Chapter 21
Ce qu'elle avait vu, d'ailleurs, était pour elle le point essentiel, celui-là même qu'elle avait désiré et poursuivi,--c'est-à-dire le départ de lord Harley.
Le reste était affaire de simple curiosité. Ce n'était pas la querelle de Cerda avec madame de la Roche-Odon ou de Rosa avec Cerda, qui devait faire le mariage d'Aurélien; c'était celle de lord Harley avec la vicomtesse.
Et pour celle-là, elle était fixée.
Sans avoir vu comment les choses s'étaient passées, elle pouvait sûrement reconstituer leur marche.
En pénétrant chez la vicomtesse, lord Harley avait entendu et vu la scène que Rosa faisait à Cerda, et, aux premiers mots, il avait tout compris. Alors, sans faire lui-même une scène à sa maîtresse, il était sorti.
Cela résultait jusqu'à l'évidence du peu de temps qu'il avait passé dans la maison. Bien certainement il s'était contenté de ce qu'il avait vu et entendu, et s'il avait dit un mot, ç'avait été un seul: «Tout est fini!»
Et, pour madame Prétavoine, ce mot suffisait. Quant au reste, elle n'avait pas à en prendre souci.
La seule question inquiétante qui se présentait, était de savoir si, après être ainsi sorti sous l'impulsion d'une juste fureur, lord Harley ne reviendrait pas ramené par la lâcheté de la passion.
Mais c'était là une question insoluble et même insondable pour le présent; l'avenir seul pouvait la décider.
Et, rentrée dans sa chambre, madame Prétavoine se coucha avec la douce satisfaction d'avoir bien employé sa soirée.
Le lendemain matin, de bonne heure, elle entra dans la chambre d'Aurélien avant que celui-ci fût éveillé, et ce fut le bruit de sa porte qui lui fit ouvrir les yeux.
--Je désire que vous vous arrangiez pour voir le prince Michel aujourd'hui; dit-elle.
--Ah! et pourquoi?
--Pour le voir.
--Et c'est tout?
--C'est le principal, surtout si vous l'observez bien.
--Dans quel sens?
Madame Prétavoine n'aimait point à parler de ce qu'elle avait entrepris, avant de l'avoir mené à bonne fin; mais, dans le cas présent, elle était obligée de manquer à cette règle de conduite, et de s'ouvrir jusqu'à un certain point à son fils, si elle voulait que celui-ci lui vint en aide d'une manière efficace.
--J'ai tout lieu de supposer, dit-elle, que lord Harley a rompu avec madame de la Roche-Odon.
--C'est impossible! Il y a trois jours encore ils étaient au mieux, je puis vous l'assurer.
--Trois jours, c'est bien loin.
--Et quand aurait eu lieu cette rupture, alors?
--Cette nuit à minuit.
--Vous êtes sortie déjà ce matin?
--Non.
--Vous avez vu quelqu'un?
--Personne, ce matin.
--Cependant...
--Vous savez que je ne parle jamais à la légère; je suis sortie hier à minuit, et j'ai appris ce que je viens de vous dire.
Aurélien regarda sa mère avec stupéfaction.
--Et pourquoi voulez-vous que j'observe Michel? demanda-t-il.
--Pour voir l'effet que cette rupture a produit sur lui.
--Je ne peux pas l'interroger?
--Assurément, non; d'ailleurs, interroger les gens est un mauvais moyen pour apprendre ce qu'ils ont intérêt à cacher; je suis certaine de la rupture, mais j'ignore, bien entendu, si elle ne sera pas suivie d'un rapprochement; voilà pourquoi je vous demande d'observer attentivement le prince Michel; si la rupture persiste, elle se traduira dans sa mauvaise humeur; si au contraire un rapprochement se produit, cette mauvaise humeur disparaîtra.
--Michel est toujours de mauvaise humeur.
--Plus ou moins, c'est pour vous, qui devez maintenant le bien connaître, une affaire de mesure; de plus, je vous demande de ne pas lui donner d'argent s'il veut vous en emprunter.
--Cela serait difficile avec les habitudes que je lui ai laissé prendre.
--Vous direz que vous êtes à court.
--Il me demandera de lui donner un chèque sur la banque de Rome.
--Vous répondrez que votre crédit est épuisé; au reste, il s'agit de lui faire tirer la langue pendant quelques jours seulement; c'est un moyen pour moi plus sûr qu'un interrogatoire de savoir où en sont les choses; dans quelques jours vous mettrez de nouveau notre bourse à sa disposition et plus largement que jamais, de façon qu'il soit bien certain à l'avance d'obtenir de vous tout ce qu'il voudra, et qu'il compte sur vous comme sur son banquier, s'il en avait un.
--Comme il a déjà cette confiance, c'est ce qui rend un refus difficile; mais il sera fait ainsi que vous désirez.
--Tout en fréquentant le prince Michel, le plus qu'il vous sera possible aujourd'hui et pendant quelques jours encore, vous verrez aussi votre ami, M. de Vaunoise, et vous écouterez attentivement tout ce qu'il vous racontera; enfin vous écouterez de la même façon tous ceux avec qui vous êtes en relations; il est impossible que la rupture de lord Harley avec la vicomtesse de la Roche-Odon ne soulève pas un scandale dans Rome, et il est impossible que la rupture de Corda avec la vicomtesse d'une part, et d'autre part avec Rosa Zampi...
--Cerda, Rosa Zampi, la vicomtesse!...
--Oui, dit madame Prétavoine en souriant, c'était une échéance.
Et enchantée de sa plaisanterie, elle se mit à rire d'un petit rire sec, en se frottant doucement les deux paumes des mains l'une contre l'autre.
Puis reprenant la parole:
--Vous comprenez, n'est-ce pas, que tout cela va soulever un beau tapage et dans la société étrangère et dans le monde du théâtre; ce que je vous demande, c'est de recueillir avec soin tout ce qui aura rapport à ces divers personnages; seulement, si vous devez écouter, vous ne devez pas parler. Vous ne savez rien, et vous ne saurez que ce qu'on vous aura raconté dix fois. Si vous commettiez aujourd'hui une indiscrétion, ou même si vous laissiez paraître sur votre visage quelque chose qui pût donner à croire que vous connaissez les événements de cette nuit, nous serions exposés à perdre les avantages de cette rupture, et ces avantages seront considérables, puisqu'ils vous feront obtenir le consentement de madame de la Roche-Odon à votre mariage avec Bérengère.
--Un mot seulement, une question?... cette rupture, c'est vous qui...
--Moi!
--Mais...
--Croyez-vous donc que Dieu ne fait rien pour ceux qui sont les siens? Cette rupture est l'oeuvre de la Providence.
--Sans doute, mais...
--C'est le ciel, mon cher enfant, qui veut votre mariage, et rien de ce que nous entreprenons ne réussirait si le ciel n'était pas avec nous; comment voulez-vous que moi, étrangère dans cette ville; qui ne connais pas le chanteur Cerda, qui ne connais pas Rosa Zampi, qui ne connais pas lord Harley, qui connais à peine la vicomtesse de la Roche-Odon, comment voulez-vous que j'aie accompli ces ruptures? C'est à Dieu que nous devons adresser nos remerciements, et pendant que vous allez vous promener dans la ville pour recueillir les fruits de la grâce qui nous est accordée, je vais avec la bonne soeur Sainte-Julienne allumer un cierge pour vous et un pour moi à Saint-Jean de Latran, à Sainte-Marie Majeure, à Saint-Paul, à Saint-Sébastien, à Saint-Laurent et à Sainte-Croix de Jérusalem.
XLII
Madame Prétavoine ne s'était pas trompée en disant que ce qui venait de se passer chez la vicomtesse de la Roche-Odon, allait soulever dans Rome du scandale et du tapage.
Après avoir quitté sa mère, Aurélien se rendit, comme tous les matins, au Gesu pour y entendre la messe.
Au moment où il arrivait devant la grande porte de cette église, il rencontra un de ses amis du cercle des Échecs.
Ils s'arrêtèrent et se serrèrent la main.
--Vous savez la nouvelle? demanda le jeune Italien.
--Quelle nouvelle?
--Un grand scandale.
--Au Quirinal?
--Non, là il est à perpétuité.
--Alors?...
--Alors si vous ne savez rien, je ne puis rien vous dire.
--Si je savais quelque chose il me semble que ce serait justement le cas de ne rien me dire, répliqua Aurélien en souriant.
--Je n'ai pas vu, je ne sais que vaguement, par ouï-dire; je ne peux pas me faire le porte-voix d'un scandale, qui peut-être ne repose sur rien de fondé; et puis, d'autre part, comme il s'agit d'un grand nom de la noblesse française, le cas demande des ménagements particuliers.
--Cela est très-juste, répliqua Aurélien; au reste, je crois que je ne pourrais pas entendre votre récit, sans nous exposer à être en retard pour la messe.
Et sans un mot de plus, ils entrèrent tous les deux dans l'église, et ils allèrent s'agenouiller devant la statue en argent du bienheureux saint Ignace.
Aurélien ne tenait pas du tout aux renseignements de son discret ami, il suffisait que celui-ci lui eût parlé d'une grande nouvelle et d'un scandale, pour que dans la journée il pût aborder les gens de connaissance qu'il rencontrerait en leur disant:
--Le comte Algardi m'a parlé tout à l'heure d'un scandale sans vouloir me le conter; de quoi donc et de qui s'agit-t-il?
Puisque ce scandale était connu du comte Algardi, il devait l'être d'autres personnes.
Ce raisonnement était juste; Aurélien ne tarda pas à rencontrer des gens moins timorés que le comte Algardi.
Dans le Corso on n'entendait que les noms de Cerda, de la vicomtesse de la Roche-Odon et de lord Harley, chacun racontant l'histoire de la nuit à sa manière.
Avant deux heures de l'après-midi, Aurélien avait plus de dix versions de cette histoire, quelques-unes entièrement contradictoires.
Selon la recommandation de sa mère il écoutait tout sans rien dire, ou, s'il se permettait un mot, c'était pour poser une question:
--Et lord Harley?
--Et madame de la Roche-Odon?
--Et Rosa Zampi?
A ces questions, chacun, bien entendu, avait sa réponse.
--Lord Harley avait quitté Rome.--Il était retourné à Ardea.--Il attendait la nuit pour rentrer chez la vicomtesse et lui demander pardon.--Rosa avait donné un coup de couteau à Cerda.
Et nombreux étaient les gens qui terminaient la conversation en disant:
--Je ne manquerai pas demain la représentation de Cerda... s'il chante.
Vers deux heures, Aurélien s'en alla à l'ambassade.
--Eh bien! s'écria Vaunoise dès qu'il l'aperçut, Rosa nous trompait tous les deux.
--Est-ce que c'est vrai?
--Comment, si c'est vrai; rien n'est plus vrai.
Et à son tour Vaunoise raconta l'histoire de la nuit, qu'Aurélien écouta comme s'il l'entendait pour la première fois.
Ce fut seulement à la fin qu'il se permit quelques questions:
--Enfin, comment tout cela est-il arrivé? Ce n'est pas le hasard qui a amené en même temps lord Harley et Rosa Zampi chez la vicomtesse.
--A minuit, cela n'est pas probable.
--Alors?
--Alors madame de la Roche-Odon a des ennemies intimes.
--Je comprends cela; mais ce que je ne comprends pas, c'est cette concordance dans l'arrivée de Rosa et de lord Harley, juste au moment où Cerda se trouvait à souper avec madame de la Roche-Odon.
--Ni moi non plus, mais enfin cela s'est passé ainsi.
--Et la suite?
--Lord Harley a quitté Rome.
--Pour retourner à Ardea?
--Pour aller à Naples; on l'a vu prendre le train de neuf heures et demander un billet pour Naples.
--Alors, c'est une vrai rupture?
--Cela l'indique; mais lord Harley aime si passionnément la vicomtesse qu'il n'a peut-être pas été plus loin qu'Albano; ce ne serait pas le premier qui aurait voulu s'éloigner d'une femme méprisable et qui ne l'aurait pas pu.
--Ce serait une lâcheté.
--Peut-être; mais n'en commet pas qui veut.
--Et Cerda?
--Cerda est rentré chez lui avec pas mal de cheveux en moins et les ongles de mademoiselle Rosa imprimés sur la figure.
--Cela vaut mieux qu'un coup de couteau.
--A son premier amant, Rose a joué du couteau; au second, des ongles; au troisième, elle prendra les choses avec une douce philosophie.
--Et madame de la Roche-Odon, comment-va-telle prendre les choses? On disait qu'elle était folle de Cerda.
--J'avoue que ce qui m'intrigue le plus, c'est de savoir comment Michel Berceau va les prendre: il était bien certain que c'était lord Harley, qui lui fournissait l'argent nécessaire à ses pertes de jeu, non pas en le lui donnant directement, mais par les mains de la vicomtesse; comment va-t-il jouer maintenant?
--Tu sais que je ne croirai jamais cela? dit Aurélien, voulant prendre la défense de celle qui serait bientôt sa belle-mère.
--Qu'est-ce que tu ne veux pas croire?
--Que la vicomtesse acceptait de l'argent de lord Harley.
--Alors d'où lui venaient les deux ou trois cent mille francs qu'elle dépensait chaque année?
--Cela, je n'en sais, rien; mais jamais, je n'admettrai qu'une femme telle que la vicomtesse a accepté une pareille existence.
--Crois ce que tu voudras, et si tu as tant d'estime pour elle va la consoler.
De cet entretien avec son ami Vaunoise, il résultait que lord Harley était parti pour Naples, et c'était là un renseignement d'une grande importance.
Voulant en obtenir d'autres encore, et poursuivre son enquête, Aurélien retourna dans le Corso, où il était sûr de rencontrer vingt personnes qui lui parleraient de cette aventure.
Un peu avant d'arriver à la place Colonna, il aperçut Michel; qui se tenait devant l'entrée du club de la _Caccia_, la tête haute, toisant avec un air d'insolence et de défi les gens qui le regardaient.
Il alla à lui et l'aborda comme à l'ordinaire:
--Comment allez-vous, mon cher prince?
--Pourquoi me demandez-vous cela? répliqua Michel, plus rogue et plus brutal qu'il ne l'avait jamais été.
Sans se fâcher; Aurélien lui prit le bras:
--Voulez-vous que nous fassions un tour dans le Corso?
--Si vous voulez.
Au fond Michel était heureux du secours qui lui arrivait, car il se sentait isolé et perdu au milieu des regards curieux qui de tous côtés se fixaient sur lui, mais il ne convenait pas à sa fierté ni à sa honte d'être sensible à l'offre d'Aurélien: de là son air rogue, de là sa réponse brutale.
Mais eût-elle été plus grossière encore, cette réponse, Aurélien ne s'en serait pas fâché; en effet jamais moment plus favorable ne s'était présenté pour gagner le coeur de son futur beau-frère, au cas où celui-ci aurait un coeur, ce qui était assez problématique, en tous cas pour plaire à son orgueil blessé.
Ils se mirent donc à marcher côte à côte dans le Corso, Aurélien causant joyeusement de choses sans importance; Michel répondant de temps en temps par un oui ou par un non.
Jamais il n'avait porté la tête plus haut, les yeux à quinze pas, le nez au vent, le chapeau légèrement incliné sur le côté, en tout l'attitude provocante de ceux qui se croient méprisés et qui espèrent s'imposer par l'intimidation.
De temps en temps Aurélien, qui le tenait par le bras, sentait ce bras frémir; c'était le regard, c'était le sourire d'un passant, c'était le salut d'un homme de son monde qui avait provoqué ce frémissement.
Ils allèrent ainsi jusqu'à la place du Peuple sans que personne les arrêtât pour leur adresser la parole; on les regardait, quelquefois on les saluait, d'autres fois on détournait la tête comme si on ne les avait pas vus, mais personne ne leur parlait.
Et cependant c'était l'heure où le monde de Rome se trouve dans le Corso, se rendant au Pincio et à la villa Borghèse, ou bien en revenant.
Aurélien avait cru que Michel s'arrêterait à la place du Peuple et qu'ils se sépareraient là; il commençait à être inquiet du rôle qu'il jouait, car il suffisait d'un sourire ou d'un mot pour que Michel souffletât celui qui se serait permis cette marque de mépris, et la perspective d'être témoin dans un pareil duel n'était pas faite pour le rassurer.
Mais Michel voulait se montrer au Pincio et il était trop heureux d'avoir un second pour l'abandonner ainsi.
--Montons au Pincio, dit-il.
Au Pincio l'attitude de Michel fut la même que dans le Corso, avec quelque chose de plus provoquant encore, car la réunion d'un grand nombre de personnes dans cet emplacement restreint rendait l'échange des saluts plus fréquent.
Comme ils étaient arrêtés pour regarder le défilé des voitures qui tournaient autour de la musique, ils aperçurent madame de la Roche-Odon seule dans sa calèche.
Elle se tenait à demi renversée et elle promenait sur la foule des yeux dans lesquels il n'y avait pas de regard: ceux qui ne savaient rien de l'aventure de la nuit précédente pouvaient croire à son indifférence et à son calme; mais ceux qui étaient au courant de cette histoire devinaient qu'elle s'était mis un masque sur la figure de même qu'elle avait mis du rouge sur ses joues et sur son front.
--Voici ma mère, dit Michel, il faut que je vous présente à elle; liés comme nous le sommes, il est ridicule que vous ne soyez pas reçu chez elle.
Et de la main faisant un signe au cocher, il arrêta la voiture.
A la présentation faite par son fils, madame de la Roche-Odon qui avait tout d'abord paru sortir d'un rêve, répondit en invitant Aurélien à la venir voir bientôt.
--Où vas-tu? demanda Michel en s'adressant à sa mère.
--A la villa Borghèse.
--Veux-tu nous donner place dans ta voiture, nous irons avec toi, et tu nous ramèneras.
--Mais avec plaisir.
XLIII
Quand madame de la Roche-Odon ramena Aurélien à la porte des demoiselles Bonnefoy, madame Prétavoine, suivie de la soeur Sainte-Julienne, marchant derrière elle comme son ombre; rentrait justement de ses stations dans les saintes basiliques où elle avait été allumer des cierges pour remercier le bon Dieu et la très-sainte Vierge du succès qu'elle avait obtenu.
Venant en sens contraire de la calèche, elle arriva en même temps qu'elle devant la madone des soeurs Bonnefoy.
--Aurélien dans la calèche de la vicomtesse! Quel était ce miracle?
Mais ce n'était point l'habitude de madame Prétavoine de se laisser aller à la surprise.
Elle avait mieux à faire pour le moment d'ailleurs; vivement elle s'avança pour saluer madame de la Roche-Odon et s'informer de sa santé.
--Mère, c'est madame Prétavoine, dit Michel.
Et de nouveau la vicomtesse, qui n'avait guère parlé pendant la promenade, parut sortir de son rêve; sa figure contractée s'anima, ses yeux eurent un éclair, ses lèvres eurent un sourire; on eût dit d'une comédienne avertie par le régisseur que c'était à elle d'entrer en scène, et qui se faisait rapidement la tête de son rôle.
Avec la meilleure grâce du monde elle reprocha à madame Prétavoine de ne pas l'avoir vue plus souvent, et elle exprima l'espérance que désormais elle voudrait bien accompagner son fils dans ses visites.
Puis, cela dit en aussi peu de mots que possible, elle fit signe à Michel d'avertir le cocher de continuer son chemin.
Et avant que les chevaux se fussent remis en route, elle reprit sa physionomie accablée, son regard morne.
Aussitôt madame Prétavoine se tourna vers son fils:
--Vous montez?
--Assurément.
--Alors je vous suis.
Mais avant de rejoindre son fils, qui avait pris les devants, madame Prétavoine fut arrêtée en chemin.
En son absence, mademoiselle Emma était venue pour la voir; elle reviendrait dans la soirée.
La vicomtesse d'un côté, Emma de l'autre, la situation se dessinait; mais avant de se préoccuper de la femme de chambre et de sa visite, il fallait vider la question de la maîtresse.
--Eh bien, demanda madame Prétavoine lorsqu'elle se fut enfermée avec Aurélien, ne m'expliquerez-vous pas comment je vous retrouve dans la voiture de madame de la Roche-Odon?
Aurélien donna ces explications longues, détaillées, complètes; en racontant tout ce qu'il avait fait et tout ce qu'il avait entendu dans sa journée, sans que sa mère l'interrompît une seule fois, sans même qu'elle fît un signe d'approbation ou de blâme.
Lorsqu'il fut arrivé au bout de son récit, elle garda le silence.
Alors les craintes d'Aurélien lui revinrent, et la question qu'il s'était posée souvent en donnant le bras à Michel ou en s'asseyant à côté de la vicomtesse se représenta à son esprit.
--Ai-je eu tort?
Madame Prétavoine le regarda un moment sans rien dire, puis tout à coup se levant et lui prenant la tête dans ses deux mains, elle l'embrassa sur le front.
--Le bon Dieu est avec nous, dit-elle, Bérengère sera votre femme.
--Alors j'ai bien fait d'accompagner Michel?
--N'est-il pas déjà votre beau-frère; non-seulelement vous avez bien fait de l'accompagner, mais maintenant il faut le défendre partout, ainsi que la vicomtesse qui est la mère de votre femme; on peut croire d'étrangers ce qu'on ne croit pas des siens; maintenant il me paraît très-possible que madame de la Roche-Odon soit une pauvre calomniée par la malignité publique.
--C'est ce que j'ai déjà répondu à Vaunoise.
--Ah! mon cher fils, comme nous nous entendons; rien n'est plus doux pour mon coeur que cette entente.
Maintenant ce qui inquiétait madame Prétavoine, c'était la visite de mademoiselle Emma. Pourquoi la femme de chambre de mademoiselle de la Roche-Odon voulait-elle la voir? Avait-elle des soupçons?
Ce fut à neuf heures que mademoiselle Emma arriva: madame Prétavoine l'attendait seule dans sa chambre, Aurélien était sorti et la soeur Sainte-Julienne s'était retirée chez elle.
Au premier coup d'oeil, madame Prétavoine vit que l'entretien allait être sérieux, et ce fut une raison pour elle de redoubler de politesse et d'affabilité, mais avec une nuance de tristesse.
--Vous savez ce qui s'est passé? dit mademoiselle Emma.
--Lorsque je suis rentrée ce soir, mon fils m'a parlé de certains bruits qui couraient dans Rome; seraient-ils vrais?
--Quels bruits?
--Une scène aurait eu lieu chez madame la vicomtesse, entre ce chanteur et cette fille; lorsque j'ai appris cela, je n'ai été qu'à moitié surprise, pensant que vous aviez sans doute exécuté votre idée. J'avoue cependant que je ne croyais pas que vous vous y décideriez, car s'il y avait de bonnes raisons pour faire écrire cette lettre, il y en avait tant d'autres pour ne pas l'envoyer! Mais ce qui m'a stupéfiée, c'est ce qu'on m'a dit au sujet de lord Harley. Comment lord Harley se trouve-t-il mêlé à cette affaire? Je n'y comprends absolument rien.
--Ni moi non plus, répondit Emma en regardant madame Prétavoine dans les yeux.
--Ne m'aviez-vous pas dit qu'il ne revenait jamais d'Ardéa sans prévenir madame la vicomtesse?
--Il n'était jamais revenu.
--Alors il avait donc des soupçons?
--Il faut croire.
--Comment lui étaient-ils venus?
--C'est justement ce que je cherche.
--Supposez-vous qu'il ait été prévenu par quelqu'un?
--J'en suis sûre.
--Par qui?
Il y avait tant de simplicité, tant d'ignorance, tant de candeur, tant de bonne foi dans le ton de madame Prétavoine que mademoiselle Emma fut un moment déconcertée.
Mais bientôt elle reprit:
--Une seule personne savait avec moi que cette Rosa Zampi devait se rencontrer hier, à minuit, chez madame la vicomtesse avec Cerda.
--Cela est grave.
--N'est-ce pas?
--J'entends si cette personne avait intérêt à prévenir lord Harley; connaissez-vous cet intérêt?
--Je le cherche.
--Est-ce que cette personne pouvait être ou était une rivale?
--Non.
--Alors ce serait une vengeance.
Emma resta un moment sans répondre; puis, tout à coup, comme si elle prenait son élan pour se jeter au milieu d'un danger:
--Il vaut mieux, s'écria-t-elle, que je vous nomme tout de suite cette personne.
--Je la connais?
--Mais, c'est vous, madame!
--Moi! s'écria madame Prétavoine.
--Vous seule saviez que je devais faire écrire à Rosa Zampi de venir surprendre Cerda chez madame.
Madame Prétavoine joignit les deux mains et levant ses bras vers une madone qui était accrochée vis-à-vis d'elle:
--O sainte Vierge! s'écria-t-elle; ô Marie conçue sans péché!
Et elle resta ainsi assez longtemps, semblant demander une inspiration à cette madone.
Sans doute la madone répondit, car bientôt, se levant, madame Prétavoine vint se placer devant mademoiselle Emma.
--Savez-vous ce que mon fils et moi nous sommes venus faire à Rome? dit-elle.
Emma fit un signe négatif.