Chapter 4
Je me levais tard dans la matinee. Les premiers jours, vers six heures, une sorte de choc interieur me faisait ouvrir les yeux, ce qui est bien naturel puisque, pendant des annees, je m'etais leve a cette heure-la pour aller travailler. Je continuai donc, pendant quelque temps, a me reveiller vers six heures; j'en eprouvais un plaisir particulier et je me disais que, n'ayant rien a faire, au dehors, de si grand matin, il m'etait completement inutile de sortir du lit. Cette reflexion agreable etait en general suivie d'une foule d'autres pensees moins heureuses: je songeais a ma situation perdue et a la necessite d'en trouver une autre. Bref, le remords empoisonnait parfois ce loisir indu et achevait de me reveiller. Le plus souvent, par une sorte d'effort a rebours, par une sorte d'adhesion a l'inertie que le Sommeil infusait encore dans mes membres, je congediais les pensees importunes et m'enfoncais avec delice dans un neant horrible et voluptueux.
J'etais, comme au centre d'un espace noir, couche, suspendu, balance. Toutes mes idees, toutes mes volontes, toutes les choses qui etaient moi demeuraient refoulees circulairement, dans l'ombre. Je les percevais ainsi qu'un peuple de larves confuses. J'etais bien; j'etais si peu! La mort ressemble peut-etre a cela; en ce cas, c'est une bonne chose.
Je me rappelle seulement que, plaquee sur mon ame, sur le restant informe de mon ame, il y avait l'image bleue et rectangulaire d'une fenetre, entrevue a travers les cils comme derriere les barreaux d'une cage.
Parfois, au coeur de ce neant, j'etais visite, traverse par un songe. C'etait un songe bouscule, haletant, comme ces histoires que l'on represente au cinematographe.
Presque tous mes songes se deroulent dans un silence effrayant. Ceux ou il y a du bruit, des paroles, des chants, sont rares: ils me laissent l'ame bouleversee pour plusieurs jours. Je reve tres souvent; je reve des reves vagues et forts. C'est-a-dire que je vois des images dont le contour n'est pas net, mais dont la couleur est violente. Je ne sais pourquoi je vous parle de ca; je suis un homme si ordinaire, si affreusement semblable a tous les hommes!
Ce qui me frappe le plus, au sujet de mes songes, c'est que je n'ai pas besoin d'etre endormi pour rever. Entendez bien, je ne dis pas rever comme font les poetes, je dis bien rever comme un dormeur, tomber en proie a un monde terrible, incoherent, magnifique. Souvent je suis en plein travail, par exemple, j'ecris, sous mon petit abat-jour et, tout a coup, crac, j'ai a peine le temps de sentir que mon ame change d'allure et me voila dans une autre vie. Parfois, c'est en marchant, dans la rue, que ca me prend. Mais il faudra que Je vous entretienne de mes reves une autre fois; je n'ai deja que trop de choses a vous raconter sur ce monde-ci, inutile de m'aventurer dans l'autre.
Je vous parlais des songes que je faisais avant de m'eveiller. Eh bien! meme quand je ne me rappelais rien, au reveil, de ces songes du matin, ils m'impregnaient tellement qu'ils donnaient un parfum a mes journees, qu'ils decidaient pour jusqu'au lendemain, de la couleur de mon ame.
Vers neuf heures, je rejetais mes couvertures. De la cuisine, ou travaillait a petits bruits ma pauvre maman, arrivait l'arome du cafe, insidieux et penetrant comme une pensee. Je me levais et passais mes vetements avec une lassitude odieuse: la lassitude des choses a venir.
J'allais retrouver ma mere a la cuisine et l'embrassais en silence. Chaque jour, j'etais certain qu'elle m'allait faire quelque juste observation, qu'elle allait me reprocher mes sommes interminables et ces grasses matinees qui menageaient dans mon existence de larges vides, obscurs et poudreux. Mais, chaque jour, ma mere me disait en m'embrassant tendrement:
--Mon Louis, je t'ai fait griller un peu de pain d'hier.
Je m'asseyais sur le tabouret canne, entre l'evier et le buffet de bois blanc. J'occupais la une place etroite comme une destinee. Je tournais le dos au jour avare de la petite cour et, cale, soutenu, etaye par toutes les choses environnantes, je me trouvais bien. Oui, j'etais bien, malgre tout, j'etais bien avec lachete, avec hebetude.
J'aime le cafe; j'aime aussi la suave odeur du pain grille. Je jouissais donc de ces biens immerites, pendant que ma mere me regardait doucement, attentivement, de ses yeux accoutumes a la penombre. Je comprenais que je devais etre defigure par le sommeil; je me sentais les traits epais, bouffis, les yeux poches, les cheveux secs et emmeles; mais tout m'etait egal: l'essentiel etait de ne pas rompre le charme engourdissant qui me permettait de passer d'une nuit a l'autre sans secousse, sans heurt, sans reveil effectif.
Le petit dejeuner fini, je retournais dans ma chambre pour y faire ma toilette. Comme j'avais devant moi un temps illimite, je procedais a mes ablutions avec beaucoup d'irregularite et de negligence. Il m'arrivait ainsi, certains jours, de parvenir au soir ayant remis d'heure en heure le soin de me raser. Je finis par y renoncer tout a fait, et c'est depuis que je porte cette maniere de barbe que vous me voyez et qui me degoute profondement.
Ah! monsieur, je me connais assez bien pour juger sans mansuetude l'homme, cet etre repugnant voue a la vermine et a l'esclavage. Excusez-moi de vous dire ca tout net, mais comment en parler sans colere? Pendant treize ans j'avais, chaque matin, dispose de vingt minutes environ pour veiller a la proprete de mon corps, et je vous assure que ces vingt minutes etaient bien occupees. Je suivais un ordre, toujours le meme: les mains, le visage, les pieds, etc... La vie etait facile, je n'avais qu'a obeir a mes habitudes.
A partir du moment ou je disposai, pour les memes soins, de presque toute ma journee, je ne parvins plus a faire correctement quoi que ce fut de mon programme. Je remettais sans cesse a plus tard une chose ou une autre, en me reprochant, au fond, amerement tous ces delais. Pendant cette periode remarquable, il m'arriva de rester quinze jours de suite sans me laver les pieds, et cela parce que j'avais dix fois le temps de le faire. Et n'allez pas croire que c'etait un oubli. Non pas! Je regardais reveusement mes pieds nus et pensais qu'ils pouvaient encore aller jusqu'au lendemain. De lendemain en lendemain, ils finissaient par etre parfaitement sales.
Au milieu de ma toilette, je me prenais a fumailler, a ouvrir un livre. Je m'enfoncais dans un angle du canape et je revassais indefiniment. Du lit defait s'echappaient de grosses bouffees de sommeil. Mes reves de la nuit, embusques sous les meubles, derriere les cadres, dans les fleurs du papier mural, montraient un oeil et sortaient doucement, comme des demons. Ils reprenaient possession de la chambre et de moi-meme. Ils nouaient et tortillaient autour de mon ame une farandole tourbillonnante et, des lors, le temps s'arretait au milieu de l'eternite comme un navire paralytique sur une mer de sirop. Cela durait jusqu'a ce que ma mere vint ouvrir doucement la porte, non sans avoir fait trois ou quatre fois: "hum! hum!" Alors les reves filaient comme des rats sous la commode et la torpeur me desertait.
--Louis, disait maman, veux-tu que je fasse ton menage?
--Oui, oui, criais-je en me hatant de me vetir.
Le savon avait seche sur mes joues, il ne me restait plus assez de temps pour me raser. Je passais, au galop, ma veste et mes chaussures et sortais de la chambre en disant:
--Je m'en vais aller voir cette place d'expeditionnaire. Tu sais? Cette etude d'avoue....
--Va, mon Louis, repondait maman en remuant a pleins bras le lit de plumes et le traversin, comme si ces objets n'eussent pas ete habites par une multitude de figures vivantes que j'etais seul a connaitre.
Je prenais mon chapeau et ma canne, bien qu'on m'eut, lors d'une recente demarche, fait observer que, pour un employe, la canne donnait une allure "amateur" peu recommandable, et je tirais derriere moi la porte du logement.
A peine cette porte fermee, je voyais la clarte louche de l'escalier s'animer d'une foule d'images rampantes, bondissantes, caressantes. Mes demons etaient la. Ils m'attendaient, comme des chiens qui veulent etre emmenes a la promenade. Ils m'entouraient en jappant, me lechaient les mains, sautaient a mes trousses et, tout en descendant les marches humides et usees, je me debattais entre mille reves fabuleux, comme un noye qui coule a pic.
VIII
Je m'en allais au hasard des rues, et la journee etait devant moi comme un desert calcine, sans horizon et sans surprises. Ceux qui disent que la vie est courte, ils me font rire, entendez-vous, rire, rire! Ce sont les annees qui sont courtes, mais les minutes sont longues et ma vie, a moi, n'est faite que de minutes.
Je suivais le trottoir, marchant de preference sur la bordure de granit. Je laissais le bout de ma canne tremper dans le ruisseau. J'aime les ruisseaux des rues. Ils coulent sur des paves et tarissent a heure fixe, je sais; ils ne naissent pas d'une source, mais d'un robinet de fonte. Tant pis! On n'a jamais que la poesie qu'on merite. J'ai passe une partie de mon enfance, malgre ma pauvre maman, a pecher des epingles rouillees et des boutons de bottines dans les ruisseaux de la rue Tournefort. Aujourd'hui, je ne patauge plus dans l'eau sale, mais je regarde encore avec attention les petits morceaux de vaisselle, le gravier, les infimes debris que le courant lave et entraine peu a peu vers l'egout. Et puis, le ruisseau chante quand meme sa petite complainte. Cela me fait penser a des prairies, a des fleuves, a des pays que je ne connaitrai jamais. C'est de l'eau civilisee, de l'eau pourrie. De l'eau, de l'eau malgre tout! La mer, les grands lacs, les torrents dans la montagne! Si vous passez rue Lhomond, le soir, assez tard, a l'heure ou les bruits de Paris s'engourdissent et s'endorment, vous entendrez, au-dessous de vous, tous les egouts de la montagne Sainte-Genevieve qui chantent doucement, comme des cataractes lointaines. Ce sont les cataractes de mes voyages, a moi.
Que voulez-vous? Je ne suis presque jamais sorti de Paris; je n'ai rien vu, je ne sais rien, je suis un homme quelconque, un homme insignifiant, oui, oui, insignifiant. Je n'ai rien a vous raconter d'extraordinaire. Toutes mes aventures me sont arrivees en dedans. Et vous etes bien bon de m'ecouter, moi qui n'ai rien a vous dire, moi qui ne suis fait qu'avec des riens.
Je suivais donc le trottoir. Je n'etais pas trop malheureux. J'avais a peu pres autant d'ame qu'une chrysalide et je ne me sentais pas presse de briser mon enveloppe. J'aurais voulu rester jusqu'au soir dans cette espece de torpeur qui prolongeait pour moi la nuit. Malheureusement toutes sortes de mecanismes se mettaient a jouer et c'etait bientot fini de mon repos.
Le plus souvent, ca commencait par l'absurde histoire du nombre des pas. Vous savez? Les blocs de granit qui forment la bordure du trottoir sont disposes bout a bout. Je marchais dessus, d'abord sans y penser; puis je commencais a m'apercevoir que, tous les deux pas, je posais le pied sur l'interstice qui separe deux des blocs de la bordure. Alors, comme malgre moi, je m'appliquais a faire exactement deux pas d'un interstice a l'autre. Je m'y appliquais sans m'y appliquer, sans en avoir l'air, d'abord parce que j'aurais eu honte de donner aux passants le spectacle de ma sottise, ensuite parce que j'etais profondement persuade que ce n'etait la qu'un jeu de mon corps, un jeu auquel mon esprit ne participait point.
Et voila ou commence l'absurde: un moment arrivait ou je ne pouvais plus detacher ma pensee de cette affaire d'interstices. Peu a peu, tout en affectant la plus parfaite Indifference, je sentais bien que j'allongeais ou que je raccourcissais mes pas, assez pour appliquer juste ma semelle sur l'interstice. Et je faisais cela d'une facon tres detachee, comme si j'eusse voulu me cacher mon action a moi-meme. Cet etat de choses durait un certain temps et, soudain, je m'apercevais que l'imagination entrait en danse. Je me disais--non, ce n'est pas moi qui disais cela, c'est quelque chose qui etait en moi sans etre moi--je me disais que, si je ne parvenais pas jusqu'au troisieme bec de gaz en faisant regulierement deux pas par bloc de granit, ma vie serait manquee, mes entreprises vouees a l'echec. Arrive au troisieme bec de gaz, je m'assignais une nouvelle tache, celle, par exemple, d'atteindre dans les memes conditions un kiosque a journaux. Une, deux; une, deux; u-une, deu-eux... Comprenez-vous? Et le demon murmurait: "Si tout va bien, si tu fais bien exactement tes deux pas, il ne peut manquer de t'arriver quelque chose d'heureux dans la journee".
Ah! vraiment, monsieur, est-il possible d'etre aussi bete? Songez que je ne suis pas du tout superstitieux, songez surtout qu'en faisant toutes ces momeries je ne cessais de me contempler avec mepris et meme, le plus souvent, de penser a autre chose.
Parfois, c'etait la ridicule histoire du precipice. Je vais vous expliquer cela. J'en ai honte, mais, puisque j'ai entrepris de tout vous dire, je vous dirai tout, c'est-a-dire pas grand chose, car celui qui tentera d'expliquer, en dix gros volumes, ce qui se passe dans le coeur d'un homme pendant une seule minute, celui-la entreprendra une besogne surhumaine.
Je marchais donc sur la bordure du trottoir, tres aisement, tres naturellement, sans penser a rien de precis. Tout a coup, j'imaginais --c'etait plutot une idee qu'une veritable imagination--j'imaginais qu'a droite et a gauche de l'etroite bordure il y avait un precipice et que je devais avancer sans le moindre faux pas. Il n'en fallait pas davantage pour me faire hesiter, begayer des jambes, trebucher et, finalement, mettre un pied sur le bitume ou dans le ruisseau.
Alors, j'etais soulage; le charme etait rompu. Je changeais de trottoir ou je passais sur la chaussee et, pendant un grand moment, je ne pensais plus a toutes ces idioties.
J'atteignais quelque croisement de voies. Autre affaire! La multiplicite des itineraires me jetait dans une espece de stupeur.
Autrefois, en allant au bureau, je n'avais jamais de ces indecisions. Une seule route me semblait possible: celle que cinq ou six ans de pratique m'avaient fixee, celle qui etait jalonnee de mille reperes familiers. Mais, dans les promenades dont je vous parle, il n'en etait plus de meme: le but de mes pas etait, le plus souvent, tres indecis et le temps ne me pressait point. Alors, je m'arretais a l'angle d'une maison, devant quelque morne boutique. J'etais tire a gauche, pousse a droite, partage, flottant. Je tournoyais sur moi-meme comme une barque que le courant hale dans un sens et que le vent sollicite dans le sens oppose. Je fermais les yeux et foncais au petit bonheur.
Eh bien, a ce train-la, il m'arrivait quand meme d'arriver, si j'ose dire. En d'autres termes, je finissais quelquefois par me trouver dans un endroit qui n'etait pas n'importe lequel. C'etait, je suppose, la fameuse etude d'avoue ou il y avait a prendre une place d'expeditionnaire.
J'entrais, je faisais antichambre, j'etais amene en presence d'un employe superieur. Toujours il y avait quelque chose qui ne marchait pas: ou bien la place etait prise depuis la veille, ou bien la place ne convenait qu'a un tout jeune homme, ou bien on exigeait quelque connaissance speciale dont je me trouvais depourvu.
Parfois le "principal clerc" me demandait les references fournies par mes derniers patrons. Je promettais de les apporter le lendemain et je degringolais en hate l'escalier. Ma journee etait finie. J'avais fait ma demarche; elle prouvait, une fois de plus, qu'il m'etait impossible de trouver une place. Cette certitude etait, precisement, la seule chose que je cherchais.
IX
Apres le dejeuner, j'allais dans ma petite chambre. J'etais tout a fait sur de ce qui m'y attendait, mais j'affectais, vis-a-vis de moi-meme, de n'en rien savoir.
Ah! monsieur, si je trompais le plus cruel de mes adversaires avec la moitie de la perfidie que j'apporte a me duper moi-meme, je serais, en verite, une canaille.
J'allumais un megot, je deployais le journal, j'ecrivais quelque insignifiante lettre. J'ecoutais les bruits que faisait ma mere en desservant la table ou en lavant la vaisselle et je disais a haute voix:
--J'ai bonne envie d'aller, tantot, voir cette usine de Montrouge, tu sais, maman?
Ou bien:
--Je n'ai pas encore recu de reponse de la maison Malindoire et Simonnet. Je cherche dans le plan de Paris...
Voila le genre de betises que je disais pour me donner le change sur les raisons qui m'avaient attire dans ma chambre.
Cependant, je lancais, a la derobee, de brefs coups d'oeil vers mon vieux canape. Il avait l'air narquois et paterne des gens habitues au triomphe. Je le regardais avec une fureur desesperee; il se contentait de bailler par tous les trous de sa tapisserie.
J'allais a la fenetre et observais les nuages d'un air soucieux. Faudrait-il prendre un parapluie? Non! Je verifiais devant la glace le noeud de ma cravate. Je feuilletais mon carnet d'adresses et, tout a coup, sans trop savoir comment cela m'etait arrive, je me trouvais etendu, tout de mon long, sur le canape. J'entendais, avec mon dos, les ressorts etouffer un rire insultant.
Qu'importe! J'etais allonge, tout droit, comme une pirogue au fond d'une crique. Je flottais, j'attendais les courants et les brises. Le demon de mes nuits nouait autour de ma poitrine une etreinte souveraine et, enlaces, face contre face, nous nous enfoncions tous deux dans l'autre monde. Le reveil etait odieux, avec ce corps plus pesant qu'une montagne et l'aigreur, dans la gorge, des aliments mal digeres.
Je prenais encore une fois ma canne et mon chapeau et m'en retournais a la rue.
Je pensais par moments avec precision a la place qu'il me serait donne de rencontrer, d'obtenir. J'imaginais des bonheurs absurdes: j'allais decouvrir un secretariat, oui, un secretariat! J'aurais un bureau solitaire, avec une fenetre ouvrant sur un arbre qui me baignerait d'une clarte verte, fraiche, funeraire. On me laisserait tout a fait seul; on Finirait meme par m'oublier un peu; je vivais la dans une paix profonde, je serais tranquille, tranquille, comme mort.
Monsieur, vous allez prendre de moi une idee qui a bien des chances d'etre fausse. Vous allez penser que j'ai un sale caractere, que je suis un misanthrope. Moi, un misanthrope! C'est absurde! J'aime les hommes et ce n'est pas ma faute si, le plus souvent, je ne peux les supporter. Je reve de concorde, je reve d'une vie harmonieuse, confiante comme une etreinte universelle. Quand je pense aux hommes, je les trouve si dignes d'affection que les larmes m'en viennent aux yeux. Je voudrais leur dire des paroles amicales, je voudrais vider mon coeur dans leur coeur; je voudrais etre associe a leurs projets, a leurs actes, tenir une place dans leur vie, leur montrer comme je suis capable de constance, de fidelite, de sacrifice. Mais il y a en moi quelque chose de susceptible, de sensible, d'irritable. Des que je me trouve face a face non plus avec des imaginations mais avec des etres vivants, mes semblables, je suis si vite a bout de courage! Je me sens l'ame contractee, la chair a vif. Je n'aspire qu'a retrouver ma solitude pour aimer encore les hommes comme je les aime quand ils ne sont pas la, quand ils ne sont pas sous mes yeux.
Vous le voyez, je fais mon possible pour vous expliquer des choses inexplicables, pour bien vous montrer, surtout, que si j'ai l'air d'un misanthrope, c'est, precisement, parce que j'aime trop l'humanite.
Peut-etre me direz-vous qu'avec une nature comme la mienne il faut plutot chercher son bonheur dans les choses. J'entends bien; mais il est necessaire de faire des avances aux choses pour qu'elles vous procurent de la joie, et je suis, le plus souvent, une ame trop ingrate, trop aride pour faire des avances.
Je m'en allais donc par les rues en ruminant ma vie et en constatant, presque a toute minute, que le monde m'echappait, que j'etais abandonne, un vrai pauvre, un miserable.
Un jour, dans la rue d'Ulm, une rue bien paisible, j'apercus un apprenti qui tirait une voiture a bras. La voiture etait lourdement chargee. L'apprenti avait l'air d'une grenouille remorquant un paquebot. Penche en avant, il pesait de tout son maigre corps sur la bricole qui lui sciait les epaules. D'une main, il serrait un des brancards et, de l'autre... Ah! devinez! De l'autre, il tenait un livre et, tout en tirant sa voiture, il lisait, avec des yeux qui lui sortaient de la tete.
Je ne sais ce que lisait ce garcon; mais, toute la soiree, je ressentis une sombre impression d'envie et de honte. L'existence du petit bonhomme lisant dans les brancards, cette existence me semblait pleine, riche, desirable, au prix de la mienne si creuse et si mediocre.
Le plus souvent mes longues promenades sur le trottoir me valaient toutes sortes d'histoires desagreables. Une fois de plus j'appelle "histoires" ce qui n'en est pas, c'est-a-dire des choses qui se passent uniquement a l'interieur de la bete.
Je marchais d'un pas bien regulier. J'etais tout entier avec de vieilles pensees, des souvenirs, d'informes reves. Je ne regardais ni les gens qui allaient dans ma direction, ni ceux qui allaient dans la direction opposee et, brusquement, une femme qui marchait devant moi, une femme que je n'avais meme pas vue, se retournait d'un air offense et changeait brusquement de trottoir.
Voila qui est vexant, je vous assure, voila qui me remplissait d'amertume. Passer droit son malheureux chemin et etre pris pour un suiveur, pour un de ces imbeciles qui vont a la piste. Ah! non! Et cela simplement parce que, sans y faire attention, je marchais peut-etre depuis trois ou quatre minutes a la meme allure que cette peronnelle. Et voila, voila la vie des grandes villes! Il faut avoir son rythme a soi et faire constamment en sorte qu'il ne coincide pas avec celui d'aucun autre. Marcher du meme pas que quelqu'un, c'est deja attenter un peu a sa liberte, et, parfois, alarmer sa pudeur. Il faut vivre avec des millions d'etres qui sont nos semblables en affectant non seulement de ne pas les voir, mais encore en s'appliquant a les fuir poliment, sociablement.
Je vous avouerai que tout cela me degoute et c'est pourquoi je recherche, en general, les rues ou il n'y a personne.
Ces rues-la sont rares a Paris. J'etais, malgre que j'en eusse, oblige de passer le plus souvent dans des endroits tres agites. C'est ainsi que je me trouvai, un soir, en pleine foire du Lion de Belfort, sur le boulevard Arago. Je me souviens de ce soir-la, parce que je vis une chose bien curieuse, une chose que je trouve bien triste et que vous trouverez peut-etre tout a fait reconfortante, tant il est vrai que rien n'est absolument triste, en soi.
Je vous disais donc que je suivais le boulevard. Arago; borde, dans cette partie-la, de baraques chetives, sordides, qui etaient le rebut de la foire. Vous savez, de ces baraques ou l'on vend de la "pate qui se tire", verte et rose, de ces baraques ou l'on casse des pipes a coups de carabine, ou l'on montre une femme-poisson, enfin des choses a pleurer d'ennui.
Je vis tout a coup une espece de tente rapiecee sur laquelle etait etalee une affiche de calicot. C'etait la-dedans que le professeur Stenax devoilait l'avenir d'apres les methodes magnetiques. Il y avait, devant la baraque, un petit groupe d'ouvrieres, de soldats, de flaneurs. il y avait aussi une espece de vieux mangrelou, avec une barbe de quinze jours, toute blanche, des loques sur le corps et je ne sais quel air de desespoir famelique imprime dans sa figure fripee. Un homme fini, use avec des yeux de chien ou d'enfant et une odeur de misere incurable.