dans une grande toilette de percaline noire. Marguerite a une belle figure un peu grasse et des yeux tendres, comme effrayes, des yeux rougis par le travail nocturne.
Ma mere ramassait les epingles et les bobines. J'avais pris son de; je jouais distraitement avec: il etait chaud; il exhalait une mince odeur de sueur et de renferme.
Maman dit, en tirant sur ses doigts pour les delasser:
--Je suis contente: nous avons bien travaille!
Un arome de cafe se melait, dans le grand calme de la nuit, au parfum acre et laineux des tissus. La petite piece etait emplie d'une paix dense, comme gelatineuse, ou les bruits se propageaient mal. La lampe avait l'air epuisee; sa flamme dormait tout debout.
Marguerite embrassa maman, me donna le bonsoir et sortit.
Ma mere poussa le verrou et revint jusqu'a moi.
--Il faut te coucher, maintenant, mon Louis.
Je tenais une de ses mains dans les miennes. La peau de l'index etait dure et criblee de piqures d'aiguilles. Ma mere passa son autre main, a plusieurs reprises, sur mon front. Cette main me parut fraiche. Je ne disais rien. J'entendais, comme au fond d'une cave, battre deux coeurs.
XII
Le lendemain matin, j'etais encore couche, en proie a la torpeur, quand j'entendis chuchoter dans la piece voisine.
--C'est cela, disait ma mere, c'est cela, Marguerite. Rapportez-m'en chaque jour a peu pres autant qu'hier. Nous nous installerons dans la salle a manger comme hier; c'est plus commode.
Deja j'etais debout, l'esprit net de sommeil. Deja j'etais tout a mes soucis, comme une prune gatee, fourmillante de guepes.
Toilette rapide. Dejeuner. Je me sentais resolu, sans savoir exactement a quoi. Mes desseins ne ressemblaient plus absolument a des mollusques; il leur poussait, dans l'interieur, quelque chose de dur, d'osseux, une espece de colonne vertebrale.
--Prends ton pardessus, Louis!
Soit! Soit! Le pardessus et, toute de suite, la porte, l'escalier, la rue.
Il faisait une matinee brumeuse, larmoyante. Gorgees de brouillard, de grosses gouttes claires roulaient sur la face des choses. Les hommes marchaient, vite et droit, comme des gens qui savent tres bien ou ils vont.
Vers huit heures moins le quart, je me trouvai sur la place Maubert. Le kiosque a journaux etait ouvert, mais l'affiche n'etait pas encore posee. Je me mis a rouler une mince cigarette, par contenance, puis j'attendis avec les autres.
Nous etions la cinq ou six qui allions de long en large, les mains dans les poches. Nous nous regardions a la derobee. Il y avait entre nous, me sembla-t-il, un air de parente: quelque chose de pauvre, d'inquiet, d'humilie; une certaine defiance reciproque, aussi.
A huit heures, la bonne femme du kiosque exposa le placard ou etaient formulees les offres d'emplois. On m'avait depuis longtemps signale cette petite agence en plein air; je n'avais, jusque-la, ose y recourir. Je m'approchai, derriere les autres, en affectant un peu de detachement.
Sur la feuille moite, le texte, polycopie a la pate, se lisait mal. Certains des hommes epelaient a voix haute, avec difficulte, en mastiquant, pour ainsi dire, les mots que leur esprit absorbait avec lenteur.
Le numero 12 retint mon attention: "_Avocat demande personne instruite, jeune, bonne education, celibataire, pour travaux de bureau. Envoyer photographie._"
J'entrevis un cabinet de travail un peu sombre, avec un large tapis de moquette, un feu de boulets, un feu rouge cerise, au creux de la cheminee, et de longs apres-midi solitaires, un hoquet de pendule dans le silence cotonneux.
Voila exactement ce qu'il me fallait.
--C'est vingt-cinq centimes, me dit la femme du kiosque en me tendant l'enveloppe qui contenait l'adresse du numero 12.
J'ecrivis, dans un bureau de poste, une lettre soignee, digne et toutefois persuasive, une lettre peremptoire, convaincante. Les mots _personne instruite_ me troublaient assez; mais, enfin, j'ai mon brevet. Je pris, dans mon portefeuille, l'unique photographie que je possedais, une epreuve deja ancienne, sur laquelle je suis represente avec des cheveux boucles, une moustache a peine dessinee et cet air particulierement melancolique et timide qui fut le mien entre vingt et vingt-cinq ans. Une photo? Pourquoi cette demande de photo? Y a-t-il donc des gens si maniaques?