Chapter 2
Malheureusement, ce jour-la, le pont d'Austerlitz ne me fit aucun bien. Mes soucis etaient trop cuisants: le pont d'Austerlitz ne fut pas de force.
Je me dirigeai vers le jardin des Plantes et je pensai: "Surement, ca ira mieux dans l'allee des platanes"; car, cette grande allee qui monte vers le Museum, c'est un endroit ou je suis presque toujours heureux.
L'allee des platanes fut un echec complet. En arrivant au niveau des serres, j'etais un peu plus mecontent, un peu plus trouble qu'en passant la grille du jardin. L'allee m'avait laisse filer avec une indifference evidente, sans plus s'occuper de moi que d'un etranger, sans me faire le moindre signe d'amitie, a moi qui, depuis cinq ans, la caressais dans toute sa longueur quatre fois par jour en ete et trois fois par jour en hiver.
J'en ressentis une penible impression d'abandon et d'hostilite chez les choses. Mauvais signe, monsieur, quand les choses nous trahissent dans les circonstances graves.
Bien pis! la vue du jardin botanique me procura un trouble imprevu: le jardin botanique etait ferme. Je compris donc que j'etais en avance et que, si je poursuivais ma route, mon arrivee a la maison, en pleine matinee, aurait quelque chose d'insolite qui precipiterait la catastrophe, c'est-a-dire l'explication.
Je revins vers la fosse aux ours. Je ne le fis pas sans une sourde colere: toutes mes habitudes renversees! Rien d'etonnant que le monde familier ne me fut pas secourable, puisque je bouleversais tout, puisque je denoncais le pacte, puisque j'arrivais alors que l'on ne m'attendait pas, comme un mari soupconneux qui revient de voyage a l'improviste.
J'avais plus d'une heure a gaspiller avant de pouvoir regagner la rue du Pot-de-Fer. Je passai ce temps a louvoyer autour du jardin botanique, comme un navire en vue du port et qui attend le flot pour entrer.
J'etais bien decide a ne pas souffler mot de mon histoire; mais la certitude que ma mere allait me demander des eclaircissements ne laissait pas de m'exasperer.
Je pensais: "Si elle m'adresse le moindre reproche, je ne lui repondrai rien. Je resterai glace, digne, comme un homme qui a souffert une grande injustice. Car, somme toute, je suis la victime dans cette affaire. Je viens de souffrir une grande injustice, on me doit excuses et consolations.
"Surement, elle va me gronder, elle me traite toujours comme un enfant. Surement, elle va se plaindre, me questionner, me parler argent. Oh! ca, non! Voila une matiere qui a le don de m'exasperer. Je ne veux pas entendre parler argent.
"Si, comme la chose est vraisemblable, elle me gourmande, je suis resolu a ne rien lui cacher de ce que je pense. Je lui dirai mon avis sur cette sale situation que je viens de perdre. Est-ce ma faute, a moi, si je suis entre dans les bureaux? Moi, je voulais faire de la chimie. Je n'ai aucune aptitude pour ce hideux metier de rond-de-cuir. Pourquoi maman m'a-t-elle pousse a prendre une place chez Moutier, d'abord, chez Socque et Sureau ensuite? J'etais fait pour la chimie. Tout ce qui arrive devait fatalement arriver. Pourquoi ne m'a-t-elle pas laisse suivre ma voie? Nous sommes pauvres, c'est entendu; mais ce n'est pas une raison pour avoir fausse ma carriere, perdu ma vie, compromis, gache mon bonheur. Non! Non! Je n'accepte aucun reproche au sujet de cette situation que je viens de perdre. Si on ne m'avait pas force a la prendre, je ne l'aurais pas perdue."
En arpentant les allees tortueuses du Labyrinthe, je me sentais gonfle, tumefie par un monde de pensees venimeuses. Mes pas revenaient toujours dans le meme cercle stupide et mes sentiments tournoyaient sur place, comme un vol de sansonnets qui ne sait ou se poser. J'arrivais graduellement a cette conclusion que ma mere etait la seule personne responsable de mon infortune. C'etait elle qui m'avait laisse passer l'age des bourses scolaires sans m'aiguiller dans la bonne direction. C'etait elle qui m'avait pousse a rechercher des fonctions incompatibles avec mon caractere. C'etait elle qui allait maintenant m'accabler de reproches, me parler de nos difficultes d'argent, me faire mesurer ma sottise et mon insuffisance. Non! Non! Je ne pouvais tolerer cela.
Il faisait une chaleur orageuse, deprimante. A force de tourner, je suais a larges gouttes et marchais comme un homme pris de boisson. En fait, j'etais ivre, ivre d'amertume et de colere. Pourtant, l'essentiel etait acquis: j'avais prepare toutes mes reponses, j'etais charge de rancune comme un mortier de coton-poudre. J'etais pare. J'aurais le dernier mot.
Vous pouvez, monsieur, me considerer avec degout. J'y consens. Mais je dois dire les choses comme elles sont. Maintenant, imaginez l'espece de forcene que j'etais au moment ou j'entendis sonner midi et demi et ou je me dirigeai vers la rue du Pot-de-Fer, de l'air presse d'un homme qui a bien gagne sa nourriture.
III
Le couloir qui perfore notre maison, au ras du sol, est sombre des la porte, comme un terrier. D'innombrables pas en ont use le dallage, au milieu, si bien qu'il semble, dans toute sa longueur, creuse d'une rigole ou sejourne l'eau fangeuse apportee la par les souliers. Ce n'est pas un reste des eaux de lavage: la concierge est vieille et ne lave jamais.
Ce corridor, est, pour moi, un lieu poignant, un de ces endroits qui font partie de notre ame. Toutes mes joies, toutes mes detresses, toutes mes fureurs ont du passer par ce laminoir. Elles ont laisse aux parois des traces indelebiles, des taches autres que celles qu'y imprime l'humidite, des odeurs farouches que je suis seul a percevoir, mille souvenirs rugueux qui ralentissent toujours mon allure et m'abreuvent de melancolie.
Le soleil, cause de tout oubli, n'a jamais revu ce corridor, depuis le jour perdu dans le passe ou les macons l'enfouirent sous la maison comme un tombeau egyptien sous une pyramide. C'est peut-etre pourquoi le couloir est si grouillant de fantomes.
Je l'aime, comme on aime ces maladies qui font partie de nos habitudes, comme on aime les fleurs peintes sur la muraille pendant les nuits ou l'on ne dort pas.
J'aime le rectangle de clarte bleme que, par les soirs d'hiver, le bec de gaz du trottoir decoupe sur la paroi de mon corridor.
J'aime l'odeur humble et fade qui rode, avec les courants d'air, dans cet intestin de ma maison. Si je ressuscite dans cinq cents ans, je reconnaitrai cette odeur entre toutes les odeurs du monde. Ne vous moquez pas de moi; vous cherissez peut-etre des choses plus sales et moins avouables.
S'il m'arrive de rentrer d'une de ces promenades ou l'on a goute maintes choses nouvelles, eprouve mille desirs, s'il m'arrive de revenir d'une belle journee comme d'un bain purificateur, mon corridor me tombe sur les epaules et me dit: "Attention! Tu n'es jamais qu'un Salavin". Cet avertissement me glace, mais il m'est salutaire, car c'est bien inutile de se donner illusion sur soi-meme.
Vous le voyez, jusque dans mon recit le corridor agit; il me retarde, il refroidit mon histoire; il me paralyse ainsi qu'il faillit me paralyser ce jour-la, le jour de mon aventure.
Mais, je vous l'ai dit, j'avais trop d'elan: je traversai le couloir comme une fondriere encombree de ronces; je fus dechire, je passai neanmoins et, d'un seul mouvement, je me trouvai sur le palier du premier etage.
La, vegete notre vieille concierge, dans une obscurite hantee d'odeurs culinaires, sous le crachotement d'un eternel bec Auer au tuyau gorge d'eau. La lumiere meurt et renait cent fois par minute, et, pendant ses agonies, on voit un oeil-de-boeuf ouvert sur le crepuscule de la cour interieure.
Notre concierge est en train de finir a l'endroit meme ou on l'a plantee jadis. Elle meurt par la tete, comme les peupliers. Elle est a peu pres folle, et presque completement aveuglee par une double cataracte qui lui fait des pupilles laiteuses. A part cela, elle nous reconnait tous, ses locataires, au pas, au souffle, et a beaucoup d'autres petits signes qui la renseignent sans qu'elle les puisse analyser. Quelque chose de comparable a la sensibilite des mollusques sedentaires.
La concierge cogna donc a la porte et me dit:
--Louis, il y a une lettre pour toi et un catalogue pour Marguerite. Tu voudras bien le lui donner en passant, mon garcon.
Marguerite est notre voisine, une couturiere. Je pris lettre et catalogue et je continuai l'ascension. Je montais vite, pour ne pas laisser a mes resolutions le temps de s'eparpiller. Le tournoiement de l'escalier me procurait un leger vertige bien connu. Malgre la tension de mon esprit, je ne manquai point a l'habitude, vieille comme ma vie, d'epeler, en passant au second etage, la plaque de Lepargneux: specialiste d'espadrilles et semelles de cordes. C'est un industriel en taudis, un mange-des-briques. Mais ne perdons pas de temps avec Lepargneux.
Arrive sur le carre du quatrieme, je confiai le catalogue au paillasson de Marguerite et tout de suite, je fis, avec deux doigts, mon petit bruit contre notre porte. Il y a une sonnette, j'ai des clefs; pourtant je ne me sers jamais de tout cela. J'ai une facon a moi de frapper. Ca simplifie la vie.
Ma mere vint m'ouvrir et je fis d'abord, ce jour-la, comme a l'ordinaire, car les heures de la vie quotidienne forment une machine toute-puissante dont les pieces successives nous saisissent, nous poussent et nous manipulent au mepris de nos decisions. Cela veut dire que j'embrassai ma mere, que je posai ma canne dans la grande potiche en terre, que j'accrochai mon feutre au porte-manteau et que je passai dans la cuisine pour me laver les mains. J'obeissais a de vieilles forces tyranniques, mais je n'avais rien perdu de ma colere qui se tortillait a l'interieur de moi comme un chat dans un sac.
Ma mere me suivit dans la cuisine. Elle souleva doucement, avec le bout de sa mouvette, le couvercle de la cocotte, et elle me dit en hochant la tete:
--Louis, je t'ai fait une petite selle de gigot. La viande est chere en ce moment; mais j'etais contente de te faire une petite selle de gigot, tu aimes tant ca!
Que venait faire, dites-moi, cette selle de gigot au milieu de mon tourment? A-t-on vraiment idee de parler cuisine a un homme frappe par l'injustice, a un homme en proie au desespoir et a la fureur? Cette selle de gigot me remplit d'humiliation, elle me couvrit, pour moi-meme, de ridicule. Je fus profondement froisse; j'eus l'impression tres nette que ma mere se moquait de moi.
Et puis, pourquoi parler du prix de la viande? Je le savais bien que la viande etait chere. Etait-ce vraiment le moment de me parler du cout de la vie, alors que je venais de perdre ma place? Je vous assure que je recus en plein visage, comme une gifle, la phrase de maman. Pourtant je ne dis rien, pour ne rien abimer de mon ressentiment, pour le laisser entier, redoutable, sans replique. Je passai rapidement en revue toutes mes reponses. Elles etaient pretes; peremptoires, cinglantes, rangees devant mes yeux comme des armes au ratelier.
Je me disposai donc a passer dans ma chambre pour me dechausser avec bruit, ainsi que je l'avais decide. Au dernier moment, je n'en eus pas le courage. Je pensai: "Il vaut mieux attendre une bonne occasion, par exemple que maman me parle encore une fois de cette selle de gigot".
Notre repas commenca. J'avais l'estomac serre, ratatine. Je ne mangeais pas de bon coeur. Je regardais le fond de mon assiette et j'ecartais les morceaux de viande pour apercevoir les defauts de la faience. Je connais exactement tous les defauts de nos vieilles assiettes.
Je sentais le regard de ma mere qui s'attachait a moi, qui ne me lachait plus et je pensais que "ca devait se voir", que ma disgrace etait ecrite en toutes lettres sur mon visage. J'en conclus que j'etais un pauvre sire, impuissant a dissimuler ses sentiments. Cela me valut un surcroit de rancoeur.
Entre les plats, j'attendais, sans mot dire. Je ne voulais pas laisser mes mains sur la table. J'eprouve une espece de pudeur pour mes mains. Si j'avais un grand secret, mes mains me trahiraient: elles sont incapables de feinte. Je laissais donc pendre mes bras, qui sont fort longs, et, du bout des doigts, je tourmentais mes chaussettes, ce qui est une manie grotesque dont je ne peux me defaire.
Ma mere me dit avec une douceur particulierement offensante:
--Laisse donc tes chaussettes, mon pauvre Louis, tu vas leur faire des trous.
Je remis sur la table mes mains qui tremblaient de rage. Pourquoi "pauvre Louis"! Je n'aime pas qu'on me prenne en commiseration, surtout quand je ne merite pas autre chose. Et puis, pourquoi s'attaquer a mes habitudes, a mes tics? J'ai passe l'age ou un homme de ma trempe peut tenter de s'ameliorer. La remarque de ma mere me parut non seulement inutile, car elle me l'a deja faite mille fois, mais encore injurieuse dans la situation ou je me trouvais. En outre, j'estimai peu delicat de me recommander le menagement a l'egard de mes chaussettes dans un moment ou notre pauvrete allait peut-etre se transformer en misere.
Je fus sur le point de donner libre cours aux phrases toutes preparees qui me gonflaient la gorge; mais, par laquelle commencer? Elles se pressaient a l'issue, comme des moutons affoles qui veulent tous franchir en meme temps une porte etroite. Si bien que, cette fois encore, je ne dis rien.
J'achevais mon dejeuner en regardant les meubles, les murs, la cheminee, les objets temoins de mon existence et complices de maintes pensees secretes: les lapins de biscuit, sur le buffet, la pendule qui porte une figurine de bronze et qui sait sur moi des histoires qu'elle fera bien de garder pour elle. Je regardais le paysage tyrolien, dans son cadre, ce paysage de montagnes ou les meilleurs reves de mon enfance se sont consumes, taris.
Aucun de ces bibelots, aucun des meubles ne voulait faire cause commune avec moi.
Tous me devisageaient de facon insolente. Je sentais qu'au premier mot de la querelle ils seraient tous du cote de ma mere, tous contre moi.
Comme nous achevions le repas, j'apercus, sur le coin de la machine a coudre, la lettre que m'avait remise notre concierge.
Le regard de ma mere devait accompagner le mien, car elle murmura presque aussitot:
--C'est probablement une lettre de Lanoue. Je crois avoir reconnu l'ecriture. Tu ne l'as pas ouverte.
C'etait vrai. Moi qui attends avec une si febrile impatience le courrier qui ne m'apporte presque jamais rien, moi qui n'ouvre jamais une lettre sans penser qu'elle contient la grande nouvelle capable de bouleverser mon avenir, je n'avais pas decachete cette lettre-la.
Je l'ouvris avec un sentiment de morne defiance: ce ne pouvait etre qu'une mauvaise nouvelle. Je naviguais dans une de ces passes ou l'on se trouve offert aux coups du sort, qui se fait rarement faute d'en profiter.
Ce n'etait rien, rien du tout. Lanoue m'annoncait qu'il prenait ses vacances et me priait de l'aller voir a la premiere occasion.
--Tu iras ce soir, me dit maman.
Une phrase que je n'avais pas du tout preparee me vint aux levres et s'echappa, sans qu'il m'ait ete possible de la retenir. Je repondis:
--Non! J'irai cet apres-midi.
A peine eus-je articule ces mots que je devinai l'imminence de la grande crise. Je n'avais plus a revenir sur mes pas. La guerre etait declaree. Je me sentis le visage enflamme, les tempes battantes, les levres retroussees comme celles d'un roquet qui releve un defi.
Ma mere allait surement repondre: "Comment? Cet apres-midi? Et le bureau"? Je ne lui en laissai pas le temps et je proferai, avec une force explosive:
--Je ne vais pas au bureau cet apres-midi. Je n'irai plus chez Socque et Sureau. C'est fini! C'est fini! J'ai perdu ma place.
J'etais debout, raide; mais je me sentais quand meme comme ramasse, pret a bondir. Je soufflais fort; j'attendais.
Ma mere etait venue s'asseoir dans son fauteuil, pres de la fenetre. Elle leva la tete sans se presser et me regarda.
Ma mere porte lunettes, a cause de l'age. Elle a des yeux d'un bleu chaud, miroitant. Quand elle veut voir bien en face, elle releve la tete pour mieux utiliser ses verres.
C'est comme cela qu'elle me regarda, paisiblement, pendant une grande minute. Et je voyais son beau regard attache sur moi, ce regard charge de tendresse inquiete, ce regard qui ne m'a pas quitte depuis que je suis au monde. Je sentais mes jambes trembler, trembler. Alors ma mere murmura d'une voix si naturelle, si profonde, si sure:
--Que veux-tu, mon Louis, une place, ca se retrouve. Ce n'est pas un grand malheur.
O supreme sagesse! O bonte! C'etait vrai, ce n'etait pas un malheur. Je l'entrevis dans un eclair. C'etait vrai, nul malheur ne m'etait arrive. Alors, pourquoi donc etais-je malheureux, pourquoi donc etais-je miserable?
Je fis un pas, deux pas, et puis je sentis que je n'etais plus le maitre, que la meute des betes enragees qui me ravageait allait s'enfuir en desordre, me delivrer. J'eus la Dechirante impression d'etre sauve, tire de l'abime. Je tombai a genoux devant la pauvre femme, je cachai mon visage dans sa robe et me pris a sangloter avec fureur, avec frenesie; des sanglots qui me sortaient du ventre, et qui deferlaient, comme des vagues de fond, chassant tout, balayant tout, purifiant tout.
IV
Une tempete erre sans cesse par le monde des hommes. Heureux les coeurs torrides qui en sont visites! Heureuses les campagnes dessechees que cet orage desaltere!
Je ne me cache pas d'avoir pleure. Je n'ai que trop de choses a dissimuler, je peux bien avouer ces larmes-la: je leur dois le meilleur instant de ma vie.
Je vous l'ai dit, j'etais a genoux devant ma mere, j'etais prosterne devant tant de bonte simple, devant tant de divination affectueuse. Et je n'etais pas presse de m'en aller, moi qui ne pense jamais qu'a changer de place.
Maman ne disait rien; elle avait pose ses mains sur ma tete. Elle devait etre tres emue; je sentais pourtant qu'avec la pointe d'un ongle elle grattait une petite tache au col de mon veston: elle est si soigneuse pour moi, si soucieuse de moi et si fiere de moi, la pauvre femme, comme s'il etait vraiment possible que quelqu'un soit fier de moi!
Je reprenais peu a peu mes esprits et je disais:
--Maman! Nous qui avons justement des difficultes d'argent.
Et ma mere de repondre, avec simplicite:
--Mais, mon Louis, nous n'avons aucune difficulte d'argent.
C'etait vrai: nous etions pauvres, mais nous n'avions aucune difficulte d'argent. Je dus en convenir.
Peu a peu je me sentais envahi d'une joie rayonnante. Ma mere faisait ce que font toutes les meres dans ces occasions-la: elle me peignait, elle renouait ma cravate, elle passait sur mon visage une douce main que les travaux domestiques ne parviennent pas a rendre rugueuse.
Puis elle ouvrit l'armoire a glace, l'armoire de son mariage, et il y eut pour moi un fin mouchoir brode, un peu d'eau de Cologne et meme une dragee.
Je mangeai la dragee en contenant les dernieres secousses de mes sanglots. J'avais dix ans, cinq ans, j'etais un tout petit, je me serais laisse bercer. En fait, je crois bien que je Me laissai bercer. Ne parlons pas de ca.
Je comprenais tres bien que maman ne me demanderait aucune explication. Rien que pour cela, j'aurais voulu me jeter encore une fois a ses pieds, embrasser ses souliers.
Eh bien, je fis mieux: je lui donnai toutes les explications imaginables. Je lui racontai toute ma journee; je la lui racontai dans tous les details. Je n'omis rien, ni M. Jacob, ni mon doigt, ni l'oreille du gros bonhomme. Elle souriait, la pauvre femme. Le revolver la fit un peu trembler, mais elle se reprit vite a sourire, a rire meme pour m'assurer que tout cela etait sans importance, sans gravite.
Je sais, moi, que tout cela est important et grave. Ma mere fit toutefois en sorte de me le faire oublier. O le beau, le cher instant! Plus je m'humiliais devant cette sainte figure, plus je me sentais ennobli, grandi, rachete. Voila une chose singuliere et que je ne me charge pas de vous eclaircir.
Je revois encore une scene de cette journee memorable: j'etais assis dans le fauteuil Voltaire, je parlais avec feu, avec gaite, et ma mere, accroupie devant moi, me dechaussait tout doucement et me passait mes savates, car elle sait bien que je n'aime pas rester une couple d'heures a la maison sans mettre des pantoufles et de vieux habits.
Nous poursuivions notre entretien en riant aux eclats. Ma vie, mon avenir ne m'ont jamais paru plus limpides que ce jour-la. Jamais l'humanite ne m'inspira sympathie plus franche et plus depourvue de reserves.
Tout ce que je touchais m'etait accueillant et fraternel. Je passai dans ma chambre et j'eus l'impression que les meubles me saluaient d'un hourra silencieux.
Ma chambre est petite et encombree. C'est mon royaume, c'est ma patrie. Je tiens, d'ancetres inconnus, un venerable canape qui occupe toute une muraille entre la commode et le lit. Pour bien suivre mon recit, je ne veux pas prendre en consideration les quelques heures--que dis-je?--les innombrables heures infernales que j'ai consumees sur Ce canape. Qu'il vous suffise pour l'instant de savoir que ce canape est, a mes yeux, un lieu sacre, car c'est etendu sur lui que, parfois, j'ai possede le monde en reve.
Ce jour-la, sous sa housse decoloree, mon canape me parut radieux. Il m'evoqua toutes les lectures que nous avions faites ensemble, car je lis toujours couche, pour oublier le Plus possible mon corps, pour etre presque mort a ma propre vie et tout entier avec mes heros.
Je me mis a fureter dans la piece afin de trouver un vieux bout de cigarette: un megot bien froid, voila ce que j'aime. Je laisse des cigarettes inachevees, expres pour les retrouver le lendemain.
Je n'eus pas de peine a me procurer ce qu'il me fallait et je me mis a fumer, etendu sur le dos.
Je fumais chez moi, dans le fond de mon canape, l'apres-midi, un jour de semaine. En verite, c'etait extraordinaire, admirable. Le tabac avait un gout d'autant plus miraculeux que l'on ne peut jamais fumer au bureau dans la journee. Je ne parle pas du dimanche, ce jour veneneux! Le tabac avait donc un gout de liberte, et la vie avait le gout meme du tabac.
Du canape, j'apercevais les planchettes qui ploient sous le poids de mes livres. A regarder fixement le dos des volumes, je voyais l'ensemble onduler par petites vagues, comme l'eau d'un ruisseau. C'est une vieille illusion qui m'amuse encore, toutes les fois qu'elle ne m'horripile pas. Ce jour-la, j'en fus ravi.
Je passai, sur mon canape, une heure grasse, succulente, concentree, une de ces heures dont on peut parler pendant vingt ans. Puis j'allai jusqu'a la fenetre pour regarder l'univers.
Nous etions au mois d'aout. Une fraicheur d'egout montait de la chaussee, avec l'odeur des legumes et le cri des marchands a la petite voiture qui rampent sans cesse sur le pave de mon quartier. La rue semblait profondement entaillee, au ciseau, dans la masse rocailleuse des batisses. Toutes les fenetres etaient ouvertes et on apercevait les gens, comme on voit, a maree basse, sortir les betes d'une colonie qui habite dans le rocher.
Si vous ne connaissez pas la rue du Pot-de-Fer, faites-moi l'amitie de n'aller point l'explorer. Je sais qu'elle vous degouterait. Mais je n'aime pas a l'entendre denigrer: je prefere etre seul a en dire du mal.
Je distinguais, dans le fond des logements, toutes sortes de details qui m'eussent, en d'autres circonstances, paru miserables, sordides et qui, ce jour-la, etaient curieux et touchants. J'aurais volontiers adresse la parole a certains voisins qu'en general je n'ai pas l'air de voir.
Ma mere m'appela. Je l'allai rejoindre en chantant a pleine poitrine, si bien que ma mere me dit pour la trois-millieme fois:
--Dommage que tu ne veuilles pas apprendre le chant; tu as une jolie petite voix de tenor.
Maman m'avait encore fait une surprise: elle avait sorti de l'armoire deux verres fins comme des bulles de savon et un flacon de vin des Cinq-Terres. Nous tenons ce breuvage d'un vague cousin qui a sejourne en Italie.