Condillac: sa vie, sa philosophie, son influence
Part 9
Il a sur le système décimal et sa notation des observations d'une simplicité admirable. Il établit qu'un _dixième_, un _centième_ étant l'inverse de _dix_ et de _cent_, leurs expressions doivent être également inverses, et puisque _dix_ s'écrit 10, _cent_ 100, un _dixième_ doit s'écrire 01, un _centième_ 001. Mais pourquoi _dix_ s'écrit-il par l'unité suivie d'un zéro, soit: 10? Il répond en interrogeant l'analogie et en s'adressant aux doigts. Dans ce premier dialecte, pour exprimer 10, il faut fermer le petit doigt et tenir ouvert le doigt suivant. Pour exprimer le même nombre avec des caractères, il suffit de copier ceux que la main nous offre: 1 représentera un doigt ouvert; 0, que nous appelons zéro, représentera le petit doigt fermé; et ces deux caractères accolés, 10, signifieront _dix_. Si cette remarque est vraie pour les chiffres arabes, elle est encore plus frappante pour les chiffres romains, qu'il suffit de regarder pour voir que c'est l'analogie qui les a formés. _Un_, _deux_, _trois_, _quatre_ sont représentés par I, II, III, IIII, images visibles des doigts levés. _Cinq_ est représenté par le caractère V, copie du pouce et de l'index levés. Et l'on sait qu'anciennement les Romains, ou les peuples dont ils avaient emprunté les caractères, avaient adopté la progression quintuple, puisque, après avoir compté jusqu'à _cinq_, ils recommençaient, et disaient _cinq et un_, _cinq et deux_, VI, VII, jusqu'à _dix_, dont la forme X exprime deux cinq.
Quant à l'origine de l'algèbre, Condillac l'attribue à l'emploi des cailloux,--_calculus_, _caillou_,--qui sont venus en aide aux doigts. Quand on a voulu placer les unités simples dans un tas, les dizaines dans un autre, il a été naturel de disposer ces tas sur une même ligne pour en faire plus facilement le compte, et dès lors l'habitude ne tarda pas à lier les centaines avec le troisième rang, les dizaines avec le second, et les unités simples avec le premier. Et, après avoir inventé les caractères, on a commencé à dire, par exemple, 4 centaines, 3 dizaines, 5 unités, et pour abréger on a écrit: 4c 3d 5u. L'habitude faisant mettre les centaines les premières, les dizaines ensuite et enfin les unités, on aura bientôt supprimé l'annotation et mis simplement: 435. Mais, lorsqu'il fallut faire des calculs plus compliqués et qu'on eut à sa disposition les caractères d'un alphabet, on se servit probablement de ces caractères pour distinguer les cailloux: on les plaça sur chacun et on dit le caillou _a_, le caillou _b_, le caillou _c_, ou pour abréger _a b c_, substituant de la sorte tout naturellement la lettre aux cailloux, et formant ainsi un nouveau dialecte.
Et, après ces ingénieuses démonstrations, le philosophe se croit en droit de dire que tout se découvre, tout s'explique, quand on est docile aux leçons de la nature et de l'analogie. C'est en rétrogradant vers les idées fondamentales qui sont le germe de la science qu'on peut la parcourir tout entière. Si les inventeurs écrivaient comment ils font des découvertes, ils sauraient comment ils peuvent en faire encore. Mais alors, que devient le génie, ou cette faculté créatrice à laquelle les hommes crurent tant devoir? «Le génie, répond Condillac, est un esprit simple qui trouve ce que personne n'a su trouver avant lui. La nature, qui nous met tous dans le chemin des découvertes, semble veiller sur lui, pour qu'il ne s'en écarte jamais; il commence par le commencement; et il va devant lui: voilà tout son art.»
On trouve ce qu'on ne sait pas dans ce qu'on sait; car l'inconnu est dans le connu, et il n'y est que parce qu'il est la même chose que le connu. Aller du connu à l'inconnu, c'est donc aller du même au même, d'identité en identité. Une science entière n'est qu'une longue suite de propositions identiques, appuyées successivement les unes sur les autres, et toutes ensemble sur une proposition fondamentale, qui est l'expression d'une idée double. Le génie le plus puissant est obligé de parcourir, une à une, toute la série des propositions identiques, sans jamais franchir aucun intervalle. Le passage d'une proposition identique à une autre, c'est le raisonnement. Le raisonnement n'est qu'un calcul; donc les méthodes du calcul s'appliquent à toute espèce de raisonnement; et il n'y a qu'une méthode pour toutes les sciences. Or les opérations du calcul étant mécaniques, le raisonnement l'est aussi. Et dire que le raisonnement est mécanique, c'est dire qu'il porte sur les mots, sur les signes; donc, une suite de raisonnements, ou une science, n'est qu'une langue. Elle se compose d'idées générales, qui sont représentées par des signes, des mots, des noms; et il importe que toutes ces démonstrations soient justes.
Telle est, en substance, la théorie de la _Langue des calculs_. Bien que ces idées soient contenues en germe dans tous ses ouvrages, jamais Condillac n'a été plus hardi dans l'affirmation, plus certain de son système, plus dédaigneux des observations, jusqu'à effrayer son plus fidèle disciple par des «paradoxes». Peut-être les parties de ce livre qui n'ont pu être achevées contenaient-elles les développements nécessaires pour démontrer et faire accepter une doctrine si nouvelle.
En tout cas, l'auteur s'était efforcé de réaliser le plan que quarante ans plus tôt il avait indiqué dès les premières pages qu'il ait écrites: «Il me parut qu'on pouvait raisonner en métaphysique et en morale avec autant d'exactitude qu'en géométrie; se faire aussi bien que les géomètres des idées justes; déterminer, comme eux, le sens des expressions d'une manière précise et invariable[88].»
[88] Introduction de l'_Essai sur l'origine des connaissances humaines_.
Il eût été intéressant de lui voir tenir parole jusqu'au bout et appliquer son système à la morale.
CHAPITRE IX
L'INFLUENCE DE CONDILLAC SUR LA PHILOSOPHIE FRANÇAISE.--L'APOGÉE ET LE DÉCLIN DE SON ÉCOLE.
Quand, en 1780, Condillac mourut, retiré à la campagne et presque ignoré de ses contemporains, sa philosophie était déjà devenue classique. On avait oublié Descartes, dont les doctrines, magnifiquement développées par un Bossuet, un Fénelon ou un Malebranche semblaient cadrer à merveille avec la théologie chrétienne; mais les catholiques ne s'en étaient jamais montrés très enthousiastes. Au contraire, personne ne songeait à découvrir, dans la philosophie de l'auteur du _Traité des sensations_, des conséquences perverses, la morale et la religion ayant été toujours respectées par lui et ne semblant alors aucunement intéressées dans ses théories métaphysiques.
Tous les collèges enseignaient cette doctrine simple, facile à comprendre, bien adaptée à la clarté de l'esprit français et développée dans une langue correcte et élégante qui s'adressait au bon sens, bien plus qu'à l'imagination. Et comme l'instruction publique était alors, sans exception, confiée à des mains ecclésiastiques, tous les disciples de Condillac sortirent des collèges de jésuites, d'oratoriens, de doctrinaires, qui faisaient en même temps l'éducation, sans le savoir, des futurs auteurs de la Révolution. Qu'on prenne au hasard les noms des hommes politiques qui avaient trente ans en 1789, on ne trouvera parmi eux que des «sensualistes» ou plutôt, comme on disait alors, des «idéologues». C'est ce qu'on a appelé d'un terme plus vague «la philosophie du dix-huitième siècle». Sans l'avoir jamais cherché, Condillac en fut le chef; et il l'est resté dans l'histoire, parce que tous les penseurs de ce temps ont commencé par se réclamer de lui.
L'extraordinaire succès de son système ne laisse pas que d'étonner aujourd'hui. Cette philosophie, qui devait aboutir bientôt au matérialisme avec Condorcet, Helvétius et tant d'autres, n'était pas seulement en vogue en Angleterre, où Locke l'avait mise au jour: l'archidiacre portugais Louis-Antoine Vernei la faisait agréer à Coïmbre et dans les écoles de Castille; et deux jésuites espagnols, victimes du comte d'Aranda, réfugiés en Italie, Antoine Eximeno et Arteaga, la défendaient dans des livres imprimés à Madrid en 1789, comme les fameux _Investigaciones filosoficas, sobre la Belleza Ideal considerada como objeto de todas las_ _artes de imitacion_, d'Arteaga. Eximeno développe ces idées dans son livre: _Del origen y reglas de la Musica_. Il y attribue le sentiment des beaux-arts à un instinct ou sensation innée, imprimé en nous originellement par l'auteur de la nature. Cet instinct se développe par la répétition d'impressions venues du dehors[89].
[89] François ROUSSEAU, _Règne de Charles III d'Espagne_, 2 vol. in-8º, 1907, t. II, p. 331.
De même, Mme de Dino nous apprend, dans ses _Souvenirs_, que sa mère, la duchesse de Courlande, lui avait donné pour précepteur l'abbé Piattoli, laïque, malgré son titre, un peu libertin et tout à fait incrédule. «Il estimait Condillac un guide plus sûr que l'évangile,» et sans attaquer en rien le dogme catholique, il enseignait la métaphysique encyclopédiste[90]. C'était l'habitude alors dans toutes les familles aristocratiques et jusque dans les cours d'Europe de goûter cette philosophie facile, qui se recommandait de la nature et de l'humanité pour excuser la corruption croissante des mœurs.
[90] Duchesse de DINO, _Chronique_, 1908, in-8º, t. Ier, p. 139, et Appendice III; Correspondance de Piattoli.
L'influence de Condillac fut donc très grande sur ses contemporains; non seulement Rousseau lui emprunta beaucoup d'idées; mais Diderot, d'Alembert, tous les encyclopédistes: Helvétius et Broussais, dont il repoussait le matérialisme, d'Holbach, dont il répudiait l'athéisme, Cabanis et Condorcet, dont il ne partageait point les doctrines, prirent comme base sa psychologie et sa logique, que tout le monde acceptait comme des vérités qui ne se discutaient plus. Non moins utiles furent ces enseignements pour les savants, qui ne se séparaient pas beaucoup alors des philosophes. Lavoisier, pour créer la chimie moderne, employa la méthode féconde de l'analyse et, pour en répandre l'enseignement, il s'appliqua à en bien déterminer le langage et à en simplifier les définitions et les nomenclatures. Vicq-d'Azyr, le successeur de Buffon à l'Académie française, n'hésite pas à rapporter à la méthode condillacienne une grande part des progrès qu'il fit faire à l'anatomie.
Condillac avait été longuement et justement apprécié dans le _Cours de littérature_ composé pour les séances du _Lycée_ qui fut établi à Paris quelques années avant la Révolution. Voulant faire ensuite un «plan sommaire d'éducation publique», M. de La Harpe publia son projet dans le _Mercure de France_ de janvier 1791. Arrivant aux deux années de philosophie, il déclare sans hésitation qu'il en changera entièrement le système et le langage: «Plus de cahiers de logique, de métaphysique, de morale en mauvais latin; ce malheureux latin, mal appliqué, a perpétué dans les écoles la funeste habitude de parler sans s'entendre. Parlons français; nous serons forcés d'avoir du sens. Un extrait bien fait de la _Logique de Port-Royal_ et de _l'Art de penser_ du P. Lamy suffirait pour mettre les jeunes gens au fait des procédés et des règles du raisonnement; pour la métaphysique, Locke et Condillac, les deux seuls philosophes chez qui l'on trouve ce qu'il nous est possible de savoir sur l'entendement humain et ce qu'il y a de plus probable sur les générations intellectuelles; pour la morale, le _Traité des devoirs_ de Cicéron: il contient tout. Quant à Descartes, ajoute-t-il, il n'est plus permis d'en revenir à ses «rêveries»; et ce qu'il y a de bon dans ce philosophe est assez connu pour que tout professeur instruit «puisse apprendre à son disciple à le séparer de la mauvaise physique.»
Dans la réorganisation de l'enseignement public à la fin de la fin de la Révolution, Lakanal, Volney, Deleyre, Garat ne connaissent pas d'autre philosophie. La Harpe, plus littérateur que métaphysicien et devenu l'adversaire fougueux des idées révolutionnaires, fait grâce à Condillac, sur le compte duquel il n'a pas changé d'opinion, regardant ses ouvrages comme nécessaires[91].
[91] «C'est, dit-il, un philosophe bien supérieur à la plupart des collaborateurs de l'_Encyclopédie_. La saine métaphysique ne date en France que des ouvrages de Condillac.»--_Philosophie du dix-huitième siècle_, t. Ier, p. 122.
Destutt de Tracy n'était pas un philosophe: il avait commencé par porter l'épée en servant sous le général La Fayette. Député à l'Assemblée Constituante, emprisonné aux Carmes par la Terreur, il se consola de la politique en lisant les ouvrages de Locke et de Condillac. Entré dans l'Institut reconstitué, il se mit à étudier la formation et la génération des idées: de là, ses _Éléments d'idéologie_. Dans ce livre, il établit que la faculté de penser consiste à éprouver une foule d'impressions, de modifications, auxquelles on donne le nom général d'idées ou de perceptions. Toutes ces perceptions pourraient être nommées sensations. Et ainsi, penser, c'est sentir. Mais ces pensées ou perceptions peuvent être divisées en quatre classes, qui se rapportent à nos quatre facultés élémentaires: la sensibilité proprement dite, la mémoire, le jugement et la volonté. Le souvenir, le jugement et les désirs dérivent de la sensation et ne sont que les divers modes de la sensibilité. Nos idées composées ou générales se forment à l'aide de ces facultés et nous permettent en même temps d'avoir connaissance de notre propre existence. Et ce système philosophique s'alliait chez Destutt de Tracy aux idées politiques les plus modérées, les plus libérales, les plus contraires au désordre moral, qui régnait alors et qu'il a courageusement combattu.
Garat professait les mêmes opinions; mais il se laissa toujours guider par les événements. Suard, quand il arriva à Paris, lui avait fait connaître d'Alembert, Rousseau, Condillac, Buffon, Diderot. Le mouvement des idées le mena à la Révolution, dont il accepta tout et excusa tout, jusqu'à faciliter le coup d'État parlementaire du 31 mai contre ses propres amis de la Gironde. La tourmente passée, il reprit tranquillement l'enseignement de la philosophie de Condillac, ayant de plus accepté de l'Empire charges et honneurs. C'est lui auquel Napoléon disait toutes les fois qu'il le rencontrait à sa cour: «Eh bien, monsieur Garat, comment va l'idéologie?»
Très analogue comme caractère fut Alexandre Deleyre, qui se souvenant de ses années de collaboration intime à Parme avec le précepteur de l'Infant, et ne voulant plus tenir compte de ses propres erreurs pendant la Révolution, vint augmenter encore le nombre de ces adeptes de Condillac qui lui avaient été plus compromettants que profitables.
Cabanis était représentant de Paris aux Cinq-Cents; c'est en cette qualité qu'en l'an VII il réclama l'érection de monuments pour Descartes et Montesquieu, pour Mably et Condillac. Dans son mémoire à la seconde classe de l'Institut sur l'_Histoire physiologique des sensations_, il continue la tradition, qu'il reproduit encore dans son ouvrage sur les _Rapports du physique et du moral_.
Un autre disciple convaincu et raisonné de Condillac fut François Thurot. Celui-là est un vrai universitaire, professeur à la Faculté des lettres à Paris jusqu'en 1823. Son dernier ouvrage: _De l'entendement et de la raison_, ou _Introduction à la philosophie_, est de 1830. C'est lui qui s'élève avec indignation contre le mot de «sensualisme» qui, appliqué à la doctrine philosophique, n'est pas même français. «Les femmes et les gens du monde, dit-il, étrangers à ces sortes de spéculations, jugent de la signification de ce terme par son analogie avec les mots _sensuel_ et _sensualité_, s'imaginant que les auteurs qu'on appelle «sensualistes» ont composé des ouvrages obscènes ou licencieux...»
Avec tant de soutiens, les habitudes et les traditions sont difficiles à détruire. Tous les livres classiques étaient faits par des disciples de Condillac. En 1834, s'imprimait chez Brunot-Labbé, libraire de l'Université, un livre intitulé _la Logique complète de Condillac_, suivie de celle de Dumarsais, _à l'usage des jeunes gens_. En 1842, le _Traité des systèmes_, _l'Art de penser_ et _la Logique_ étaient encore compris dans les livres désignés pour l'enseignement de la philosophie. Il fallut tous les efforts et toute l'éloquence de Cousin pour en triompher: et le mot _sensualisme_, qu'il fit adopter, lui fut en effet très utile, comme principal argument.
Pierre Laromiguière, né en Rouergue, était non seulement élève des jésuites, mais il entra dans la congrégation, où on l'employa comme régent de quatrième et de troisième, à Moissac et à Lavaur; puis, en 1777, il professe la philosophie à Toulouse et va de là à Carcassonne et au collège militaire de la Flèche. Ayant même autrefois correspondu avec Condillac, il adopta et conserva ses méthodes. Si Condillac avait voulu se choisir un disciple, il n'aurait pu en trouver un plus capable de le comprendre et de le goûter. Celui-là était beaucoup plus philosophe et, si l'on veut, beaucoup plus amoureux de philosophie. Muni de fortes études ecclésiastiques que la Révolution lui fit abandonner, il avait été un des brillants disciples de Garat. Entré de bonne heure dans l'Université impériale et déjà membre de l'Académie des sciences morales et politiques, il professa la philosophie à la Faculté des lettres de Paris de 1811 à 1813. Il avait commencé par se faire l'éditeur très enthousiaste de _la Langue des calculs_ et il avait publié en 1810 le petit volume intitulé les _Paradoxes de Condillac_. Un de ses premiers écrits, le _Discours sur la langue du raisonnement_, fut justement composé à propos de _la Langue des calculs_.
Personne plus que Laromiguière ne s'est appliqué à défendre les opinions spiritualistes de Condillac. Deux chapitres entiers de ses _Leçons de philosophie_ sont consacrés à cette démonstration et ont pour titre: «_Le Système de Condillac, loin de favoriser le matérialisme, l'anéantit_[92].» Son raisonnement est, d'ailleurs, assez solidement établi. Il y a bien peu de philosophie, dit-il, dans ceux qui refusent l'existence à tout ce qui n'est pas matière, opinion fondée uniquement sur le principe superficiel qu'imaginer et concevoir sont une même chose. On ne peut imaginer, il est vrai, que des êtres étendus; mais on peut concevoir des êtres inétendus, immatériels; en tout cas, on n'a pas le droit d'en nier la réalité. La réalité des choses est indépendante de ce que peuvent ou ne peuvent pas notre imagination et notre intelligence. Et il donne, sous forme d'anecdote, l'exemple de ce roi de Siam auquel un Hollandais, dans lequel il avait toute confiance, racontait un jour que dans son pays en hiver on marchait sur l'eau. Cet Oriental, qui ne savait pas ce que c'était que la glace, le chassa comme un imposteur. Son esprit se refusait à concevoir la congélation, que connaissent si bien les habitants du Nord.
[92] _Leçons de philosophie_, 6e édit., t. Ier, neuvième et dixième leçons.
Au reste, très imbu des doctrines sensualistes, Laromiguière commença par vouloir réduire le raisonnement à n'être qu'une opération purement grammaticale, autrement dit à faire dériver la pensée des mots, tandis que c'est elle qui les crée et que le langage n'a que le devoir de les traduire. Il ne suivit cependant pas Condillac jusqu'au bout et affirma que la pensée existait antérieurement à tout signe et indépendamment de tout langage. Aussi, toutes les facultés premières générales, au lieu de les faire dériver de la sensation, Laromiguière les attribue à l'attention qui, avec la comparaison et le raisonnement, constitue, selon lui, l'entendement. L'entendement et la volonté sont réunis par lui sous le nom de pensées. Mais, dans la génération des idées, les facultés de l'âme jouent un rôle que ne leur reconnaît pas Condillac. Et c'est ainsi qu'il fut conduit, par la méthode expérimentale, appliquée par Reid et Dugald-Stewart, à l'étude de l'esprit humain et devint un adepte de la philosophie écossaise. Son enthousiasme se communiqua à un de ses jeunes auditeurs, Victor Cousin, qui raconte que ce fut lui qui «l'enleva à ses premières études, qui lui promettaient des succès paisibles, pour le jeter dans une carrière où les contrariétés et les orages ne lui ont pas manqué».
On pourrait en dire autant de Royer-Collard, qui avait commencé aussi par la philosophie de Condillac, et qui, selon la légende bien connue, se promenant sur les quais à la recherche d'un maître moins usé, le trouva un jour dans l'étalage d'un bouquiniste, en achetant un volume dépareillé des _Essais de philosophie_ de Thomas Reid[93].
[93] Jules SIMON, _Victor Cousin_, 1891, in-12.
Quoi qu'il en soit, ce qui aux yeux d'honnêtes gens comme Laromiguière, Royer-Collard ou M. Cousin lui-même, fit le plus de tort à Condillac, c'est que ses contemporains, comme ses successeurs, regardaient l'idéologie, ou la science des idées considérées en elles-mêmes comme de simples phénomènes de l'esprit humain, et que l'idéologie, alliée de la Révolution française, était née et avait grandi avec elle. Leurs représentants se trouvaient être les mêmes hommes à la Convention et à l'Institut, tous faisant partie de la société d'Auteuil, chez Mme Hélvétius. Sous ce rapport, Condillac, resté spiritualiste et chrétien, a pu sans doute partager les idées de ses propres adversaires. Mais il n'est pas juste de dire, avec le _Dictionnaire des sciences philosophiques_, «qu'il n'y a plus aujourd'hui de partisans avoués de la doctrine de Condillac et que son dernier représentant est descendu dans la tombe avec M. Destutt de Tracy[94]».
[94] Art. _Condillac_ et art. _Destutt de Tracy_.
Sans parler des Suisses qui restèrent fidèles, avec Bonnet, à la philosophie du dix-huitième siècle[95], à l'Université de Strasbourg, comme à l'Académie de Berlin, au début du dix-neuvième siècle, on étudiait encore Bossuet et Maupertuis, Hume et Condillac. En Angleterre même, en dépit des Écossais, la philosophie nouvelle se réclamait aussi des théories de la sensation. Stuart-Mill[96] remarque qu'en France, pendant presque tout le dernier siècle où l'Université enseignait la philosophie à toutes les classes aisées, «la doctrine officielle était la philosophie surannée de Royer-Collard, de Jouffroy et de Cousin, ignorant presque entièrement les travaux étrangers, enseignée par de simples médiocrités dont le grand maître avait peuplé toutes les chaires de l'État». La culture scientifique, personnifiée alors par Comte, se détournait de ces doctrines «étrangères à la philosophie», et véritablement indignes des découvertes nouvelles. Le mérite de Taine, dans son livre sur l'_Intelligence_, est d'avoir voulu renouveler la psychologie en présentant «le premier essai sérieux pour remplacer par quelque chose de mieux la philosophie officielle[97]».
[95] Art. _Bonnet_, par M. PICAVET, dans la _Nouvelle Encyclopédie_.
[96] _Dissertation and Discussion_, t. IV, p. 117.
[97] Th. RIBOT, _Revue philosophique_, t. VI, 1877, p. 45.