Chapter 2
C'est que les Turcs sont absolument réfractaires à la civilisation. Il suffit, pour s'en persuader, d'observer ce fait que, depuis leur arrivée en Europe, ils sont restés presque stationnaires dans leur vie sociale. Si on constate quelques progrès techniques en Turquie, c'est aux Chrétiens qu'on le doit. On a dit des Chinois que c'était un peuple momie, on peut en dire autant, avec plus de raison encore, des Turcs, avec plus de raison, parce que les Turcs étaient, depuis des siècles, à proximité de la culture européenne, ce qui n'avait pas été le cas des Chinois. À quel point les Turcs résistent à la poussée de la civilisation, on le voit aussi d'après ce qui est arrivé lors de la formation des États chrétiens libres des Balkans. Ne pouvant supporter le nouvel ordre de choses, ordre européen, qui s'établissait dans ces États, anciennes provinces ottomanes, les Turcs en ont émigré pour aller s'installer soit dans la Turquie d'Europe, soit dans la Turquie d'Asie, où ils retrouvèrent les conditions de vie sociale qui convenaient à leurs idées et à leur caractère. La même chose se passe, à l'heure qu'il est, en Bosnie-Herzégovine: les Turcs quittent en masse ces pays, où l'Autriche-Hongrie projette de priver enfin les Turcs, par le rachat des droits féodaux des spahis, de la situation privilégiée que, jusqu'à présent, ils y occupaient comparativement aux kmètes serbes. Partout où la civilisation européenne commence à pénétrer, les Turcs s'enfuient; ils ne la souffrent pas plus que les chauves-souris ne souffrent la lumière. Civiliser la Turquie, ce serait chasser les Turcs de l'Europe. Le jour où les Turcs auront passé le détroit des Dardanelles, ce jour-là, la Turquie d'Europe[2] sera acquise à la civilisation; le jour où la Turquie deviendrait pays de culture, ce jour-là les Turcs ne seraient plus en Europe. Et cette incompatibilité entre la civilisation chrétienne et l'islamisme, on la constate aussi dans les autres pays mahométans. Nous pouvons citer à cet effet la Perse. Le chaos qui règne dans cet État musulman ne date que de l'époque où il est venu en contact avec les idées européennes. On peut comparer les pays ottomans à ces objets qu'on exhume dans les fouilles de Pompéi et qui, dès qu'ils sont touchés par l'air, tombent en poussière. Pour ces pays, la civilisation européenne est pleine de venin: aussitôt qu'ils en sont touchés, ils en meurent. Ce n'est qu'en respectant le Coran et son système d'organisation de l'État que les pays mahométans peuvent durer; en s'en écartant pour marcher dans les voies tracées par la civilisation européenne, ils se sont perdus ou se perdront. Tant que la Turquie observait scrupuleusement les injonctions de Mahomet, elle était forte; mais dès qu'elle voulut introduire chez elle les réformes pour s'élever au rang des États modernes, sa force commença à décroître rapidement.
C'est qu'il y a une différence profonde entre l'islamisme et le christianisme. On parle de l'égalité des hommes au point de vue des _droits_. Nous ne savons pas si ce principe est une vérité, mais il y a une égalité par rapport à laquelle il ne peut exister aucun doute, c'est l'égalité devant les _devoirs_ ou, mieux, devant le _devoir_, et ce devoir consiste dans l'obligation de chacun de nous d'aider, par ses efforts personnels, au progrès de la société.
Ce devoir, c'est, autrement dit, le devoir du travail. Nous sommes égaux devant le travail: chacun est tenu de travailler dans la mesure de ses capacités et de ses forces. Tel est l'enseignement du christianisme, tel est aussi l'enseignement de la science, qui, de même que le Christ, prêche la solidarité sociale, prêche le devoir qu'ont tous les hommes de vivre et d'agir pour cette unité qui s'appelle société, dont ils ne sont que les parties.
Eh bien! cette égalité devant le travail, le Coran ne la connaît pas. S'il connaît quelque chose, c'est, tout au contraire, l'inégalité devant le devoir. Le Coran partage les hommes en deux catégories: les _fidèles_ (fidèles au prophète), c'est-à-dire les Mahométans, qui n'ont pas de devoirs, bien qu'ils aient tous les droits, et les _infidèles_ (infidèles envers le prophète), qui ont tous les devoirs, mais sans avoir aussi des droits. L'islamisme est donc une consécration du principe de l'inégalité: inégalité devant les devoirs de même que devant les droits.
Peut-on, dès lors, espérer de sauver un État, assis sur des bases si opposées à celles sur lesquelles sont constitués les États européens? Est-ce qu'un pareil pays, d'où la solidarité sociale est tout à fait bannie, est capable de répondre aux buts des États modernes, buts qui ne sont pas réalisables en dehors de l'application du principe solidariste? Quel esprit de solidarité existe-t-il entre un mahométan, qui n'a que le droit de jouir sans avoir le devoir de travailler, et un chrétien qui n'a que le devoir de travailler sans avoir le droit de jouir? En d'autres termes, quelle solidarité peut-il y avoir entre le maître et son esclave? Et puis, peut-on parler de la solidarité sociale, solidarité qui suppose l'existence d'une unité, d'une société, dans un État où une moitié de la population peine pour l'autre moitié, où les uns, les giaours, nonobstant leur travail dur et continu, manquent très souvent des moyens d'existence les plus élémentaires, tandis que les autres, les Osmanlis, s'adonnent à un luxe effréné et à une débauche orientale? La Turquie n'est pas un État moderne, parce que ce n'est pas une société, et elle n'est pas une société parce qu'elle n'est pas une unité: c'est un tout divisé en deux parties, dont l'une, les fidèles, méprise l'autre, les infidèles, laquelle, à son tour, hait la première. Est-ce que les sentiments de mépris et de haine sont de nature à développer la solidarité parmi ceux entre lesquels ils existent?
La perturbation politique survenue en Turquie en 1908, sur laquelle beaucoup de gens avisés de l'Occident fondent tant d'espoir, sera absolument impuissante à modifier socialement et politiquement les Turcs. La religion de Mahomet représente, pour eux, un code complet: c'est un recueil de lois tant religieuses que civiles, c'est un code social. Il embrasse un fidèle sous tous les rapports, depuis sa naissance jusqu'à sa mort et même après la mort. Pas de manifestation de vie humaine qui ne soit réglée par le Coran. Et c'est depuis des siècles que les Turcs subissent l'action des préceptes de Mahomet; sous cette action, leur esprit s'est complètement formé ou, si l'on veut, déformé. À l'égal des gouttes d'eau qui, en tombant longtemps sur le rocher, finissent par le creuser, les idées finissent aussi par creuser le cerveau. Les idées de Mahomet ont fait dans le cerveau turc des fêlures qui le distinguent du cerveau chrétien, à tel point qu'un Turc et un chrétien sont maintenant des êtres différents même au point de vue physiologique, êtres qu'on ne peut absolument pas enfermer dans un même moule social et politique.
Ainsi, par exemple, les Jeunes Turcs ont beau proclamer l'égalité entre le Turc et le Chrétien--nous avons d'ailleurs vu que cette proclamation est restée à l'état de proclamation, cette égalité, les Jeunes Turcs ne la désirant pas sincèrement--un Mahométan ne se fera jamais à l'idée de considérer comme son égal celui qui, pendant des siècles, était son inférieur, plus que cela: son serf. Le giaour reste le giaour, digne seulement de promener les chevaux de son maître, le Turc, et la Constitution jeune-turque est trop faible pour entamer la constitution physiologique du Mahométan. A constitution, constitution et demie.
La démocratie jeune-turque qui, comme toute démocratie, suppose l'activité de tous les membres de la société, activité dirigée vers le perfectionnement de celle-ci, ne produira, à cet égard non plus, aucun effet par rapport aux Turcs. Il y a, à Belgrade, près de l'ancienne forteresse romaine que baigne le confluent de la Save et du Danube, une éminence, tournée vers l'Orient, que les Turcs, au temps où ils étaient maîtres de Belgrade et de la Serbie, appelaient _Fitchir Bair_, ce qui veut dire: la rive de la réflexion. C'est toute la caractéristique du Turc: il réfléchit, mais il ne travaille pas. Sans doute, il est beau de réfléchir, mais la société n'en vit pas. Si la philosophie peut se contenter de la réflexion, la société demande autre chose encore: l'action, le travail. Le Turc est philosophe, parce qu'il lui est possible de l'être: pendant qu'il réfléchit, le giaour travaille pour lui. C'est comme dans l'ancienne Grèce: Aristote et Platon pouvaient bien se consacrer à la philosophie, puisque leurs esclaves labouraient les champs pour eux. Le Turc a toujours été tel et il restera tel. Il a été et il sera l'homme de la rive de la réflexion.
Par sa nature, le Turc est encore plus inutile pour la civilisation que la race noire, également rébarbative à la culture. En effet, si l'on ne peut faire d'un nègre un homme civilisé, du moins peut-on en faire un travailleur. Les nègres sont, comme on le sait, un élément dont les Européens tirent de grands profits dans leurs entreprises coloniales. Un nègre n'a pas honte d'être employé à des besognes toutes manuelles. Il en est autrement d'un Turc: il est paresseux, excepté en ce qui concerne la réflexion, ou il est infatigable: il peut passer des journées entières dans la contemplation et la réflexion, c'est-à-dire dans l'oisiveté; il est paresseux, disons-nous, parce qu'il est fataliste: à quoi bon se mouvoir et agir, puisque l'homme est impuissant à déranger, tant soit peu, l'ordre naturel des choses, puisque tout se passera comme la fatalité immuable l'aura ordonné? Ou bien, il est fataliste parce qu'il est paresseux: pour donner à sa paresse une explication philosophique, il la rattache au fatalisme. Et quant à son orgueil, c'est un obstacle à ce qu'il puisse être employé utilement, comme on emploie les nègres: il est dégradant pour un Mahométan de travailler, surtout s'il s'agit de travaux corporels.
Telle est la psychologie du Turc, et elle montre clairement que l'Empire ottoman est irrémédiablement voué à sa perte. Ce sera certainement le sort de ce pays dans lequel la race dominante est dépourvue, au plus haut degré, des qualités requises pour qu'elle puisse rendre le pays moderne. Aussi est-ce une utopie qu'une confédération entre un État qui se meurt et les jeunes États balkaniques chrétiens, qui sont en plein essor de développement matériel et moral. Une pareille confédération ne ferait qu'affaiblir ces derniers États, une force n'augmentant qu'autant qu'elle s'allie à une autre force. Et c'est encore accentuer cette utopie que de proposer que cette confédération soit placée sous l'hégémonie de la Turquie. L'hégémonie de la Turquie serait l'hégémonie de l'islamisme et de ses idées néfastes. L'hégémonie de la Turquie, serait le panislamisme, dont rêvent les Jeunes-Turcs, qui ont embrassé, avec une précipitation intéressée, l'idée d'une confédération balkanique sous l'hégémonie turque. On propose la confédération balkanique comme une barrière contre le _Drang nach Osten_ allemand, en préparant en même temps, par là, un autre Drang, le _Drang nach Westen_ turc. Mais, s'il y a à choisir entre ces deux Drangs, les peuples balkaniques chrétiens, peuples capables et avides de civilisation, n'hésiteraient certainement pas un moment à se prononcer pour le premier.
C'est une chose très curieuse que le rôle que l'Angleterre voudrait imposer aux États balkaniques chrétiens, et, en premier lieu, à la Serbie. Elle leur dit de barrer la route au _Drang_ allemand. Mais qu'est-ce que c'est en somme que ce _Drang_? Ce n'est autre chose que la poussée civilisatrice de l'Europe, et elle est dite _Drang_ allemand, parce que les Allemands étant voisins des Slaves du Sud, ce sont eux qui transmettent à ces derniers la culture européenne. Ainsi, en fin de compte, les Anglais voudraient que les Slaves du Sud fussent un obstacle à la propagation, vers l'Orient, de la civilisation européenne, ils voudraient que ce fussent eux contre qui cette civilisation devrait se briser. Et voilà une tâche qu'on ne saurait précisément appeler une tâche noble, digne d'un peuple moderne! Que les Slaves du Sud se soient toujours fait un titre de gloire d'avoir combattu l'islamisme, c'est très concevable: c'est l'Europe et sa culture qu'ils défendaient contre l'ignorance musulmane, mais qu'on prétende maintenant, en plein XXe siècle, leur faire jouer un rôle inverse, c'est à quoi ils ne pourraient jamais consentir, conscients qu'ils sont que leur destinée est non pas de servir la cause spéciale de la politique anglaise, mais de servir celle de la civilisation. Et c'est aussi dans le but de contribuer à celle-ci que, par exemple, les Serbes se soulevèrent, il y a de cela plus d'un siècle, contre leurs oppresseurs turcs, et ce serait vraiment une chose bien étrange qu'à présent, ces mêmes Serbes pussent montrer la velléité de se replacer, en quelque sorte, par une confédération, avec la Turquie en tête, sous la même domination dont ils se sont affranchis au prix de tant de sacrifices. Aujourd'hui qu'ils sont incomparablement plus avancés qu'au temps de leurs luttes avec les Ottomans, les Serbes feraient si peu de cas de la civilisation qu'ils seraient prêts à préférer à celle-ci l'influence de l'islamisme rétrograde! Mais une pareille tentative serait un démenti des plus cruels qu'ils se donneraient à eux-mêmes, un pas en arrière qu'ils accompliraient.
Les puissances occidentales et, en premier lieu, l'Angleterre, au lieu de froisser les Slaves du Sud en leur suggérant des projets qui ne sauraient que les dégrader, devraient, au contraire, si vraiment elles sont amies des peuples balkaniques chrétiens et de leur progrès, les aider à délivrer les Balkans d'une race asiatique, race grâce à laquelle l'Europe orientale n'est pas encore arrivée au même niveau de civilisation que le reste de l'Europe, afin qu'une fois maîtres de toute la Péninsule balkanique, qui, maintenant, on peut le dire, ne fait que _géographiquement_ partie de l'Europe, ils puissent y faire rentrer cette presqu'île aussi au point de vue de la culture.
[1] Le projet de confédération balkanique, projet dont l'idée est due, en principe, à la Grande-Bretagne, montre que la position de cette dernière puissance dans les Balkans ne s'est point améliorée depuis le Congrès de Berlin. En 1878, l'Angleterre défendait l'intégrité de l'Empire ottoman, parce qu'elle craignait l'omnipotence de la Russie; elle la craignait pour ses possessions asiatiques, et surtout pour celle des Indes. Aujourd'hui, l'Angleterre a les mêmes craintes, bien que ce ne soit plus la Russie qui les lui inspire. Toujours est-il que l'Angleterre ne cesse pas d'être menacée, par la Péninsule balkanique, dans ses colonies asiatiques, ce qui veut dire, répétons-le, que sa position dans l'Est européen n'est pas avancée depuis le Traité de Berlin. Il y a même plus: cette situation est empirée, puisque, en 1878, l'Angleterre avait l'Allemagne comme alliée contre la politique balkanique russe, tandis qu'aujourd'hui, on ne peut dire avec certitude qu'elle ait, à l'inverse, la Russie comme alliée contre la politique balkanique allemande: on le voit d'après l'effort même de la Grande-Bretagne pour créer une confédération balkanique contre le _Drang_ allemand, ce dont elle n'aurait pas besoin si elle était sûre de la Russie; et certainement les États balkaniques ne peuvent être mis sur le même pied que l'Allemagne au point de vue des garanties qu'ils assurent à l'Angleterre pour la réalisation de sa politique balkanique: la garantie que lui donnait, à cet égard, l'Allemagne, en 1878, était autrement efficace que celle que lui pourraient offrir à présent les États balkaniques.
[2] Le mot _Turquie_ est pris ici dans son acception _géographique_.
70558.--Paris, Imprimerie LAHURE, 9, rue de Fleurus.
End of Project Gutenberg's Confédération Balkanique, by Jivoin Péritch