Chapter 7
La mère et le fils firent un même signe pour dire qu'ils n'avaient pas l'honneur de connaître les demoiselles Bonnefoy.
--On n'est ordinairement reçu dans cette respectable maison qu'après présentation, ou quand on porte un grand nom de la noblesse ou du clergé français: j'ai vu ce matin mademoiselle Bonnefoy, la jeune,--elle a cinquante-huit ou cinquante-neuf ans,--et elle veut bien mettre à votre disposition, madame, ainsi qu'à celle de monsieur votre fils, un appartement.
Madame Prétavoine se confondit en remerciements, gonflée de joie à la pensée de loger dans une maison qui ne recevait que des représentants de la noblesse et du clergé. Quant à Aurélien, il demeura impassible, cachant avec soin les sentiments qu'il éprouvait à la pensée d'aller s'enterrer dans une maison respectable tenue par deux vieilles filles dont la plus jeune avait cinquante-neuf ans.
--Située via della Pigna dans le quartier de la place d'Espagne, cette maison vous sera très-commode pour vos visites aux églises, car on revient toujours facilement à la place d'Espagne; c'est un centre. Au reste j'ai pensé aussi qu'une personne vous serait très-utile pour vous guider dans ces visites non-seulement aux églises, aux vieilles basiliques fermées qu'elle vous ferait ouvrir, mais encore aux pieuses reliques, celles des corps saints, des chaînes des martyrs, de la sainte Vierge, de la passion de Notre-Seigneur dont Rome est si riche. En même temps elle pourrait aussi vous introduire dans les églises des congrégations que, en vertu de l'abominable loi de 1866, on a fait fermer lorsqu'on a spolié le Saint-Père. Ah! madame, vous trouverez là, si vous le pouvez, à exercer bien utilement votre charité.
Madame Prétavoine était toutes oreilles, car elle comprenait que ces paroles, dites sur le ton de la simple conversation, étaient la loi que Mgr de la Hotoie lui dictait.
--J'ai parlé de cette personne à mademoiselle Bonnefoy la jeune, et elle espère vous donner une religieuse qui sera ce guide dans vos pieuses stations et qui vous éclairera pour vos charités.
Puis cessant de s'adresser à madame Prétavoine, pour se tourner vers Aurélien:
--Madame votre mère m'a dit que depuis votre arrivée à Rome, vous alliez travailler chaque matin à la bibliothèque du Vatican. Assurément cela est fort méritoire, alors surtout que vous travaillez pour le plaisir de l'étude, sans un but déterminé.
A son tour, Aurélien écouta sans perdre un mot, car c'était sa ligne de conduite qu'on allait lui tracer.
--Je suis sûr, continua l'évêque, que vous êtes un objet de curiosité et même d'étonnement, on se demande sans doute si vous vous préparez à abandonner la vie laïque. Il ne faut pas en vouloir à ceux qui se posent ces questions; c'est qu'ici ces habitudes studieuses sont plutôt celles des cadets que des jeunes gens de hautes familles qui entourent le trône de Notre Saint-Père. Pour vous aussi le temps va être long, et je voudrais que vous pussiez le passer sans trop d'ennui. Voici une lettre d'introduction pour une personne qui vous présentera et vous fera recevoir au cercle de Saint-Pierre. C'est le seul qu'un jeune homme tel que vous puisse fréquenter. Vous le trouverez composé de Romains et d'étrangers qui sont dévoués à Sa Sainteté; et vous pourrez faire société avec des jeunes gens élégants, distingués, qui s'amusent honnêtement. Avec eux vous aurez le bonheur et la gloire de figurer dans les réceptions du Saint-Père. Vous verrez que ces jeunes gens sont d'excellents camarades, pieux sans trop de rigidité, et qui comprennent les amusements de la jeunesse. Je n'ai pas de conseils à vous donner, cependant comme je m'adresse à un étranger, je puis peut-être vous dire qu'il n'y a aucun inconvénient à vous distinguer par de l'élégance dans la toilette et la tenue. Si vous n'avez pas apporté de Paris une garde-robe suffisante, vous pourrez vous faire habiller chez les fratelli Reanda, ganter chez Cagiati, coiffer chez Bessi, friser chez Lancia. Bien entendu, on jouit d'une liberté absolue de parole, et il n'y aura aucun inconvénient à ce que vous affirmiez hautement et en toutes circonstances vos croyances et votre foi. Ainsi j'entendais dernièrement un jeune homme soutenant la thèse si juste que les gouvernements doivent être soumis à l'Église, dire hautement que les rois devraient servir le pape à table, la couronne sur la tête, comme les rois de Naples et de Bohême servirent Boniface VIII, après avoir l'un et l'autre conduit sa haquenée par la bride, et ce jeune homme courageux fut couvert d'applaudissements. Avez-vous étudié l'histoire de Boniface VIII?
--Peu.
--Elle est très-utile à connaître de nos jours, et je pourrais vous prêter Muratori qui vous intéressera vivement; je vous prêterai aussi le code publié par Boniface sous le nom de _Sexte_, et vous y trouverez des maximes qu'il est bon d'avoir sans cesse présentes à l'esprit et sur les lèvres, en ces temps d'erreur que nous traversons, telle que celle qui ouvre ce code et par laquelle il proclame que le pontife romain: _Jura omnia in scrino pectoris sui sensetur habere_.
Et s'adressant à madame Prétavoine:
--C'est-à-dire que le pape possède tous les droits dans son sein.
--Cela est bien vrai, répondit celle-ci.
XV
C'est au coin de la via della Pigna, et d'une rue conduisant à la place Barberini que se trouve la maison dans laquelle les demoiselles Bonnefoy veulent bien recevoir moyennant une honnête rémunération, les représentants de la noblesse française et du haut clergé qui viennent passer quelque temps à Rome; si vous n'êtes pas de grande noblesse, archevêque, ou tout au moins évêque, vous n'êtes reçu dans cette maison qu'avec des lettres de recommandation, ou une présentation officielle affirmant votre piété, votre dévouement à l'Église, et votre fidélité au saint-siége.
Bien entendu il n'y a point d'enseigne pour signaler cette pension nobiliaire et épiscopale à l'attention des passants; au contraire, elle ne s'annonce au dehors que par la discrétion, le mystère et la propreté: si elle était plus vaste, on pourrait la prendre pour un couvent de religieuses cloîtrées.
Cependant, comme il fallait bien une enseigne pour signaler leur maison aux clients distraits ou maladroits qui ne savent pas se reconnaître dans une ville étrangère, les demoiselles Bonnefoy en ont trouvé une qui a fondé leur réputation et fait en même temps leur fortune.
Elle consiste en deux puissantes lampes carcel qui flanquent une madone exposée dans l'embrasure d'une fenêtre du premier étage, et qui, toute la nuit, du soir au matin, brûlent là comme deux phares et éclairent tout le quartier.
Peu de personnes circulent dans la via della Pigna, mais beaucoup au contraire traversent la place Barberini, et la nuit il est impossible de passer par cette place sans apercevoir les deux globes lumineux qui illuminent la façade de la maison des soeurs Bonnefoy et font pâlir les becs de gaz.
--Quelles sont donc ces lumières? demandent les étrangers.
--Les lampes des demoiselles Bonnefoy.
--Et qu'est-ce que c'est que les demoiselles Bonnefoy?
Alors les explications arrivent tout naturellement, et se gravent dans la mémoire.
On emporte de Rome le souvenir de deux lampes carcel, et rentré dans sa province, on en parle à ceux de ses amis qui doivent faire le voyage d'Italie.
--Surtout, logez-vous chez les demoiselles Bonnefoy; seulement faites-vous avant recommander; tout le monde n'y est pas admis.
Les gens qui peuvent dire qu'ils ont habité chez les deux soeurs, en reçoivent une sorte de lustre. Mais cet avantage, si précieux pour certaines personnes, n'est pas le seul qu'offrent les soeurs Bonnefoy; on trouve en plus chez elles des appartements propres, et une cuisine qui si elle est nécessairement composée de poulets et de beefsteaks romains, est au moins arrangée à la française; enfin, on n'y est point écorché.
Sur la recommandation de Mgr de la Hotoie les portes de cette respectable maison voulurent bien s'ouvrir devant madame Prétavoine et son fils.
Ce fut mademoiselle Bonnefoy la jeune qui les reçut et les installa elle-même dans deux chambres du premier étage, et tout de suite madame Prétavoine se mit bien avec la vieille fille, en montrant combien elle était sensible à l'honneur et à la grâce qu'on lui faisait.
--Il y avait si longtemps que je désirais être reçue chez vous; j'ai soupiré plus d'une fois en passant par devant la Madone sous la protection de laquelle votre respectable maison est placée.
Mademoiselle Bonnefoy la jeune ne manquait pas de finesse, cependant elle se laissa prendre aux paroles de madame Prétavoine, à son émotion, à son trouble de joie, tant la flatterie est une arme puissante entre des mains décidées à l'employer franchement, sans scrupule et sans honte. Or cette façon de procéder était celle de madame Prétavoine, qui n'avait ni scrupule ni honte, et qui, alors qu'elle voulait plaire aux gens, les louait effrontément, bassement, eux, leur femme, leurs enfants, leur chien, leur chat, leur serin ou leur perroquet.
Elle employa le même système avec la religieuse qui le lendemain, vint se mettre à sa disposition pour la guider et l'accompagner dans ses stations aux sanctuaires et aux basiliques.
--Lorsque Mgr de la Hotoie m'a parlé de vous, ma chère soeur, mon premier mouvement a été de décliner cette proposition, tant je me sens indigne de prendre le temps d'une sainte fille du Seigneur. Mais j'ai réfléchi que ces stations que je désire faire, n'ont point pour but une vaine satisfaction, ou une coupable curiosité, mais au contraire, mon instruction et mon salut. Or il n'y a pas oeuvre plus méritante, n'est-ce pas, ma très-chère soeur, que de travailler au salut de notre prochain. Ainsi comprise, votre mission devient une oeuvre pieuse, et c'est ainsi que vous daignerez j'espère l'accepter. C'est à une coupable, à une pécheresse, que votre main charitable va servir de guide. Mais avec votre secours, avec votre soutien, j'espère que je marcherai d'un pas ferme dans la voie de la pénitence et de l'expiation. Dans le pèlerinage que j'entreprends, de quelle utilité n'allez-vous pas être à mon ignorance. Occupée à me diriger, je n'aurais pas pu me préparer dignement, et serais arrivée au pied des autels l'âme troublée ou distraite. Au contraire, votre bonne parole me soutiendra, comme votre main me guidera.
La soeur Sainte-Julienne était une grosse Flamande aux yeux bleus et au caractère de mouton, qui n'était point habituée à de pareils procédés; elle fut séduite.
En se trouvant en face de cette vieille femme dont l'oeil l'avait toisée, jaugée et pesée des pieds à la tête, elle avait éprouvé un mouvement de crainte instinctive, mais ces paroles la rassurèrent.
--Quelle bonne dame! se dit-elle.
Et elle se sentit heureuse, glorieuse, de pouvoir travailler humblement au salut d'une personne aussi pieuse.
Ce fut une vie nouvelle qui commença pour madame Prétavoine, du jour où elle fut installée dans la maison des demoiselles Bonnefoy, et où elle eut la soeur Sainte-Julienne pour l'accompagner.
Elle avait soigneusement retenu les paroles de Mgr de la Hotoie, et sous leur forme adroitement entortillée et déguisée, elle avait très-bien vu la ligne de conduite qu'elles lui traçaient.
Cette ligne elle était décidée à la suivre fidèlement, mais en complétant les indications qui n'avaient été qu'à demi esquissées, sans doute à dessein.
Elle était trop habituée au langage ecclésiastique pour n'avoir pas compris ce que Mgr de la Hotoie s'était contenté de marquer d'un trait léger, sans le préciser, et elle ne lui en voulait nullement de sa retenue.
--C'est un habile homme, s'était-elle dit.
Et pour cette habileté, elle l'avait tenu en plus grande estime, que s'il s'était livré franchement, ayant horreur d'ailleurs de la franchise, qui pour elle était niaiserie ou duperie, ou tout au moins une politesse qu'on fait aux imbéciles; à quoi bon la sincérité avec des gens intelligents qui savent deviner et comprendre; l'employer avec eux est leur faire injure: Mgr de la Hotoie l'avait jugée digne d'un langage moins primitif, et elle en était fière. Chaque matin madame Prétavoine quittait la maison des demoiselles Bonnefoy, et par les rues de la ville, dans les quartiers populeux du Tibre, du Ghetto et du Transtévère, comme dans les quartiers déserts de la vieille Rome du Palatin, de l'Aventin ou de l'Esquelin, on voyait passer une femme vêtue de noir, accompagnée d'une religieuse: elles allaient d'un pas lent, et dans les mains des malheureux qui se trouvaient sur leur passage, elles glissaient une aumône; la religieuse regardait autour d'elle, sensible et attentive aux choses de ce monde, misères ou joies; la vieille dame, au contraire, marchait droite, raide, les yeux perdus dans le ciel, où habitait assurément sa pensée intérieure.
Devant ces deux femmes s'ouvraient les portes des basiliques, des églises, des sanctuaires, même celles qui étaient fermées ordinairement.
Et les gens obscurs qui fréquentent ces pauvres églises dans lesquelles l'étranger n'a jamais pénétré; car elles ne sont même pas nommées dans les guides et sur les cartes, parlaient avec surprise et aussi avec une grande édification d'une dame vêtue de noir qui venait s'agenouiller sur la première marche de l'autel et qui là, les bras en croix sur la poitrine, la tête haute, s'entretenait avec Dieu, tandis qu'une religieuse, dont elle était accompagnée, était agenouillée à quelques pas derrière elle. Puis après cette prière, la dame en noire quittait l'autel et, venant prendre place à côté de sa religieuse, en se mêlant au commun des fidèles, elle faisait une longue méditation. C'étaient des gens peu importants qui parlaient ainsi, mais d'une piété profonde, et dont les voix seraient un jour entendues.
Ce n'était pas seulement les portes des basiliques et des églises qu'elles franchissaient, c'était encore celles des couvents et des chapelles qui s'ouvraient devant elles.
On sait que depuis que les Italiens sont entrés à Rome, en 1870, ils ont appliqué la loi de 1866 qui dit que les ordres religieux ne sont plus reconnus et que leurs maisons et établissements sont supprimés. Cependant dans certaines églises, dans certaines chapelles, on a laissé un moine ou une religieuse pour les entretenir. D'autre part, de riches particuliers ont offert leurs villas aux ordres religieux et leur ont permis d'ouvrir chez eux, à l'abri du domicile privé, de véritables maisons conventuelles avec des chapelles.
C'étaient dans ces églises, dans ces chapelles anciennes ou nouvelles, que madame Prétavoine venait prier.
Puis, par l'entremise de sa religieuse, elle s'entretenait avec le père, la mère, ou la soeur qui les avaient reçues, des malheurs et de la persécution de l'Église.
Et pour réparer autant qu'il était en elle ces malheurs, en même temps pour protester contre cette persécution et confesser sa foi, elle déposait mystérieusement une offrande sans vouloir faire connaître son nom.
On la priait, on la suppliait.
Elle se défendait et refusait.
A quoi bon, qu'importait son nom obscur; tout ce qu'elle consentait à dire, c'était qu'elle était Française, demandant une prière pour son pays, livré lui aussi à l'erreur.
Mais avant de se retirer un dernier élan de foi la prosternait au pied de l'autel, et pendant qu'elle était plongée, noyée dans sa prière, la soeur Sainte-Julienne livrait tout bas ce nom refusé avec une si persistante humilité.
Et le soir ou le lendemain matin, monseigneur le cardinal-vicaire recevait de la supérieure une lettre qui lui apprenait qu'une dame française avait visité l'église, la chapelle, le sanctuaire, le couvent de... et qu'en se retirant elle avait laissé une généreuse offrande de... _scudi_. On avait voulu savoir le nom de cette généreuse donatrice, mais avec une humilité toute chrétienne elle avait refusé de le faire connaître, rien n'avait pu vaincre sa résistance; heureusement on avait pu incidemment apprendre le nom de cette pieuse personne.
C'était une dame Prétavoine, du diocèse de Condé-le-Châtel.
Et ce nom, auquel le cardinal-vicaire n'avait pas prêté grande attention la première fois qu'il l'avait lu, s'était peu à peu imposé à son esprit, si bien que lui aussi en était arrivé à parler de cette dame Prétavoine du diocèse de Condé-le-Châtel, de sa charité, de son humilité.
XVI
De son côté Aurélien suivait aussi la ligne de conduite qui lui avait été indiquée par Mgr de la Hotoie.
Mais bien entendu c'était par une voie toute différente que celle que sa mère avait adoptée.
Une démarcation très-nette avait en effet été tracée entre eux par l'évêque de Nyda.
La mère d'une dévotion ardente et militante;
Le fils pieux, mais sans bigoterie, surtout sans rien qui rappelât le cadet; tout au contraire une vie élégante, avec un dévouement ostensible au Saint-Siége et à la puissance temporelle des papes.
Si Mgr de la Hotoie n'avait pas nettement formulé cette loi, il l'avait suffisamment esquissée pour que le doute ne fût pas possible.
Tandis que madame Prétavoine s'agenouillait dans les églises et les chapelles, Aurélien devenait un des membres les plus élégants du cercle de Saint-Pierre, et il avait l'insigne honneur de figurer dans quelques-unes des cérémonies du Vatican.
Les zélateurs papalins ne manquent pas d'une certaine imagination dans l'invention et l'arrangement des pieuses manifestations qui, tout en servant à l'édification du monde catholique, sont en même temps une récréation ou tout au moins une consolation pour le pontife-roi réduit en captivité; pèlerinages nationaux, pèlerinages étrangers, réceptions de la Société de la jeunesse catholique, de l'Union catholique, des chevaliers du Syllabus, oeuvre de la tabatière, etc. On organise une association ou une oeuvre en Italie, en France, en Bavière, en Espagne, même en Angleterre, et l'on donne rendez-vous aux membres de cette association ou de cette oeuvre, à Rome, pour être reçu par le Saint-Père.
Malheureusement il arrive parfois, il arrive même souvent que le nombre des membres qui viennent au rendez-vous, n'est pas celui sur lequel on avait compté; il y a des empêchements, des défections, des paresses, des économies obligées, et la manifestation pompeusement annoncée par les bons journaux menace d'échouer piteusement.
C'est alors que les membres de la Société des intérêts catholiques ou du cercle de Saint-Pierre apparaissent comme des sauveurs. On serait trois cents, ils interviennent, et l'on est un millier; l'honneur est sauf, la manifestation a réussi une fois de plus.
On se réunit en deçà de la porte de Bronze, et portant sur la poitrine le signe des nouveaux croisés: la croix blanche bordée d'un liseré rouge, on gravit en silence, la tête découverte, les escaliers du Vatican, les prêtres les premiers, comme cela se doit; on traverse la cour Saint-Damase, et l'on se groupe dans la salle du consistoire, où l'on attend. Bientôt le Pape paraît entouré de huit ou dix cardinaux et de sa cour; il s'assied sur son trône, et on lui lit l'adresse «où toujours des affirmations doctrinales sont relevées par des expressions d'un ardent amour pour le Saint-Père.» Celui-ci se lève et répond par un très-long discours tout plein d'entraînement, dans lequel, avec une remarquable fécondité, il réédite ses idées sur les malheurs de l'Église, sur le doux lien de la religion qui faisait l'unité de l'Italie, sur «la secte,» sur l'esprit de la Révolution, sur les armes de la prière qui doivent assurer le prochain triomphe de la religion et la restauration du droit éternel dans le monde entier.
Des acclamations lui répondent, et dans sa joie il ne reconnaît pas qu'il a déjà entendu bien souvent ces voix, pas plus qu'il ne voit ou ne veut voir que ces visages placés au second rang ne sont pas ceux de pèlerins belges, français ou autrichiens, mais bien de comparses fidèles qui figurent dans toutes les fêtes du Vatican pour donner plus de pompe aux cérémonies et plus d'importance aux manifestations.
Admis dans ces pieuses manifestations, Aurélien y remplit très-convenablement son rôle et se fit remarquer par son zèle autant que par sa tenue élégante.
Il avait fidèlement exécuté les prescriptions de Mgr de la Hotoie, et il n'y avait pas au cercle de Saint-Pierre, de jeune homme mieux habillé, mieux ganté, mieux frisé.
Grâce à ceux qui l'avaient présenté, il s'était créé quelques relations; et, à se faire des amis, il avait déployé la même habileté que sa mère mettait à gagner les gens dont elle croyait pouvoir se servir.
Il était impossible d'être plus affable, plus gracieux, plus séduisant, mais sans aucune obséquiosité, sans aucune bassesse et en se gardant soigneusement de forcer les sympathies qui paraissaient vouloir rester sur la réserve.
Ce n'était pas seulement par la politesse et l'élégance, par l'affabilité des manières ou par la grâce de l'esprit qu'il s'établissait dans le milieu où Mgr de la Hotoie l'avait fait admettre; c'était encore par son savoir et son érudition.
Le temps qu'il avait passé à la bibliothèque du Vatican avait été mis par lui à profit, et ses études de la vie de Boniface VIII dans Muratori et dans Tosti avaient été si consciencieusement faites, que bien souvent il étonnait ses interlocuteurs par ses citations ou par ses appréciations.
Il n'y avait en lui nulle morgue, nulle pédanterie, mais une fermeté qui pour être pleine de douceur dans la forme n'en était pas moins inébranlable dans ce qui était le principe, et que rien n'arrêtait alors que la conscience l'obligeait à intervenir dans une discussion.
Il y a encore un certain nombre de prélats romains qui pratiquent la tolérance et la mansuétude, au moins dans les choses mondaines.
Qu'un de ces prélats excusât ainsi une faute, légèrement, bénévolement, et Aurélien se permettait de donner non son opinion, mais celle d'une autorité de l'Église.
--Je ferai remarquer à Votre Grandeur que saint Thomas d'Aquin dans la Somme... condamne expressément cette opinion et dit...
Et alors venait la citation de saint Thomas d'Aquin empruntée à la _Somme de la foi contre les Gentils_, ou à la _Somme théologique_ et rapportée textuellement sans erreur, aussi bien que sans hésitation.
Que répondre à un contradicteur qui vous _colle_ avec le docteur angélique?
Se fâcher était impossible, tant l'observation avait été présentée avec déférence et respect.
Alors le prélat qui bien souvent avait oublié son saint Thomas et quelquefois même ne l'avait pas lu, se tirait d'embarras par des félicitations.
Qu'on parlât des malheurs du saint-siége, de ses persécutions, ce qui était un sujet auquel on revenait sans cesse, Aurélien ne se prononçait pas sur le temps présent, mais il avait toujours une opinion empruntée au passé et particulièrement à Boniface VIII qui se rapportait d'une façon topique à ce qu'on disait, et tranchait souverainement la question.
--J'oserai faire remarquer à Votre Grandeur que Boniface VIII, dans la bulle _ausculta Dei_, dit que Dieu l'a constitué seul maître et juge des rois, _constituit Deus nos super reges et regna, imposito nobis jugo apostolicae servitutis_.
C'était vraiment admirable de voir ce jeune homme de vingt-cinq ans frisé, parfumé, le visage souriant, la bouche en coeur et le bras arrondi, faire doucement, avec des flatteries de geste et des caresses d'intonation, la leçon à de vieux prélats et à des personnages importants par leur âge ou par leur position.
Mais, ce qui l'était mille fois plus encore, c'était que personne ne s'en blessait ni ne s'en fâchait.
Tout au contraire.
--Ce jeune homme ira loin, disait-on.
Ce mot de tous était aussi celui de Mgr de la Hotoie, qui commençait a être fier de son élève.
Décidément la mère et le fils étaient dignes l'un de l'autre, et ils se valaient pour la perfection avec laquelle ils remplissaient leurs personnages; ils jouaient même si bien leur rôle qu'ils supprimaient l'émotion; on n'avait pas peur pour eux.
Cependant, au milieu de ses triomphes, Aurélien éprouvait une sérieuse contrariété.