Chapter 1
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GEORGES DUHAMEL de L'Academie Francaise
Confession de Minuit
ROMAN
I
Je n'en veux pas a M. Sureau; Je suis tout a fait mecontent d'avoir perdu ma situation. Une douce situation, voyez-vous? Mais je n'en veux pas a M. Sureau. Il etait dans son droit et je ne sais trop ce que j'aurais fait a sa place; bien que, moi, je comprenne une foule de choses, malheureusement.
Il faut dire que M. Sureau n'a pas voulu comprendre. Il m'aurait ete necessaire de lui donner des explications et, tout bien pese, j'ai mieux fait de ne rien expliquer. Et puis, M. Sureau ne m'a pas laisse le temps de me ressaisir, de me justifier. Il a ete vif. Tranchons le mot: il s'est montre brutal et meme feroce. Ca ne fait rien: je ne songe pas a lui en vouloir.
Pour M. Jacob, c'est different: il aurait pu faire quelque chose en ma faveur. Pendant cinq ans, il m'a, chaque jour, soir et matin, regarde travailler. Il sait que je ne suis pas un homme extraordinaire. Il me connait. C'est-a-dire qu'a bien juger il ne me connait guere. Enfin! Il aurait pu prononcer un mot, un seul. Il n'a pas prononce ce mot, je ne lui en fais pas grief. Il a femme, enfants, et une reputation avec laquelle il ne peut pas jouer.
A coup sur, si je disais ce que je sais de M. Jacob... Mais, qu'il dorme tranquille: je ne dirai rien. Il ne m'a pas defendu, il ne m'a pas repeche; toutes reflexions faites, je ne lui en veux pas non plus. Ces gens ne sont pas obliges d'avoir des vues sur certaines choses. Il y a eu la un ensemble de circonstances tres penibles. Mettons, pour le moment, que la faute soit a moi seul. Puisque le monde est fait comme vous savez, je veux bien reconnaitre que j'ai eu tort. On verra plus tard!
Il y a d'ailleurs longtemps de cette aventure. Je n'en parlerais pas si vous n'aviez pas reveille de mauvais souvenirs. Et puis, il m'est arrive tant de choses, depuis, que je peux avoir oublie quelques details. Je dois vous faire remarquer que je n'avais vu M. Sureau que trois fois. En l'espace de cinq ans, c'est peu. Cela tient a ce que la maison Socque et Sureau est trop importante: ces messieurs ne peuvent pas entretenir des relations avec leurs deux mille employes. Quant a mon service, il n'avait aucun rapport avec la direction.
Un matin donc, le telephone se met a sonner. Je ne sais si vous etes sensible aux sonneries, cloches, timbres et autres appareils de cette espece infernale. Pour moi, j'execre cela. L'existence d'une sonnerie electrique dans l'endroit ou je me tiens suffit a troubler ma vie! Pour cette seule raison, il y a des moments ou je me felicite d'avoir quitte les bureaux. Une sonnerie, ce n'est pas un bruit comme les autres; c'est une vrille qui vous transperce soudain le corps, qui embroche vos pensees et qui arrete tout, jusqu'aux mouvements du coeur. On ne s'habitue pas a cela.
Voila donc le telephone qui se met a sonner. Tout le bureau dresse l'oreille, sans en avoir l'air. La sonnerie s'arrete, et on attend. Je ne suis pas plus nerveux qu'un autre, mais cette attente est encore un supplice, car on attend pour savoir s'il n'y aura pas plusieurs coups.
Un seul coup, c'est pour M. Jacob. Deux coups c'est pour Pflug, le Suisse. Moi, je marchais a trois coups. Depuis que je suis parti, les trois coups doivent etre pour Oudin, qui, de mon temps etait a quatre coups. Oudin! Il n'est pas nerveux non plus, celui-la! Des le premier coup, il commencait a se manger un ongle, sans en avoir l'air, bien entendu. Et il a fini par avoir un panaris tournant a ce doigt-la.
Le jour en question, un coup, pas davantage. Un grand coup long, droit, irritant a force d'assurance.
M. Jacob sort de derriere sa demi-cloison; il sort de ce reduit ou il se tient comme un cheval de course dans son box. Il vient decrocher l'appareil et, selon sa coutume, il S'accote, la tete collee contre le mur, ou ses cheveux ont, a la longue, laisse une tache grasse.
La conversation commence. J'ecoute a moitie: c'est toujours etonnant un bonhomme qui cause avec le neant, et qui lui sourit, qui lui fait des graces, un bonhomme qui, tout a coup, regarde fixement la peinture chocolat, sur le mur, comme s'il voyait quelque chose d'etonnant.
Ce jour-la, pourtant, M. Jacob ne souriait pas; il ne faisait pas de graces. Des les premiers mots, il avait pris un air gene, puis il etait devenu tout rouge, puis il avait baisse les yeux et il s'etait mis a contempler le radiateur herisse dans son coin, comme un roquet qui n'est pas content.
Moi, je taillais un crayon. Inutile de vous dire que je cassais la mine de seconde en seconde. J'entendais M. Jacob qui balbutiait: "Mais monsieur, mais monsieur..." et je pensais au fond de moi-meme: "S'il repete encore une fois son Mais monsieur... je me leve et je vais lui administrer une gifle! Pan! La tete contre le mur!"
Je me dis toujours des choses comme ca. En realite, je suis un homme tres calme et je ne fais presque jamais rien de ces choses que je me dis. Vous pensez bien que je ne lui aurais pas donne de gifle. Je n'en continuais pas moins a casser ma mine et a me salir le Bout des doigts. M. Jacob me rappelait ces spirites qui pretendent s'entretenir avec les ombres et qui finissent par leur communiquer une espece d'existence. Pendant les silences qu'il menageait, on entendait une rumeur grele qui semblait venir du bout du monde et dans laquelle, peu a peu, je distinguais les eclats d'une voix irritee.
Tout a coup, M. Jacob se decolle de l'appareil et il depose le recepteur a tatons, en manquant plus de dix fois le crochet avant de le rencontrer. J'etais au comble de la fureur; mais ca ne se voyait certainement pas. Je venais enfin de faire une bonne pointe a mon crayon et je m'essuyais les doigts sur le fond de ma culotte, ou la mine de plomb ne marque pas.
M. Jacob passe dans son box, ouvre des cartons, froisse des papiers et soudain s'ecrie:
--Salavin! Venez voir un peu ici!
J'en etais sur. Je me leve et j'obeis. Je trouve M. Jacob en train de s'arracher les poils du nez, ce qui, chez lui, est grand signe d'inquietude. Il me dit:
--Prenez ce cahier et portez-le vous-meme a M. Sureau. Vous le trouverez dans son cabinet, a la direction. Vous direz que je viens d'etre pris d'indisposition.
La-dessus, il s'arrete; il regarde, en clignant de l'oeil vers la fenetre, un grand poil qu'il venait de se tirer de la narine; il pose le poil sur son buvard et il ajoute, en retenant une grosse envie d'eternuer qui lui mettait des larmes plein les yeux:
--Allez Salavin, et depechez-vous!
Pour parvenir jusqu'au bureau de M. Sureau il faut traverser plusieurs corps de batiment. En ete, quand les fenetres sont ouvertes et que les portes baillent a la fraicheur, on apercoit toutes sortes de compartiments superposes, ou les hommes travaillent.
Il y a de ces hommes qui sont enfonces jusqu'au torse dans des bureaux americains compliques comme des machines. D'autres se tiennent ratatines au faite de hauts tabourets fluets comme des perchoirs. On voit des murs immenses, recouverts de cartonniers, et qui ressemblent un peu au columbarium du Pere-Lachaise. La-devant, circulent, sur des galeries aeriennes, deux ou trois garcons qui ont un air affaire de mouches a miel. Parfois, on entend un gresillement, un bruit de friture, et on entre dans une grande salle ou les dactylographes pianotent comme des alienees: une musique d'orage, piquee de petits coups de timbre. Ailleurs, ce sont des especes de soupiraux qui sentent le chat mouille et la colle forte; au fond, on voit des gens qui ecrasent les registres a copier, sous la presse, en crispant les mains et en serrant les machoires. Enfin tout le tableau d'une boite ou ca va bien, c'est-a-dire rien de comparable avec le paradis terrestre.
Dans l'antichambre de M. Sureau, il y a un domestique en livree et en bas blancs. Il me demande le numero de mon service et me pousse dans une grande piece en murmurant: "On vous attend".
Je reconnais tout de suite le cabinet de M. Sureau, ou je ne suis pourtant venu qu'une fois, ayant apercu les deux autres fois M. Sureau dans notre section. Je vois des tentures gros-bleu, des tableaux couleur de raisine, et, dans un coin, un plan-coupe de la "batteuse-trieuse Socque et Sureau", avec les medailles des expositions.
Lui, il est la! Vous le connaissez peut-etre et vous savez que c'est un homme un peu fort, de haute taille, avec les cheveux ras, la moustache en brosse et une barbiche rude; tout le poil passablement gris. Un lorgnon qui tremblote toujours parce qu'il ne serre qu'un brimborion de peau, sous le front.
M. Sureau me regarde de travers et dit seulement:
--Vous venez de la redaction? Que fait M. Jacob?
--Il est souffrant.
--Ah? Donnez!
Et je reste debout, face au grand bureau Empire, ne sachant trop s'il vaut mieux garder les talons reunis, le corps bien droit, ou me hancher dans la position du soldat au repos.
Je dois vous avouer que j'ai vecu fort retire, a la maison Socque et Sureau. Je detestais les circonstances qui me faisaient sortir de mes fonctions et de mes habitudes. Mon metier etait de corriger des textes et non de me tenir debout devant un prince de l'industrie. Je maudissais M. Jacob et preparais, a son intention, quelques-unes de ces phrases bien mijotees, qu'en definitive je ne dis jamais. J'etais d'ailleurs inquiet de mon corps dont je ne savais que faire. Je sentais tous mes muscles qui se guindaient, chacun dans une posture a faire tort aux autres, et j'avais la curieuse impression de composer une enorme grimace, non seulement avec ma figure, mais avec mon torse, mon ventre, mes membres, enfin avec toute la bete.
Heureusement M. Sureau ne me regardait pas. Il tripotait le cahier que je lui avais remis. Il eprouvait une rage lourde, assez bien contenue.
Tout a coup, sans lever le nez, il ecrase un index sur la page et dit:
--Mal ecrit.... Illisible.... Qu'est-ce que c'est que ce mot-la?
Je fais quatre pas d'automate. Je me penche et je lis, sans hesiter, a haute voix: "surerogatoire". Cette manoeuvre m'avait place tout pres de M. Sureau, a portee du bras gauche de son fauteuil.
C'est alors que je remarquai son oreille gauche. Je m'en souviens tres exactement et juge encore qu'elle n'avait rien d'extraordinaire. C'etait l'oreille d'un homme un peu sanguin; une oreille large, avec des poils et des taches lie-de-vin. Je ne sais pourquoi je me mis a regarder ce coin de peau avec une attention extreme, qui devint bientot presque douloureuse. Cela se trouvait tout pres de moi, mais rien ne m'avait jamais semble plus lointain et plus etranger. Je pensais: "C'est de la chair humaine. Il y a des gens pour qui toucher cette chair-la est chose toute naturelle; il y a des gens pour qui c'est chose familiere".
Je vis tout a coup, comme en reve, un petit garcon,--M. Sureau est pere de famille--un petit garcon qui passait un bras autour du cou de M. Sureau. Puis j'apercus Mlle Dupere. C'etait une ancienne dactylographe avec qui M. Sureau avait eu une liaison assez tapageuse. Je l'apercus penchee derriere M. Sureau et l'embrassant la, precisement, derriere l'oreille. Je pensais toujours: "Eh bien! c'est de la chair humaine; il y a des gens qui l'embrassent. C'est naturel". Cette idee me paraissait, je ne sais pourquoi, invraisemblable et, par moments, odieuse. Differentes images se succedaient dans mon esprit, quand, soudain, je m'apercus que j'avais remue un peu le bras droit, l'index en avant et, tout de suite, je compris que j'avais envie de poser mon doigt la, sur l'oreille de M. Sureau.
A ce moment, le gros homme grogna dans le cahier et sa tete changea de place. J'en fus, a la fois, furieux et soulage. Mais il se remit a lire et je sentis mon bras qui recommencait a bouger doucement.
J'avais d'abord ete scandalise par ce besoin de ma main de toucher l'oreille de M. Sureau. Graduellement, je sentis que mon esprit acquiescait. Pour mille raisons que j'entrevoyais confusement, il me devenait necessaire de toucher l'oreille de M. Sureau, de me prouver a moi-meme que cette oreille n'etait pas une chose interdite, inexistante, imaginaire, que ce n'etait que de la chair humaine, comme ma propre oreille. Et, tout a coup, j'allongeai deliberement le bras et posai, avec soin, l'index ou je voulais, un peu au-dessus du lobule, sur un coin de peau brique.
Monsieur, on a torture Damiens parce qu'il avait donne un coup de canif au roi Louis XV. Torturer un homme, c'est une grande infamie que rien ne saurait excuser; neanmoins, Damiens a fait un petit peu de mal au roi. Pour moi, je vous affirme que je n'ai fait aucun mal a M. Sureau et que je n'avais pas l'intention de lui faire le moindre mal. Vous me direz qu'on ne m'a pas torture, et, dans une certaine mesure, c'est exact.
A peine avais-je effleure, du bout de l'index, delicatement, l'oreille de M. Sureau qu'ils firent, lui et son fauteuil, un bond en arriere. Je devais etre un peu bleme; quant a lui, il devint bleuatre, comme les apoplectiques quand ils palissent. Puis il se precipita sur un tiroir, l'ouvrit et sortit un revolver.
Je ne bougeais pas. Je ne disais rien. J'avais l'impression d'avoir fait une chose monstrueuse. J'etais epuise, vide, vague.
M. Sureau posa le revolver sur la table, d'une main qui tremblait si fort que le revolver fit, en touchant le meuble, un bruit de dents qui claquent. Et M. Sureau hurla, hurla.
Je ne sais plus au juste ce qui s'est passe. J'ai ete saisi par dix garcons de bureau, traine dans une piece voisine, deshabille, fouille.
J'ai repris mes vetements; quelqu'un est venu m'apporter mon chapeau et me dire qu'on desirait etouffer l'affaire, mais que je devais quitter immediatement la maison. On m'a conduit jusqu'a la porte. Le lendemain, Oudin m'a rapporte mon materiel de scribe et mes affaires personnelles.
Voila cette miserable histoire. Je n'aime pas a la raconter, parce que je ne peux le faire sans ressentir un inexprimable agacement.
II
Notez en outre que l'affaire Sureau marque le debut de mes malheurs.
Quand je dis "malheurs", je n'entends pas surtout les grands desagrements qui ont resulte, pour moi, de la perte de ma place. Je pense plutot a la detresse morale dans laquelle je patauge depuis cette epoque et d'ou je ne sortirai peut-etre jamais plus.
J'ai, ce jour-la, mesure, visite des profondeurs dont mon esprit ne peut plus s'evader. Il s'est fait une dechirure dans les nuages et, pendant une minute, j'ai tres nettement regarde le fond du fond.
Inutile de raisonner sur des choses deraisonnables. J'aime encore mieux vous raconter les evenements qui sont arrives par la suite. Remarquez en passant qu'appeler evenements des brimborions sans importance, comme tout ce qui est de moi, ca fait pitie quand on y pense.
Mon algarade avec les gens de M. Sureau avait eu lieu vers dix heures du matin. Il n'etait pas dix heures et demie quand je me trouvai dans la rue. Je n'avais plus qu'une chose a faire: retourner a la maison.
J'habite avec ma mere. Je m'apercois que vous ne savez rien. Il faut que je vous explique tout, que je vous raconte tout. C'est insupportable, quand on parle de soi, on n'a jamais fini.
Ma mere est veuve, mon pere est mort alors que j'etais encore dans la premiere enfance, si bien que je ne connais presque rien de lui. Entendez que j'ai tres peu de souvenirs Absolument personnels. A part cela, ma mere m'a raconte quatre ou cinq cents fois certaines histoires de mon pere, en sorte que ces histoires font partie integrante de ma Memoire et que je dois accomplir un reel effort pour distinguer ces souvenirs-la de mes souvenirs a moi. Mais nous parlerons de mon pere une autre fois.
Nous avons toujours habite notre logement de la rue du Pot-de-Fer. Trois pieces et une cuisine, au quatrieme etage. J'ai ce logement en horreur et, pourtant, je ne suis bien que la.
La maison, l'endroit ou l'on vit d'ordinaire finit par devenir comme une image de l'etre: on ne connait que ca, et on en voit toute la tristesse, toute l'intolerable tristesse.
Ma mere a une tres petite rente. Avec ce revenu et le peu que je gagne elle fait tres bien marcher la maison. Ma mere est une femme admirable, la seule personne au monde qui me donne parfois envie de me jeter a genoux.
Je vous dis cela en passant, mais ca doit etre bien bon de se jeter a genoux devant quelqu'un, de le venerer, de lui ouvrir son coeur, de s'en remettre a lui de toutes choses. Quand je pense a l'humanite, quand je pense a tous ces bougres d'hommes, ce que je leur reproche le plus, ce n'est pas le mal qu'ils font; c'est de ne pas s'arranger pour qu'une fois de temps en temps on ait le besoin imperieux de se prosterner devant l'un d'eux, de lui embrasser les pieds, de lui jurer fidelite, de le servir comme ferait un esclave, ou un chien. Ah bien, oui! Il n'y a rien a tirer de ces brutes-la! On leur offrirait son ame toute brulante, arrachee toute vive, qu'ils prendraient l'air soupconneux d'un tripier qui regarde une piece demonetisee.
Je vous le repete, ma mere est une femme admirable. Si bonne, si courageuse, si peu semblable a moi! Car moi, je suis sans doute meprisable, mais pour des raisons que je reste seul a connaitre, je vous prie de le croire; pour des raisons que ne sauraient imaginer ni Oudin, ni M. Jacob, ni meme Lanoue. Ceux-la, plutot que de me mepriser, ils feraient mieux de se regarder en face avec sang-froid. D'ailleurs, ils ne me meprisent peut-etre pas, au fond.
A part cela, ma mere a un petit defaut. Elle me traite toujours comme si j'etais demeure le bambin qu'elle a dorlote et gourmande jadis. C'est vexant pour un homme qui approche de la trentaine. A dire juste, ma mere est de caractere un peu bougon. Un tres petit defaut, je le sais, et qui, toutefois, m'est extremement penible, surtout dans certaines occasions.
C'est a ce travers de ma mere que je pensais en sortant de la maison Socque et Sureau.
Le grand air m'avait fait du bien. Je commencais a me ressaisir, a rassembler mes idees qui tiraient dans tous les sens, comme un attelage decourage par une longue cote.
Je suivais le quai d'Austerlitz. J'essayais de comprendre ce qui venait de m'arriver et je repetais: "On m'a flanque a la porte.... On m'a flanque a la porte... a la porte du bureau". Il m'est difficile de soustraire mes pensees au rythme de la marche, et, comme mon pas etait assez regulier, je scandais ces mechantes phrases sur un air de polka.
Soudain, je m'arretai. Je venais d'entrevoir qu'il m'etait necessaire d'annoncer cette nouvelle a ma mere et que cette nouvelle etait tres facheuse, qu'elle comportait maintes consequences redoutables.
Je m'arretai donc tout a fait pour m'accouder au parapet qui domine la Seine.
A l'ombre des arbres, la pierre etait presque froide. Il fallait cette fraicheur et cette immobilite pour me faire eprouver mieux ma fievre et mon agitation. Une minute de pause suffit a me bien montrer que je n'etais pas du tout dans mon etat normal, ce fameux etat dans lequel je ne suis jamais.
Ce petit arret me fut quand meme salutaire. Il faut si peu de chose pour me rendre heureux. Le grave est qu'il en faut encore moins pour me detraquer. Ah! Pauvre mecanique!
Il y avait une equipe de debardeurs qui chargeaient une peniche. Ils prenaient leur fardeau au bord du quai et gagnaient le bateau en cheminant sur de longues planches elastiques dont l'image ondulait dans l'eau. A les regarder, je pris d'abord un reel plaisir. Et puis je me vis moi-meme avancant sur la planche etroite, comme un equilibriste. J'en ressentis une espece de vertige et ce me fut promptement si desagreable que je me detachai de la pierre et repris ma route.
Immediatement, la pensee qu'il allait falloir annoncer a ma mere la desastreuse nouvelle revint et m'accabla d'ennui.
Dire: "J'ai perdu ma place", ce me paraissait encore assez facile. La phrase est courte, simple, decisive, elle ne me semblait pas impossible a prononcer. J'entrevis meme Plusieurs facons de me delivrer de ce premier aveu. Je pouvais, par exemple, m'asseoir d'un air navre--un air que je n'aurais pas eu besoin de feindre, je vous assure--et dire, a voix basse: "Maman, j'ai perdu ma situation". Il etait peut-etre plus adroit, plus habile, pour ne pas decourager la pauvre femme, d'aller et venir dans le logement, comme a mon ordinaire, et de jeter tout a coup ces mots, sur un ton plein d'insouciance: "A propos! Tu sais que j'ai perdu ma situation". J'envisageais aussi la possibilite d'une entree tumultueuse; je lacherais avec violence un propos dans ce genre: "C'est ignoble! C'est abominable! Ils m'ont fait perdre ma situation". J'entrevis le retentissement douloureux qu'une telle explosion, meme simulee, aurait sur la sante de maman et je me decidai en faveur d'une manoeuvre plus simple: j'entrerais dans ma chambre et me dechausserais avec bruit; ma mere me dirait: "Pourquoi te dechausses-tu? Le bureau est donc ferme, cet apres-midi"? Et je repondrais: "Non, mais je n 'y retourne pas, j'ai eu des mots avec les patrons et j'ai perdu ma place".
Je vous le repete, cette premiere partie de l'entretien ne me semblait comporter aucune difficulte; toutefois, je m'irritais prodigieusement a l'idee qu'il me faudrait ensuite donner des explications, exposer les motifs de ce conge, enfin raconter l'histoire, la fameuse histoire que vous connaissez maintenant.
Ca non! ca, sous aucun pretexte! Ma mere est une femme admirable, je vous l'ai dit; mais elle est d'humeur simple, c'est une ame sans detour. Je ne pouvais pas lui dire cette ridicule aventure, ce doigt pose sur l'oreille du gros bonhomme, cette sottise.
Est-ce bien une sottise, d'ailleurs? Est-ce ridicule, en realite? Non! Mille fois non! Vous ne me ferez admettre ni que je suis un malfaiteur, ni que je suis un idiot. Alors, c'est ca, votre humanite? Voila un homme, un homme comme vous et moi; il y a, entre nous deux, une telle barriere que je ne peux meme pas appliquer le bout de mon doigt sur sa peau sans prendre figure de criminel. Alors, je ne suis pas libre? Alors l'individu est entoure, comme les pays maritimes, d'un espace inviolable ou les etrangers ne peuvent naviguer sans formalites?
Je ne pose pas a l'original; je ne suis pas fait autrement que les autres. Quelque chose me le dit: une idee comme celle qui m'avait mu, dans cette circonstance, c'est une de ces idees que tous les hommes connaissent, une idee saugrenues et naturelle quand meme. Quant a savoir s'il convient de ceder a de telles impulsions, c'est une autre affaire, helas!
Je hais le mensonge. On a suffisamment de mal a se depetrer de la verite; faut-il y meler d'autres miseres? Raconter a ma mere que j'etais licencie par une mesure generale de reduction du personnel, ou que les intrigues jalouses de mes camarades avaient determine mon renvoi, voila une idee qui ne m'effleura meme pas. Ou plutot si, elle m'effleura un peu, puisque je vous en parle; mais je n'y pensai que pour la repousser aisement.
Vous le voyez, mes reflexions etaient loin d'etre apaisantes. En arrivant au pont d'Austerlitz, j'etais resolu a donner avis de mon renvoi sans le moindre commentaire.
Le pont d'Austerlitz est un beau pont. Il s'elance au milieu d'un grand espace blanc. Des qu'il y a un peu de clarte sur Paris, c'est pour le pont d'Austerlitz. La, il y a toujours du vent, des odeurs de voyage, des bateaux laborieux, des marchands de riens, des photographes en plein air qui rechargent leurs appareils sous les cottes de leur femme en guise de chambre noire, enfin toutes sortes de distractions pour les yeux. Le pont fait un peu le gros dos, comme s'il etait agreablement chatouille par les tramways et les fardiers qui lui courent sur l'echine. En general, je me plais bien dans les environs du pont d'Austerlitz. C'est un endroit qui n'est pas trop compromis avec mes mauvais souvenirs. Je ne me rappelle pas avoir jamais passe le pont d'Austerlitz en etat de honte, ou de colere. Ca compte, des choses comme ca!