Chapter 23
Ils avaient continué, et Michel avait d'autant plus perdu qu'il voulait plus ardemment gagner, car au jeu le succès est à celui des adversaires qui domine les autres par le sang-froid, la raison et le calcul.
Michel, hors de lui, pouvait avoir quelques coups heureux, mais finalement il devait être battu.
Il le fut, et il sortit du club, devant neuf mille francs au baron Kanitz.
Comment les payer le lendemain?
Il n'avait qu'une ressource, celle qu'il trouverait près de cet imbécile de Prétavoine.
Était-il idiot ce grand dadais de Normand! Et l'on disait que les Normands étaient rusés! Quelle blague! où était-elle la ruse de celui-là, où était sa finesse?
Et Michel s'alla coucher assez tranquille quant à son échéance, exaspéré seulement d'avoir perdu, et contre cette brute de Kanitz encore.
Car, devant lui, tous ceux qu'il fréquentait, amis ou simples connaissances, étaient des imbéciles ou des idiots, des individus d'une espèce inférieure à la sienne, pour lesquels il professait le plus profond mépris.
Cependant, malgré cette tranquillité relative, il s'éveilla de bonne heure, car il faudrait peut-être un certain temps à cet imbécile de Prétavoine pour qu'il trouvât ses neuf mille francs.
La somme était grosse pour un crétin de bourgeois; il pousserait des holà, des hélas, et dans ces conditions il était sage de prendre ses précautions à l'avance.
Quelle tête il allait faire quand, au lieu de recevoir les méchants mille francs sur lesquels il comptait, il serait obligé d'en prêter à nouveau neuf mille.
Heureusement il était riche, très-riche même, disait-on; au moins sa mère l'était; quel malheur qu'il ne fût pas titré, car on pourrait alors en faire un mari pour Bérengère; il était assez bête pour être un bon mari, surtout un excellent beau-frère, et le titre disposerait ce vieux gâteux de comte de la Roche-Odon à lâcher une bonne dot; mais ce titre il ne le possédait pas. Madame Prétavoine! On ne s'appelle pas madame Prétavoine; c'est honteux! pour lui il ne pourrait se résigner à dire: «Je vous présente M. Aurélien Prétavoine, mon beau-frère», ah! non, par exemple.
Et cependant il avait du bon le Prétavoine, et dans les circonstances présentes, il était politique d'être aimable avec lui.
Où trouver ces neuf mille francs s'il ne les donnait pas? Nulle part. Les demander à cette rosse d'Emma était inutile: elle ne se laisserait toucher par aucune raison, et puisque sa mère était assez bête pour se laisser mener par cette voleuse, il n'y avait rien à espérer de ce côté.
Si le Prétavoine ne lâchait pas les neuf mille francs, il serait impossible de payer cette brute de Kanitz.
Et alors?
Alors c'était l'expulsion du club; c'était la honte; c'était l'aveu que les soupçons de toutes ces canailles d'Italiens étaient fondés.
Et pendant un grand quart d'heure, M. le prince Michel Sobolewski, qui avait été élevé dans l'intimité des cochers et des palefreniers de sa mère, égrena tout son chapelet de jurons.
Puis il se calma, en se disant qu'il était impossible que la vanité de cet imbécile de Prétavoine ne fût pas glorieuse de lui prêter ces neuf mille francs.
Et ce fut sur cette idée consolante qu'il quitta la via Gregoriana.
Grande fut sa surprise quand la portière des demoiselles Bonnefoy l'arrêta au passage pour lui dire que M. Aurélien Prétavoine était sorti.
--Comment! sorti le Prétavoine, au lieu de m'attendre, quand je lui ai donné rendez-vous! qu'est-ce que cela signifie?
La portière, se conformant à la consigne qu'elle avait reçue, ajouta que M. Aurélien Prétavoine avait laissé dans sa chambre une lettre pour le prince Sobolewski, au cas où celui-ci viendrait pour le voir.
--Pourquoi ne vous l'a-t-il pas donnée?
--Cela, je n'en sais rien.
--Quand doit-il revenir?
--Je ne sais pas; la lettre le dit sans doute, et c'est peut-être pour que M. le prince puisse attendre que cette lettre est dans la chambre de M. Prétavoine.
C'était là une raison, et jusqu'à un certain point rassurante.
--Il va rentrer, se dit Michel en montant l'escalier, et j'aurai tout simplement l'ennui de l'attendre; c'est égal, il ne se gêne pas avec moi cet imbécile-là; il a besoin d'être remis à sa place; demain je lui réglerai son affaire.
Et pour commencer ce règlement, Michel se promit de lui demander dix mille francs au lieu de neuf mille; neuf mille francs, cela ne faisait pas un compte; et ce n'était pas trop que mille francs pour payer son attente.
En entrant dans la chambre d'Aurélien et dès la porte, il aperçut la lettre telle qu'elle avait été disposée par madame Prétavoine; et pour la prendre il fut obligé de déranger le cahier de chèques.
Que pouvait bien lui dire cet imbécile-là pour s'excuser: quelque messe, quelque cérémonie religieuse sans doute.
Et tout en décachetant la lettre, il haussait les épaules par un geste de pitié.
Mais à la première ligne qu'il lut, il devint singulièrement attentif et ne haussa plus les épaules.
«Mon cher prince,
«Forcé de partir pour Naples, à l'improviste, je ne puis vous faire prévenir de ne pas vous déranger demain. Et comme je ne sais où vous envoyer ce mot (passerez-vous la nuit via Gregoriana ou au Corso), je prends le parti de le laisser ici pour vous prier d'agréer mes excuses.»
--Stupide bête! s'écria le prince, je m'en fiche bien de tes excuses.
Mais sans se laisser emporter par la colère, il continua sa lecture.
«Quand je serai de retour, j'aurai le plaisir d'aller vous faire ma visite et nous réglerons alors l'affaire pour laquelle je suis désolé que vous ayez pris la peine de vous déranger aujourd'hui; et si par malheur vous n'avez pas été sage, eh bien! nous attendrons.
«Encore une fois pardonnez-moi et, avec mes regrets, agréez l'assurance de mes sentiments dévoués.
«Aurélien PRÉTAVOINE.»
Michel resta un moment abasourdi.
Parti pour Naples!
Et instinctivement il chercha au bas de la lettre l'adresse «de cet imbécile.»
Mais il ne la trouva pas.
D'ailleurs qu'en eût-il fait?
Il faut huit ou dix heures, selon les trains, de Rome à Naples: dix heures pour aller, dix heures pour revenir, cela faisait déjà vingt heures en admettant que le Prétavoine se trouverait en descendant de chemin de fer; or, c'était ce jour même qu'il devait payer ces neuf mille francs «à cette brute de Kanitz».
Maintenant où les trouver, ces neuf mille francs?
Il fallait qu'il les trouvât, qu'il se les procurât n'importe comment, n'importe à quel prix.
Il était resté devant le bureau d'Aurélien, tenant sa lettre dans sa main; ses yeux tombèrent sur ce bureau et virent le cahier de chèques grand ouvert.
Si cet imbécile avait été là, comme il devait y être, il n'aurait eu qu'à remplir un de ces chèques et les neuf mille francs étaient trouvés; Kanitz était payé, quel triomphe!
Tandis que, parce que cette triple brute avait eu la fantaisie d'aller se promener à Naples, ce serait une chute honteuse qui se produirait au lieu de ce triomphe.
Évidemment si ce bon garçon était là, il ne refuserait pas de mettre sa signature au bas d'un de ces petits morceaux de papier.
Car enfin si c'était un imbécile, c'était aussi un bon garçon; assurément il avait des qualités.
Que fallait-il pour que ce petit morceau de papier devint le salut? trois mots: «neuf mille francs» et une signature.
Il étendit la main vers le cahier de chèques.
Mais comme il allait le prendre, un craquement ébranla la muraille.
Michel fit un bond en arrière et regarda autour de lui avec épouvante.
Il ne vit rien.
Personne n'était entré dans la chambre, la porte qu'il avait refermée lui-même était restée close.
D'ailleurs ce n'était pas de ce côté qu'avait éclaté ce craquement, mais du côté opposé à la porte d'entrée; au moins il l'avait cru.
Mais il avait dû se tromper, car après avoir écouté en retenant sa respiration et les battements de son coeur, il n'avait plus rien entendu; la porte qui ouvrait dans cette muraille était close aussi.
Pour plus de sûreté, il tourna le bouton: elle était fermée en dehors, à clef ou à verrou.
C'était le bois qui avait produit ce craquement.
Et alors il haussa les épaules.
--Suis-je bête! dit-il à mi-voix.
Et, revenant au bureau d'un pas assuré, il déchira un des feuillets du cahier, enlevant la souche avec le chèque.
Puis l'ayant plié en quatre, il le mit dans sa poche et sortit.
Cependant, s'il s'était retourné, et si au lieu de promener son regard autour de lui à la hauteur d'un homme, comme il l'avait fait lorsqu'il avait cherché d'où pouvait venir le bruit qui l'avait surpris et épouvanté, il l'avait levé vers le plafond, il aurait vu à travers le carreau de l'imposte qui terminait la porte dont il avait tourné le bouton, deux yeux ardents qui suivaient tous ses mouvements,--les yeux de madame Prétavoine.
XLVII
Quand le prince fut parti, madame Prétavoine dégringola rapidement de dessus son échafaud de malles et de boîtes.
Elle était fort peu à son aise ainsi perchée, et c'était la fatigue autant que l'émotion qui l'avait fait s'appuyer contre l'imposte au moment où Michel avait étendu la main vers le cahier de chèques.
De là ce craquement qui avait failli tout compromettre.
En un tour de main, elle eut remis toutes choses en place et vivement elle regagna son lit.
Si par extraordinaire on forçait sa porte, on la trouverait couchée, malade.
Et, si on la laissait tranquille, ce qu'elle espérait, elle pourrait réfléchir à tête reposée à ce qui venait de se passer.
Il ne fallait pas une grande perspicacité pour deviner comment Michel allait utiliser son chèque; sur la ligne laissée en blanc, il écrirait la somme dont il avait besoin, au dessous il apposerait la signature d'Aurélien, ce qui lui serait d'autant plus facile qu'il avait aux mains une lettre dans laquelle il trouverait le modèle de cette signature, et cela fait il se présenterait à la caisse de la banque de Rome.
Madame Prétavoine avait le don, comme quelques romanciers et quelques auteurs dramatiques, de voir agir les personnages auxquels elle pensait: de son lit, elle aperçut Michel enfermé dans sa chambre, s'appliquant à imiter la signature d'Aurélien posée devant lui; des gouttes de sueur coulaient sur sa grosse face blonde et glissant le long de sa peau imberbe, tombaient sur son papier; enfin, étant arrivé à une imitation suffisante, il prenait le chèque et après un court moment d'hésitation, il se décidait à écrire dessus. La somme, madame Prétavoine ne la voyait pas distinctement et comme dans nos rêves, où les choses que nous ne connaissons pas s'enveloppent d'un brouillard propice, cette somme n'apparaissait pas avec netteté, tandis que la signature, au contraire, éclatait en traits éblouissants sur le papier teinté de rose.
Ce que madame Prétavoine ne devinait pas non plus avec certitude, c'était l'heure à laquelle Michel présenterait ce chèque à la banque de Rome; cependant il était vraisemblable que dans sa hâte à s'acquitter il ne tarderait pas à faire cette présentation.
Malgré cette quasi-certitude, madame Prétavoine ne quitta son lit qu'à trois heures pour se rendre à la banque de Rome.
Elle n'était pas assez simple, on le comprend, pour demander tout de suite ce qu'elle avait tant à coeur de savoir et pour parler du prince Sobolewski.
Si elle venait à la banque, malgré une indisposition qui l'avait retenue au lit toute la journée, c'était pour prendre un chèque sur Naples et l'envoyer à son fils, qui se trouvait dans cette ville depuis la veille et qui était parti si précipitamment qu'il n'avait pas pu se munir d'argent.
C'était à l'un des directeurs de la banque qu'elle adressait ce petit discours.
Lorsque celui-ci entendit dire que le fils de sa cliente, M. Aurélien Prétavoine, était à Naples depuis la veille, il laissa échapper un geste de surprise.
--Comment monsieur votre fils n'est pas à Rome en ce moment? demanda-t-il.
Madame Prétavoine se mit à sourire d'un air bonasse.
--C'est sérieusement que je vous parle, madame.
--Si mon fils était à Rome, je ne lui enverrais pas d'argent à Naples; il a son compte ouvert chez vous, il viendrait prendre lui-même ce dont il aurait besoin.
--Et il est à Naples depuis hier, dites-vous? s'écria le banquier en insistant.
--Il m'a quittée hier soir, partant pour Naples.
Plus le banquier mettait d'insistance dans ses demandes, plus madame Prétavoine mettait de simplicité dans ses réponses.
--Qu'a donc de surprenant ce que je vous dis? demanda-t-elle.
Sans répondre, le banquier se leva et passa dans une pièce voisine dont la porte était ouverte.
Presqu'aussitôt il revint, tenant dans sa main un carré de papier plié.
Madame Prétavoine n'eut pas besoin de voir ce papier pour deviner que c'était le chèque d'Aurélien ou plus justement du prince Michel.
--Monsieur votre fils est habitué à la régularité, n'est-ce pas? demanda le banquier.
--Je ne vous comprend pas bien.
--Je veux dire qu'il ne se tromperait pas de date par étourderie.
--Mon fils n'a jamais été étourdi; il apporte en toutes choses de l'ordre et de la méthode. Mais toutes ces questions m'inquiètent réellement. Tout à l'heure je vous ai demandé ce que mes paroles avaient d'étonnant, vous ne m'avez pas répondu; je vous en prie, calmez d'un mot les inquiétudes que vous avez fait naître. Que se passe-t-il?
--Eh bien, on a présenté à la caisse un chèque de dix mille francs signé par Aurélien Prétavoine et daté d'aujourd'hui.
--Un chèque de dix mille francs!
--Daté d'aujourd'hui.
--Hélas! mon cher monsieur, vous avez été volé.
--La signature...
--La signature, la date, tout est faux; je n'ai pas besoin de voir la pièce; mon fils ne tire pas des chèques de dix mille francs.
Bien qu'elle n'eut pas besoin de voir la pièce, elle avait tendu la main pour la prendre.
Pendant quelques secondes elle l'examina attentivement:
--L'écriture est bien imitée, dit-elle, et je comprends que votre caissier ait pu se tromper; cependant il y a dans cette écriture et surtout dans la signature des hésitations qui trahissent la main d'un faussaire.
--C'est le porteur du chèque plutôt que la signature qui a empêché le caissier d'avoir des soupçons.
Alors madame Prétavoine poussa un cri comme si elle découvrait à l'instant le nom de ce porteur.
--Le prince Michel Sobolewski, quelle catastrophe!
Mais tout de suite elle se reprit:
--C'est impossible, le chèque doit être bon, la signature doit être vraie.
Et de nouveau elle examina l'écriture et la signature.
--Eh bien?
--Eh bien, il y a quelque chose que je ne comprends pas: la signature est fausse.
--La chose est claire, le prince Michel Sobolewski s'est procuré un chèque en blanc, détaché du cahier de monsieur votre fils, car vous voyez que c'est bien le numéro du compte de celui-ci, et il l'a rempli et signé ni plus ni moins que s'il était M. Aurélien Prétavoine; puis il est venu le toucher. Nous allons envoyer M. le prince Sobolewski aux galères, voilà tout.
--Vous ne ferez pas cela.
--Ma plainte sera déposée dans cinq minutes, et si le prince est encore à Rome, il sera arrêté avant une heure.
--Mon cher monsieur, vous ne ferez pas cela.
--Et nos dix mille francs.
--On vous les payera.
--Qui?
--La mère du prince.
--Il faudrait qu'elle le pût.
--Une mère ne laisse pas déshonorer son fils pour une affaire d'argent; elle paye.
--Encore faut-il qu'elle puisse payer; et je ne crois pas que la vicomtesse de la Roche-Odon puisse maintenant nous payer ces dix mille francs. D'ailleurs il y a un faux.
--Sans doute, c'est horrible, mais ce faux ne porte préjudice à personne qu'à celui qui a eu le malheur de le commettre. Songez donc que cet infortuné jeune homme appartient à une grande famille.
--Il n'en est que plus coupable.
--Sans doute; mais sa famille, elle, n'est pas coupable, et cependant elle portera le poids de cette culpabilité.
--Je crois madame de la Roche-Odon capable de porter plusieurs poids de ce genre sans en être écrasée.
--Ce n'est pas seulement de madame de la Roche-Odon que je parle, bien que je la plaigne de tout mon coeur d'avoir à supporter cet affreux chagrin après toutes les calomnies dont on l'a abreuvée, c'est encore de mademoiselle Bérengère de la Roche-Odon, la soeur du prince, une jeune personne accomplie, un modèle de toutes les grâces et de toutes les vertus, que nous aimons tendrement, et qui va être victime de l'égarement, je veux dire du crime de son malheureux frère.
--Sans doute tout cela est terrible, mais nous n'y pouvons rien.
--Si je vous ai parlé de cette famille infortunée, je veux vous parler maintenant de nous, mon cher monsieur, de moi, de mon fils. Mon fils a été lié avec ce malheureux jeune homme; bien que leurs habitudes, comme leurs fréquentations ne fussent pas les mêmes, il n'en est pas moins vrai qu'ils ont été en relations assez intimes. Croyez-vous que je verrais sans souffrir, sans rougir, ces relations livrées au grand jour de la publicité par un procès en cour d'assises? Ce procès serait des plus fâcheux pour nous, et j'ajoute que pour vous il pourrait devenir regrettable.
--Pour nous?
--J'ai comme vous dirigé une maison de banque, j'ai comme vous été victime de vols; je ne les ai jamais dénoncés. Savez-vous ce que j'ai gagné à ce silence? c'est d'avoir été peu volée et rarement, tandis que d'autres maisons l'étaient fréquemment et pour des sommes considérables. Celles-là se plaignaient; on voyait que le vol était facile chez elles, et on le pratiquait; tandis qu'on le croyait impossible chez moi, et on ne le risquait pas.
--Nous ne pouvons pas perdre ces dix mille francs.
--Vous ai-je demandé de les perdre; non, n'est-ce pas? ce que je vous demande, c'est de renoncer à la plainte dont vous me parliez. Tenez, chargez-moi de cette affaire.
--Mais, madame...
--Vous avez peur de perdre vos dix mille francs; je les prends à ma charge si vous me remettez ce chèque; ce n'est pas un grand risque que je cours, car je suis certaine qu'il me sera remboursé ce soir, seulement j'aurai la satisfaction de sauver un grand nom du déshonneur et de nous épargner à tous bien des chagrins.
XLVIII
A cinq heures la négociation était terminée, et madame Prétavoine, sortant de la banque de Rome, se dirigeait vers la maison de madame de la Roche-Odon, ayant dans les profondeurs de la longue poche de sa robe, le chèque fabriqué par le prince Michel.
Ce fut Emma qui lui ouvrit la porte:
--Madame la vicomtesse est sortie.
--J'attendrai son retour.
--Je ne sais quand elle rentrera.
--L'affaire est de telle importance que je ne puis la remettre à demain.
Ces quelques mots s'étaient échangés rapidement, mademoiselle Emma parlant d'un ton sec et raide, madame Prétavoine répondant avec sa douceur ordinaire.
Depuis la visite qu'Emma lui avait faite, madame Prétavoine n'était pas venue chez madame de la Roche-Odon, et cette première entrevue était significative.
Elle disait clairement quels étaient les sentiments de la femme de chambre de la vicomtesse pour celle qu'elle accusait toujours, ou tout au moins qu'elle soupçonnait d'avoir perdu sa maîtresse.
Mais présentement madame Prétavoine n'avait pas à prendre souci de cette hostilité; l'arme qu'elle avait aux mains étant assez puissante pour vaincre toutes les résistances.
Emma, il est vrai, pouvait avoir répété à sa maîtresse l'histoire qu'elle lui avait contée, c'est-à-dire l'amour d'Aurélien pour Bérengère, son projet de mariage et l'abandon de ce projet à la suite du scandale causé par le départ de lord Harley; mais si ce récit avait été fait, et si la vicomtesse s'étonnait qu'on vînt lui demander son consentement au mariage de sa fille quelques jours après qu'on avait annoncé très haut qu'on ne voulait plus de ce mariage, il n'y aurait qu'à légitimer ce changement par quelque bonne explication, et cette explication ne serait nullement impossible à trouver.
Et madame Prétavoine s'installa seule, mademoiselle Emma ne daignant pas lui tenir compagnie, dans le petit salon, où, à son arrivée à Rome, on l'avait fait entrer pour attendre madame la vicomtesse de la Roche-Odon.
Que les temps étaient changés!
Alors pour être reçue elle n'avait à présenter timidement, humblement, qu'une lettre de recommandation d'un petit avoué de province.
Tandis que maintenant elle tenait dans sa poche un talisman qu'elle n'avait qu'à montrer pour qu'on se prosternât à ses pieds.
Qui l'avait obtenu, ce talisman?
A cette pensée, un mouvement d'orgueil soulevait sa poitrine, et la légitimité des moyens qu'elle employait lui paraissait d'autant plus évidente, que le succès jusqu'alors avait récompensé ses efforts: Dieu la protégeait et la guidait.
Mais si l'orgueil était dans son coeur, il ne se manifestait pas au dehors dans son attitude ou dans ses paroles.
En pénétrant dans cette maison pour la première fois et en s'installant dans ce salon, elle avait tiré de sa poche un petit livre de prières, et discrètement, osant à peine s'asseoir sur le fauteuil qu'on lui avait avancé, elle avait commencé à lire dans ce petit livre relié en chagrin noir.
Pouvant se présenter maintenant en maîtresse, elle garda la même attitude et de nouveau elle tira de sa poche le même petit livre; seulement avant de commencer sa lecture, elle retira de dedans ce livre un petit morceau de papier plié en quatre qui pouvait mettre le feu à cette maison, et la faire sauter; puis cela fait elle se recueillit dans sa pieuse lecture.
Ce fut à six heures seulement que madame de la Roche-Odon rentra.
Madame Prétavoine qui avait l'oreille fine, entendit qu'un colloque s'engageait à mi-voix dans l'antichambre entre la vicomtesse et Emma, mais toutes les paroles de ce colloque n'arrivèrent pas jusqu'à elle.
--Je vais la congédier, disait Emma.
--Non, il faut la recevoir, mais vous auriez bien dû m'éviter ce supplice.
Madame de la Roche-Odon entra dans le petit salon le sourire sur les lèvres.
--Que je suis heureuse de vous voir, chère madame.
Mais madame Prétavoine, qui avait pris sa figure du vendredi saint, arrêta net l'épanouissement de ce sourire.
--Madame, je voudrais vous entretenir en particulier.
--Nous sommes seules.
D'un coup d'oeil madame Prétavoine montra les portes.
--Ce que j'ai à vous dire est d'une extrême gravité.
--Mais, madame...
--Il s'agit de l'honneur de monsieur votre fils.
Madame de la Roche-Odon laissa échapper un geste d'effroi.
--Voulez-vous prendre la peine d'entrer dans ma chambre.
Madame Prétavoine voulait bien entrer dans cette chambre, mais elle ne consentit pas à passer la première.
--Je vous écoute, madame, dit sa vicomtesse, lorsque la porte fut refermée.
--Vous savez, madame, que monsieur votre fils et le mien se sont liés assez intimement; de cette intimité il est résulté différents prêts d'argent faits par mon fils.
--Je ne m'occupe pas des affaires d'argent de mon fils, qui est émancipé, dit la vicomtesse avec un certain dédain.
--Vous avez sans doute vos raisons pour agir ainsi; cependant je vous demande la permission d'insister, et de vous dire que les emprunts contractés ainsi par le prince Michel s'élèvent aujourd'hui à une somme totale de 17,000 fr.
--Madame, c'est à mon fils de payer ses dettes; il va rentrer bientôt; vous lui présenterez votre demande. En attendant, je vous serais reconnaissante, si vous le voulez bien, de parler d'autre chose.
--C'est que cette dette est le point de départ de l'affaire grave qui m'amène près de vous.
--Ce qui me paraît grave dans cette affaire, c'est le montant de cette dette; ne trouvez-vous pas que c'est la facilité du prêteur qui a fait l'exigence de l'emprunteur?
--Mon Dieu, madame, comment vouliez-vous que le prêteur refusât quelque chose à l'emprunteur, alors qu'il trouvait en celui-ci un jeune homme vers lequel il était attiré, non-seulement par une vive sympathie, mais encore par un sentiment... plus puissant.
--Quel sentiment?
Madame Prétavoine, qui paraissait en proie à une vive émotion, ne disait pas un mot qui ne fût préparé, qui ne fût pesé, et qui ne conduisît l'entretien à un but qu'elle visait; cette question de la vicomtesse, elle l'attendait donc.