Condillac: sa vie, sa philosophie, son influence
Part 5
Entre temps, il vivait à Paris au milieu de cette société polie qui flattait les écrivains et qui à ce moment même accueillait favorablement Jean-Jacques Rousseau, auquel on pardonnait ses inconséquences. Condillac semble être demeuré son ami assez intime, très disposé à lui venir en aide. Rousseau avait quitté l'Ermitage et Mme d Épinay; il allait se retirer à Montmorency sous l'égide des Luxembourg. C'était en 1756 ou 1757: Condillac lui fait part d'une proposition assez singulière, mais qui pouvait donner quelque profit. Il s'excuse d'abord de ce qu'il ne peut aller le voir «dans le bois de Montmorency» et il lui envoie des observations de M. de Buffon sur ceux de ses ouvrages où il est question d'histoire naturelle; puis il poursuit:
«Je connais une personne qui est dans le cas de faire des discours publics. Voudriez-vous, dans l'occasion, vous charger de cette besogne. On vous communiquera le sujet, le lieu des discours, et même à peu près ce qu'on aura à dire. Il est bon de vous prévenir que cette personne n'est pas dans le cas de faire de longs discours: il ne s'agira que d'une vingtaine de lignes. Celui dont il s'agit est un homme d'esprit qui n'est pas dans l'habitude d'écrire. C'est un grand admirateur de tout ce que vous avez donné au public: il est, d'ailleurs, de nos amis depuis bien des années. J'ai pensé que vous pourriez quelque peu vous amuser à haranguer les bois.»
Cette «personne» était vraisemblablement le duc de Nivernois, ami des philosophes, des économistes, philanthrope lui-même, qu'avaient dû séduire les utopies sociales de Rousseau. Mais le projet n'eut pas de suites, et les ressources vinrent d'ailleurs. Condillac ajoutait:
«On a dit à Mme de Chenonceaux qu'on avait fait une brochure de votre article _Économie_. En avez-vous connaissance et savez-vous où elle se trouve? C'est une question qu'elle m'a chargé de vous faire. Adieu, Monsieur, je vous embrasse; ayez de l'amitié pour moi, et comptez qu'il est dans la ville d'assez honnêtes gens pour aimer beaucoup et vos talents et votre personne [31].»
[31] _J.-J. Rousseau. Ses amis et ses ennemis._ Correspondances publiées par M. STRECKEISEN-MOULTOU, 1861, in-8º, t. 1er, p. 515.
Mme de Chenonceaux était cette Rochechouart qui avait épousé le fils du fermier général Dupin, dont Rousseau avait été un instant précepteur. C'est dans ce milieu un peu compromettant qu'on vint chercher l'auteur du _Traité des sensations_ pour l'envoyer dans une petite cour italienne. [Blank Page]
CHAPITRE V
L'ÉDUCATION DE L'INFANT DE PARME
(1758-1767)
On sait par quelles laborieuses négociations la fille aînée de Louis XV, Louise-Élisabeth de France, mariée à quinze ans à un infant d'Espagne, fils de Philippe V, devint duchesse de Parme et de Plaisance. Son mari, dom Philippe, l'un des enfants d'Élisabeth Farnèse, était indolent et peu intelligent; il laissait volontiers sa femme prendre toutes les responsabilités et toutes les initiatives. Celle-ci, au contraire, avait l'esprit ouvert, une grande application à ses devoirs de souveraine, des dispositions à la diplomatie et un souci constant de ses intérêts. Elle venait souvent à la cour de France; et ni la chasse, ni le jeu, ni les théâtres, ni les arts ne la détournaient de ses préoccupations personnelles. Elle était à Paris en 1757, et assista l'année suivante à la chute du cardinal de Bernis et aux débuts de la faveur de Choiseul. Très anxieuse de l'avenir de son jeune fils Ferdinand et désirant lui ménager un établissement plus brillant que celui de Parme, elle veut lui faire donner une éducation moins arriérée que celle des princes espagnols. Ce n'est point qu'elle ne soit bonne chrétienne et qu'elle néglige ses devoirs de conscience; mais elle n'a point la piété austère de sa mère, Marie Leczinska, et il lui arrive même de parler assez légèrement de la «prêtraille» italienne. D'autre part, elle n'a aucune tendresse pour les jésuites. Elle cherche à Paris un précepteur qui réponde à ses désirs et elle écrit à son mari:
«J'espère dans deux mois avoir un bon sujet pour notre fils. Ainsi il n'y a qu'à laisser le père Fumeron[32]; mais il ne faut pas encore lui faire rien dire là-dessus; et j'espère que nous aurons un très bon sujet[33].»
[32] Le P. Fumeron était gouverneur du jeune prince, qui avait pour sous-gouverneur M. de Kéralio, qu'on conserva.
[33] Lettres du 7 novembre 1757. _Le Gendre de Louis XV_, par M. Casimir STRYENSKI, 1904, in-8º.
Ce «très bon sujet», qu'on mit du reste quelques mois à trouver, ce fut l'abbé de Condillac, qui s'était acquis depuis quelques années dans la philosophie et la science une réelle illustration. Il avait eu soin, comme nous l'avons vu, de ne froisser aucune conviction et se déclarait nettement spiritualiste; mais, pour succéder à un jésuite, le choix de ce demi-ecclésiastique était bien un peu audacieux.
«L'abbé de Condillac partira lundi, écrivait Élisabeth à l'Infant, de Versailles, le 14 mars 1758; je suis persuadée que tu en seras content, c'est étonnant le bien que tout le monde en dit[34].»
[34] _Une Fille de France_, par M. L. DE BEAURIEZ, 1887, in-12.
En dehors de la faveur de la reine dont nous avons parlé, Condillac fut singulièrement recommandé pour ce poste par le duc de Nivernois, ancien ambassadeur à Rome, et aussi par Duclos qui, Breton, était resté très lié avec son compatriote le sous-gouverneur du jeune prince, M. de Kéralio.
L'abbé de Condillac se mit donc en route dans le courant de mars 1758 pour se rendre auprès de son élève. Sa nomination produisit quelque scandale, car il y avait à peine quatre ans que le _Traité des sensations_, publié pourtant sans fracas, bouleversait un peu les idées reçues, sans qu'on sût encore quelle influence aurait cette révolution philosophique. «Malgré ce livre que l'on dit un peu métaphysique, écrivait encore l'Infante à son mari[35], nous n'aurons, je crois, rien à nous reprocher sur ce choix ni en ce monde, ni en l'autre.» Malheureusement la duchesse de Parme ne devait pas suivre longtemps l'éducation de son fils. Très fatiguée par la besogne écrasante qu'elle s'imposait et qui s'accrut encore à la mort de son beau-frère, le roi d'Espagne, Ferdinand VI, quand elle s'acharna aux négociations infructueuses du mariage de sa fille avec l'archiduc Joseph, la pauvre Louise-Élisabeth se sent mortellement frappée et elle adresse à son fils des conseils qui sont empreints d'une élévation morale peu commune. Condillac dut les méditer avec d'autant plus d'admiration qu'ils étaient animés d'un amour pour la France et pour le roi qui pouvait consoler son exil. Ces considérations, qui annoncent le pacte de famille, précédèrent de bien peu la mort de la fille bien-aimée de Louis XV. «Babet», après quelques symptômes inconnus, que les médecins du temps soignèrent par les saignées ordinaires, fut enlevée par la petite vérole à Paris le 6 décembre 1759; et c'est le roi lui-même qui dut annoncer la fatale nouvelle à son gendre. Dom Philippe resta écrasé par la perte de sa femme; il n'avait jamais vécu que sous la direction assez rude de sa mère, ou sous l'égide non moins dominante de Louise-Élisabeth; il laissa désormais agir son premier ministre Guillaume du Tillot, marquis de Felino, qui, en dépit de son obscure origine, exerça sur le duché de Parme une influence civilisatrice que jamais n'avaient eue les Farnèse et dont leurs successeurs ne surent pas profiter. Imbu des idées philosophiques nouvelles, il devait s'entendre avec l'abbé de Condillac, qui de plus avait retrouvé à Parme un de ses compatriotes dauphinois, Feriol, puis Duclos, historiographe de France, et d'Argental, le fécond romancier, qui allait devenir l'ami de Voltaire, conseiller d'honneur au Parlement de Savoie et plénipotentiaire du duc. Ces précurseurs de la Révolution ne dédaignaient pas les faveurs princières!
[35] _Une Fille de France_, p. 147.
Il y rencontra aussi, mais plus tard, au milieu de 1760, un autre Français, bien oublié aujourd'hui, un Bordelais, non sans valeur, et qui eut dans son existence des vicissitudes très diverses. C'était Alexandre Deleyre[36], d'abord élève des jésuites et ayant été sur le point d'entrer dans la compagnie, devenu assez vite libre penseur. Arrivé à Paris où il connut Duclos et Diderot, il écrivit pour l'_Encyclopédie_ le fameux article sur le _Fanatisme_, en même temps qu'il composait les vers des romances dont Jean-Jacques Rousseau faisait la musique. Après avoir été secrétaire des carabiniers du comte de Gisors, gendre du duc de Nivernois, il fut nommé attaché à l'ambassade de France à Vienne, puis désigné comme bibliothécaire de l'Infant de Parme dont Condillac était précepteur en titre. Il s'était marié non sans difficultés, le duc de Nivernois ayant été obligé de faire lever l'interdiction que le curé avait mise à la célébration de cette union à cause de l'écrit sur le _Fanatisme_. Bien peu de temps après son arrivée à Parme, l'abbé de Condillac parlait de lui à leur protecteur commun dans une lettre inédite, qui comportait ces préalables explications. Auparavant Deleyre mandait à Rousseau: «Il faut aller à la cour du prince de Parme. Vous estimez M. l'abbé de Condillac, son précepteur. Vous lui direz ce que vous pensez de moi; j'espère que cela ne nous brouillera pas ensemble[37].»
[36] Né en 1726, mort en 1797.--Ses lettres adressées de Parme à J.-J. Rousseau ont été publiées par M. STRECKEISEN-MOULTOU, t. 1er.
[37] _J.-J. Rousseau. Ses amis et ses ennemis_, t. Ier, p. 201.
Voici la lettre du 3 juin 1761 au duc de Nivernois[38]:
Je juge bien du chagrin que vous éprouvez au sujet des Messieurs de Mirabeau, car je fais comme vous faites. Autant vous voulez leur rendre service, autant toutes les démarches sont difficiles et délicates. Je n'ai lu que la préface du marquis; mais les choses y sont dites avec une franchise qui ne peut manquer de révolter les esprits. Ces sortes d'ouvrages produisent du bien et du mal. Les auteurs sont ceux qui paraissent le moins à plaindre: le courage qu'ils ont montré les console de leur disgrâce. Je plains davantage leurs amis, quand ils pensent comme nous. En vérité, Monsieur le duc, vous avez bien à vous plaindre de ceux que vous aimez: tantôt ils manquent de santé, tantôt de conduite. J'ai peur que cela ne prenne trop sur vous; mais songez que vous en avez à Parme qui se portent bien et dont la besogne va toujours de mieux en mieux. Je fais de l'exercice tous les jours, et le gouverneur, qui est une mauvaise tête, dit que je suis un fou, parce que je me promène quand il ne fait pas de soleil. M. et Mme Deleyre sont plus raisonnables; ils marchent et je marche avec eux. Tous vous offrent leur respect. J'ai mis M. Deleyre à l'histoire d'Angleterre.
L'Infant vous répondra par l'ordinaire prochain.
Nous sommes charmés des bonnes nouvelles que vous nous donnez de Mme la duchesse et de Mme de Gisors[39] et de Rochefort.
Adieu, Monsieur le duc, songez de temps en temps à votre santé et à votre besogne; et ce sera une distraction, car vous vous y intéressez...
[38] Autogr. Archives de famille.
[39] Le comte de Gisors était mort très jeune en 1758.
Le marquis de Mirabeau, si connu par ses aventures judiciaires, avait quitté la Provence et était venu s'établir en 1742 à Paris où il s'était lié avec les Encyclopédistes et surtout avec les Économistes dont Quesnay sera le chef d'école. Il fréquentait les salons à la mode et l'hôtel de Nivernois. Le livre qui a fait sa réputation, _l'Ami des hommes_, avait été publié secrètement en 1756, soi-disant à Avignon; mais l'édition qui fut surtout répandue est celle en trois volumes in-4º, qui parut de 1758 à 1760. Elle fit scandale par les attaques sans modération que prodiguait l'auteur contre le gouvernement établi et particulièrement contre les droits féodaux ou les privilèges de l'ordre de la noblesse, auquel il se piquait pourtant d'appartenir. Il était à la fois agriculteur, libre-échangiste, partisan de la décentralisation et de l'abolition des rentes. Condillac partageait assurément une grande partie de ses idées; mais il trouvait qu'il les présentait avec une violence qui dépassait les bornes.
Il était dans la même situation vis-à-vis de Deleyre. Ce dernier avait publié une _Analyse de la philosophie de Bacon_ et avait collaboré avec Suard à des mélanges historiques. Condillac voulut lui faire rédiger un cours d'histoire moderne pour l'Infant; mais Deleyre se livra à des appréciations si immodérées que le précepteur ne put utiliser le travail, «son esprit éminemment judicieux», dit un biographe de Deleyre, ne pouvant se résoudre à sanctionner une trop maladroite audace[40]. Tant que, dans une situation modeste, l'écrivain voulut poursuivre «le triomphe de la philosophie sur les préjugés», le danger fut médiocre; mais la Révolution survenant, Deleyre se déchaîna: il devint jacobin et se fit nommer par son pays député à la Convention. Il y vota la mort du roi, et, plus heureux que ses amis de la Gironde, put échapper à la tourmente, de sorte qu'on le retrouve en 1795 au Conseil des Cinq-Cents et même à l'Académie des sciences morales et politiques, alors la seconde classe de l'Institut. Il était resté huit ans à Parme et avait même obtenu du duc une pension viagère de 200 livres.
[40] Notice sur Alexandre Deleyre par Joachim Le Breton, lue en 1797 à l'Institut.
Condillac avait quarante-huit ans; il passa en Italie les dix plus belles années de sa vie. Et si dom Ferdinand ne devint pas un prince éclairé et ressembla trop à son père, on ne saurait s'en prendre au précepteur. Rarement éducateur s'imposa pour son élève un semblable travail. Les seize volumes du _Cours d'études_, dont nous aurons à parler bientôt, en témoignent suffisamment. Mais l'Infant était dissimulé, faible, timide et versatile. Il haïssait le travail, et s'en rapportait à son père d'abord, à ses ministres ensuite, si bien qu'il fit peu d'honneur à son maître.
Condillac lui avait témoigné toutes les sortes de dévouement. A la fin de 1764, le jeune prince avait été atteint de la petite vérole: on le fit inoculer par le fameux Genevois Tronchin. L'abbé lui prodigua les soins les plus paternels et prit la maladie. On le crut mort. Le 10 et le 11 décembre 1764, Voltaire annonce la nouvelle au comte d'Argental et à Damilaville: «Condillac est mort de la petite vérole _naturelle_.» Cela voulait dire qu'il n'avait point été inoculé par ces médecins comme Omer, que le patriarche de Ferney poursuivait de tous ses sarcasmes. «L'abbé de Condillac, ajoute-t-il, revenait en France avec une pension de 10 000 livres et l'assurance d'une grosse abbaye. Il allait jouir du repos et de la fortune. Il meurt, et Omer est en vie. Nous perdons là un bon philosophe[41].» On trouve plus de détails dans une curieuse lettre de Deleyre à Jean-Jacques Rousseau, datée de Parme même, le 18 février 1795:
«Je vous annonçais par ma dernière lettre que M. l'abbé de Condillac était attaqué de la petite vérole: il a été près d'un jour à l'agonie, au point qu'on avait déjà commencé à tendre en deuil l'église où on devait l'enterrer. Mais il y a deux mois qu'il se promène. Je vous parle de sa maladie, parce qu'il y a montré la plus grande force d'âme. Dans les moments qu'il croyait les derniers, il ne s'est occupé qu'à dicter une lettre vraiment philosophique pour le jeune prince qu'il instruit. Ensuite, il a demandé qu'on le laissât mourir tranquillement. Sa fermeté stoïque est des plus exemplaires. Elle a fait beaucoup d'impression sur tous les esprits. Mais on y aspirerait inutilement avec un caractère sensible et différent du sien... Sa petite vérole, quoique de la pire espèce, ne lui a causé aucun fâcheux accident. Sa vue même, qu'il avait très délicate, comme vous savez, n'en a point souffert[42].»
[41] _Correspondance de Voltaire._ Édit. Beuchot, t. LXII, p. 123 et 125.
[42] Deleyre à Rousseau, STRECKEISEN-MOULTOU, t. Ier, p. 246.
Voltaire prit la chose plus gaiement. Détrompé par d'Alembert, il dément la nouvelle qu'il avait propagée, et mande avec son esprit ordinaire à son ami Bordes, de Lyon: «Vous savez à présent que l'abbé de Condillac est ressuscité; et ce qui fait qu'il est ressuscité, c'est qu'il n'était pas mort. Dieu merci, voilà un philosophe que la nature nous a conservé. Il est bon d'avoir un lockiste de plus dans le monde, lorsqu'il a tant d'asinistes, de jansénistes...[43].»
[43] Ferney, 4 janvier 1765. _Correspondance_, t. LXII, p. 164.
Rousseau avait observé à cette occasion que Condillac eût mérité les honneurs rendus au médecin, puisqu'il s'était exposé davantage.
Quand l'éducation fut terminée, dom Philippe, toujours en bons termes avec son beau-père, demanda à Louis XV une abbaye en France comme récompense pour Condillac. Cette abbaye fut Mureau, au diocèse de Toul[44]. A peine lui fut-elle accordée que l'abbé remercia le roi par une lettre adressée au duc de Praslin:
Parme, 16 février 1765[45].
Monsieur,
Je sais que je vous dois la grâce que le Roi vient de me faire, honteux de n'avoir point mérité par moi-même votre protection; ma vanité trouve un dédommagement, lorsque je pense que je la dois à l'estime dont M. le duc de Nivernois m'honore; à ce titre, elle m'était assurée. Je désire, Monsieur le Duc, que vous me permettiez de regarder vos bienfaits comme un droit à votre estime, et de rechercher les occasions de vous faire ma cour, et de vous prouver la reconnaissance que je conserverai toute ma vie. Si vous me refusiez ces dernières grâces, vous ne m'auriez fait du bien qu'à demi.
Je suis avec respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
CONDILLAC.
[44] L'abbaye de Mureau (_Miræ-Vallis_), de l'ordre des Prémontrés, était située aux confins des duchés de Bar et de Lorraine, près Neufchâteau. _Gallia Christiana_, t. XIII, p. 1161.
[45] Affaires étrangères. _Parme_ 27, f. 27.
Condillac était resté à Parme pour assister au mariage de la sœur de son élève avec le prince des Asturies. Il avait accompagné à Alexandrie l'Infant dom Philippe qui fut atteint subitement de la petite vérole. On crut d'abord la maladie sans gravité. Le représentant de la France à Parme écrivait à Praslin, ministre des affaires étrangères: «L'Infant m'a appelé ce matin et m'a dit: Ne voilà-t-il pas une jolie aventure pour un homme de mon âge? Je lui ai répondu que l'abbé de Condillac, qui était bien plus vieux que lui, s'était tiré d'une petite vérole affreuse. Son Altesse Royale m'a dit, en effet, que cet exemple devait rassurer.»
Trois jours après, le 18 juillet 1765, l'Infant mourait, comme mourut plus tard le roi Louis XV. Les familles royales étaient singulièrement frappées par ce terrible mal, aujourd'hui disparu.
L'abbé de Condillac prolongea encore quelques mois, bien qu'il n'eût plus de rôle à jouer près d'un jeune prince qui s'exerçait assez mal à son métier de souverain. Voulant revenir à Paris, pour y vivre tranquille au milieu de ses amis, il cherchait un logement, et il s'était adressé pour se renseigner au duc de Nivernois, d'autant que c'était dans le quartier du Luxembourg, très avant sur la rive gauche, qu'il désirait s'établir. Le duc lui avait indiqué une maison que l'abbé trouvait trop chère. De là une correspondance dont nous avons pu retrouver deux lettres fort curieuses, moins par ce qu'elles nous apprennent que par le ton général indiquant bien le caractère des personnages et leurs habitudes de vie:
/* 6 décembre 1766.
_A Monsieur le Duc de Nivernois._
Monsieur, */
Quatre-vingts ou 100 louis pour un appartement! Et puis vous me demandez combien de monde j'aurai avec moi. Quelle idée, Monsieur le duc, vous vous faites d'un philosophe! Il me semble que je suis déjà à Paris, parlant de mes gens et de ma maison. Cependant j'arriverai seul avec un homme qui courra la poste devant moi et que je laisserai pour prendre deux laquais. Après y avoir bien réfléchi avec l'Ogre[46], j'irai descendre dans un hôtel garni, où n'étant qu'en passant, je crois que je serai bien pour 20 écus ou trois louis par mois. Nous autres gens d'église nous ne sommes pour nos aises avoir; il ne faut pas que j'oublie le temps que je n'en avais pas, et que, pour vouloir aujourd'hui en avoir trop, je me mette dans le cas de n'en avoir pas assez. Est-ce que, pour 12 ou 1 300 livres, je ne trouverai pas un appartement non meublé et honnête, et pour 2 000 écus ne pourrai-je pas me meubler convenablement pour l'essentiel? J'aime mieux quelques bouteilles de vin de plus dans ma cave et moins de magnificence dans mes meubles et mon logement. D'ailleurs, Monsieur le duc, je ne vois de clair dans mon revenu que mon abbaye, et 1 000 écus que j'ai d'ailleurs. Ce qu'on me donnera ici ne me paraît pas un fond bien sûr pour l'avenir, et puis je ne sais pas ce qu'on me donnera: car je n'ai point demandé à M. du Tillot comment il me traîtera. Si l'Infant don Philippe vivait, je pourrais avoir des prétentions et dire ce que je prétends. Je le ferais, parce que la chose serait plus juste qu'intéressée; mais vous sentez qu'aujourd'hui cette corde-là est, de toutes celles de mon clavier, celle que je toucherai le moins; je demanderai cependant à M. du Tillot ce qu'il veut faire, afin de savoir à quoi m'en tenir; et dans ma première lettre j'aurai l'honneur de vous dire quelle sera ma fortune.
L'Ogre, qui vous offre ses regrets, a reçu votre lettre du 21 novembre et je viens de remarquer que celle à laquelle je réponds est du 1er du même mois: je la reçois cependant aujourd'hui; je ne sais où elle s'est arrêtée. J'ai reçu il y a huit jours celle que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 14; je m'étais bien douté que mes questions sur mon inconnue, que je connais, vous divertiraient.
Nous attendons M. Duclos: il sera certainement prévenu, et si à son arrivée je suis encore ici, j'y contribuerai de mon mieux. J'en ai prévenu l'Infant et je lui ai fait part de l'intérêt que vous y prenez.
M. de la House m'a dit que M. de Guer occupe dans la rue de Condé une maison de garçon, toute boisée et de 1300 livres de loyer, et qu'il veut la quitter. Peut-être pourrait-elle me convenir. Si vous avez l'occasion de voir ce que c'est, je vous en serai obligé.
Voilà une longue lettre où il n'est question que de moi, de ma maison et de mes gens. Si je comptais moins sur vos bontés, je la jetterais au feu; mais je vous l'envoye telle qu'elle est et je vous prie d'agréer mes excuses.
Abbé DE CONDILLAC[47].
Parme, 6 décembre 1766.
[46] L'_Ogre_, c'est M. de Kéralio.
[47] Aut. Archives de famille.
Le duc répondit le 26 décembre:
Vrayment, mon cher abbé, ç'auroit été un trésor pour tous que ce logement de M. de Guer dont vous a parlé M. de la House, tout boisé, dans la rue de Condé, à 1 500 livres de loyer; c'étoit un trésor; mais ne vous en réjouissez pas; car voicy le fait: ce n'est point un apartement, mais une maison entière, très petite à la vérité et propre à un garçon. M. de Guer croit qu'il sera obligé de la quitter, parce que le propriétaire veut la vendre, au lieu d'y faire des réparations convenables et urgentes dont elle a besoin. Enfin le prix du loyer qu'en donne M. de Guer est 2 600 livres et non pas 1 500. Vous voyés que notre Ministre n'a rien exagéré dans son récit, il s'en faut bien; mais vous voyés, par le détail exact que je viens de vous faire, qu'il n'y a rien qui vous convienne. Je crois toujours vous avoir fait moy une vraie trouvaille dans ce petit appartement au Luxembourg dont je vous ay parlé et sur lequel j'attends votre réponse. Je suis très intimement convaincu que vous ne sauriés mieux trouver à tous égards.