Confession de Minuit: Roman

Chapter 3

Chapter 33,818 wordsPublic domain

Je ne suis pas du tout gourmand, mais ce verre de vin puissant me fut un delice.

Mere disait:

--Prends cela, avant d'aller voir Lanoue; prends cela pour achever de te remonter. Et, si tu veux rester a diner avec Lanoue, reste.

Cette goutte d'alcool transposa ma joie dans un registre tel qu'il me devenait indispensable de marcher, de me consommer, de m'user, de m'epuiser.

Je m'habillai de frais, embrassai ma bonne maman et me vissai a toute vitesse dans l'escalier.

V

Comme une veine de nourriture coulant au plus gras de la cite, la rue Mouffetard descend du nord au sud, a travers une region hirsute, congestionnee, tumultueuse.

Amarre a la montagne Sainte-Genevieve, le pays Mouffetard forme un recif escarpe, refractaire, contre lequel viennent se briser les grandes vagues du Paris nouveau.

J'aime la rue Mouffetard. Elle ressemble a mille choses etonnantes et diverses: elle ressemble a une fourmiliere dans laquelle on a mis le pied: elle ressemble a ces torrents dont le grondement procure l'oubli. Elle est incrustee dans la ville comme un parasite plantureux. Elle ne meprise pas le reste du globe: elle l'ignore. Elle est copieuse et Vautree, comme une truie.

Le pays Mouffetard a ses coutumes propres et des lois qui n'ont plus ni sens ni vigueur au dela du fleuve Monge. L'etranger qui, venu du centre, se fourvoie dans la rue Blainville ou place Contrescarpe est, a de certaines heures, aspire comme un fetu par le maelstroem Mouffetardien. Et, tout de suite, la cataracte l'entraine.

La rue Mouffetard semble devouee a une gloutonnerie farouche. Elle transporte sur des dos, sur des tetes, au bout d'une multitude de bras, maintes choses nourrissantes aux parfums puissants. Tout le monde vend, tout le monde achete. D'infimes trafiquants promenent leur fonds de commerce dans le creux de leur main: trois tetes d'ail, ou une salade, ou un pinceau de thym. Quand ils ont troque cette marchandise contre un gros sol, ils disparaissent, leur journee est finie.

Sur les rives du torrent s'accumulent des montagnes de viandes crues, d'herbes, de volailles blanches, de courges obeses. Le flot ronge ces richesses et les emporte au long De la journee. Elles renaissent avec l'aurore.

Les maisons sont peintes de couleurs brutales qui semblent les seules justes, les seules possibles. Chaque porte abrite une marchande de friture, et l'arome des graisses surchauffees monte entre les murailles comme l'encens reclame par une divinite carnassiere.

Je vous raconte tout cela parce qu'au sortir de chez moi la rue Mouffetard fut la premiere etape de mon bonheur.

Il etait pres de cinq heures apres midi. La rue Mouffetard s'apaisait: c'est le matin qu'elle a sa grande attaque.

Passer rue Mouffetard un jour ou l'on est heureux, un jour ou l'on est comble, c'est une riche affaire. Je me laissai glisser jusqu'au lac des Gobelins, comme un voyageur en Pirogue au fil d'une riviere tropicale. Tout m'etait revelation. Je parvenais de minute en minute a la plenitude.

Il y avait, dans les charcuteries, des filles charnues qui traitaient la vie comme une danse; elles honoraient les pates de gestes rituels, de caresses douillettes. Oh! les suaves pates!

Des ruelles sordides, comme le passage des Patriarches, recelaient une ombre couleur d'outremer, une ombre orientale ou ma pensee poussait des reconnaissances conquerantes. J'escomptais la vue d'une belle marchande d'herbes cuites, une grande creature qui semble toujours alanguie par la charmante pesanteur de ses ornements naturels; cette vue me fut octroyee au passage, et juste a l'instant propice. Ce jour-la, etait-il possible que quelque chose me fut refuse?

Le verre de vin des Cinq-Terres brillait au dedans de moi comme une braise. J'avancais d'un pas aerien. J'etais couvert de benedictions. J'etais promis a toutes les aventures.

Je fus, pendant plus de vingt secondes, savetier au creux d'une echoppe qui sentait le cuir de Russie. Vingt secondes: un demi-siecle de vie philosophique dans une retraite exigue comme un de a coudre.

Je fus marchand de maree, entre mille poissons colories de frais, au milieu d'un troupeau de langoustes que j'avais moi-meme, a l'aube, tirees d'une mer fumante, constellee d'archipels.

Je fus maraicher, vigneron, toucheur de boeufs. Un regime de bananes m'emporta dans les sables, a la suite d'une caravane; mais le parfum des salaisons m'ouvrit aussitot une ferme enfumee dans les solitudes cevenoles.

Comme c'est bon d'etre heureux! Comme c'est simple, comme c'est facile! Vraiment, monsieur, comment les hommes s'arrangent-ils pour n'etre pas toujours heureux, avec tout ce qui leur est donne pour ca?

En arrivant a l'eglise Saint-Medard, j'apercus un ancien camarade, un nomme Delaunay, que j'avais connu pendant mon sejour a la maison Moutier. Il achetait des tomates a l'une de ces commeres qui encombrent de leurs paniers l'estuaire de la rue Mouffetard.

Il vint a moi d'un air accable et me raconta toute une confuse histoire ou il etait question de sa femme malade, d'un enfant mort, que sais-je encore?

Je me sentis bouleverse; les larmes me vinrent aux yeux. J'etais si bon, ce jour-la! Dieu! que j'etais pitoyable et bon, ce jour-la!

Je ne pus contenir les elans de mon coeur; je dis a Delaunay:

--As-tu besoin d'argent? Parce que, tu sais....

Il refusa en me regardant avec etonnement, avec inquietude. Moi, je le regardais avec effusion: mon ivresse annexait son desespoir. C'est peut-etre monstrueux a dire, mais sa douleur excitait en moi une ardente sympathie qui ne m'etait pas desagreable. Je lui dis:

--Puis-je te servir a quelque chose? As-tu besoin de moi?

Je me mis a sa disposition. Je lui promis de l'aller voir. Je le quittai sur des protestations de fidelite, de devouement.

Je ne suis pas alle le voir. Je ne sais meme pas ce qu'il est devenu et je ne me suis plus jamais inquiete de lui. Pourtant, ce jour-la, j'aurais sans doute sacrifie bien des choses pour qu'il ne fut pas malheureux.

L'ombre qu'il jeta sur ma joie ne rendit celle-ci que plus eclatante. En moins de cinq minutes, elle avait repris completement possession de mon coeur. Elle le remplissait comme une tumeur; elle etait presque genante, lourde a porter. Je vous en parle Beaucoup trop; de cette joie. Pardonnez-moi: ce n'etait pas ma faute si j'avais de la joie ce jour-la. J'en etais tendu a crier.

Cette fameuse joie m'entraina, comme une voile boursouflee entraine une barque sur les eaux; elle me fit remonter, a belle allure, la rue Monge, siphon puissant qui, vers le soir, suce le centre de la ville et repand un flot grouillant sur les regions du sud.

Un peu plus tard, je m'entrevis dans le paysage desert qui environne la Halle aux vins. Une rafraichissante odeur de futailles eventrees folatrait le long des grilles: elle fut pour moi.

Je ne sais plus trop ou je passai par la suite. Mes reves se melaient sans cesse a l'univers sensible, si bien qu'en realite je cessai d'exister dans un endroit precis jusque vers six heures. Peut-etre meme fus-je, pendant ce temps, en plusieurs lieux du monde, peut-etre nulle part. A six heures, je me reveillai sur le bitume du boulevard Bourdon.

C'etait une veritable epreuve. Le boulevard Bourdon est un lieu redoutable pour l'homme insuffisamment sur de soi-meme. Si vous n'etes pas en etat de grace, n'affrontez pas le boulevard Bourdon par un apres-midi d'ete. Il est triste et brulant; le miroitement et les odeurs du canal donnent au promeneur un ecoeurant vertige.

Je triomphai du boulevard Bourdon et debouchai glorieusement sur la place de la Bastille, retentissante comme une enclume et abreuvee de rayons.

Le faubourg Saint-Antoine me vit passer dans un brouillard ardent, comme un homme enivre de difficiles succes. Peu apres, j'abordais la rue Keller, ou habite Lanoue. Je continuais a depenser mon bonheur avec prodigalite et je ne voyais pas le fond de ma bourse.

VI

Lanoue est un camarade d'enfance, le survivant d'un monde enseveli. Lanoue, c'est un million de souvenirs et un homme par dessus le marche, un homme que j'aime bien. Lanoue a toujours fait partie de ma vie. Il ne fut pas de ceux avec qui, vers la douzieme annee, je jurai d'entretenir d'eternels liens d'amitie. Ceux-la, je ne sais meme pas s'ils sont encore vivants. Je n'ai jamais fait de projets avec Lanoue, ou si peu! Et c'est sans doute pour cela qu'il demeure mele a tout ce qui m'arrive.

J'aime tendrement Lanoue; en d'autres termes, le sentiment que j'eprouve pour lui me semble une pure, une vigilante amitie; mais c'est sans doute beaucoup d'orgueil que de se croire capable d'une reelle affection.

Lanoue ne sait rien, je pense, du caractere de l'amitie que je lui porte. Quelque chose qui est encore une forme de l'orgueil me pousse a dissimuler comme des faiblesses les penchants les plus spontanes. Et puis, Lanoue ne sait pas qu'il est mon seul ami. Je lui ai toujours laisse croire que je possedais maintes autres relations captivantes et precieuses. Puis-je avouer a Lanoue que je suis une nature tres pauvre, incapable de plusieurs amis?

Lanoue est clerc d'avoue. Il s'est marie a la femme qu'il aimait, qu'il aime toujours. Il en a un enfant, un bel enfant dont je suis le parrain. Fameux parrain!

Il etait six heures et demie quand j'arrivai chez Lanoue. Je fis, en deux minutes, le plus clair de mes declarations. Marthe, la femme de Lanoue, me dit:

--Vous sortez du bureau? Vous etes en avance.

Je repondis:

--Je ne vais plus au bureau. J'ai quitte....

Lanoue me posa tout de suite une multitude de questions auxquelles je repondis d'un air enjoue, distant, distrait, de l'air, enfin, d'un homme sollicite par des perspectives seduisantes et variees.

Je m'etais a demi etendu sur le lit-divan qui fait de la chambre des Lanoue une maniere de salon, et je regardais Marthe baigner le bebe avant de le mettre au lit.

Octave Lanoue fumait une petite pipe en bois d'olivier. Il portait legerement inclinee sur l'epaule sa tete qui est fine et agreable a voir. Sa figure exprimait un bonheur si calme qu'il ressemblait a l'absence, au vide, au neant, elle exprimait un bonheur habituel, enfin, quelque chose de comparable au bonheur d'une pendule qui est remontee pour cent ans, au bonheur d'une pierre qui tombe dans l'espace pour l'eternite.

Marthe avait l'air content que lui vaut une existence exempte de soucis. Elle plissait le front toutefois et grondait a chaque instant, pour un entetement fugace du bebe, pour une goutte d'eau repandue sur la natte, pour une autre goutte d'eau projetee contre la glace de l'armoire.

Je m'en etonnais beaucoup, moi qui n'entends rien au vrai bonheur, moi qui n'ai pas six heures, pas quatre heures de bonheur par annee. Je pensais avec une secrete passion: "De quelle importance est cette goutte d'eau? On pourrait, ce soir, lacher la Seine entiere a travers ma chambre que ma felicite, a moi, n'en sentirait aucune atteinte".

Je contemplais le groupe forme par mes amis. Le bebe seul me semblait vivre sa joie, les deux autres la dormaient, pour ainsi dire. Je les considerais avec un peu de mepris, un peu de pitie. Je songeais: "Ils ont tout ce qu'il faut pour etre heureux et ils font figure de momies; leur contentement est empaille. Moi, je suis un miserable, un mauvais fils, un employe congedie et je me sens, aujourd'hui, plein jusqu'aux yeux d'un bonheur authentique, violent, formidable, qui regarde le leur comme l'Himalaya doit regarder un crapaud. C'est injuste, mais c'est epatant, epatant! Allons! Allons! il faut souffler sur ce lac sans rides".

Je soufflai de tout mon coeur. Je soufflai en typhon. Je me mis a faire mille folies dont chacune semblait exaucer un de mes demons interieurs.

Je pris l'enfant sur mes epaules pour executer des danses vertigineuses. Ce petit etre, seul, etait a mon niveau, de plain-pied avec ma rage heureuse. Il poussait des cris percants qui procuraient une satisfaction aigue a certaines choses qui se demenaient en moi.

Peu a peu les deux Lanoue s'echauffaient. Ils s'eveillaient d'un engourdissement; ils semblaient dire: "C'est vrai! nous sommes heureux; alors pourquoi ne sommes-nous pas gais? Pourquoi ne dansons-nous pas? Pourquoi ne crions-nous pas, ne bondissons-nous pas, n'eclatons-nous pas"?

Moi, je dansais, je criais. Moi, j'etais affreusement gai.

Lanoue me dit soudain:

--Tu restes diner avec nous?

J'etais venu pour ca. Je presentai pourtant des objections. Je me fis prier.

Lanoue cessa d'insister et, tout de suite, une sueur fine me perla sur les tempes.

J'entrevis une soiree solitaire avec cet enorme fardeau de gaite que je ne pourrais pas porter seul. Mais Lanoue se reprit a insister et j'acceptai tout de suite, lachement, en begayant presque de frayeur.

Cet instant fut une maille lachee dans l'enchainement tendu de mes exaltations. Heureusement, la maille se trouva vite reprise et il n'y parut bientot plus.

Le bebe fut couche en grande pompe. Il s'endormit tout de suite, o merveille! Il passa sans hesiter d'une existence vehemente au sommeil, a l'oubli profond, a l'aneantissement.

Je n'eus pas le temps de lui porter envie: on discutait du menu. La semence de gaite que j'avais apportee dans la maison germait maintenant toute seule. Lanoue se hatait de descendre a la cave. Il precisait:

--Si, si! une des trois bouteilles de vouvray!

Et Marthe ajoutait:

--Aujourd'hui, ca y est! C'est le moment d'ouvrir la boite de perdreau truffe.

La joie humaine, monsieur, est un sentiment curieux et impur: elle a toujours besoin de prendre appui sur des choses materielles que l'on s'introduit dans l'estomac. Meme quand la joie semble detachee de toutes ces bassesses, il lui faut, si elle veut durer, s'adjoindre des arguments digestifs. Il est rare qu'elle les reconnaisse pour cause essentielle, mais elle cherche en eux des confirmations, des renforcements, des conclusions. Peut-etre n'y a-t-il pas la de quoi etre honteux. C'est bien naturel aux betes intemperantes que nous sommes. Fouillez dans vos souvenirs et voyez si vous n'avez pas eprouve le besoin de souligner vos meilleurs moments en associant a votre bonheur quelque vive satisfaction de la langue et du ventre. C'est comme ca!

Je pris a coeur de disposer moi-meme le couvert, avec Marthe. La salle a manger des Lanoue donne sur une vaste etendue accidentee: des batisses basses, des usines, des ateliers, un agregat incoherent de maisons anguleuses. Le soleil couchant envoyait a travers ce gachis un rayon horizontal, imperieux comme un glaive, qui venait jusqu'au fond de la piece nous eblouir et aviver notre enthousiasme.

On tira le perdreau de sa retraite. C'etait une boite de conserve gardee pieusement, depuis des mois, en vue d'une grande occasion. La boite fut ouverte et l'oiseau apparut, ebouillante, ratatine entre de larges tranches de truffes a l'odeur obsedante.

Il y avait d'autres gourmandises. Je supputais avidement le renfort que ces objets pourraient apporter a ma joie.

Au moment ou le repas commenca, les deux Lanoue etaient aussi fous que moi. Je les avais tires, hisses. Nous nous agitions sur la meme marche de l'escalier. Nous etions des fantoches aux ficelles egalement tendues.

Et, tout de suite, notre contentement poussa des racines dans nos souvenirs, de longues racines qui retournaient sucer toutes les joies d'autrefois pour les interesser a l'heure presente.

Nos bons souvenirs etaient nombreux. En outre un charme operait et des evenements qui nous avaient paru nefastes, facheux, revenaient pele-mele avec les autres et nous pretaient a rire. Parmi les parfums des mets et des boissons, notre besoin de bonheur se gonflait sur la table, dans l'aire de nos regards embues, comme un herbivore ventru qui rumine toute une prairie.

Que de rires, dans ce passe nourri pourtant d'un present maussade, detestable! Octave, qui possede un petit talent d'imitation, faisait revivre a nos yeux, a nos oreilles, une foule de personnages falots, deformes par vingt ans de recits. C'etaient des souvenirs uses jusqu'a la corde. Il n'en est pas de meilleurs. Quand Lanoue paraissait vouloir omettre une de nos plus venerables plaisanteries, je ne manquais pas de la rappeler moi-meme: elle avait encore quelques gouttes de suc, comme ces vieux citrons a cent reprises exprimes.

Marthe, epousee depuis cinq ans, ne participait pas toujours a cette joviale exhumation. Elle s'en plaignait en souriant. C'etait la revanche de l'amitie sur l'amour.

Nous mangions des aliments savoureux et simples qui entretenaient une flamme Chaleureuse dans cet etincelant feu d'artifice.

La nuit etait venue depuis longtemps, et la lampe, et la fraicheur, quand, sans la moindre raison apparente, sans la moindre raison intelligible, une chose nouvelle apparut en moi.

Il y eut un instant precis ou je m'apercus que j'etais un peu moins heureux qu'a la minute precedente. Voila! Je ne peux pas vous exprimer cela plus clairement.

Monsieur, vous avez ete au bord de la mer. Vous avez assiste a la montee du flot: il monte, il monte pendant des heures, plus audacieux, plus temeraire a chaque vague, et l'on ne peut imaginer qu'il s'arretera. Et puis vient un moment ou l'eau hesite. Alors, c'est fini! C'est fini. A compter de cette defaillance, on voit l'eau ceder, on la voit se retirer, fuir honteusement. Elle decouvre d'horribles bas-fonds et des miseres, des profondeurs qu'on avait oubliees; elle livre tout cela a la clarte, et on ne peut pas la retenir; on ne peut pas Empecher cette desertion.

Je compris tout de suite que ma joie s'en allait, que j'allais etre abandonne, devetu, trahi.

Je percus une denivellation brusque: les Lanoue continuaient leur ascension. Je les regardais s'elever, comme un voyageur fourbu qui ne peut plus suivre ses compagnons que de l'oeil.

Je fis effort pour regagner du terrain. Peine perdue! Je debitai quelques bourdes: elles ne furent profitables qu'aux autres; elles me parurent, a moi, grossieres, deshonorantes. Les aliments perdirent leur vertu: je me surpris a en critiquer secretement la nature, la preparation, l'opportunite.

Une malveillante lucidite s'empara de mes yeux, de mes oreilles. J'observai Lanoue; je m'apercus avec desespoir qu'il se complaisait a des niaiseries, a des balourdises, auxquelles j'accordai des rires parcimonieux, teintes d'ironie, puis, bientot, de cruaute.

J'eus envie de crier, d'appeler a l'aide, au secours, comme un matelot en detresse sur un esquif avarie. C'etait bien inutile: la solitude s'elargissait autour de moi, tenebreuse, impenetrable, mortelle. J'apercevais les Lanoue comme des gens d'un autre monde, comme un poisson doit apercevoir une hirondelle.

Il n'y avait rien a faire. Je me resignai avec amertume. Je pensais a moi-meme ainsi qu'a un animal que l'on saigne a blanc et qui voit couler son sang, qui voit ruisseler de lui tout espoir, toute vie.

En moins d'une demi-heure, le sacrifice fut consomme. Je fus deshabite de la grace, vide, extenue.

Bien plus, un deficit redoutable se creusa, s'accusa. J'avais fait des depenses Imprudentes, j'avais gaspille la joie; je m'etais endette, ruine pour longtemps. Je commencai de me reprocher ma stupide joie de l'apres-midi; j'en fis un examen methodique, impitoyable, m'imputant a crime cette vaine et malfaisante prodigalite.

Les Lanoue ne s'apercevaient de rien. Ils continuaient tout seuls; ils se moquaient bien de moi!

J'avais l'air d'etre avec eux; je crois meme que je repondais a leur propos; mais je leur vouais un ressentiment presque haineux. C'etait bien leur faute si j'avais perdu, disperse, dilapide ma fortune interieure. Ils m'avaient aide dans mes folies, seconde dans mes exces, precipite sur le fumier de Job. Un moment vint ou je n'y tins plus, je me levai pour partir.

Je dus soutenir une espece de lutte. Mes amis me voulaient encore et tachaient a me garder. Je me roidissais pour me depetrer d'eux, comme un amant decu se depetre d'une vieille maitresse.

Ils lacherent pied. Ils prirent assez vite leur parti de mon depart, ce qui redoubla ma rancune. N'etaient-ils pas deux pour assouvir leur rage?

Il etait d'ailleurs temps pour moi de me replonger dans l'isolement. Les divers episodes de ma journee commencaient a me remonter aux levres, et les plus joyeux m'etaient les plus intolerables.

Sur quelques paroles d'adieu je me precipitai dans l'escalier noir et chaud.

J'eus la sensation d'avoir rompu mes amarres et de me trouver au moins libre, libre d'etre malheureux a mon gre. La rue m'emporta, comme un noye au fil de l'eau. Des forces anciennes et inconnues deciderent de mon itineraire.

Je revoyais, une par une, toutes les minutes de cette journee funeste: le bureau, M. Jacob, M. Sureau, la tentation, l'acte idiot et pourtant necessaire, mon retour a la maison, ma fureur et la bonte de ma mere. A compter de ce point, je n'avais pas assez de violence et de froide mechancete pour juger mon etourderie, ma joie insolite, ma prodigieuse sottise. Surtout, surtout, je m'en voulais de n'avoir pas prevu a quel abime de misere me conduirait cette orgie de bonheur immerite.

J'errais, d'un pas de somnambule, dans un Paris tenebreux et sec. Les chaussees exhalaient une suffocante odeur de poussiere et de crottin torrefie. Chaque reverbere saisissait mon ombre au passage, la faisait tournoyer et la repassait au reverbere suivant. C'etait a vomir.

Accoude au parapet du pont Sully, je passai une heure confuse a rassembler les elements de mon desespoir, a les reunir en faisceau. Je fis d'inouis efforts pour etre malheureux avec precision. Cela aussi m'etait interdit: je n'etais pas meme une grande infortune, j'etais une chose gachee, gatee, informe, derisoire.

La sonnette de ma maison me reveilla, non par le bruit: il est grele et enfoui au plus profond de la batisse, mais par la fraicheur visqueuse du bouton de cuivre dans ma main.

Je gravis les escaliers a pas lents, couvert de sueur, etourdi par l'haleine des plombs disposes aux fenetres des etages.

Parvenu sur mon palier, j'entrevis la necessite d'entrer furtivement, sans reveiller ma mere. L'idee de me retrouver en face de la pauvre femme me remplissait de confusion et de honte.

J'avancai donc sur la pointe des pieds, comme un larron. Maman avait, a son ordinaire, laisse, sur le buffet, une petite lampe allumee. Je la soufflai pour ne pas, d'aventure, apercevoir dans une glace la hideuse figure que je devais avoir.

Je passai dans ma chambre, enlevai mes chaussures et me jetai sur le divan. Une lueur mysterieuse, issue des profondeurs du ciel parisien agonisait sur le cuivre de la petite Lampe juive qui pend dans l'angle des murailles. J'attachai mes yeux a cette bouee infime et, les poings aux dents, je passai la nuit a me mepriser et a me hair.

VII

A compter de ce jour une periode commenca qui m'a laisse un souvenir indefinissable, un souvenir plein de douceur et de honte. Je songe a ce temps-la comme a un immense sommeil. Rien de surprenant, car j'ai fait alors de reels efforts pour fondre mes jours et mes nuits dans le meme engourdissement, dans la meme torpeur.

Je vous l'ai dit, Oudin me ramena, des le lendemain de l'algarade Sureau, mon petit materiel de scribe. Je rangeai tout cela dans un coin de la chambre, en attendant le moment d'entrer dans une autre place. Et, tout de suite, ma nouvelle vie commenca.