Condillac: sa vie, sa philosophie, son influence

Part 8

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Toutes ces considérations, présentées comme des suppositions, sont en réalité la peinture fort exacte de l'état des choses à l'époque même et de l'influence que le commerce et le gouvernement peuvent avoir l'un sur l'autre. Une troisième partie, annoncée par l'auteur, n'avait plus de raison d'être: son livre présentait un tout complet, digne de retenir l'attention par la diversité des sujets traités.

Peut-être après avoir constaté la valeur des travaux de Condillac sur ces questions nouvelles pour lui, comme elles l'étaient alors pour la plupart, trouvera-t-on exagéré le jugement de J.-B. Say dans son _Traité d'économie politique_: «Condillac a cherché à se faire un système particulier sur une matière qu'il n'entendait pas; mais il y a quelques bonnes idées à recueillir parmi le babil ingénieux de son livre.»

Il y avait mieux que cela; car, sur certains points, le «système particulier» de Condillac était singulièrement en avance sur son temps, puisque son ouvrage parut en France avant celui d'Adam Smith, en Angleterre, la _Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations_, qui devint le véritable évangile de l'économie politique. J.-B. Say déclare, du reste, que depuis Adam Smith, les autres économistes, physiocrates ou non, n'existaient pas. Il ne faut plus parler de Quesnay, Le Trosne, Mercier de la Rivière, Cantillon, Graslin, Condillac: «Leurs erreurs ne sont pas ce qu'il s'agit d'apprendre, mais ce qu'il faut oublier.»

Les contemporains ne furent pas toujours plus équitables. Grimm, qui n'a pas oublié ses rancunes ou celles de Diderot, écrivait, non sans ironie, dans sa _Correspondance_:

«Ce livre a fait grand bruit d'abord pour avoir été arrêté par la Chambre syndicale des libraires et imprimeurs. La confrérie doit se féliciter que les lumières du gouvernement agricole aient trouvé enfin un vengeur plus illustre que les Rouland, les Baudeau et toute leur triste cohorte.

«L'ouvrage de M. de Condillac peut être regardé comme le catéchisme de la science: il a le grand mérite d'expliquer avec une netteté, avec une précision merveilleuse ce que tout le monde sait, et rien n'est plus séduisant dans une discussion de ce genre. Les hommes du monde qui ont le moins réfléchi sur la matière s'applaudiront intérieurement de saisir avec tant de sagacité le principe d'un système qu'ils croyaient si supérieur à la capacité de leurs idées...[76].»

[76] _Correspondance littéraire, philosophique et critique de Grimm et de Diderot._ Edit. Tourneux, t. XI, p. 53 et suiv.

Beaucoup plus bienveillante est l'appréciation de La Harpe:

«Le livre de l'abbé de Condillac est l'ouvrage d'un bon esprit qui a voulu se rendre compte à lui-même des matières dont il entendait parler sans cesse. On peut l'appeler le livre élémentaire de la science économique. Ce n'est pas que les disciples de cette science soient d'accord avec lui en tout et que les maîtres n'y aient relevé même ce qu'ils appellent des méprises et des erreurs; mais tous conviennent qu'il a posé les mêmes principes généraux et qu'il est arrivé aux mêmes résultats. Il a sur eux l'avantage d'une marche très méthodique et de la clarté la plus lumineuse.»

Mais le jugement le plus intéressant, parce qu'il semble définitif, et qu'un long espace de temps écoulé lui donne plus de prix, est celui porté par un publiciste anglais en 1862, que Michel Chevalier accusa plaisamment d'avoir «découvert Condillac», M. Henry Dunning Macleod[77].

[77] _The history of economics_, London, 1890, p. 692.

«L'ouvrage de Condillac, dit-il, est très remarquable et mérite d'attirer l'attention. Il est entaché en quelques endroits des erreurs des économistes; mais il repousse leur classement des artisans, des manufacturiers, des marchands comme travailleurs improductifs. Il s'élève ainsi contre la doctrine affirmant que dans l'échange, aucune des parties ne perd ni ne gagne...

«Les ouvrages de Smith et de Condillac furent publiés la même année: celui de Smith, en peu de temps, obtint une célébrité universelle: celui de Condillac fut complètement oublié; cependant, au point de vue scientifique, il est infiniment supérieur à Smith. C'est incontestablement le plus remarquable livre qui ait été écrit sur l'économie politique jusqu'à cette époque et il joue un rôle très important dans l'histoire de la science. La girouette des temps lui apporte maintenant sa revanche, car tous les meilleurs économistes d'Europe et d'Amérique gravitent aujourd'hui autour de cette opinion que la conception de Condillac fut la vraie conception de l'économie politique[78]. Il recevra justice après un oubli de cent vingt ans...»

[78] L'éditeur estimé des physiocrates, M. Eug. Daire, était bien de cet avis dès 1847, quand dans ses _Mélanges d'économie politique_, il reproduisait _le Commerce et le Gouvernement_ comme un livre classique, en le faisant précéder d'une remarquable notice, t. I, p. 242 à 248.

Ce que nous pouvons conclure de cet examen rétrospectif, c'est que Condillac, contrairement à la majorité des écrivains de son temps, appartient à l'école libérale: il est partisan de la liberté absolue d'importation et d'exportation, source pour une nation de la prospérité de l'industrie, du commerce, de l'agriculture même. A l'encontre de son frère, l'abbé de Mably, il regarde le droit de propriété comme sacré, soit qu'il provienne de la première occupation, du partage ou de l'héritage: il combat ainsi par avance Fourier, Babeuf ou Saint-Simon; il se déclare enfin de l'école de Turgot plus que de celle de Rousseau. Il était assez sagace pour prévoir la Révolution; mais, s'il avait pu, il aurait été au-devant par des réformes, que tout le monde demandait alors et que personne ne voulut faire. [Blank Page]

CHAPITRE VIII

LES DERNIÈRES ¼UVRES PHILOSOPHIQUES

_LA LOGIQUE_

_LA LANGUE DES CALCULS_

L'année même qui suivit la mort de l'abbé de Condillac, M. d'Autroche publiait les deux lettres suivantes qu'on avait trouvées dans ses papiers:

_Le comte Ignace Potocki, grand notaire de Lithuanie, à M. l'abbé de Condillac._

/* De Varsovie, le 7 septembre 1777.

Monsieur, */

Vous jouissez du privilège des hommes célèbres: connu dans les pays les plus éloignés, vous ignorez ceux qui vous lisent et que vous éclairez. On a toujours cherché, consulté et quelquefois ennuyé les philosophes. Souffrez à ce titre le désagrément de votre état. Le Conseil préposé à l'éducation nationale m'a chargé, Monsieur, de suppléer aux livres élémentaires pour lesquels il n'a plus jugé à propos de publier la concurrence; de ce nombre est la Logique. Comme je connais vos ouvrages, et que le Conseil a suivi vos principes dans le système de l'instruction publique pour les écoles palatines, personne ne saurait mieux remplir que vous cette importante tâche. Vous avez travaillé pour un prince souverain: refuseriez-vous d'appliquer votre ouvrage à l'usage d'une nation qui devrait l'être? Je vous fais part, Monsieur, du prospectus que nous avons publié. Nous ne demandons la confection du Livre élémentaire de Logique français que pour le mois de décembre 1779. Le Conseil d'éducation vous assure, Monsieur, qu'il saura également priser et récompenser votre travail.

Si vos occupations ne vous permettaient pas d'entreprendre cet ouvrage, vous me feriez un plaisir bien sensible de m'indiquer la personne que vous croiriez en France, aidée de vos lumières, en état de répondre à nos vues. Ce ne sera toujours qu'un de vos élèves: il est à souhaiter pour l'humanité que vous en ayez dans toutes les nations.

Je suis avec une parfaite considération, etc...»

Condillac répondit sans retard:

/* Monsieur, */

Le succès de mes ouvrages passe aujourd'hui mes espérances, et la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire sera une époque bien glorieuse pour moi, si mes talents répondent à l'estime que vous me témoignez et à la confiance dont le Conseil m'honore. Certainement, je ne me refuserai pas aux vœux d'une nation dont le sort intéresse tout homme qui dans ce siècle peut avoir encore l'âme d'un citoyen. Quant à la récompense, je l'ai déjà reçue; c'est l'invitation du Conseil, c'est votre lettre. On dira, si j'ai réussi, que vous m'avez demandé cet ouvrage, que vous l'avez approuvé et qu'il a été utile; et les nations libres ne savent-elles pas que la plus belle des récompenses, c'est la gloire de les avoir bien servies?

Ce n'est pas, Monsieur, que je veuille me refuser à toute autre récompense; par un refus qui serait plus vain que généreux, je croirais manquer au Conseil, et je vous déclare que je recevrai avec reconnaissance le prix offert dans le programme. Je voudrais, Monsieur, pouvoir dès à présent vous dire avec quelques détails comment je traiterai la Logique. Il s'agit surtout de bien déterminer l'objet que je dois me proposer; d'y rapporter toutes les parties de l'ouvrage et de tracer un chemin court, dans lequel des obstacles, faciles à surmonter, donneront la confiance d'en surmonter de plus grands. Il faut encore que les jeunes gens qui liront cette Logique paraissent plutôt la faire eux-mêmes que de l'apprendre de moi. Les choses qu'on fait le mieux sont toujours celles qu'on a cherchées soi-même et trouvées, et la méthode d'invention devrait être employée exclusivement dans les écoles.

Je travaillerai d'après ces vues générales, et je finirai cet ouvrage avant le temps pour lequel vous me le demandez, afin d'avoir celui d'y faire les corrections et les changements que vous jugerez nécessaires.

Je suis, etc...»

C'était le moment où la Pologne demandait à Jean-Jacques Rousseau et à l'abbé de Mably de lui donner une constitution. Condillac, retiré dans sa terre de Flux, se mit aussitôt à l'œuvre, et il avait terminé sa tâche à la fin de 1779. _La Logique_ parut l'année suivante[79]. C'était, d'ailleurs, le résumé de tous ses enseignements, le dernier mot de sa méthode applicable à toutes les sciences. Le caractère de l'œuvre a été très exactement déterminé par une phrase de Littré: «La philosophie de Condillac est encore au fond le guide philosophique de plus d'un savant qui prétend s'enfermer dans le cercle de ses études spéciales.»

[79] Son titre exact était: _La Logique, ou les premiers développements de l'art de penser_, ouvrage élémentaire, que le Conseil préposé aux écoles palatines avait demandé et qu'il a honoré de son approbation. Paris, L'Esprit et Debure, 1780, in-8º.

Avant lui, Taine avait défini d'une façon familière, mais très saisissante toute l'entreprise des philosophes du dix-huitième siècle, dont Condillac est resté le maître incontesté:

«Ils supposent l'esprit de l'homme plein et comblé d'idées de toutes sortes, entrées par cent sortes de voies, obscures, confuses, perverties par les mots, telles que nous les avons lorsque nous commençons à réfléchir sur nous-mêmes, après avoir pensé longtemps au hasard. Ils débrouillent ces choses; et d'un monceau de matériaux entassés, ils forment un édifice. Ils s'en tiennent là et ne prétendent point aller plus loin. On les nomme idéologues, et avec justice: ils opèrent sur des idées et non sur des faits; ils sont moins psychologues que logiciens. Leur science aboutit dès l'abord à la pratique; et ce qu'ils enseignent, c'est l'art de penser, de raisonner, de s'exprimer[80].»

[80] _Les Philosophes français du dix-neuvième siècle._ Paris, Hachette, 1869, p. 17.

Il suffira donc d'analyser brièvement cet ouvrage très court, que Laromiguière, dit-on, lut huit fois de suite, et qui peut se résumer en quelques pages; car Condillac, sûr de lui, ne discute pas et se contente de procéder par une suite d'affirmations[81]. Dès la première page, l'auteur déclare qu'il ne commencera pas «cette logique par des définitions, des axiomes, des principes». Il commencera par «observer les leçons que la nature nous donne». Si nous pouvions retrouver chez les enfants le premier développement de nos facultés, ce serait le meilleur moyen d'étudier l'action de la «nature». Mais, n'étant plus des enfants, il faut bien examiner comment nous nous conduisons nous-mêmes pour acquérir des connaissances certaines. Pour connaître les choses, un premier coup d'œil ne suffit pas; il importe de les observer l'une après l'autre. L'ordre successif dans lequel on les considère doit ressembler à l'ordre simultané qui est entre elles. Cela constitue l'analyse, cette opération qui décompose les choses pour les recomposer.

[81] Nous renvoyons pour cette analyse, comme pour la discussion du système entier du philosophe, à un livre qui date déjà de plus de quarante ans: _les Théories Logiques de Condillac_, par M. L. ROBERT, agrégé de philosophie, 1869, in-8º.

Et Condillac, qui aime beaucoup se servir d'exemples pris dans la nature elle-même, imagine cette description d'un château qui domine une vaste campagne et dont le paysage, confus d'abord, ne peut apparaître exactement à un voyageur que quand il examine successivement toutes les parties. Puis, pour faire juger de la simplicité de sa méthode, il ajoute qu'il n'y a pas jusqu'aux petites couturières qui n'en soient convaincues. «Car si, leur donnant pour modèle une robe d'une forme singulière, vous leur proposez d'en faire une semblable, elles imagineront naturellement de défaire et de refaire ce modèle, pour apprendre à faire la robe que vous demandez. Elles savent donc l'analyse aussi bien que les philosophes.

«La nature nous apprend à aller du connu à l'inconnu. Ainsi, lorsqu'un homme qui n'a point étudié veut me faire comprendre une chose, il prend une comparaison dans une autre que je connais. Il en est de même quand nous voulons essayer la classification des êtres. L'enfant, après avoir eu l'idée d'un arbre, trouve commode de se servir de ce nom qu'il connaît et de l'appliquer à toutes les plantes qui paraissent avoir quelque ressemblance avec cet arbre. Sans qu'il eût dessein de généraliser, son idée devient tout à coup générale; car il forme, presque naturellement, des classes d'après ses besoins, c'est-à-dire d'après sa manière de concevoir, bien mieux que d'après la nature des choses. Mais les genres et les espèces sont dans notre esprit beaucoup plus que dans la nature, où tout est distinct, et nous ne les multiplions que pour nous régler dans l'usage des choses relatives à nos besoins[82].»

[82] _Logique_, chap. XXII, p. 43.

En observant les objets sensibles, nous nous élevons naturellement à des objets qui ne tombent pas sous les sens. Ainsi, le mouvement est un effet que je vois, et cet effet a une cause que je nomme force. Pour étendre la sphère de nos connaissances, il nous faut savoir conduire notre esprit. Et pour apprendre à le conduire, il faut le connaître parfaitement. Condillac est ainsi amené à analyser les facultés de l'âme; il le fait en deux chapitres, dans lesquels il déploie toutes les ressources de son talent et même une élégance de style plus remarquable que celle qu'il montre d'ordinaire.

Dans la seconde partie de la _Logique_, l'auteur considère «l'analyse dans ses moyens, dans ses effets, ou l'art de raisonner réduit à une langue bien faite».

Nos erreurs, dit-il, «ont toutes la même origine, et viennent de l'habitude de nous servir des mots avant d'en avoir déterminé la signification. Il n'y a donc qu'un moyen de remettre de l'ordre dans la faculté de penser, c'est d'oublier ce que nous avons appris, de reprendre nos idées à leur origine et de refaire, comme Bacon, l'entendement humain[83].»

[83] Chap. XXII, p. 100 et 107.

Le langage est ainsi le vrai moyen de bien raisonner. «Non seulement toute langue est une méthode analytique, mais toute méthode analytique est une langue.»

Puis, vient l'énumération du langage d'action ou la sensation analysée, du langage articulé, qui analyse la pensée. Et ces premières langues les plus bornées sont naturellement les plus exactes. Plus tard, quand on se mit à parler pour parler, les langues se remplirent d'imperfections; et, l'analyse disparaissant, l'art de raisonner s'est perdu.

Il faut donc refaire sa langue. Comment? Par l'analyse. C'est l'analyse qui fait les langues; c'est à l'analyse à déterminer les idées[84]. C'est l'analyse qui nous montre d'où viennent les idées simples et quelles sont les idées partielles qui entrent dans une idée comparée. Il est inutile de recourir aux définitions. La synthèse est une méthode ténébreuse; et, quoiqu'en disent Messieurs de Port-Royal, la seule différence qu'il y ait entre elle et l'analyse, c'est qu'elle commence toujours mal, tandis que l'analyse commence toujours bien.

[84] _Œuvres_, t. XXII, p. 137 et 147.

Pour démontrer combien le raisonnement est simple, quand la langue est simple, Condillac prend l'exemple de l'algèbre. «Tout l'artifice du raisonnement algébrique consiste en deux choses: établir l'état de la question, c'est-à-dire traduire les données dans l'expression la plus simple et dégager les inconnues. En métaphysique, quand on demande quelle est l'origine de la génération des facultés de l'âme, la sensation est l'inconnue que nous avons à dégager pour découvrir comment elle devient successivement attention, comparaison, jugement. C'est ce que nous avons fait, quand nous avons cherché les différentes transformations par lesquelles passe la sensation pour devenir l'entendement. Nos raisonnements, faits avec des mots, sont aussi rigoureusement démontrés que pourraient l'être des raisonnements faits avec des lettres[85].»

[85] T. XXII, p. 160.

Et cet artifice est le même dans toutes les sciences.

La théorie une fois exposée, on est conduit tout droit au dernier livre de l'auteur.

_La Langue des calculs_ est un des ouvrages les moins connus de Condillac, ce qui s'explique par sa forme peu attrayante et à coup sûr étrange pour ceux qui ne sont pas initiés. De plus, il est inachevé, et il faut bien connaître toute l'œuvre du philosophe pour en comprendre la portée. Sa première édition eut peu de succès[86]. Son introducteur, Laromiguière, au commencement de l'écrit qu'il a intitulé: _Paradoxes de Condillac_, se demande assez ingénument «si le talent de l'auteur, lorsqu'il exprime ses dernières pensées, était affaibli par l'âge ou s'il avait acquis ce degré de perfection qui ne laisse subsister aucune trace de l'art qui le produit; si la doctrine qu'il professe n'est qu'une déduction brillante de paradoxes, ou bien la théorie la plus vraie, le modèle le plus parfait du raisonnement». Et il s'en rapporte au lecteur, disant que s'il avait su répondre à ces questions, il n'aurait jamais songé à publier cette œuvre du maître[87].

[86] _La Langue des calculs_, ouvrage posthume et élémentaire, imprimé sur les manuscrits autographes de l'auteur. Paris, Ch. Houel, an VI, in-8º.

[87] _Paradoxes de Condillac et Discours sur la langue du raisonnement_, par M. LAROMIGUIÈRE, professeur de philosophie à la Faculté des lettres de Paris (nouv. édit., 1825).

C'est cependant son analyse que nous suivrons, car c'est encore la plus claire qui ait été faite. Condillac n'avait jamais été mathématicien, comme Descartes et Pascal; mais il ne s'en est pas moins proposé le problème de faire sortir la science tout entière des mathématiques de la logique. Il a remarqué, dans les divers genres de connaissances, que la nature elle-même nous donne les premières leçons et que toutes les autres sont dues à l'analogie. Fort de cette observation, il prétend enseigner l'algèbre sans avoir aucune connaissance de l'algèbre, assuré qu'il est que l'analogie lui indiquera les développements successifs, et qu'à l'aide de déductions il trouvera l'algèbre et toutes ses méthodes. Il lui faut d'abord constituer la langue de cette science, puisque selon son éternel adage «une science se réduit à une langue bien faite». Il l'appellera _la Langue des calculs_: et il la fera, ou la trouvera par la nature et l'analogie.

La langue des calculs admet cinq dialectes: celui des doigts, celui du langage ordinaire, celui des chiffres et celui des lettres de l'alphabet, qui en comprennent deux.

Le dialecte des doigts, quand il est seul, est un calcul d'action; et c'est dans ce calcul avec les doigts que Condillac voit le premier calcul, comme dans le langage d'action il avait vu le premier langage. Mais si les doigts exécutent le calcul, les mots le notent et le traduisent. En ouvrant successivement, l'un après l'autre, les doigts des deux mains, nous nous représentons une suite d'unités depuis un jusqu'à dix; c'est la _numération_. Si après avoir compté jusqu'à dix, nous fermons successivement les doigts, les nombres décroîtront successivement d'une unité. Cette opération inverse peut s'appeler _dénumération_.

Pour porter au delà de dix la numération par les doigts, il n'y a qu'à prendre _dix_ pour unité; et alors, en rouvrant successivement les doigts, on forme une suite, qui s'étend jusqu'à dix fois dix, ou _cent_. De la même manière, on formera des suites, qui s'étendront jusqu'à dix fois cent, ou _mille_; et c'est à la noter que servent les mots.

L'habitude de la numération doit la rendre plus facile et plus rapide. Pour compter jusqu'à cinq par exemple, au lieu d'ouvrir successivement tous les doigts d'une main, on en pourra ouvrir deux tout d'un coup, puis deux encore, et puis un. Cette manière de numérer prend un nom particulier; c'est l'_addition_, qui a son opération inverse, comme la numération; et cette opération inverse est la _soustraction_.

On ne saurait faire beaucoup d'additions qu'on ne rencontre des nombres égaux à ajouter. Cette espèce d'addition est encore susceptible d'être abrégée, et alors elle prend le nom de _multiplication_, dont l'inverse est la _division_.

Le germe de la science du calcul étant dans nos doigts, c'est la nature qui nous donne les premières leçons, puisque l'addition et la multiplication ne sont qu'une numération, dérivant de la numération primitive.

Mais le dialecte des doigts ne peut suffire à exécuter les opérations compliquées qui se présentent; Condillac l'abandonne, pour ne conserver que les noms des nombres; et, par une opération moins simple, il traite avec ces signes de la formation des puissances, de l'extraction des racines, des fractions, des proportions et progressions. Il rattache d'ailleurs toutes ces opérations à celles qu'il a exécutées avec les doigts.

Allant plus loin, il trouve que les noms sont embarrassants et expriment trop longuement les connaissances acquises, et qu'il serait plus simple de se servir des signes; de là les chiffres et les lettres de l'algèbre.

C'est donc l'analogie qui nous fait trouver ces nouveaux dialectes; mais il faut en faire usage peu à peu, comme lorsqu'on doit apprendre une langue nouvelle, et traduire d'abord dans les deux dialectes qu'on veut étudier ce qu'on a appris avec les deux premiers. Le raisonnement dépend ainsi du choix des signes; et les opérations qui demandent la plus grande contraction d'esprit se font d'elles-mêmes.

Tel est le travail de méthode poussé jusqu'à sa dernière puissance qui a fait l'objet des méditations de Condillac dans ses dernières années. Chemin faisant, il critique nombre de termes à peine français, qui étaient encore employés de son temps et qui sortaient absolument des règles de l'analogie qu'il avait posées, comme des quantités _complexes_ ou _incomplexes_, des parties _aliquates_, ou des parties _aliquantes_, des fractions _exponentielles_, des _quantités imaginaires_, etc...