Comte du Pape

Chapter 19

Chapter 193,835 wordsPublic domain

D'ailleurs elle commençait à accuser Mgr de la Hotoie d'indifférence à son égard, et elle était bien aise de chercher un autre point d'appui. Peut-être même n'avait-elle que trop attendu.

Plusieurs fois déjà, elle avait essayé de connaître ce Lorenzo Picconi, mais toujours Baldassare, auquel elle n'avait pas pu adresser ouvertement sa demande, avait feint de ne pas comprendre ce qu'elle désirait.

Mais cette fois l'occasion était telle qu'il lui était permis de parler franchement et que Baldassare ne pouvait la refuser.

Cependant elle avait si peu confiance dans la franchise et elle aimait si peu cette manière de procéder, qu'elle s'arrangea de façon à se faire offrir les services de Lorenzo Picconi par Mgr de la Hotoie.

--Son embarras était extrême; elle aurait besoin au Vatican d'un homme qui pourrait l'aider à placer les 150,000 fr. dans le modèle; il fallait un homme en qui elle pût avoir pleine confiance, et qui parlât français (elle savait par Baldassare que Lorenzo Picconi avait été au service d'un prélat français); sans doute elle pouvait offrir ces 150,000 fr. en billets de banque et en agissant ainsi elle ferait même un joli bénéfice; la pièce d'or valant en ce moment 22 fr., elle pouvait, rien que par l'opération du change, gagner 15,000 fr.; mais elle ne voulait pas se livrer à une pareille opération; plutôt que de faire un bénéfice sur Sa Sainteté, elle aimerait mieux en mettre de nouveau de sa poche; seulement il n'était pas facile à elle de porter ces 150,000 fr., car cette somme fait 7,500 louis, lesquels pèsent près de 50 kilogrammes, ce qui est un poids pour une femme et même pour un homme; enfin une fois que les 150,000 fr. seraient au Vatican, il lui faudrait quelqu'un d'adroit pour l'aider à arranger ces 7,500 louis dans l'intérieur du modèle, car elle serait tellement émue à la pensée de paraître bientôt devant Sa Sainteté qu'elle serait incapable de rien faire ni de rien ordonner; ce quelqu'un était-il introuvable?

Et comme Mgr de la Hotoie allait prononcer un nom, elle se hâta de parler de celui qu'elle voulait qu'on lui proposât.

--Est-ce que Baldassare n'avait pas un parent, un ami, parmi les domestiques du palais? Elle croyait se rappeler vaguement, mais très-vaguement, qu'il avait prononcé le nom de cet ami; mais elle avait oublié ce nom.

--Lorenzo Picconi.

--Peut-être, mais elle ne se rappelait pas.

Le lendemain, Lorenzo Picconi s'était présenté chez les soeurs Bonnefoy, et madame Prétavoine l'avait reçu avec les bonnes grâces qu'elle déployait toujours pour ceux dont elle avait besoin.

Longuement elle lui avait expliqué ce qu'elle attendait de sa complaisance, puis en causant tout bonnement, car elle n'était pas fière, elle lui avait dit dans quel but elle était venue à Rome. Tout d'abord c'était pour offrir cette somme au Saint-Père, et puis c'était pour obtenir un titre de comte en faveur de son fils; assurément, jamais titre n'avait été si bien mérité; cependant elle saurait reconnaître le service que lui rendraient ceux qui, directement ou indirectement, hâteraient le moment où le Saint-Père daignerait leur accorder cette grâce; elle ne voulait pas dès maintenant fixer une somme, mais ce serait une grosse somme que se partageraient les intermédiaires.

Elle n'en avait pas dit davantage, laissant la réflexion et l'intérêt agir.

Enfin le modèle était arrivé, et l'heure si impatiemment attendue par madame Prétavoine avait sonné.

A midi, elle avait quitté la maison des demoiselles Bonnefoy pour se rendre au Vatican.

Une de ses grandes inquiétudes avait été de savoir si le temps serait beau; heureusement l'aimable Providence lui avait été favorable, et elle avait pu réaliser son dessein, c'est-à-dire se rendre au Vatican à pied, marchant dans les rues sans boue et sans poussière avec la soeur Sainte-Julienne derrière ses quatre porteurs chargés du modèle de l'église d'Hannebault, dont les cuivres brillaient dans cette claire lumière de Rome; immédiatement sur ses pas venait une voiture dans laquelle se trouvait Aurélien avec les cent cinquante mille francs.

Ce n'était pas tout à fait la pompe qu'elle avait rêvée; cependant ces quatre porteurs chargés de cette église scintillante, cette femme en noir, la tête couverte du voile bien connu des Romains et qui dit qu'on se rend à une audience du pape; cette voiture marchant au pas, tout cela frappait les passants; et dans les rues où elle passait, la via del Tritone, la place d'Espagne (elle prenait le plus long), la via Condotti, la via della Fontanella, le pont Saint-Ange, le Burgo nuovo, on s'arrêtait pour regarder ce défilé et l'on s'interrogeait curieusement.

L'effet qu'elle avait voulu était produit,--même sans trompettes.

Dans la cour Saint-Damase, elle trouva parmi ceux qui l'attendaient Lorenzo Picconi, et on la conduisit dans la salle Mathilde, où se donnent le plus souvent les audiences particulières; là, ses porteurs ayant été renvoyés, elle put, avec l'aide d'Aurélien et de Picconi placer les 7,500 louis dans l'intérieur du modèle, puis cela fait, elle n'eut plus qu'à attendre.

Depuis longtemps, elle s'était préparée à cette audience, se demandant ce qu'elle dirait, et après avoir pesé le pour et le contre, elle avait décidé, avec Mgr de la Hotoie, de ne rien dire et de laisser celui-ci parler.

A cela il y avait plusieurs avantages.

D'abord, elle ne demandait rien elle-même, ce qui, alors qu'elle apportait une offrande si considérable, eût eu quelque chose de grossier.

Et puis elle pouvait, en gardant le silence, s'abandonner à une émotion qui, selon elle, devait produire un bon effet sur le Saint-Père, le flatter et même le toucher.

Lorsque la porte du salon s'ouvrit devant le pape, qui parut entouré de quelques personnes de sa suite, parmi lesquelles se trouvait l'évêque de Nyda, madame Prétavoine se prosterna sur le tapis.

Comme il avait été convenu à l'avance, ce fut Mgr de la Hotoie qui prit la parole et fit la présentation.

Mais ce fut bien plus celle de l'église de l'abbé Guillemittes et des 150,000 francs que de madame Prétavoine qui, dans son petit discours, ne vint que d'une façon incidente et ne tint qu'une place secondaire, celle qu'on accorde à un intermédiaire, à un commissionnaire. Tout, église, offrande, fut ramené par lui à l'abbé Guillemittes, dont il célébra la piété et surtout le dévouement au Saint-Siége.

--Et moi, et moi! se disait à chaque parole madame Prétavoine.

Mais son tour ne vint pas, il y avait tant de choses à dire sur l'abbé Guillemittes qu'on ne pouvait vraiment point parler d'elle.

Dans sa réponse ce fut aussi de l'abbé Guillemittes que le pape parla.

Faisant à madame Prétavoine l'accueil le plus gracieux par le sourire et par les manières, il examina longuement le modèle de l'église d'Hannebault, déclara que c'était une vraie magnificence, et se tournant vers l'évêque de Nyda, il dit qu'il remercierait directement le curé d'Hannebault, dont il bénissait la paroisse avec la plus paternelle affection.

--Et moi! et moi! se disait madame Prétavoine.

Elle aussi fut bénie; mais elle avait voulu, elle avait espéré, il avait été convenu qu'elle obtiendrait davantage.

XXXIX

Madame Prétavoine sortit du Vatican exaspérée, la rage au coeur.

Les sentiments qu'elle éprouvait étaient de même nature que ceux qui l'avaient enfiévrée après sa première visite à M. de la Roche-Odon, alors que pour la première fois de sa vie, elle avait pensé qu'on pouvait prendre plaisir à guillotiner ces gens-là.

Nobles, prêtres, ils étaient les mêmes.

Il fallait se sacrifier pour eux; cela leur était dû; ils n'avaient pas à vous en remercier.

Cet évêque de Nyda s'était-il bien moqué d'elle! et elle ne s'était douté de rien.

Elle avait eu la simplicité de s'imaginer qu'il serait un instrument entre ses mains, et c'était elle qui en avait été un entre les siennes.

Dupe! Elle dupe!

Elle résolut de s'expliquer avec lui, et le lendemain de l'audience elle se rendit à son palais.

--Eh bien, chère madame, dit Mgr de la Hotoie en prenant les devants, avez-vous été heureuse de voir notre Saint-Père? Jamais accueil n'a été plus affable, plus gracieux!

--Je viens vous adresser mes remerciements en mon nom et au nom de M. l'abbé Guillemittes.

--Je pense qu'il sera satisfait; je l'ai mis en pleine lumière, vous laissant vous même jusqu'à un certain point dans l'ombre; et, en parlant ainsi, j'ai cru aller au-devant de vos désirs; vous avez toujours été si bonne, si dévouée pour ce pauvre Guillemittes; d'ailleurs cette façon d'agir était commandée par la faveur dont jouit ici M. l'abbé Fichon, qui est très-appuyé, très-recommandé par des personnes puissantes: c'est une lutte, entre lui et Guillemittes, pleine d'intérêt; si Guillemittes était battu vous succomberiez, vos causes sont solidaires.

--J'ai senti cela.

--N'est-ce pas? d'ailleurs je n'avais pas besoin que vous me le disiez, je n'en ai pas douté un instant; averti au dernier moment qu'on venait de faire une tentative en faveur du vicaire général de Condé, je n'ai pas pu vous prévenir, mais j'ai pensé qu'en me voyant appuyer Guillemittes si chaudement, vous devineriez que j'avais une raison impérieuse pour le faire; je vois que mon pressentiment ne m'avait pas trompé. Si nous réussissons pour Guillemittes, votre succès est assuré; l'un entraînera l'autre. Nos adversaires battus n'oseront rien contre vous. Au contraire, si nous avions commencé par vous, cela eût éveillé leur défiance et nous aurions échoué sur toute la ligne, aussi bien de votre côté que de celui de Guillemittes.

--Est-ce curieux! les raisons que vous me donnez en ce moment sont précisément celles que j'imaginais en venant vous remercier, car c'est une visite de remerciement que je vous fais.

--Je ne la reçois pas; dans quelque temps ce sera différent.

Il était impossible de mettre plus d'affabilité, plus de courtoisie dans les paroles et dans les manières qu'ils n'en déployaient l'un et l'autre dans cet entretien, mais les mots qu'ils murmuraient tout bas au fond du coeur n'étaient pas les mêmes que ceux que leurs lèvres prononçaient avec de gracieux sourires.

--Essayez donc de vous fâcher, disait l'évêque de Nyda.

--Vous me payerez tout cela plus tard, répliquait madame Prétavoine.

Et ils continuaient à se sourire, madame Prétavoine appuyant de plus en plus fort sur sa gratitude, Mgr de la Hotoie se refusant de plus en plus à l'accepter.

--Non, disait-il, pas dans ces termes, je vous prie; plus tard.

--Alors à plus tard, dit madame Prétavoine de guerre lasse.

Et ce fut sur ce mot qu'ils se séparèrent.

Mgr de la Hotoie souriant toujours.

Madame Prétavoine se confondant en respects et en génuflexions.

Mais de son éducation première, au temps où elle courait les rues d'Hannebault avec les gamins de son âge, il lui était resté des façons de penser et de s'exprimer qui, malgré la tenue qu'elle s'imposait maintenant, l'emportaient quelquefois.

A peine avait-elle descendu une dizaine de marches de l'escalier qu'elle se retourna vers la porte fermée, et, lui montrant le poing:

--Canaille! murmura-t-elle, canaille!

Et elle continua son chemin en proie à une colère furieuse, qui de temps en temps lui arrachait des cris étouffés.

Sur son chemin, les gens de son quartier, qui vivent en grand nombre assis ou accroupis devant leur porte, la regardaient passer, et se demandaient si cette femme noire était une folle ou si ce n'était pas le diable.

Elle ne retrouva un peu de calme qu'en pensant à Lorenzo Picconi.

Ah! comme elle avait eu bonne idée de s'adresser à cet aide de chambre.

Celui-là n'était point un personnage, c'était un simple domestique; mais il savait calculer, il savait voir où était son intérêt, et, par cela seul qu'en la servant il se servirait lui-même, il y avait tout lieu de croire qu'il agirait.

D'ailleurs, elle le stimulerait.

Elle lui avait donné rendez-vous pour le lendemain, afin de pouvoir le remercier du service qu'il lui avait rendu.

Il fut exact, et la rémunération qu'il reçut le disposa à l'épanchement.

--Relativement à l'affaire dont on l'avait entretenu, il en avait parlé à quelqu'un, qui l'avait communiqué à une personne, qui l'avait recommandé à un personnage en situation de la faire réussir. On connaissait le nom de madame Prétavoine; on savait quelle était sa piété, et l'on était au courant des charités qu'elle distribuait mystérieusement. Malgré tout le soin qu'elle prenait de se cacher, ces charités étaient connues, car Rome est une ville où tout se sait, le bien comme le mal. Ce personnage avait promis de s'intéresser à cette affaire. Seulement...

Et il s'était arrêté, mais madame Prétavoine lui avait rendu la parole en lui disant que s'il s'agissait d'argent il ne devait pas être embarrassé, attendu que, comme elle le lui avait déjà expliqué, elle était disposée à reconnaître très-largement le service qu'on lui aurait rendu, et à le reconnaître pour tous ceux qui y auraient travaillé.

Ainsi encouragé, il avait continué:

--C'était précisément d'argent qu'il s'agissait, et il en faudrait beaucoup, non pour le personnage en question, il était incapable de recevoir de l'argent, mais pour son entourage qui n'avait pas les mêmes scrupules que lui.

--Je donnerai ce qu'il faudra.

--Il serait fâcheux que madame pût croire qu'à Rome les choses justes ne s'obtiennent qu'avec de l'argent, mais depuis la spoliation des Piémontais la misère est grande.

Et alors il avait longuement expliqué qu'avant cette spoliation il y avait des personnages qui subvenaient aux besoins de leur maison avec les produits des hautes charges qu'ils occupaient. Mais, depuis la spoliation, ces produits avaient été supprimés et les personnages qui n'avaient pas voulu renvoyer de vieux serviteurs s'étaient trouvés bien embarrassés pour les payer. C'était leur charité, leur bonté qui faisait leur gêne. Fallait-il blâmer des serviteurs qui tâchaient de soulager leur détresse?

Assurément ce n'était pas madame Prétavoine qui porterait un pareil blâme: cette détresse arrangeait trop bien ses affaires pour qu'elle ne trouvât pas toutes naturelles les exigences de ceux qui voulaient la soulager.

Car ses idées avaient changé depuis qu'elle avait quitté Condé, et maintenant qu'elle était dans la Ville éternelle, elle ne la voyait plus avec cette auréole de la sainteté devant laquelle pendant si longtemps elle s'était inclinée de loin, respectueusement.

Le respect s'en était allé.

Elle avait vu que dans ce monde de prêtres et de cardinaux on était en proie à l'envie, à la jalousie, à la haine ni plus ni moins que dans le monde profane.

Elle avait constaté que ce n'était point du tout le royaume de la paix et qu'on y vivait dans un état de guerre intestine, se déchirant, se calomniant, s'assassinant pour de mesquines querelles aussi bien que pour de hautes rivalités.

Elle avait entendu raconter des histoires scandaleuses sur certains cardinaux, non par des profanes, non par des ennemis de l'Église, mais par des prêtres, même par des cardinaux médisant de leurs amis, calomniant leurs ennemis.--Celui-ci était de moeurs peu austères et le pape riait lui-même en lisant les entrefilets de la _Capitale_ dans lesquels on disait: «Hier le cardinal ***** est entré au numéro **** du Corso, à deux heures, il n'en est sorti qu'à cinq heures; qu'a-t-il pu faire pendant ces trois heures? trois heures!!!»--Celui-là passait son temps à faire la cuisine et on le trouvait chez lui le bonnet de coton blanc sur la tête, en place de la calotte rouge;--l'un a fait une fortune honteuse dans les spéculations des chemins de fer;--l'autre a des intelligences avec le roi et trahit la papauté.

De même sur la _famiglia nobile_, c'est-à-dire sur les personnages qui composent la maison particulière du pape, elle avait réuni toutes sortes de renseignements fort peu édifiants: l'un était d'une rapacité féroce;--l'autre était une nullité;--auprès de celui-ci on réussissait par les femmes;--auprès de celui-là en gagnant l'un de ses domestiques auquel il ne refusait rien.

C'était d'après ces observations, ces récits, ces renseignements qu'elle avait bâti son plan de conduite à l'égard de l'aide de chambre du Vatican.

Que la détresse dont il parlait fût vraie ou fausse, qu'elle fût une excuse valable ou un simple prétexte, peu importait; elle permettait de demander et de recevoir, cela suffisait.

Arrivant seule à Rome et sans la recommandation de l'abbé Guillemittes pour Mgr de la Hotoie, elle n'eût pas eu l'idée de s'adresser à un cardinal ou à un prélat de la _Famiglia pontificia_, mais elle eût cherché à entrer en relations avec le domestique d'un de ces prélats, et elle eût trouvé, secrétaire, cuisinier ou valet de chambre, celui qui pouvait inscrire Aurélien sur le livre de la noblesse pontificale.

Avec ses belles paroles, Mgr de la Hotoie lui avait fait perdre un temps précieux, que Picconi par bonheur allait regagner.

Si elle n'avait pas osé s'expliquer franchement avec l'évêque de Nyda, elle n'eut pas la même retenue avec l'abbé Guillemittes.

Elle lui écrivit une lettre à coeur ouvert,--au moins elle le disait,--et lui expliqua comment Mgr de la Hotoie l'avait sacrifiée; sans doute elle avait été, elle était heureuse de pouvoir contribuer à son élévation, et il savait trop combien elle lui était dévouée pour insister là-dessus, mais enfin elle avait des devoirs à remplir envers son fils et elle le priait de lui faciliter cette tâche.

Qu'il mît en oeuvre tous les moyens dont il disposait pour presser maintenant la démission de Mgr Hyacinthe, et il y avait tout lieu d'espérer qu'il serait préféré à M. l'abbé Fichon.

Aussitôt nommé au siége épiscopal de Condé, il serait bon qu'il organisât un pèlerinage national de Condéens à Rome, et qu'il vînt lui-même à la tête de ce pèlerinage présenter ses remerciements à Sa Sainteté.

Elle espérait bien qu'à cette époque, elle aurait enfin obtenu l'insigne faveur qu'elle demandait; mais enfin, si par extraordinaire elle avait été encore retardée, il pourrait l'aider personnellement.

Car maintenant, c'était son aide personnelle qu'elle réclamait, qu'elle implorait, et non des recommandations auxquelles on répondait obligeamment, gracieusement, mais qui restaient sans effet.

Quelle satisfaction pour elle de le voir alors à la tête de ce pèlerinage!

Tout cela était assez décousu; mais c'était l'habitude de madame Prétavoine, qui avait à un si haut point l'esprit de suite dans les idées, d'écrire avec incohérence; c'était chez elle un système auquel elle trouvait l'avantage de rendre sa vraie pensée plus difficile à saisir.

Or, dans le cas présent, elle avait une pensée, une espérance qu'elle ne voulait pas dire à son confident: c'était, si ce pèlerinage avait lieu, qu'il tournât non à la gloire de l'abbé Guillemittes, mais à celle d'Aurélien.

Quel prestige pour celui-ci, si on pouvait le montrer aux personnes les plus notables du diocèse de Condé, comme le protégé du Saint-Père.

XL

Les choses étant ainsi disposées de ce côté, madame Prétavoine put revenir à madame de la Roche-Odon, à Cerda et à Rosa Zampi.

Il n'y avait pas de temps à perdre avec ces marionnettes, dont elle tenait les fils dans sa main.

En effet, Rosa Zampi pouvait se brouiller avec son amant.

De son côté, la vicomtesse pouvait se fâcher avec Cerda.

Et si l'un ou l'autre de ces résultats se produisait, c'en était fait de toutes ses combinaisons; il fallait trouver autre chose pour amener une rupture entre madame de la Roche-Odon et lord Harley.

Il y avait donc urgence à agir, ou plus justement à faire agir mademoiselle Rosa Zampi, principal personnage de la pièce qui allait se jouer.

Madame Prétavoine avait longuement réfléchi à la façon dont elle devait imprimer l'impulsion à cette marionnette.

Sans doute, la chose en soi ne présentait pas de grandes difficultés.

En écrivant à Rosa Zampi une lettre anonyme que copierait le premier écrivain public venu, et en disant dans cette lettre que Cerda était l'amant de madame de la Roche-Odon, il était bien certain que la jalousie de cette Transtévérine, prompte aux coups de couteau, lui ferait faire quelque éclat.

Ce qu'il fallait à madame Prétavoine, ce n'était pas un coup de couteau donné dans le _spaccio di vino_ de M. Zampi père; que lui importait en effet que Cerda reçût ou ne reçût pas des coups de couteau?

Pour elle, pour ses intérêts, il n'y avait qu'une chose utile, c'était que le scandale, si scandale il y avait, ou le coup de couteau (ce qui était meilleur), eussent pour théâtre l'appartement même de madame de la Roche-Odon, de telle sorte que lord Harley ne pût pas conserver le moindre doute ni la plus légère illusion sur ce qui se serait passé.

Mais comment ouvrir l'appartement de la vicomtesse à mademoiselle Rosa Zampi?

Là était la difficulté,--le point délicat,--l'inconnue à dégager et à trouver.

Tout d'abord il était évident qu'une seule personne pouvait ouvrir cet appartement, et cette personne c'était mademoiselle Emma.

En dehors d'elle, ce qu'on chercherait serait peu pratique ou dangereux, et madame Prétavoine était de caractère aussi prudent que peu romanesque; sa règle étant de s'avancer, par un chemin sûr, vers un but qu'elle apercevait dès le départ, et que, dans sa route, elle ne voulait pas perdre de vue.

Puisque c'était Emma qui devait être l'instrument de la rupture entre la vicomtesse et lord Harley, c'était par Emma qu'il fallait mettre Rosa Zampi en action.

Une fois arrêtée à cette idée, madame Prétavoine ne perdit pas de temps pour entreprendre cette négociation.

Elle avait un prétexte pour se présenter, ses médailles, car prévenue par Emma que ces saintes médailles n'étaient pas perdues et qu'elles avaient été retrouvées sur la table même où elles avaient inutilement fureté ensemble, elle n'avait eu garde d'aller les reprendre, réservant cette occasion pour un moment favorable.

--Eh bien, dit Emma en la recevant, vous n'avez guère mis d'empressement à venir chercher ces médailles, et je vous les aurais renvoyées si vous ne m'aviez tant recommandé de ne les confier à personne.

--Savez-vous pourquoi j'ai tardé ainsi?

--Non.

--Vous ne devinez pas?

--Vous avez été occupée par votre réception au Vatican.

--Ah! vous avez su?

--Nous avons vu cela dans les journaux.

--Et qu'a dit madame la vicomtesse?

--Que vouliez-vous qu'elle dit!

--C'est juste; je pensais à Condé en parlant ainsi, mais madame la vicomtesse ne s'intéresse pas à notre cher diocèse. Je vous demandais donc si vous ne deviniez pas pourquoi je n'étais pas venue chercher mes médailles.

--Eh bien, non, je ne devine pas.

--C'était parce que j'espérais que mes prières seraient exaucées et qu'alors vous vous décideriez enfin à coudre ces médailles dans les robes de madame la vicomtesse.

Emma se mit à rire comme elle l'avait fait la première fois que madame Prétavoine lui avait communiqué sa pieuse idée.

--Est-ce que mes saintes médailles seraient inutiles aujourd'hui? demanda madame Prétavoine.

--Elles n'auraient jamais été plus utiles, au contraire.

A de pareilles paroles, il n'y avait qu'à répondre: «Eh bien! prenez-les alors.» Et c'eût été ce que madame Prétavoine eût répondu si elle avait sincèrement voulu les voir cousues dans les robes de madame de la Roche-Odon, mais tel n'était pas son but.

--Alors cela dure toujours? dit-elle.

--Plus que jamais.

--Et l'idée ne vous est pas venue de tenter quelque chose pour rompre cette liaison et rendre la liberté à cette pauvre vicomtesse?

--Oh! si, bien des fois!

--C'est ce que je me disais en pensant à cette malheureuse situation. Il est impossible qu'un jour ou l'autre mademoiselle Emma, qui est si bonne pour madame de la Roche-Odon, ne la sauve pas.

--C'est bien difficile.

--Tout est difficile; seulement, j'ai toujours vu qu'avec de l'adresse et de la persévérance on réussissait ce qu'on voulait fermement.

--J'hésite.

--Ah! je comprends cela; cependant il y a un moment où l'hésitation devient une sorte de complicité.

--C'est ce que je me dis.