Comte du Pape

Chapter 5

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Mais là-dessus il n'entrait pas dans les combinaisons d'Aurélien de lui répondre comme il l'avait fait pour Bérengère. Tout au contraire, il s'appliqua à démolir les espérances que Michel pouvait avoir: le comte portait gaillardement sa vieillesse, jamais il n'avait une indisposition, le régime qu'il s'était imposé lui réussissait à merveille, et tout le monde, même les médecins, s'accordaient à dire qu'il vivrait au-delà de cent ans.

A chacune de ces réponses Michel avait fait la grimace et à la dernière il s'était levé de table avec colère.

--Il y a les accidents, avait-il dit.

--Encore faut-il qu'on s'y expose.

--Au revoir, à demain.

Et, sans en dire ou en écouter davantage, Michel était sorti, avait fait signe à un cocher et montant en voiture avait planté là son nouvel ami.

Aurélien s'était bien douté que ses paroles ne seraient pas agréables à Michel, mais les choses entre eux étaient assez avancées maintenant pour qu'il risquât ces réponses, quel que pût être leur effet.

Michel pourrait en être contrarié, mais il ne pourrait pas s'en fâcher; et il importait qu'en même temps que ses espérances relatives au mariage de sa soeur se trouvaient confirmées et agrandies, ses calculs sur la mort prochaine du comte de la Roche-Odon fussent radicalement détruits.

Jusqu'alors sa soeur lui avait paru bonne pour deux spéculations.

Dans la première, le comte de la Roche-Odon mourait prochainement, et Bérengère héritière de son grand-père, venait vivre près de sa mère et de son frère, qui l'un et l'autre administraient la fortune de cette petite fille jusqu'au jour de la majorité de celle-ci, et même peut-être plus loin encore.

Dans la seconde, Bérengère n'héritait pas, par cette raison que le comte de la Roche-Odon ne mourait pas, mais elle se mariait à un mari riche, «un bêta», et Michel, qui avait fait le mariage, profitait de la fortune en même temps que de la bêtise de son beau-frère.

Tel était le plan à double issue de ce jeune homme précoce et pratique, qui avait jeté un clair regard sur la vie, et qui attendait le succès de l'une ou l'autre de ces combinaisons, pour prendre dans le monde le rang qui lui appartenait.

Maintenant, éclairé comme il venait de l'être, il renoncerait sans doute à la combinaison n° 1, c'est-à-dire à celle qui reposait sur la mort de M. de la Roche-Odon, et il reporterait toutes ses espérances sur la combinaison n° 2, c'est-à-dire sur le mariage de sa soeur fait et arrangé par lui, dans les conditions qu'il désirait.

C'était là un grand point d'obtenu.

Décidément cette journée avait encore été bonne.

Ce fut le mot de madame Prétavoine quand Aurélien, revenu à _la Minerve_, la lui raconta.

--La bénédiction de notre saint-père vous a porté bonheur, dit-elle.

X

Si Aurélien employait utilement ses journées, madame Prétavoine ne perdait pas les siennes.

Elle n'était pas fière, madame Prétavoine, et tous les instruments dont elle pouvait tirer un son quelconque, si faible qu'il fût, lui étaient bons.

Partant de ce principe, qu'on a souvent besoin d'un plus petit que soi, qui avait été le sien pendant sa vie commerciale et dont elle s'était toujours bien trouvée, elle avait, en attendant l'arrivée de Mgr de la Hotoie, entrepris deux conquêtes,--celle du signor Baldassare, le valet de chambre, _custode_, homme à tout faire de Mgr de la Hotoie, et celle de mademoiselle Emma, la femme de chambre, la confidente, la complaisante de madame la vicomtesse de la Roche-Odon.

Mgr de la Hotoie occupait le premier étage d'un palais, oeuvre d'un élève de San-Gallo, situé entre le palais Farnèse et le Ghetto, aux environs de San-Vicenzo et du Tibre, dans un quartier misérable et infect.

Il en était de ce palais comme de la plupart de ceux qu'on voit à Rome, il n'avait jamais été terminé; en effet, un grand nombre de ces palais ont été construits par des cardinaux qui, arrivés tard à la fortune, ont voulu se faire élever une habitation princière: mais, surpris par la mort, ils n'ont pu l'achever, et leurs héritiers, qui bien souvent étaient de simples paysans sans orgueil, n'ont eu garde d'engloutir dans de luxueuses constructions l'argent qu'ils venaient de recueillir. Que leur importait le palais commencé par leur oncle ou leur cousin, qu'ils n'auraient pas pu habiter tous?

Mgr de la Hotoie avait loué une des ailes de ce palais au moment où il avait commencé à former sa collection, et, dans dix grandes pièces qui se suivaient, il avait établi ses tableaux, ses statues, ses meubles, ses armes, ses poteries, ses sarcophages, ses bas-reliefs, ses médailles, dont la réunion formait un très-curieux musée.

Le gardien de ce musée était un pauvre diable nommé Baldassare, que Mgr de la Hotoie avait trouvé en 1870 au bagne de Civita-Vecchia, où il expiait un crime qui, en Italie, n'est nullement déshonorant, un coup de couteau qui avait causé la mort d'une femme. Il est vrai que cette femme était la sienne. Mais c'était la jalousie qui lui avait mis le couteau à la main, et c'était là une circonstance atténuante. Enfin, Mgr de la Hotoie s'était intéressé à lui et avait obtenu sa grâce peu de temps avant l'invasion piémontaise.

Ce n'était pas par un désintéressement tout à fait pur que Mgr de la Hotoie avait accordé sa protection à Baldassare. «Avant son malheur,» comme on dit, celui-ci était ouvrier, très-habile ouvrier chez un marchand de curiosités et d'antiquités de la via Condotti; et Mgr de la Hotoie avait voulu se l'attacher pour entretenir son musée. En sortant du bagne, Baldassare était venu s'établir chez son protecteur, et depuis cette époque il n'était guère sorti des salons qui étaient confiés à sa garde.

Il vivait là, sauvage, farouche, avec une petite fille de six ans que lui avait laissée sa femme, et qu'il adorait passionnément, par cette unique raison qu'elle était le portrait vivant de celle qu'il avait tuée.

La première fois que madame Prétavoine s'était présentée chez M. de la Hotoie pour lui remettre la lettre de l'abbé Guillemittes, elle avait eu affaire à Baldassare, qui l'avait assez mal, ou tout au moins brusquement reçue. Et si elle n'avait point été effrayée par cette tête énergique, au front bas et au menton carré, reposant sur un cou gros et court, et sur de larges épaules, c'était parce qu'il n'était point dans son caractère d'avoir peur de qui que ce fût, mais elle s'était dit qu'il n'y aurait rien à tirer d'une pareille brute, et en redescendant un escalier d'une largeur et d'une hauteur extraordinaires, elle avait pensé que c'était là un singulier domestique pour un évêque français.

Il n'y a pas que les observateurs de profession, agents de police ou romanciers qui aient l'oeil à tout, et l'attention toujours éveillée. Madame Prétavoine, bien qu'elle ne fît pas métier d'observer, avait l'oeil circulaire, qui vivement et sûrement remarque les choses, alors même qu'elles sont insignifiantes. Pendant que la porte avait été entr'ouverte par Baldassare, madame Prétavoine avait aperçu sur un siége des souliers neufs d'enfant, qui avaient dû être posés là par le cordonnier quand il les avait apportés. Il y avait donc un enfant dans la maison, et par cet enfant on pouvait peut-être gagner le père.

Arrivée dans la cour, close par des murailles hautes comme celles d'une forteresse ou d'une prison, elle avait regardé autour d'elle et, dans un coin, elle avait vu une petite fille, qui, avec la pointe d'un couteau, s'amusait à arracher les herbes poussées entre les fentes des dalles.

Alors, comme si elle prenait un intérêt extrême à étudier l'architecture du palais, ses blocs en travertin provenant du Colisée, ses fenêtres à barreaux de fer enchevêtrés, elle s'était approchée de la petite, qui, curieusement, avait levé la tête pour regarder la dame qui s'approchait d'elle.

Mais, hélas! l'enfant ne ressemblait nullement au domestique de Mgr de la Hotoie; elle avait une petite tête fine au menton allongé, couronnée par une forêt de cheveux noirs frisants.

Comment lui adresser la parole: madame Prétavoine ne savait pas un mot d'italien, et cette petite sauvage n'entendait pas le français, sans doute.

Cependant elle s'était risquée et elle avait prononcé le nom de Mgr de la Hotoie.

A sa grande surprise l'enfant avait répondu en français qu'il fallait monter au premier étage.

Alors un dialogue s'était engagé, et madame Prétavoine avait questionné l'enfant.

--Aimait-elle les bonbons?

--Oui, beaucoup.

--Les poupées?

--Elle n'en avait jamais eu.

--Mais les aimait-elle?

--Oh! oui.

Et les yeux de l'enfant avaient jeté des flammes.

--Eh bien, je vous en apporterai.

--Comme celles qu'on voit dans le Corso?

--Comme celles qu'on voit dans le Corso.

Et deux jours après, sous prétexte de demander si Mgr de la Hotoie n'avait pas écrit, madame Prétavoine était revenue, apportant un sac de bonbons et une poupée achetée dans le Corso.

Cette fois, la porte, au lieu de s'entrouvrir devant elle, s'était ouverte toute grande, et Baldassare non-seulement l'avait fait entrer, mais encore il lui avait avancé un siége.

L'enfant avait parlé entre les deux visites.

Grande fut la joie de la petite fille quand elle vit les bonbons et la poupée, mais plus grande encore fut la joie du père. L'enfant riait, dansait; il riait aussi avec sa figure farouche, et volontiers il eût dansé avec elle.

--J'aime beaucoup les enfants, je les adore, je ne peux en voir un sans désirer lui faire plaisir, dit madame Prétavoine, et votre petite fille m'a paru si charmante que je n'ai pu résister à l'envie de lui apporter une poupée. Vous n'avez pas d'autres enfants?

Baldassare avait envoyé sa fille jouer dans la cour et il avait raconté «son malheur» à cette bonne dame qui se montrait si gracieuse pour les enfants.

La première fois qu'il avait répondu à madame Prétavoine, c'était à peine s'il s'était servi de quelques mots français, mais maintenant il s'expliquait sinon facilement au moins suffisamment pour être compris; d'ailleurs madame Prétavoine se gardait bien de laisser paraître qu'elle ne le comprenait pas alors même qu'elle cherchait ce qu'il avait voulu dire; sa physionomie se modelait sur celle de Baldassare, souriant quand il souriait, s'attristant quand il s'assombrissait.

Elle ne lui adressa pas une seule question qui eût rapport à Mgr de la Hotoie, et ne montra d'intérêt ou de curiosité que pour ce qui le touchait personnellement, lui Baldassare et «sa chère petite fille si intelligente, si jolie.»

Les Italiens sont fins, mais comment Baldassare se serait-il défié d'une si bonne dame qui ne prononçait même pas le nom de son maître: elle avait été séduite par l'enfant, c'était après tout bien naturel.

Il parlait donc de l'enfant, de ce qu'il ferait d'elle, de ses espérances, de son avenir, de ses parents, d'un de ses cousins Lorenzo Picconi, qui était aide de chambre au Vatican.

A ce mot, madame Prétavoine ouvrit les oreilles. Un valet de chambre du Saint-Père! quelle heureuse fortune! Décidément ce Baldassare était précieux.

Et tous les deux ou trois jours elle était revenue pour voir «la petite Cecilia», et toujours ses poches comme ses mains étaient pleines.

Avec mademoiselle Emma, la femme de chambre de madame de la Roche-Odon, elle avait procédé à peu près de la même façon; seulement, comme mademoiselle Emma n'avait pas d'enfant, elle s'était adressée à elle directement, et à la place de la tendresse et de l'affection, elle avait employé la flatterie.

Sachant par Aurélien l'heure à laquelle madame de la Roche-Odon allait faire sa promenade quotidienne à la villa Borghèse et au Pincio, elle s'était présentée un jour rue Gregoriana au moment où elle était bien certaine de ne pas rencontrer la vicomtesse chez elle; puis elle s'était retirée.

Deux jours après elle était revenue à la même heure, et bien entendu elle n'avait pas trouvé madame de la Roche-Odon.

Alors elle avait manifesté l'intention de l'attendre.

Puis elle avait demandé à mademoiselle Emma la permission de lui adresser une question relativement à la charmante robe que celle-ci portait deux jours auparavant.

--Est-ce que cette robe avait été faite à Rome?

Mademoiselle Emma éprouvait peu de sympathie pour madame Prétavoine, mais elle était sensible aux compliments, surtout à ceux qui s'adressaient à ses grâces, qui commençaient, hélas! à se faner, car elle n'avait pas dérobé à sa maîtresse le secret de celle-ci pour ne pas vieillir.

Elle avait donc répondu que cette robe avait été faite à Rome.

Madame Prétavoine avait paru très-satisfaite de cette réponse, car elle avait besoin de se commander deux robes et elle ne savait à qui s'adresser; elle serait heureuse que mademoiselle Emma voulût bien lui donner l'adresse de sa couturière.

Mademoiselle Emma avait volontiers donné cette adresse.

Ce n'était pas tout: madame Prétavoine avait encore un service à réclamer d'elle, c'était de vouloir bien la recommander tout particulièrement, car s'il était facile d'habiller une personne qui portait la toilette aussi bien que mademoiselle Emma, ce n'était plus même chose d'habiller une vieille femme.

Mademoiselle Emma avait promis cette recommandation; elle irait le lendemain chez la couturière.

--A quelle heure, chère demoiselle? Si cela ne vous gênait pas, je m'y trouverais en même temps que vous, et alors vous pourriez me présenter.

A tant de politesse, mademoiselle Emma avait dû répondre elle-même poliment, et elle avait proposé à madame Prétavoine d'aller la prendre à son hôtel. Madame Prétavoine s'était défendue, mais elle avait fini par céder.

Le lendemain, quand mademoiselle Emma était arrivée à la _Minerve_, elle avait trouvé madame Prétavoine, qui ne goûtait jamais, sur le point de s'asseoir devant une table sur laquelle était servie une collation de gâteaux avec une bouteille de Marsala.

--Êtes-vous bien pressée, chère demoiselle?

--Je suis tout à votre disposition, madame.

--Alors, chère demoiselle, faites-moi l'amitié de partager mon goûter; un gâteau seulement et un doigt de Marsala; oh! je vous en prie; asseyez-vous donc. A la crème, le gâteau? Non, sec. Très-bien.

XI

Un matin, comme madame Prétavoine se préparait à sortir pour se rendre à l'église, on frappa à sa porte quelques petits coups discrets qui ne ressemblaient en rien à ceux par lesquels les gens de l'hôtel s'annonçaient ordinairement.

Elle alla ouvrir et se trouva en face du domestique de Mgr de la Hotoie.

--Comment c'est vous, monsieur Baldassare!

Dans la bouche de madame Prétavoine, le «Monsieur» prit une importance considérable, qui montrait bien en quelle estime elle tenait la personne à laquelle elle s'adressait.

--Je viens pour vous dire...

--Avant tout entrez, je vous prie, et dites-moi comment se trouve ce matin votre charmante petite fille.

--Mais bien, je vous remercie: je viens pour vous dire...

--Vous me direz ce qui vous amène tout à l'heure: présentement je ne veux qu'une chose, des nouvelles de votre chère, de ma chère Cécilia.

--Mais bien, très-bien comme à l'ordinaire.

--Quel bonheur! figurez-vous que j'ai rêvé d'elle toute la nuit; cela n'est pas étonnant, je pense si souvent à elle, je l'aime tant la mignonne enfant, car elle est mignonne comme il n'est pas possible de l'être, j'ai donc rêvé d'elle; un rêve affreux; elle était malade.

--Ah! sainte Vierge, s'écria Baldassare, superstitieux comme un vrai Romain et voyant dans ces paroles un funeste présage.

--Alors je sortais ce matin pour aller chez vous prendre de ses nouvelles; mais vous voilà, vous me dites qu'elle est bien, cela me rassure.

Si madame Prétavoine était rassurée, Baldassare était inquiet; on ne rêve pas ainsi qu'une enfant est malade sans que ce rêve ait une signification; il avait hâte de rentrer près de Cécilia, il se dépêcha donc de dire à madame Prétavoine ce qui l'amenait à la _Minerve_; Monseigneur venait d'arriver; il resterait chez lui toute la journée.

Puis il se sauva pour courir auprès de Cécilia, qui malgré le rêve de madame Prétavoine, était en bonne santé comme à l'ordinaire et ne pensait qu'à jouer, inquiète seulement de l'arrivée de monseigneur, parce qu'il allait la reprendre lorsqu'elle oublierait qu'en français l'_u_ ne se prononce pas _ou_.

Madame Prétavoine avait longuement agité la question de savoir si elle se ferait accompagner par Aurélien pour se présenter chez Mgr de la Hotoie, ou bien si elle irait seule, et tout bien examiné elle s'était arrêtée à ce dernier parti, la présence d'Aurélien pouvant rendre l'entretien plus difficile.

Quand Baldassare ouvrit la porte à l'amie de sa fille, il commença par rassurer celle-ci sur la santé de Cécilia.

--Décidément le rêve était faux, l'enfant était en bonne santé.

Puis cela dit, à la grande joie de madame Prétavoine qui montra sa satisfaction d'une façon démonstrative, il la conduisit dans la pièce où Mgr de la Hotoie donnait ses audiences.

Ne voulant pas exciter la jalousie, ce qui à Rome est très grave, ni s'exposer à la réputation de savant, ce qui ne l'est pas moins, Mgr de la Hotoie avait trouvé une manière ingénieuse de faire entrevoir à ses visiteurs sa belle collection, malgré lui et malgré eux. Pour cela il avait établi son cabinet de travail dans la pièce située à l'extrémité du palais, de sorte que pour arriver jusqu'à lui, il fallait traverser une enfilade de neuf grandes salles dans lesquelles cette collection était exposée: salle des monnaies et des médailles, salle des antiquités étrusques, salle des ustensiles de ménage en terre et en bronze analogues aux petits bronzes du musée de Naples, salle des antiquités chrétiennes provenant des catacombes, salle des inscriptions, salle des tableaux, salle des livres, etc., etc. S'il n'avait obéi qu'à ses goûts il eût habité cette salle des livres. Mais voulant éloigner ce qui pouvait rappeler le savant, il s'était entouré de tout ce qui dans sa collection était simplement curiosité ou objet d'art, et par ses meubles, par ses tableaux, par ses bronzes, par ses marbres, par ses poteries, par ses faïences, par ses tentures, son cabinet était plutôt le salon d'un amateur qu'un véritable cabinet de travail; la table sur laquelle il écrivait était un simple petit guéridon sur lequel il n'y avait place que pour un tout petit encrier, une plume et un cahier de papier à lettre; assurément cela n'indiquait ni le savant, ni le travailleur. Car il connaissait bien Rome, et savait qu'il n'est permis qu'à celui qui ne veut rien et qui a renoncé à l'ambition, d'étudier et de travailler sérieusement: le père Secchi ne sera jamais que le père Secchi, un savant astronome, rien de plus; les pères Marchi et Tongiorgi n'ont été que de savants archéologues; et Mgr de la Hotoie ne voulait pas n'être qu'un savant.

Lorsque madame Prétavoine, précédée par Baldassare, entra dans ce salon, elle trouva Mgr de la Hotoie assis devant ce guéridon et occupé à écrire.

Elle lui tendit la lettre de l'abbé Guillemittes, et pendant qu'il la lisait elle l'examina à la dérobée.

C'était un homme de moyenne taille, un peu grosse, mais qui dans sa jeunesse avait dû être élégante; la tête belle et noble, mais avec quelque chose de bizarre dans les yeux qui troublait et inquiétait; ces yeux étaient la mobilité même et ne se fixaient sur rien; on ne voyait d'eux qu'un éclair aussitôt éteint qu'allumé; pendant la lecture de sa lettre, qui était longue, il est vrai, madame Prétavoine perçut plus de vingt fois la sensation de cet éclair qui glissait jusqu'à elle et se voilait aussitôt; cela la mit si mal à l'aise qu'elle n'osa plus l'étudier, et vit seulement qu'il était plus soigné, plus coquet que ne le sont ordinairement les ecclésiastiques; par la manche de sa soutane on voyait les manchettes en dentelle; ses cheveux étaient frisés et parfumés.

--Madame, je suis tout à votre disposition et entièrement à vous aussi bien qu'à Guillemittes; que puis-je pour vous?

Parlant ainsi, il tint ses yeux levés sur madame Prétavoine, ou plus justement dans sa direction, car son regard, au lieu de s'arrêter sur elle, allait jusqu'à une glace de Venise à laquelle elle tournait le dos.

C'était en effet l'habitude de Mgr de la Hotoie de parler en se regardant dans cette glace, et pour cette contemplation seulement, qui sans doute lui était agréable, ses yeux gardaient une certaine fixité; son siége et celui qu'occupait la personne qui le visitait étaient placés à l'avance, de manière à ce que le visiteur tournât le dos à la glace, tandis que lui-même lui faisait face, de sorte que, tout en paraissant s'adresser à son interlocuteur et le regarder, c'était à lui-même qu'il souriait avec des mines gracieuses qui étaient pour lui seul.

Madame Prétavoine fut un moment interloquée par cette question directe et précise qui lui était posée de façon à l'obliger de s'expliquer franchement, ce qu'elle n'aimait guère.

--Je croyais, dit-elle, que l'abbé Guillemittes...

--Guillemittes, dans sa lettre qui est un peu entortillée, me dit que vous venez à Rome pour y trouver le moyen de marier, dans votre pays, M. votre fils à une jeune personne appartenant à la haute noblesse; il faut que pour cela vous obteniez de notre Saint-Père un titre de noblesse pour M. votre fils; il me demande donc de vous guider dans vos démarches pour l'obtention de ce titre, et il me prie de mettre mon influence, l'influence qu'il me suppose et que son amitié m'attribue, à votre disposition. De plus, il me dit encore qu'il a besoin de mes services pour lui-même dans des conditions qui me seront expliquées par vous, madame. Je vous prie donc de me dire comment je puis vous être utile et comment je puis servir Guillemittes. Pour vous, madame, aussi bien que pour lui, je suis prêt.

C'était une confession entière que l'évêque de Nyda voulait, et il était évident qu'il fallait la faire.

Madame Prétavoine la fit donc; seulement elle l'arrangea un peu dans certaines parties.

--Son fils aimait passionnément mademoiselle Bérengère de la Roche-Odon, petite-fille du comte de la Roche-Odon.

--Celui qui, malgré son âge, n'hésita pas à s'engager dans l'armée pontificale et à combattre à Castelfidardo et à Ancône?

--Lui-même.

--Par conséquent, cette jeune personne est la fille de madame la vicomtesse de la Roche-Odon, autrefois princesse Sobolewska, qui présentement habite Rome?

--Précisément.

Et madame Prétavoine continua sa confession ou plutôt son récit.

--Cette passion était telle que si son fils n'obtenait pas la main de mademoiselle de la Roche-Odon, il pouvait mourir de désespoir. Il fallait donc que ce mariage réussît. Le principal obstacle, le seul qu'on rencontrât, était la naissance de mademoiselle de la Roche-Odon; car, pour la fortune, il y avait à peu près égalité; la jeune fille ne possédant rien présentement, et la fortune du vieux comte de la Roche-Odon, autrefois considérable, ayant été gravement endommagée par des dettes énormes que le vicomte avait contractées et que son père avait tenu à payer intégralement. C'était pour aplanir cet obstacle que l'abbé Guillemittes avait pensé, car l'idée venait de lui et de lui seul, à obtenir du Saint-Père un titre de noblesse.

Pendant que madame Prétavoine parlait, l'évêque continuait à se regarder dans la glace; à cette conclusion, il se fit un signe de tête que madame Prétavoine prit pour elle, et qu'elle interpréta comme un blâme, ou tout au moins comme un doute.