Chapter 2
--Ardea, avait-il dit en accompagnant ce nom de pays d'autres mots que madame Prétavoine n'avait pas entendus.
--Revenu à l'improviste, avait répliqué le groom.
--Et va-t-il bientôt s'en aller?
Deux bras grands ouverts, la tête baissée en avant furent une réponse qui n'avait pas besoin de traduction.
Pendant ce temps mademoiselle Emma était arrivée et apercevant celui qui se tenait dans la porte entrebâillée, elle avait laissé échapper une sourde exclamation de mécontentement.
Puis s'avançant vivement:
--Mylord est revenu d'Ardea, dit-elle.
--Reste-t-il?
--Je crois qu'il va repartir; je vous ferai prévenir.
Et moitié par persuasion, moitié par force, elle l'avait repoussé et lui avait mis la porte sur le nez.
Immédiatement madame Prétavoine avait repris son livre, et s'asseyant elle s'était plongée dans une lecture si attentive, qu'elle allait jusqu'à prononcer des lèvres les mots qu'elle lisait.
Bien lui avait pris de se hâter, car Emma, après avoir congédié le visiteur, s'était retournée, et elle avait aperçu la porte du salon entre-bâillée.
Alors la pensée s'était présentée à son esprit que la dame qu'elle avait fait entrer dans ce salon, avait pu entendre ou tout au moins voir ce qui venait de se passer, et vivement elle était venue s'assurer de la réalité de ses soupçons.
Mais la dame introduite dans le salon était si profondément absorbée dans sa pieuse lecture, qu'elle ne leva même pas la tête quand Emma entra; ce fut seulement quand celle-ci se trouva devant elle qu'elle l'aperçut.
--Eh bien? demanda-t-elle, reprenant les choses au point où elles avaient été interrompues.
--Madame la vicomtesse prie madame de vouloir bien l'attendre.
--Vous voyez, c'est ce que je fais, dit madame Prétavoine, gracieusement.
Et aussitôt elle s'enfonça de nouveau dans son livre.
--Voilà une bigote, se dit Emma, qui ne voit pas plus loin que son nez.
Et comme elle était Parisienne, elle ajouta en riant toute seule:
--... Un nez de province encore; ils sont jolis les indigènes du pays du comte de la Roche-Odon.
Et le mépris qu'elle professait pour ce vieil avare qui ne voulait pas mourir, se trouva singulièrement augmenté par le mépris que cette femme noire lui inspirait. Elle avait de la religion, mademoiselle Emma, «comme tous les gens comme il faut,» mais elle n'aimait pas les dévots.
Pour madame Prétavoine, restée seule, elle avait de nouveau abandonné son livre pour réfléchir.
Ce qu'elle venait de voir et d'entendre était assez clair pour qu'un grand effort d'esprit ne lui fût pas nécessaire.
«Mylord» était l'amant de madame de la Roche-Odon, l'amant en titre, celui pour lequel on avait des égards et dont sans doute on dépendait à un titre quelconque et ce titre n'était pas bien difficile à deviner pour qui connaissait la position embarrassée de la vicomtesse: on n'habite pas un appartement complet, au premier étage de la via Gregoriana, avec plusieurs domestiques, sans de grosses dépenses. Qui fournissait à ces dépenses?--Mylord.
Quant au jeune élégant qu'on renvoyait, c'était un amant subalterne, avec qui l'on ne se gênait point, et qui malgré son mécontentement acceptait assez volontiers son rôle.
Comme elle en arrivait à ce point de son raisonnement, elle entendit un bruit de voix dans le vestibule.
Rapidement elle reprit son livre.
Et presqu'aussitôt la porte s'ouvrit devant la vicomtesse de la Roche-Odon.
IV
Madame Prétavoine avait souvent entendu parler de la beauté de la vicomtesse de la Roche-Odon; mais pour elle, c'était chose passée que cette beauté; car, bien qu'on ne sût pas au juste l'âge de la vicomtesse, il résultait des incidents de sa vie révélée par ses nombreux procès, qu'elle devait avoir au moins quarante ans, sinon plus.
Et cependant la femme qui venait d'ouvrir la porte ne paraissait pas avoir trente ans; pas une ride sur le visage; une démarche souple, légère, pleine de grâce; une chevelure blonde et fine comme celle d'une jeune fille de quatorze ans; une bouche rose; un sourire radieux; et avec tout cela la beauté correcte d'une statue, de la tête aux pieds.
Madame Prétavoine, qui cependant n'était guère sensible à la beauté, fut émerveillée.
Elle s'était levée; elle resta un moment sans parler.
Ce fut madame de la Roche-Odon qui commença l'entretien:
--On me dit, madame, que vous avez à me remettre une lettre de M. Filsac; il a été plein de zèle, plein de dévouement pour moi M. Filsac, et je serais heureuse de lui témoigner ma reconnaissance pour ses bons soins.
Cela fut dit avec une bonne grâce parfaite qui eût donné du courage à la solliciteuse la plus réservée.
Mais ce n'était point en solliciteuse que madame Prétavoine se présentait.
Elle tendit à la vicomtesse la lettre de l'avoué.
Bien qu'elle fût longue, madame de la Roche-Odon la lut d'un coup d'oeil.
--Ah! madame, dit-elle lorsqu'elle l'eut achevée, combien j'ai d'excuses à vous faire; c'est vous qui venez chez moi quand c'eût été à moi d'aller chez vous, si vous aviez bien voulu m'envoyer cette lettre au lieu de prendre la peine de me l'apporter.
--C'était à moi, madame, d'avoir l'honneur de vous faire la première visite.
--M. Filsac me dit que vous voyez souvent ma chère fille et que vous pouvez me parler d'elle longuement. Comment est-elle, la pauvre petite?
C'était là que madame Prétavoine attendait madame de la Roche-Odon; la première partie de son plan avait réussi, elle était entrée dans la place. A elle maintenant, à son adresse, de s'y établir, à son tact de s'y maintenir.
Puisqu'on l'interrogeait, elle pouvait répondre, et pour cela prendre son temps.
--Il faut, dit-elle, que je vous explique, madame, comment M. Filsac a été amené à me charger de cette lettre et à vous faire parvenir par moi des nouvelles de mademoiselle Bérengère. Touchés, comme tous les catholiques, des malheurs du Saint-Père, nous avons organisé dans le diocèse de Condé une loterie de Saint-Pierre, dont le produit devait être offert à Sa Sainteté. Grâce au ciel, nous avons ainsi réuni une assez grosse somme, je dis grosse, relativement à nos ressources,--et comme j'étais la trésorière de l'oeuvre, j'ai été désignée pour la porter à Rome.
Bien que madame Prétavoine n'eût jamais étudié l'art de la rhétorique, elle venait, en peu de mots, de bâtir un exorde qui réunissait toutes les qualités requises.
Le but de l'exorde étant de se concilier la bienveillance de la personne à laquelle on s'adresse, madame Prétavoine avait voulu tout d'abord se faire connaître. Qui elle était? Une des premières de Condé assurément, puisqu'elle avait été la trésorière d'une oeuvre importante, et que de plus elle avait été choisie entre tous pour venir à Rome, au nom du diocèse entier; catholique fervente, cela va sans dire, et dévouée aux intérêts du Saint-Père, compatissante à ses malheurs. Que demander encore? Tout de suite on voyait à qui on avait affaire et quelle foi on devait accorder à ses paroles.
Elle poursuivit:
--Quand M. Filsac, votre avoué, apprit que le choix de notre comité s'était porté sur moi, il vint me faire une visite et me demanda de vous voir dans ce voyage. M. Filsac est un homme de bien, pour qui nous avons tous une grande estime, je n'avais rien à lui refuser. Mais, d'autre part, j'avais des raisons particulières pour accepter avec empressement la mission qu'il voulait bien me confier. En effet, j'ai le plaisir de connaître mademoiselle Bérengère, avec laquelle je dîne tous les jeudis à la table de son grand-père.
Dire à madame de la Roche-Odon qu'on était reçu dans l'intimité du comte qu'elle détestait, était assez hardi, mais si cette révélation pouvait affaiblir la bienveillance de la vicomtesse, elle devait par contre provoquer son estime; mieux que personne elle savait que tout le monde n'était pas admis à l'honneur de s'asseoir à la table de son beau-père.
--Ayant reçu la visite de M. Filsac, continua madame Prétavoine, j'ai hésité sur la question de savoir si je dirais à mademoiselle votre fille que je vous verrais dans mon voyage à Rome. Mais il m'a semblé que c'était jusqu'à un certain point intervenir dans des querelles de famille qui doivent toujours rester fermées aux étrangers, et avant de partir je n'ai rien dit à mademoiselle Bérengère.
--Ma fille m'écrit.
--Assurément, aussi n'aurais-je rien pu vous rapporter de particulier, tandis que je puis vous parler d'elle et cela sans que ma démarche puisse blesser M. le comte de la Roche-Odon, quand, de retour à Condé, je la lui raconterai.
--M. de la Roche-Odon se blesse facilement.
--Il ne peut pas trouver mauvais qu'une mère ait pensé à apporter des consolations à une mère qui, depuis plusieurs années, est séparée de son enfant. C'est dans ce sens que j'ai accepté la lettre de M. Filsac; c'est uniquement pour vous parler de mademoiselle Bérengère.
Et longuement, abondamment, elle parla de Bérengère.
De sa beauté, de sa grâce, de son esprit, de sa bonté, de sa charité, de sa piété.
Ce fut un portrait complet, avec des petites anecdotes caractéristiques habilement choisies et souvent même habilement inventées; en ce sens au moins qu'avec un rien insignifiant elle faisait quelque chose d'important.
Madame de la Roche-Odon écoutait attentivement, mais elle questionnait fort peu, encore le faisait-elle sans se livrer et sans qu'on pût conclure de ses paroles quels étaient ses sentiments pour sa fille.
Dans son impatience, madame Prétavoine risqua une attaque qui pouvait amener madame de la Roche-Odon à se prononcer.
--M. Filsac voulait encore me charger de paroles que, par déférence pour M. le comte de la Roche-Odon, je n'ai pas cru devoir accepter.
--Ah! dit madame de la Roche-Odon sans montrer la moindre curiosité à l'égard de ces paroles.
--Il voulait, continua madame Prétavoine, que je fisse valoir auprès de vous les raisons qui, selon lui, devraient vous amener à provoquer l'émancipation de mademoiselle Bérengère, qui deviendrait libre ainsi d'habiter près de qui elle voudrait.
--M. Filsac va un peu loin dans son zèle.
--C'est justement la réponse que je lui ai faite pour moi; car enfin, en ce qui me touche, je ne pouvais me charger de cette cause à plaider qu'en prenant parti dans la querelle qui vous divise, vous et M. votre beau-père, et c'eût été une inconvenance de ma part.
Madame de la Roche-Odon ne répondit pas un mot, et madame Prétavoine ne tira de cette tentative qu'un doute de plus. Était-ce seulement parce qu'il lui déplaisait de recommencer des procès, que madame de la Roche-Odon ne voulait pas émanciper sa fille? Était-ce au contraire parce qu'elle attendait la mort prochaine du comte de la Roche-Odon, si bien qu'elle aurait pendant un certain temps l'administration de la fortune, que sa fille non émancipée, recueillerait dans cet héritage?
Comme madame Prétavoine, décidée à en rester là pour cette première visite, s'était levée et allait prendre congé de Madame de la Roche-Odon, un jeune homme entra dans le salon.
Il pouvait avoir vingt ans environ; il était de haute taille, avec une grosse tête blonde sur de larges épaules; le visage était imberbe, sans même un léger duvet; le nez écrasé, l'oeil petit, rond, mais brillant, la bouche largement fendue, avec des dents blanches et pointues; en tout un être baroque et qui à première vue était loin d'inspirer la sympathie.
--Mon fils le prince Michel Sobolewski, dit madame de la Roche-Odon.
Puis se tournant vers madame Prétavoine:
--Madame Prétavoine de Condé-le-Châtel, qui veut bien nous apporter des nouvelles de Bérengère.
Tout d'abord le prince Michel avait regardé cette vieille femme vêtue de noir, d'un coup d'oeil indifférent qu'on accorde à une domestique ou à une fournisseuse.
Cette présentation amena un sourire sur ses lèvres pâles.
--Et comment est-elle, la petite soeur?
Ce fut madame de la Roche-Odon qui répondit à cette question en résumant en quelques mots tout ce que madame Prétavoine venait de lui dire.
--Ah bah! si jolie que cela. Quel âge a-t-elle donc maintenant?
--Seize ans, répondit madame Prétavoine.
--Seize ans et jolie. Alors j'espère qu'elle traîne toute une troupe de soupirants derrière elle; mais qu'elle ne fasse pas la bêtise de choisir un mari. Je lui écrirai. Il ne faut pas qu'elle se marie avant d'avoir vu le monde. Et nous le lui montrerons, n'est-ce pas, mère? Son mari doit avoir un grand nom ou une grande situation et être un peu bêta, afin qu'elle le mène par le bout du nez: je lui trouverai ça.
V
Après avoir déposé sa mère à la porte de madame de la Roche-Odon, Aurélien, achevant d'user son heure de voiture, s'était fait conduire au palais Colonna, à l'ambassade de France.
Mais c'est l'ambassadeur qui occupe le palais Colonna; quant aux bureaux, on les a installés dans des communs, anciennes écuries, remises ou cuisines, qui ouvrent leur porte borgne sur une ruelle appelée la via della Pilotta.
Aurélien trouva son ancien camarade M. de Vaunoise dans une salle basse, enfoncé dans un grand fauteuil, et lisant un numéro du _Sport_, derrière lequel il disparaissait si bien, qu'on ne voyait de sa personne que deux pieds posés sur le dossier d'une chaise qui lui servait d'appui.
Il fallut qu'Aurélien fit le tour de cette chaise pour découvrir son ami derrière le _Sport_.
--Tiens, Prête-Avoine! s'écria le jeune attaché en lâchant son journal et en posant brusquement ses pieds par terre, Prête-Avoine à Rome!
C'était ainsi que M. de Vaunoise avait l'habitude de prononcer ce nom roturier de Prétavoine, et il le faisait avec une désinvolture tout aristocratique.
Si Aurélien avait été encore à l'Université et s'il n'avait point eu besoin de lui, il lui aurait répondu comme il lui répondait autrefois:
--Oui, mon cher Balour-Eau.
Mais ce n'était pas le moment de blesser celui dont il venait réclamer les services, et assurément ce nom de Balour-Eau ainsi prononcé n'eût point resserré les liens de leur camaraderie.
En effet, M. le vicomte de Vaunoise se nommait, de son nom patronymique Baloureau, et sa noblesse était de trop fraîche date pour qu'il n'en fût pas fier comme un paon. Jusqu'en 1830 ses pères, qui étaient ardoisiers dans l'Anjou, n'avaient eu d'autre nom que celui de Baloureau, et c'était à cette époque que Charles X, ou plus justement M. de Polignac, voulant récompenser le zèle monarchique et religieux des Baloureau, en avait fait des comtes de Vaunoise. Tout le monde connaissait l'origine et la date de ces lettres de noblesse, et personne n'avait oublié le nom de Baloureau, personne excepté ceux qui le portaient, bien entendu.
C'était même pour que son petit-fils fût digne de son titre que le vieux père Baloureau avait voulu en faire un diplomate. Et par un bienheureux hasard qui ne se rencontre pas souvent, il s'était trouvé que le jeune héritier des ardoisiers avait quelques-unes des qualités de la profession qu'on lui imposait; de la finesse, de la politesse, du bon sens, beaucoup d'entregent, une affabilité qui le faisait tout à tous, de l'esprit, une extrême curiosité de tout savoir, l'amour de l'intrigue pour le plaisir de l'intrigue, de la réserve sous une apparence de légèreté; et, certainement cette réserve lui eût interdit le Prête-Avoine si ce n'avait été une plaisanterie d'école dont l'habitude était prise depuis longtemps.
--Oui, mon cher Vaunoise, répondit Aurélien, avalant sans grimace le Prête-Avoine; à Rome depuis ce matin, et ma première visite est pour toi.
--Bonne idée; je vais te faire faire ta première promenade; comme cela tu associeras mon souvenir à celui de Rome et tu ne m'oublieras plus. Nous prendrons une voiture à la place de Venise; viens.
Ils n'eurent pas besoin d'aller jusqu'à la place de Venise; sur la place des Saints-Apôtres, ils trouvèrent une voiture découverte dans laquelle ils montèrent.
--Tu es à moi, n'est-ce pas? demanda Vaunoise.
--Certes.
--Alors je te conduis.
Et s'adressant au cocher, il lui dit de les mener à Saint-Pierre, en passant par le Panthéon.
Puis se tournant vers Aurélien:
--Il y a quatre choses principales, capitales, à voir à Rome, lui dit-il: le Panthéon, Saint-Pierre avec le Vatican, Saint-Paul et le Colisée avec le Forum et le Palais des Césars; je vais te les montrer, après tu te débrouilleras tout seul.
Puis, comme il ne tenait pas essentiellement à faire étalage de son érudition, qui d'ailleurs était de fraîche date, il changea de sujet:
--Tu es seul à Rome? demanda-t-il.
--Non, je suis avec ma mère.
L'occasion de parler de madame de la Roche-Odon se présentait, Aurélien la saisit avec empressement.
--Mais ma mère ayant une visite à faire à la vicomtesse de la Roche-Odon, cela m'a permis de venir te voir.
--Tu la connais, madame de la Roche-Odon?
--Nous sommes liés avec son beau-père le vieux comte de la Roche-Odon; mais je n'ai jamais vu la vicomtesse.
--Tu la verras ici, et elle vaut la peine qu'on se dérange pour elle, tu aurais dû accompagner ta mère; qui sait?
--Comment?
--Avec madame de la Roche-Odon tout peut arriver, et c'est l'improbable qui a le plus de chances.
--Elle a au moins quarante ans.
--On a l'âge qu'on paraît avoir, et quand tu auras vu madame de la Roche-Odon, tu ne diras pas qu'elle a quarante ans; vingt-cinq, vingt-huit au plus. Une merveille! Si tu habites Rome pendant un certain temps, tu entendras discuter plus d'une fois la question de savoir comment madame de la Roche-Odon est restée belle, et l'on te racontera les choses les plus invraisemblables.
--Lesquelles?
--Tu sais que nous sommes dans le Corso, si tu regardais un peu autour de toi au lieu de bavarder. Voilà le palais Doria.
--T'écouter ne m'empêche pas de regarder: tu me disais qu'on racontait les choses les plus invraisemblables sur madame de la Roche-Odon...
--C'est-à-dire sur les moyens qu'elle emploie pour conserver sa beauté: les uns prétendent que du commencement de l'année à la fin, elle prend un bain froid tous les matins; les autres, que ce n'est pas le froid physique qui la conserve, mais la froideur morale, autrement dit qu'elle ne s'émeut de rien et ne prend des passions que tout juste ce qu'il en faut pour se bien porter en donnant de l'activité à la circulation du sang; enfin mille explications. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'aujourd'hui elle est assez belle pour...
Il s'interrompit.
--Nous voilà au Panthéon, il faut descendre.
Mais Aurélien refusa; puisqu'il logeait à la _Minerve_, il viendrait le lendemain visiter le Panthéon.
--Et puis, ajouta-t-il dévotement, j'aime mieux que ma première visite soit pour Saint-Pierre.
--Ça, c'est une raison respectable; cependant il serait curieux pour toi de voir comment Bramante a pris la coupole du Panthéon pour la poser sur son église.
Mais Aurélien n'avait pas en ce moment des curiosités de ce genre.
--Pourquoi, ou pour qui madame de la Roche-Odon est-elle assez belle? dit-il, pendant que la voiture roulait à travers des rues infectées par l'odeur de la friture et des guenilles qui séchaient au soleil.
--Assez belle à quarante ans pour avoir un amant de vingt-huit ans, qui est fou d'amour, lord Harley. Connais-tu lord Harley?
--Non.
--Eh bien! quand tu l'auras vu, tu comprendras quelle puissance exerce madame de la Roche-Odon; car lord Harley n'est pas le premier venu; il a tout pour lui: élégance, distinction, fortune, savoir, et cependant il est l'esclave d'une femme plus âgée que lui de douze ou quinze ans. Elle le domine si bien que, pour avoir sa liberté à Rome, elle lui a soufflé le goût des fouilles; il passe son temps à Ardea, tu sais la fameuse Ardée de Turnus, la capitale des Rutules, où il est en train, dit-on, de faire des découvertes extraordinaires. Des fouilles dans la voie Apienne ou sur le Palatin, cela est à la portée de tous, mais à Ardea, en plein Latium, au milieu de la Malaria, voilà qui est original. Madame de la Roche-Odon lui a soufflé la passion des fouilles. Il publie sur ses découvertes un ouvrage fort curieux, qui paraît par livraisons, de temps en temps, avec des planches superbes que je te montrerai, et on raconte que naïvement il rapporte tout l'honneur de son travail à sa maîtresse: «C'est à elle, dit-il, qu'Ardea devra sa résurrection.» N'est-ce pas admirable? Tu te demandes peut-être pourquoi, au lieu de garder son amant près d'elle, et de lui faire faire des fouilles dans la voie Apienne ou sur le Palatin, elle l'a envoyé à Ardea.
--Justement.
--C'est qu'Ardea possède un avantage important pour madame de la Roche-Odon, qui est son éloignement, trente-cinq ou quarante kilomètres de Rome, si bien que quand lord Harley est parti pour surveiller ses fouilles, madame de la Roche-Odon est tranquille, elle sait qu'il ne rentrera pas à l'improviste.
--Elle a donc à craindre que lord Harley rentre à l'improviste?
--Je crois bien qu'elle a à craindre, demande à Cerda s'il lui serait agréable d'être surpris par lord Harley.
--Qu'est-ce que c'est que Cerda?
--Cerda est le ténor qui chante en ce moment au théâtre Apollo; un Sicilien que les femmes trouvent charmant et que madame de la Roche-Odon a enlevé à ses rivales. Tu vois par là si elle a quarante ans. Pour moi, je crois volontiers qu'elle ne les aura jamais et qu'elle continuera longtemps encore ses études. Car ce sont, paraît-il, des études que fait madame de la Roche-Odon: elle cherche un homme qui la comprenne ou qu'elle comprenne, je ne sais trop, mais enfin avec lequel il y ait accord parfait, et comme elle ne l'a pas encore trouvé, paraît-il, elle continue ses recherches sans se désespérer aucunement, convaincue qu'elle a encore de longues années devant elle. Présentement c'est Cerda qui est le sujet; et il est probable quelle le gardera tant qu'il ne sera pas réduit à l'état de _caput-mortuum_, comme disaient les alchimistes.
Cependant, après avoir roulé à travers des rues sales et tortueuses et passé le Tibre sur un pont orné de statues qui feraient bel effet dans une apothéose de féerie, ils étaient arrivés dans une rue aboutissant à une grande place.
De forme ovale, cette place qui va en montant est enserrée par deux colonnades composées de quatre rangs de colonnes: au centre se dresse un obélisque; de chaque côté deux fontaines lancent une haute gerbe d'eau qui se termine en un panache d'écume; enfin à son extrémité commence un vaste escalier qui par trois rampes, conduit à un immense monument au-dessus duquel s'élève un dôme colossal;--ce monument, c'est la basilique de Saint-Pierre.
Si Aurélien avait pu passer avec indifférence devant le Panthéon qui est un monument païen, il ne pouvait pas ne pas paraître ému en s'approchant de Saint-Pierre, qui est le monument chrétien par excellence--sinon par le sentiment et le style, au moins par la tradition.
C'était le moment de s'attendrir et d'éprouver des sentiments de vénération et de componction: Saint-Pierre! le Vatican! c'est avec les yeux de l'âme qu'un catholique les regarde.
Il n'y manqua pas; pas plus qu'il ne manqua d'aller baiser dévotement le pied de la statue de saint Pierre usé par les lèvres ardentes des pèlerins qui depuis des siècles sont venus le polir les unes après les autres.
--Tu reviendras, disait M. de Vaunoise.
Mais Aurélien n'avait pas besoin de cette parole pour hâter sa visite: s'il ne parlait plus de madame de la Roche-Odon, il ne l'oubliait pas, et il était curieux de reprendre l'entretien au point où il avait été interrompu.
Bientôt ils remontèrent dans leur voiture, et par le Janicule, l'île du Tibre et l'Aventin ils se dirigèrent vers Saint-Paul.
Comme beaucoup d'étrangers établis à Rome, Vaunoise avait une peur effroyable de la fièvre, et à chaque instant il s'interrompait pour dire:
--Tu sais, là règne la fièvre.
Mais Aurélien ne voulait pas entendre parler de fièvre: madame de la Roche-Odon toujours, et la seule madame de la Roche-Odon.
Seulement, comme il importait de ne pas éveiller la défiance de Vaunoise, c'était avec des précautions et des détours qu'il revenait sans cesse à ce sujet.
--Tu sais que je rêve de ce que tu m'as raconté de madame de la Roche-Odon; est-ce possible?