Comte du Pape

Chapter 4

Chapter 43,880 wordsPublic domain

On fit entrer Aurélien dans un salon dans lequel se trouvait un monsieur en habit noir et en cravate blanche, qui un carnet à la main prenait des notes ou des croquis, de grands cheveux, une tête laide plutôt que belle, mais caractéristique; la tête, le regard, le carnet, disaient que ce devait être un artiste. Aurélien, ayant passé derrière lui, vit qu'il ne s'était pas trompé dans ses conjectures: le monsieur aux grands cheveux prenait et des notes et des croquis, il avait rapidement esquissé la copie des tapisseries d'Audran qui ornaient les murs et même le tapis vert à fleurs rouges et blanches qui recouvrait le parquet.

Des fenêtres qui éclairaient ce salon, l'on découvrait toute la ville de Rome éparse dans la plaine le long du cours tortueux du Tibre ou étagée sur les pentes de ses sept collines, avec ses maisons, ses palais, ses églises, ses ruines, au-dessus desquels s'élevaient çà et là des dômes, des campaniles, des colonnes, des aiguilles dorées, des obélisques et des cyprès noirs aux tiges élancées ou des pins aux cimes rondes et étalées; vue merveilleuse, encadrée dans des montagnes bleues d'un profil pur et sévère.

Pendant le temps qu'Aurélien était resté le nez collé à la vitre, le salon s'était rempli peu à peu: trois ecclésiastiques s'étaient assis dans un coin; deux étaient vêtus de soutanes neuves, évidemment, étrennées pour cette solennité; ils se tenaient droits, la tête haute, respirant avec peine comme des gens qui sont sous le poids d'une fiévreuse émotion; de temps en temps ils prononçaient quelques mots de français, mais avec un accent étranger qui tenait le milieu entre le bas-normand et l'anglais; le troisième était aussi pimpant que ses deux compagnons étaient embarrassés; il se levait à chaque instant, se promenait par le salon et tournait sur ses talons avec une désinvolture pleine de légèreté.

Dans un coin opposé se tenaient deux Français silencieux et recueillis, ne prêtant aucune attention à ce qui se passait autour d'eux.

Près d'eux, un grand et long personnage décoré, d'ordres étrangers avait déposé sur un fauteuil tout un tas de boîtes et de paquets enveloppés dans du papier blanc! on eût dit un parrain qui venait attendre une marraine avec une collection de bonbons.

Et, dans l'angle de la fenêtre, le monsieur aux longs cheveux, qu'Aurélien avait supposé être un artiste, continuait de prendre des notes ou des croquis sur son carnet: il promenait autour de lui un regard circulaire, et sa main, armée d'un crayon, courait rapide et légère sur le papier, soit pour écrire soit pour dessiner.

A un certain moment, l'ecclésiastique qui paraissait être dans sa propre maison, voulut voir sans doute ce qu'on écrivait sur ce carnet, et il manoeuvra de façon à se rapprocher de la fenêtre; mais cette manoeuvre, si habile qu'elle fût, ne réussit pas, le carnet se ferma et disparut dans une poche juste à point pour tromper l'espérance du curieux; cela se fit simplement, sans affectation, mais de manière cependant à bien marquer l'intention qui avait provoqué ce mouvement.

Deux nouveaux venus attirèrent l'attention d'Aurélien; c'étaient deux jeunes Anglais de dix-huit à dix-neuf ans, qui, faisant leur voyage d'Italie, avaient voulu visiter le pape, comme le lendemain ils visiteraient Garibaldi ou les thermes d'Antonino Caracalla; c'était une curiosité à voir, inscrite dans leur itinéraire, protestants d'ailleurs, à en juger par la pitié méprisante avec laquelle ils regardaient les deux ecclésiastiques et les deux Français, qui laissaient paraître leur émotion dans l'attente de ce qui, pour ces catholiques, était une pieuse solennité.

Ce qui les amusait surtout, c'étaient les paquets déposés sur le fauteuil; ils se les montraient d'un coup d'oeil, et ils parlaient à voix basse, en riant silencieusement.

Évidemment ils avaient deviné ce qui se trouvait renfermé dans ces paquets, et cela leur paraissait profondément ridicule.

Onze heures avaient sonné depuis quelques minutes déjà quand la porte s'ouvrit devant un nouvel arrivant qui, bien qu'en retard, entra sans se presser et d'un pas nonchalant, en homme qui ne prend pas souci qu'on l'ait ou qu'on ne l'ait pas attendu.

Grande fut la surprise d'Aurélien, grande fut sa joie.

Le bienheureux hasard sur lequel il avait compté se réalisait enfin: celui qui venait n'était autre que le fils de madame de la Roche-Odon, le frère de Bérengère,--le prince Michel Sobolewski.

Ils étaient donc en face l'un de l'autre.

Mais quel malheur que Vaunoise ne fût pas dans ce salon pour les mettre en rapport!

Il fallait qu'Aurélien se présentât seul, et la chose était assez délicate.

En aurait-il le temps, d'ailleurs? Les portes n'allaient-elles pas s'ouvrir pour l'audience; et après avoir impatiemment attendu cette audience, il désira qu'elle fût retardée.

Comment aborder Michel? que lui dire?

L'attitude qu'avait prise le jeune prince ne rendait pas la tâche facile.

Il s'était assis sur un fauteuil, et les jambes allongées, la tête renversée, il promenait tout autour du salon un regard dédaigneux et ennuyé.

Comment aller à lui? Sous quel prétexte?

Cependant Aurélien, venant à la fenêtre près de laquelle Michel s'était installé, se rapprocha peu à peu du siége que celui-ci occupait.

Il importait de ne pas s'exposer à une rebuffade et de procéder sagement.

Comme il cherchait cette façon de procéder, le prêtre qui tournait si légèrement sur ses talons vint à son tour dans l'embrasure de la fenêtre et se mit à regarder au loin par-dessus la ville, dans la direction où les yeux d'Aurélien semblaient dirigés.

Puis se tournant vers celui-ci:

--Est-ce que ces montagnes là-bas, tout au loin, ne sont pas les montagnes des Abruzzes? dit-il.

--Je le pense, dit Aurélien.

Il se fit un silence; puis bientôt le prêtre reprit:

--Cette longue galerie qui paraît se diriger vers le château Saint-Ange, c'est le corridor d'Alexandre VI, n'est-ce pas?

--Je le crois, dit Aurélien.

--C'était là une utile précaution.

Mais Aurélien ne répondit pas et colla son nez contre la vitre.

Après avoir regardé un moment la ville et la campagne, comme s'il les voyait pour la première fois, le prêtre tourna de nouveau sur ses talons et rejoignit ses deux compagnons.

Alors Aurélien abandonna sa contemplation pour se rapprocher un peu plus de Michel, il avait trouvé son entrée en matière, et il pouvait l'aborder. Mais Michel qui s'était levé, le prévint.

--Pardon, monsieur, dit-il à voix basse, est-ce que cet abbé ne vous demandait pas si cette galerie n'était pas le corridor d'Alexandre VI?

--Oui, monsieur.

--Ah! elle est bien bonne!

--Pourquoi donc?

--Parce que ce monsieur, qui paraît ne pas connaître Rome, est un chanoine de Saint-Pierre.

Et Michel se mit à rire à mi-voix.

--Mais vous n'avez pas répondu, et il en a été pour ses frais d'amabilité.

Puis, riant toujours, il allait regagner son siége, lorsque Aurélien l'arrêta.

--Voulez-vous me permettre, prince, d'aller au devant d'une formalité qui s'accomplirait dans quelques jours?

--Vous me connaissez, monsieur.

--Et je vous demande la permission de me faire connaître moi-même: ma mère a eu l'honneur de vous rencontrer dernièrement chez madame votre mère: Aurélien Prétavoine.

--Ah! oui, dit Michel après avoir cherché un moment; madame Prétavoine, de Condé-le-Châtel; je me rappelle parfaitement. Alors, monsieur, vous êtes un ami de ma petite soeur?

--J'ai cet honneur.

--Enchanté de faire votre connaissance, monsieur.

Et il tendit la main à Aurélien.

VIII

Enfin la connaissance était faite.

Mais cette banale poignée de main n'était pas pour Aurélien un engagement suffisant, et il importait qu'en cette première rencontre des relations plus solides s'établissent entre lui et le frère de Bérengère.

--Est-ce que le Saint-Père reçoit à l'heure précise fixée par la lettre d'audience? demanda-t-il.

--Ma foi, je n'en sais rien, c'est la première fois que je viens ici.

--Ah! vraiment.

--Cela vous paraît drôle que je n'aie pas encore vu le pape; cela est, cependant. D'ailleurs, il me semble que c'est souvent ainsi que les choses se passent; les habitants d'une ville n'ont jamais vu les curiosités de leur pays que tous les étrangers connaissent. Enfin ça devenait ridicule de n'être pas encore venu au Vatican. J'ai fini par faire demander une lettre d'audience, et me voilà.

--Alors vous ne connaissez pas les habitudes pontificales?

--Pas plus que vous; seulement il me semble que l'exactitude est la politesse des souverains; c'est comme cela qu'on dit, n'est-ce pas? Et pour le moment je voudrais bien qu'il en fût ainsi, car je n'ai pas déjeuné.

Aurélien arrêta ce mot au passage.

--Il est de fait que moi aussi je commence à avoir faim.

Cela n'était peut-être pas très-exact, car il avait déjeuné avant de monter en voiture; mais c'était un jalon qu'il pouvait être utile de planter dès maintenant.

--Enfin, continua Michel, espérons que le pape va bientôt nous recevoir.

Aurélien ne répondit pas, mais tout bas il fit des voeux pour que ce moment n'arrivât pas de si tôt.

Tout en parlant, Michel avait atteint sa lettre d'audience pour voir de nouveau l'heure qu'elle fixait.

--Elle porte bien onze heures, dit-il.

Puis, du corps de la lettre, ses yeux allèrent à une note imprimée en marge.

Alors, montrant cette note à Aurélien, il lut en traduisant:

«Les dames seront reçues en robe noire, avec un voile sur la tête, et les hommes en uniforme ou en frac noir et en cravate blanche.»

Et se mettant à rire:

--Est-ce que ces exigences ne sont pas étranges chez le vicaire de celui qui a voulu naître dans une étable? dit-il.

Avec tout autre, Aurélien aurait vertement relevé cette observation inconvenante, mais avec Michel, il garda un silence prudent; à quoi bon engager une discussion qu'il n'aurait pas la liberté de mener à bonne fin?

--Pendant qu'on prenait ces précautions d'étiquette, continua Michel, on aurait bien dû parler des gants: voilà deux Français, là-bas, qui vont s'attirer des observations de quelque majordome, parce qu'ils sont irréprochablement gantés; pourquoi n'avoir pas dit qu'on ne paraît plus ganté devant le Saint-Père depuis que Colonna mit sa main gantée sur la joue d'un pape, lequel gant, au lieu d'être en chevreau, était en fer.

Cette fois Aurélien ne fut pas maître de retenir sa langue.

--Vous savez que c'est une fable, dit-il; jamais Sciarra Colonna n'a donné de soufflet à Boniface VIII.

--Vous croyez? je le veux bien; en réalité, cela m'est égal.

Ils parlaient dans l'embrasure de la fenêtre, tournés vers la ville, et devant eux, dans la prairie qui s'étend au bas des jardins du Vatican et va jusqu'au château Saint-Ange, des fantassins et des cavaliers de l'armée italienne faisaient l'exercice; de temps en temps, quand la bise soufflait, les roulements du tambour et les éclats du clairon faisaient résonner les vitres.

--Vous voyez, dit Michel en étendant la main dans la direction de cette prairie, qu'on peut en tout temps manquer de respect ou d'égard envers un pape. Ces soldats, ce bruit du tambour et du clairon vous le prouvent. J'aimerais mieux avoir reçu un soufflet comme Boniface VIII, que d'entendre tous les jours, comme Pie IX, ces clairons et ces tambours.

--C'est une infamie.

--Je ne sais pas, mais à coup sûr c'est une maladresse; il y a à Rome d'autres places que cette prairie pour faire l'exercice du clairon et du tambour; on ne parade pas sous les yeux de ceux qu'on a vaincus. Le chanoine ne vous a pas parlé de ces soldats?

--Nullement.

--Pourtant l'occasion était bonne pour vous faire causer.

--Ne vous trompez-vous pas? êtes-vous bien sûr que cet ecclésiastique soit un chanoine de Saint-Pierre?

--Oh! parfaitement sûr; je ne sais pas son nom, mais je l'ai vu il y a deux ou trois jours dans sa stalle de la chapelle Clémentine, et je l'ai remarqué tout particulièrement, à cause de sa désinvolture et de sa façon de tourner sur les talons, quand il venait saluer l'autel. Je n'ai pas des habitudes de dévotion, mais je vais quelquefois, quand je n'ai rien de mieux à faire, assister aux offices dans Saint-Pierre: on est certain de rencontrer là des étrangères plus ou moins jolies, qui sont curieuses à étudier, quand elles cherchent à apercevoir les castrats qui, dit-on, chantent encore dans la tribune.

--Vous avez été distrait par ces étrangères?

--Je vous assure que j'ai parfaitement reconnu votre chanoine, qui maintenant fait métier de _mouton_, comme on dit dans les prisons. On a voulu vous tâter, et l'on ne vous a abandonné que quand on a vu que vous ne vous livreriez pas.

Le temps s'écoula; la demie, les trois quarts, midi sonnèrent.

Michel déclara qu'il allait attendre encore dix minutes, puis qu'il s'en irait.

Il ne voulait pas _crever_ de faim; ah! non, par exemple.

Mais à midi cinq minutes la porte opposée à celle par laquelle ils étaient entrés s'ouvrit devant un camérier qui annonça que «Sa Sainteté» allait paraître.

Il se produisit un mouvement général et un brouhaha.

Une voix dit:

--A genoux.

--Comment, à genoux? murmura Michel.

--Mais, sans doute, dit Aurélien.

--Au fait, qu'importe? je me traînerais bien à quatre pattes pour voir le grand lama.

Et il s'agenouilla à son tour auprès d'Aurélien.

Ils étaient tous disposés sur une seule file: les trois ecclésiastiques près de la porte par laquelle le pape devait entrer, après eux venaient le monsieur au carnet, Aurélien, Michel, les deux Français, et à la fin le personnage aux paquets enveloppés de papier blanc.

On entendit un murmure de voix, puis comme le bruit d'un bâton frappant des coups irréguliers sur le parquet, et le pape parut entouré de cardinaux en soutane noire ourlée de rouge, d'évêques en violet, d'un majordome, de camériers et de deux gardes-nobles.

Au milieu de ces costumes plus ou moins sombres, le pape, tout en blanc, formait un centre lumineux; il s'avançait en s'appuyant sur une grosse canne, traînant un peu la jambe, et sa figure, bien que pâle, respirait la santé et le contentement; la physionomie générale était noblement bénigne avec quelque chose de spirituel et de malicieux dans le sourire.

Les deux prêtres en soutanes neuves s'étaient prosternés devant lui et ils tâchaient de baiser ses souliers de cuir rouge brodé d'or, mais il les releva avec un geste qui disait que ces adorations n'étaient pas pour lui plaire.

Alors ils lui tendirent une tabatière, dans laquelle on entendit sonner des pièces d'or; il la prit d'un air assez indifférent et la passa à une des personnes de sa suite; puis doucement, avec bienveillance, il leur adressa en français quelques questions sur leur pays, qui était le Canada.

Le _monsignore_, qui le précédait, demandait les lettres d'audience aux personnes agenouillées, et nommait ces personnes au pape, en disant par qui elles étaient présentées.

--Que voulez-vous de moi? demanda le pape, en arrivant devant le personnage au carnet.

Celui-ci parut interloqué et hésita un moment.

--Présenter mes hommages à Votre-Sainteté.

Le pape le regarda pendant une ou deux secondes.

--Il faut me demander quelque chose.

Il n'y eut pas de réponse.

Alors le pape le regarda plus attentivement; puis, lui mettant la main sur le front:

--Eh bien! je vous donne ma bénédiction.

Et il passa à Aurélien, qu'il questionna assez longuement sur l'université de Louvain.

--Restez-vous longtemps à Rome?

--Je l'espère, Saint-Père.

--Alors je vous reverrai.

A Michel, au contraire, il ne demanda rien, et lui donna seulement son anneau à baiser en passant rapidement devant lui.

Mais avec les deux jeunes Anglais, il ne garda pas cette réserve, et il leur adressa plusieurs questions en français.

Puis, avant de s'éloigner d'eux, il les regarda en souriant:

--Puisque vous êtes venus à moi, dit-il, il faut rester avec moi.

Ils montrèrent un véritable ébahissement.

Alors il leur donna son anneau à baiser; puis, se tournant vers un des cardinaux de sa suite, en gardant son sourire:

--Expliquez à ces jeunes gens, dit-il, le sens des paroles que je viens de leur adresser; ils ont besoin d'être catéchisés.

Et il ajouta en parlant à tous:

--Il faut qu'ils restent avec moi.

Il était ainsi arrivé au monsieur qui avait déposé sur le fauteuil sa provision de boîtes et de paquets.

Profitant de ce que personne ne faisait attention à lui, celui-ci avait développé ses papiers et avait étalé autour de lui, sur le tapis, tout un déballage de chapelets, de médailles, de statuettes, de madones; il y avait des vierges en cuivre doré, une statuette en bronze d'après le saint Pierre de Saint-Pierre, des saints, des saintes.

Le nom que le _monsignore_ prononça ne fut pas celui d'un marchand d'objets de piété, comme on aurait pu le supposer, ce fut celui d'un dignitaire de la cour de Munich.

On se releva et on accompagna le pape jusqu'aux portiques de la cour Saint-Damasse. Sur son passage les hallebardiers s'agenouillaient la tête inclinée.

Aurélien n'avait eu garde de se séparer de Michel.

Et ils descendirent ensemble l'escalier qui mène à la sortie.

--Il a l'esprit d'à-propos, le saint-père, dit Michel; avez-vous vu comme il a imposé sa bénédiction à ce monsieur qui ne voulait pas la lui demander, et les jeunes Anglais, les a-t-il bien collés! Je me retenais pour ne pas rire.

Et libre maintenant, il se mit à rire aux éclats.

Mais tout à coup s'arrêtant:

--C'est égal, il a fallu payer ce plaisir trop cher; je meurs de faim; jamais je ne pourrai gagner le Corso sans défaillance.

--Est-ce qu'il n'y a pas un café, un restaurant sur la place Rusticucci?

--Une gargote.

--Quand on meurt de faim... Pour moi, je m'arrêterai là volontiers, et, si vous voulez me faire l'honneur d'accepter le pauvre déjeuner que je vais me faire servir, je serai heureux de le partager avec vous.

--Au fait, pourquoi pas; il est bon de tout connaître.

Et comme deux amis, ils entrèrent dans un restaurant qui, à vrai dire, n'avait rien d'engageant.

Mais Aurélien avait bien souci de ce qu'on pouvait leur servir: maintenant qu'il tenait le frère de Bérengère, il s'agissait de ne pas le laisser échapper.

IX

Malgré son air rogue, le jeune prince Michel était d'humeur assez facile avec ceux qui savaient le prendre.

Hâbleur, fanfaron, capricieux, jaloux de tout, mécontent des choses et des personnes, orgueilleux comme un coq qui s'admire et ne supporte pas de supériorité, ignorant et parlant haut de tout comme de tous, d'après ce qu'en disait le journal parisien, qui depuis son enfance avait fait et faisait encore sa seule lecture; il ne manquait pas cependant de noblesse dans les manières et même dans certaines façons de penser; après qu'il avait débité d'un ton superbe une niaiserie ou une monstruosité dans un langage vulgaire, on était tout surpris de l'entendre émettre une idée généreuse ou soutenir une cause juste, sans se préoccuper de savoir si elle était triomphante ou vaincue;--si bien que ceux qui connaissaient l'histoire de ses berceaux se demandaient quelquefois s'il n'était pas le fils de plusieurs pères.

Guidé par ce que sa mère lui avait appris, d'autre part éclairé par ce qu'il avait vu et entendu pendant le temps qu'il avait passé au Vatican, Aurélien avait assez bien jugé ce caractère complexe, et, s'il ne l'avait pas pénétré jusqu'au fond, il l'avait néanmoins assez bien justement deviné pour voir qu'en l'abordant par la flatterie, on était à peu près certain d'en faire ce qu'on voudrait. Quoique précoce en tout, ce n'était qu'un jeune homme de vingt ans sans expérience et qui ne s'était jamais heurté contre les difficultés de la vie.

En moins d'une heure, Aurélien avait fait sa conquête, et, avant la fin du déjeuner, ils causaient les coudes sur la table, en face l'un de l'autre, comme deux anciens camarades.

C'est-à-dire que Michel causait, tandis qu'Aurélien écoutait, montrant l'intérêt le plus vif, manifestant une véritable admiration au récit que lui faisait son nouvel ami de ses amours avec une jeune modiste du Corso, «qui avait du _chien_» et qui l'adorait au point que cela devenait ennuyeux.

Ce récit arrangé à la mode italienne, c'est-à-dire à l'ancienne mode, parlait un peu trop de poignards et de cabinets sombres pour quelqu'un qui eût exigé de la vraisemblance et de la réalité; mais Aurélien n'exigeait qu'une chose, qui était que Michel fût heureux d'avoir trouvé un auditeur complaisant, et c'était à lui, non à Michel, de s'arranger pour obtenir ce résultat.

--Je vous la ferai connaître, dit Michel, nous passerons ensemble tantôt dans le Corso, et je vous la montrerai; vous me direz ce que vous en pensez.

--Non tantôt, dit Aurélien qui voulait se ménager une nouvelle entrevue, car j'ai pour cette après-midi un rendez-vous important, mais demain, si vous voulez bien; ce que vous venez de me raconter d'elle me donne un vif désir de la voir.

--Oh! vous savez, pas de plaisanterie, n'est-ce pas, je la trouverais mauvaise; assurément je ne suis pas jaloux, mais enfin je tiens à elle, au moins pour quelques jours encore; elle m'amuse, et à Rome c'est précieux.

Pour la première fois, Aurélien prit une figure scandalisée:

--Permettez-moi de vous dire que vous ne savez pas dans quels principes j'ai été élevé; je ne cours pas après les femmes.

Michel secoua la tête par un geste qui disait que pour lui les principes ne signifiaient absolument rien.

--Enfin, à demain, dit-il; de quatre à cinq heures vous me trouverez dans le Corso, et elle nous regardera quand nous passerons.

Aurélien avait trouvé cette histoire d'amour d'autant plus longue, que depuis qu'il était avec Michel, il y avait un point qu'il voulait éclairer, et qu'il ne pouvait pas aborder tant qu'il serait question de la modiste.

C'était celui qui touchait les intentions de Michel quant au mariage de sa soeur.

En disant à madame Prétavoine qu'il ne fallait pas que Bérengère se mariât sans avoir vu le monde, et qu'il se chargeait de lui trouver un mari qui eût une grande situation ou qui eût un grand nom et qui fût un peu bêta, avait-il parlé sérieusement, ou bien ces paroles n'avaient-elles été qu'une boutade?

Il était d'une importance capitale d'être fixé à ce sujet.

Enfin par d'habiles détours il ramena la conversation vers Condé, et tout naturellement lorsqu'ils en furent là, elle arriva à Bérengère.

Après avoir longtemps parlé, Michel à son tour écouta, et surtout questionna.

Sa soeur était-elle réellement une beauté, comme l'avait dit madame Prétavoine? la petite fille qu'il se rappelait était dégingandée, et elle n'avait alors de remarquable que des yeux et des cheveux.

Aurélien ne pouvait pas parler de Bérengère avec la chaleur de sa mère, c'eût été se trahir; mais le portrait qu'il fit d'elle, long et détaillé, plutôt exact qu'enthousiaste, donnait bien l'idée de ce qu'elle était réellement.

Michel se montra très-satisfait de ce portrait, car il paraissait tenir beaucoup à la beauté de sa soeur. Quelle eût de l'esprit, du coeur, de la bonté, de la tendresse, il n'en prenait nul souci. Elle était belle? pour lui tout était là.

Il n'était pas bien difficile de deviner ce qui inspirait ce désir. Si Bérengère était belle, on lui trouverait le mari à grand nom ou à grande situation financière qu'il voulait; car c'est avec la beauté comme appât, plus qu'avec le coeur, la bonté ou la tendresse qu'on pêche les maris.

La seconde question sur laquelle il insista presque aussi longuement se rapporta à la santé de M. de la Roche-Odon.

Comment le vieux comte portait-il ses soixante-seize ans? Était-il souvent malade? Que disaient de lui les médecins? Était-il vrai qu'il se fût astreint à un régime sévère, afin de prolonger son existence au-delà des limites permises? Cela était bien ridicule.

Pour ces questions non plus, il n'était pas bien difficile de deviner le mobile qui les dictait: assurément ce n'était point un intérêt sympathique; et ce n'était pas que le comte de la Roche-Odon vécût longtemps encore que Michel souhaitait; tout au contraire, c'était qu'il mourût bientôt en laissant sa fortune à Bérengère.