Comte du Pape

Chapter 3

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--Probablement, puisque c'est vrai.

--Vrai?

--Dame, tout le monde le dit; et si tu vas à l'_Apollo_ un de ces soirs, quand Cerda chantera, tu verras comment il se comporte en scène: il paraît qu'il lui est défendu de regarder qui que ce soit dans la salle; de là un jeu tout à fait étrange, je t'assure, et qui t'amusera.

--Mais lord Harley?

--Un mari, seul à ignorer ce que tout le monde sait; et puis il l'adore, car elle a toujours su se faire adorer, à preuve la naissance de Michel Berceau.

--Qu'est-ce que c'est que Michel Berceau?

--Le fils aîné de madame de la Roche-Odon.

--Le prince Michel Sobolewski?

--Lui-même.

--Pourquoi l'appelles-tu Michel Berceau?

--Je ne l'appellerais certes pas ainsi en lui parlant, mais c'est de ce nom que nous le désignons souvent entre nous.

--Est-ce qu'il y a eu un M. Berceau dans l'histoire de madame de la Roche-Odon?

--Ce n'est pas un M. Berceau qui a rempli un rôle dans l'histoire de madame de la Roche-Odon, ce sont trois berceaux, trois lits d'enfant. Madame de la Roche-Odon avait vingt ans de moins qu'aujourd'hui, et elle était dans toute la splendeur de sa beauté; elle habitait Paris, et son mari, le prince Sobolewski voyageait quelque part, n'importe où; enfin, il était depuis longtemps séparé de sa femme avec laquelle il avait vécu en fort mauvaise intelligence. Crois-tu que madame de la Roche-Odon se désespérait de cet abandon?

--Ce n'est pas probable.

--En tous cas elle avait trouvé des consolateurs, et comme elle allait devenir mère, son enfant lui ferait oublier son mari. Ce grand jour arriva et elle mit au monde un fils.

--Michel.

--Michel Berceau. Tu vas voir d'où vient ce nom de Berceau. Il n'y avait pas trois heures que la princesse Sobolewska était accouchée--c'est-à-dire madame de la Roche-Odon--qu'on apporte un berceau, mais un amour de berceau parisien, ce qui se fait de plus élégant, de plus coquet, de plus luxueux; attachée à la dentelle se montre une carte: c'est celle d'un des consolateurs de la princesse, un homme du monde parisien, jeune, charmant, etc. La princesse est ravie de cette attention; le berceau lui paraît la chose la plus délicieuse du monde, et elle donne l'ordre de coucher son fils dans ce merveilleux berceau, qu'elle fait placer auprès de son lit.

--Je comprends.

--Ne va pas si vite, nous n'y sommes pas encore. L'enfant est à peine couché qu'on apporte un second berceau. Celui-là est beaucoup moins élégant, et de plus il est d'assez mauvais goût. Mais on y a joint un écrin renfermant une parure en diamants et une carte. La princesse regarde peu le berceau, mais elle regarde tendrement les diamants, qui valent une centaine de mille francs. Elle regarde aussi la carte, qui porte le nom d'un de ses autres consolateurs: un financier allemand pas beau, pas jeune, pas spirituel, mais riche. Évidemment, il faut faire honneur à l'écrin. On retire l'enfant du charmant berceau dans lequel on venait de le coucher et on le place dans celui qui était accompagné de l'écrin. Puis cela fait, on met ce second berceau auprès du lit de la mère, et l'on emporte le premier pour le cacher dans quelque cabinet, attendu que les dentelles n'ont jamais pu lutter contre les diamants. Tu vois que tu allais trop vite tout à l'heure.

--Alors c'est donc l'enfant aux deux berceaux.

--Encore trop de hâte, attends un peu avant de les numéroter ainsi, l'histoire n'est pas finie. Voilà l'enfant couché dans le berceau n° 2, et il va s'endormir, lorsque la porte de la chambre de l'accouchée s'ouvre de nouveau devant un troisième berceau. Celui-là est horrible, et tel qu'une bourgeoise du Marais n'en voudrait pas. En le voyant la princesse laisse échapper un geste d'horreur. Coucher son enfant dans une pareille boîte, jamais, jamais. Cependant sa femme de chambre, sa confidente lui présente une enveloppe cachetée d'un large cachet de cire rouge, et qui vient d'être remise en même temps que le berceau, avec recommandation expresse de la porter immédiatement à la princesse. Celle-ci ouvre l'enveloppe. Pas de carte. Pas de lettre. Un simple chèque d'un million, signé du prince Sératoff.--Vite, vite, s'écria la princesse, couchez mon fils dans ce berceau et emportez l'autre.--Puis pendant qu'on opère ce nouveau changement, elle relit le billet doux qu'elle vient de recevoir et elle murmure:--C'est lui le père, il s'est reconnu.--Et voilà, mon cher, pourquoi nous appelons le prince Michel Sobolewski, ou Sératoff si tu aimes mieux, Michel Berceau qui est son vrai nom sans erreur possible, car nous n'avons pas les mêmes raisons que sa mère pour savoir s'il est Russe, Allemand ou Français. Pour achever l'histoire il faut te dire que le million offert à la mère n'est pas venu entre les mains du fils, et comme le prince Sératoff n'a point conservé l'enthousiasme paternel de la première heure, Michel serait aujourd'hui dans une assez lamentable position si lord Harley n'était pas là: il est joueur, le jeune Michel et il ne gagne pas toujours. Mais nous voici à Saint-Paul. Assez de madame de la Roche-Odon. Si tu prononces encore son nom, je ne te réponds pas.

VI

La mère et le fils se retrouvèrent le soir pour dîner.

Et après dîner ils montèrent dans leur appartement.

Pour son fils, non pour elle, insensible aux exigences du bien-être, madame Prétavoine fit allumer du feu.

Et au coin de la cheminée, l'un vis-à-vis de l'autre, à mi-voix, bien que les portes eussent été soigneusement fermées, ils se racontèrent leur journée.

Madame Prétavoine ce qu'elle avait vu et entendu chez madame de la Roche-Odon.

Aurélien, les histoires de son ami Vaunoise.

Sans doute ils ne tenaient pas encore la victoire; c'eût été trop beau pour le premier jour.

Mais enfin, la situation telle qu'elle se présentait, semblait devoir être favorable à leurs desseins.

En venant à Rome, madame Prétavoine n'avait point espéré la trouver meilleure; elle l'avait imaginée autre, mais en tout cas pas plus propice.

Ce fut ce qu'elle expliqua.

--L'un des buts de notre voyage, c'est de gagner l'appui de madame de la Roche-Odon dans l'affaire de ton mariage avec Bérengère: il faut que nous obtenions d'elle un concours qui neutralise les mauvaises dispositions du grand-père. Tout d'abord, j'avais pensé que, si l'on pouvait amener madame de la Roche-Odon à demander l'émancipation de sa fille, cela nous serait un grand avantage. En effet, Bérengère serait enlevée à son grand-père et viendrait habiter avec sa mère, de sorte que nous pourrions agir sur elle beaucoup plus facilement. Mais madame de la Roche-Odon ne voulant pas de l'émancipation, nous n'avons donc rien à attendre de ce côté et c'est d'un autre qu'il faut nous tourner; heureusement la situation telle qu'elle vient de se révéler est bonne. Il est vrai que présentement madame de la Roche-Odon, par sa liaison avec lord Harley, n'a pas besoin de sa fille. Mais que faut-il pour que cette liaison soit rompue? Alors il est évident que le jour où lord Harley verra clair, madame de la Roche-Odon n'aura plus de ressources que dans sa fille.

--Assurément.

--C'est là une force pour qui saura l'utiliser; d'autre part, nous pouvons trouver encore un appui auprès du frère de Bérengère, ce jeune Michel Sobolewski, qui m'a parlé de sa soeur d'une façon si étrange. Celui-là aussi compte sur la fortune du comte de la Roche-Odon, en même temps que sur celle que sa soeur acquerra par le mariage. En ce moment, cette fortune ne lui est pas indispensable, puisqu'il trouve, pour alimenter ses dépenses de jeu, des ressources dans la générosité de sa mère; mais comme cette mère ne possède rien par elle-même et ne donne de la main gauche que ce qu'elle reçoit de la main droite...

--Ou plutôt donne de la main droite ce qu'elle reçoit de la main gauche.

--Parfaitement, dit madame Prétavoine en riant de cette plaisanterie, il s'ensuit que le jour où madame de la Roche-Odon n'aura plus rien à donner par cette raison toute-puissante qu'elle ne recevra plus, le prince Michel, s'il veut continuer l'existence qu'il mène, ne trouvera plus de ressources qu'auprès de sa soeur; c'est alors qu'il tâchera de la marier suivant les idées qu'il m'exposait tantôt. Le mari que la mère et le fils voudront donner à Bérengère sera donc un homme en qui ils auront mis leur espérance.

La marche à suivre était donc clairement indiquée: 1° brouiller madame de la Roche-Odon et lord Harley; 2° gagner les bonnes grâces de madame de la Roche-Odon et du prince Michel.

Ah! la journée avait été réellement heureuse, et leur temps à tous deux avait été bien employé.

Cependant, au milieu de cette joie, madame Prétavoine éprouvait une contrariété assez vive.

De toutes les lettres de recommandation et de présentation dont elle s'était munie, la plus importante était celle que lui avait donnée l'abbé Guillemittes pour Mgr de la Hotoie, évêque de Nyda _in partibus infidelium_, préfet de la daterie apostolique, etc., etc.

Autrefois camarade de l'abbé Guillemittes, Mgr de la Hotoie était resté son ami fidèle et dévoué: c'était Mgr de la Hotoie qui avait fait obtenir un titre de _monsignore_ à l'abbé Guillemittes, et c'était sur lui que celui-ci comptait pour devenir évêque de Condé.

Dans les entretiens qu'il avait eus avec madame Prétavoine, l'abbé Guillemittes avait recommandé à sa pénitente de ne point faire un pas à Rome sans consulter Mgr de la Hotoie, et de se laisser en tout et pour tout guider par celui-ci.

De plus, dans sa lettre il avait expliqué à son ami dans quel but madame Prétavoine entreprenait ce voyage de Rome; il lui avait dit toute l'importance du mariage qu'elle poursuivait; il lui avait montré comment elle pouvait le réaliser; et enfin en lui demandant ses conseils ainsi que son influence, il avait adroitement insinué que celui qui ferait obtenir à madame Prétavoine ce qu'elle désirait ne perdrait ni son temps ni sa peine.

En sortant de chez madame de la Roche-Odon, madame Prétavoine avait pris une voiture et s'était fait conduire chez Mgr de la Hotoie: mais celui-ci n'était pas à Rome, et tout ce qu'elle put apprendre d'un domestique qui baragouinait à peu près le français, ce fut ce renseignement désolant que «monsignore ne reviendrait pas avant douze ou quinze jours.»

Cela la mettait dans l'impossibilité de rien entreprendre, car elle était bien décidée à se conformer aux instructions de l'abbé Guillemittes et à ne pas faire un pas sans l'approbation du guide qu'il lui avait donné.

Pour son activité, pour son impatience, pour ses principes d'économie, cette inaction était exaspérante: à quoi, comment passer le temps et ne pas perdre tout à fait l'argent qu'on dépensait?

--Nous visiterons Rome, dit Aurélien.

Mais visiter les monuments est un plaisir, et ce n'était point pour son plaisir que madame Prétavoine était venue à Rome, c'était pour une affaire, au succès de laquelle on devait tout ramener.

Après avoir cherché et discuté le possible et le meilleur, il fut arrêté que pendant que madame Prétavoine ferait chaque matin pieuses stations dans l'une des 389 églises de Rome, Aurélien irait travailler à la bibliothèque du Vatican, de neuf heures à midi, temps pendant lequel elle est ouverte.

Puis, par l'entremise de Vaunoise, Aurélien ferait demander une audience au Saint-Père, afin de recevoir sa bénédiction et de prendre date de son arrivée.

Quant à madame Prétavoine, elle ne se présenterait au Vatican qu'après le retour de Mgr de la Hotoie, avec qui elle voulait s'entendre pour bien arrêter ce qu'elle devait dire et pouvait demander.

La bibliothèque du Vatican est disposée d'une façon caractéristique, qui prouve le cas qu'on fait à Rome des livres ou des manuscrits: sa salle principale, divisée en deux nefs par des piliers, est entourée d'armoires à portes pleines qui couvrent les murs; ces armoires sont fermées à clef. Que renferment-elles? Sans doute les conservateurs le savent, mais le public l'ignore.

Ce n'est pas par, seulement par là, que cette bibliothèque ne ressemble en rien à notre Bibliothèque nationale ou à celle du _British Museum_, c'est encore par les lecteurs qui la fréquentent; car, à part quelques scribes qui copient des manuscrits orientaux, grecs ou latins, pour des savants étrangers qui ont eu assez d'influence pour obtenir qu'ils leur soient communiqués, ce qui n'est pas une petite affaire, les travailleurs sérieux qu'on y voit sont fort peu nombreux.

Ce fut presque un événement quand on vit chaque matin arriver un jeune Français, de toilette et de tournure élégantes, qui pendant trois heures s'enfonçait dans la _Somme de la foi contre les Gentils_ ou la _Somme théologique_ de saint Thomas d'Aquin, et qui, sans lever le nez de dessus ses in-folio, piochait consciencieusement l'_Ange de l'école_ en prenant des notes.

On tournait autour de lui en regardant par-dessus son épaule, on examinait son écriture, on cherchait à deviner sur quel point portaient ses études ou ses recherches.

Il copiait ses citations sans les traduire, mais il prenait ses notes en français.

Quel était ce Français?

Ce fut la question que chacun se posa.

Heureusement la curiosité fut vite satisfaite au moins quant au nom: M. Aurélien Prétavoine, ancien élève de l'Université de Louvain, descendu avec sa mère à l'_Hôtel de la Minerve_; seulement, quant aux causes déterminantes de ce travail, les discussions restèrent ouvertes sans que personne trouvât rien d'entièrement concluant; un jeune homme de cet âge et de cette tournure, assidu, appliqué au travail, cela n'était pas naturel, et l'on se demandait sans parvenir à le percer, le mystère qui se cachait là-dessous.

Pendant qu'Aurélien allait tous les matins régulièrement s'enfermer pendant trois heures à la bibliothèque du Vatican, madame Prétavoine faisait de pieuses stations dans les églises de Rome, ne choisissant pas les plus belles au point de vue artistique comme les curieux profanes, mais s'agenouillant et priant dans toutes indifféremment, qu'elles fussent belles ou laides, riches ou pauvres, superbes ou humbles, et toujours dans chacune de celles où elle pénétrait, les malheureux qui soulevaient la portière de cuir suspendue à la porte, recevaient d'elle une riche aumône.

Pour la mère comme pour le fils la curiosité s'éveillait et les questions se soulevaient et tourbillonnaient derrière elle.

--Quelle était cette personne pieuse si charitable?

Les bouches qui murmuraient ces paroles étaient humbles, mais de leur réunion sortirait un jour un choeur formidable qui serait entendu des puissants.

Ainsi la mère et le fils, chacun de son côté, bâtissaient dans l'opinion.

Construction lente, assurément, mais solide, et qui s'élèverait pierre par pierre invisible, ignorée tout d'abord, pour apparaître un beau jour, à la surprise générale, dans sa force et sa grandeur.

Les trois heures de travail à la bibliothèque ne prenaient pas tout le temps d'Aurélien; de midi au soir, il était libre, et, bien qu'il eût proposé à sa mère de visiter Rome, en attendant le retour de Mgr de la Hotoie, ce n'était point aux monuments, églises ou musées, qu'il donnait ses heures de liberté.

Ce n'était point la curiosité historique ou artistique qui l'avait amené en Italie. C'était une affaire, et il tenait de sa mère par ce côté pratique, que, pour lui comme pour elle, les affaires devaient passer et passaient avant tout.

Les monuments, les tableaux, les statues, les ruines seraient toujours là; plus tard, quand il aurait l'esprit libre, il s'acquitterait de ses devoirs de politesse envers eux; ce n'était pas lui qui dirait jamais «A demain les choses sérieuses.»

Pour le moment, la chose sérieuse c'était d'entrer en relations avec le frère de Bérengère et de tout faire pour se lier avec lui.

Pour cela, Aurélien avait compté sur M. de Vaunoise, mais comme il n'était point dans ses habitudes de prendre les routes droites pour se diriger vers son but, il s'était bien gardé de dire franchement à son ami ce qu'il attendait de lui, et il s'était contenté de lui demander de faire pour le monde de Rome, ce que dans leur première promenade, il avait fait pour les monuments; ce serait vraiment jouer de malheur si, dans ce chemin détourné, il ne se trouvait pas face à face avec le jeune prince Michel.

Malgré sa finesse, M. de Vaunoise ne s'était nullement douté du rôle qu'on lui donnait à jouer, et il s'était mis d'autant plus volontiers à la disposition de son ancien camarade, que ce qu'on lui demandait l'amusait lui-même.

--Tous les jours tu me trouveras dans le Corso ou au Pincio, et en moins d'une semaine je veux te faire connaître notre monde comme si tu l'avais étudié pendant plusieurs mois; tu sais que le Corso est pour nous ce qu'est le boulevard des Italiens pour Paris, et le Pincio ce que sont les Champs-Élysées; tu verras donc défiler devant toi tout ce qui compte à Rome, et puisque cela t'amuse, je te raconterai l'histoire de chacun, surtout de chacune; il y en a de drôles.

--Aussi curieuses que celles de madame de la Roche-Odon?

--Mais oui; les étrangers et les étrangères qui viennent à Rome n'y sont point tous amenés par la pensée de faire leur salut.

--Malheureusement, hélas!

Cela fut dit avec componction, en chrétien qui pleure sur la perversité de son temps.

Chaque jour Aurélien s'en allait donc par le Corso jusqu'à la porte du Peuple et de là jusqu'au Pincio pour rencontrer son ami.

Si le Corso ne mérite nullement l'éloge qu'en a fait Stendhal, qui a dit que c'était la plus belle rue de l'univers, par contre le jardin du Pincio est digne de sa réputation; d'autres promenades à Londres, à Paris, à Vienne, sont ou plus étendues ou plus champêtres ou mieux dessinées, mais on chercherait vainement ailleurs quelque chose de comparable à la vue qui du haut de cette colline se déroule sur la ville de Rome, le cours du Tibre, Saint-Pierre et, au loin, la campagne romaine; avec cette vue devant les yeux on n'est pas sensible à l'étroitesse de ce petit jardin, pas plus qu'on ne remarque les affreux bustes des grands hommes illustres ou inconnus qui servent de bouteroues à ses allées.

Quand Aurélien n'avait pas rencontré Vaunoise dans le Corso, il était à peu près sûr de le trouver aux environs d'un palmier qui, à cette époque, formait le centre du Pincio, et autour duquel tout Rome venait tourner et se montrer pendant que jouait la musique militaire.

Alors, fidèle à son rôle de cicerone, Vaunoise lui désignait et lui nommait tous ceux et toutes celles qui défilaient lentement, à la queue, devant eux: le roi, accompagné de son grand écuyer, le comte Castellengo; le prince Humbert, en petit phaéton à rechampis rouges, avec le comte Brambilla près de lui; la princesse de Piémont en calèche, sur le siége de laquelle se tiennent raides et dignes ses valets de pied en livrée rouge, et ayant à ses côtés la duchesse Sforza Cesarini et le marquis Calabrini; dans un coupé, la princesse Ginelti, née de Valmy; la marquise Lavaggi; les quatre soeurs Bonaparte, la comtesse Roccogiovine, dont Sainte-Beuve a parlé sous le nom de princesse Julie; la princesse Gabrielli, la comtesse Campello, la comtesse Primoli; et encore, à cheval, M. Ludovico Brazza; le préfet de Rome, le comte Gadda; le duc de Ripalda, qui fut ambassadeur à Paris, et tous les étrangers, les étrangères: Anglais, Russes, Américains, qui, durant l'hiver, foisonnent à Rome: la comtesse Strogonoff, la princesse Bariatinski, le directeur de l'Académie de France, le peintre Hébert, et vingt autres, et cent autres.

Ce n'étaient pas seulement les noms de ceux qui tournaient devant eux que Vaunoise énumérait, c'était encore, selon sa promesse, leurs histoires qu'il racontait.

Il savait tout, et si la diplomatie est l'art de connaître la chronique scandaleuse et les histoires intimes du pays auprès duquel on est accrédité, il était déjà, malgré sa jeunesse, un habile diplomate.

Puis, de ce qui était simplement personnel, passant à des idées un peu plus générales, il expliquait à son ami comment, depuis la suppression du gouvernement papal, se divise la société romaine.

--Pour le temps que tu as à passer à Rome, disait-il, il te suffit de savoir si ceux avec lesquels tu te trouves en relations, sont fidèles au Vatican, ou bien s'ils sont ralliés au Quirinal. Voici la journée d'un jeune Romain dont la famille a accepté le gouvernement de Victor-Emmanuel: le matin il fait un tour dans le Corso où il rencontre les élégantes qui vont faire leurs emplettes de fleurs chez Cardella, ou de bonbons chez Spillmann; il déjeune au cercle de la Caccia, fait quelques visites et monte en voiture pour aller à la villa Borghèse et de là au Pincio; rentré chez lui il s'habille, et s'il n'a pas un dîner obligé, il dîne chez Morteo ou au café du Parlement; puis de là il va au théâtre Apollo et finit sa soirée à la Caccia en perdant quelques _lires_. La grande affaire de sa vie ce sont les visites, et deux fois par semaine la chasse au renard. Il n'est bon à rien, pas même à avoir des enfants, et il ignore complétement qu'il y a des musées et des antiquités à Rome. Il est grand danseur et parle un peu français. Bien que sa famille ait été comblée par les papes, il n'a pas hésité, le 20 septembre 1870, à attacher son uniforme de garde-noble à la queue de son cheval, et le gouvernement l'en a récompensé en le faisant chevalier de Couronne d'Italie; son grand-père ou son bisaïeul, neveu du pape, était meunier, lui est prince ou duc.

--Et l'autre?

--L'autre entend la messe ou Gesu, et parmi ses nombreuses visites en fait plusieurs à des cardinaux; il est garde-noble ou camérier au Vatican, et cela selon sa taille; il va au cercle des Échecs, lit peu et trouve la _Voce della verita_ tiède et notre _Univers_ incolore; il est convaincu que prochainement l'Italie sera rétablie dans l'état où elle était en 1859; enfin il se marie jeune, a beaucoup d'enfants, dont la plupart entreront dans les ordres.

--J'aime mieux celui-là.

--Moi aussi; et c'est de ce côté que je t'engage à te tourner.

--Et le prince Michel Sobolewski, à quel cercle va-t-il?

C'était pour placer une question de ce genre qu'Aurélien écoutait son ami, et c'était avec l'espérance de rencontrer enfin un jour ce prince Michel qu'il continuait à venir régulièrement au Pincio.

VII

Sur ces entrefaites, Aurélien reçut une réponse à la demande d'audience qui avait été présentée à l'_antimera pontifica_ par l'entremise de son ami Vaunoise.

Un soir comme il rentrait, le portier de la _Minerve_ l'arrêta pour lui remettre un large pli cacheté.

--Une lettre du Vatican, dit-il; la personne qui l'a apportée reviendra demain, pour la petite gratification.

--Pourquoi ne l'avez-vous pas donnée?

--Je ne savais pas combien monsieur voulait donner.

--Et combien donne-t-on ordinairement?

--Trois francs, cinq francs.

--Vous en donnerez vingt.

L'audience était fixée pour onze heures: à dix heures quarante-cinq minutes Aurélien se présenta à la porte du Vatican, qu'il n'eût pas trouvée de lui-même si son cocher ne la lui avait pas indiquée; car, chose étrange, ce palais le plus vaste du monde, n'a pas pour ainsi dire d'entrée.

Dans le vestibule les suisses montaient la garde dans leur uniforme de valets de cartes, à bandes de drap rouge, bleu et jaune, culottes courtes et bas de même couleur que l'uniforme, buffleteries jaunes, Remington sur l'épaule, porté à la prussienne.

Sur les paliers d'un escalier doux et poli, des hallebardiers se tenaient immobiles comme des statues, dans leur bizarre uniforme dessiné par Michel-Ange, le casque à pointe de cuivre sur la tête, le corps serré dans une veste à crevés, la hallebarde à la main.

Et çà et là dans les corridors, dans les antichambres, tout un monde de valets en simarre de soie violette damassée, allant et venant, affairés, importants avec les laïques, complaisants, obséquieux, paternels avec les ecclésiastiques; des femmes en robe de soie noire, la tête couverte d'un voile noir passaient émues, haletantes, allant deçà delà, d'un pas rapide et incertain, une feuille de papier à la main.