Comte du Pape

Chapter 18

Chapter 184,004 wordsPublic domain

--Mais sans doute; vous avez de la finesse, de la prudence, vous savez regarder autour de vous, vous savez écouter. De plus vous êtes presque du même quartier que cette jeune fille, puisque vous n'avez que le pont à traverser. Il vous serait donc facile, si vous y consentiez, de me rendre ce grand service. Pour cela, vous n'auriez qu'à aller pendant plusieurs jours vider une bouteille de vin, que je serais heureuse de vous offrir dans ce cabaret, où vous sauriez bien vite tout ce que j'ai un si grand intérêt à apprendre sur cette jeune fille,--qui se nomme Rosa Zampi.

Il était bien difficile à Baldassare de refuser une pareille mission, qui d'ailleurs le flattait dans son amour-propre.

Il promit donc de faire ce que lui était demandé, et en même temps il promit de ne parler à personne de la confidence qu'il venait de recevoir, et à Monseigneur moins encore qu'à tout autre, car c'était surtout à Monseigneur que madame Prétavoine tenait à cacher cette faiblesse de son cher fils: cet orgueil d'une mère n'était-il pas tout naturel?

XXXVI

Quelques jours après cette visite à Baldassare, madame Prétavoine apprit en rentrant chez elle que le domestique de Mgr de la Hotoie s'était présenté en son absence pour la voir; et il avait prié mademoiselle Bonnefoy de dire à madame Prétavoine qu'il avait rempli la mission dont elle l'avait chargé, et que le danger qu'elle redoutait n'existait pas.

--Je regrette de n'avoir pas une communication plus précise à vous faire, dit mademoiselle Bonnefoy, mais c'est tout ce que j'ai pu obtenir de cet homme, il reviendra avant la fin de la semaine.

Ceci se passait le mardi.

Le vendredi, madame Prétavoine se rendit chez Mgr de la Hotoie, sachant que ce jour-là elle trouverait Baldassare seul, l'évêque de Lyda étant retenu au Vatican par les devoirs de sa charge.

Elle n'avait pas hâte de savoir «comment le danger qu'elle redoutait n'existait pas,» puisqu'elle avait ellemême inventé ce danger, et pourvu qu'elle empêchât Baldassare de s'exposer de nouveau à la curiosité des demoiselles Bonnefoy, cela suffisait.

Comme elle avait pour règle de conduite de ne jamais se présenter les mains vides, chez les gens dont elle avait besoin, elle remplaça cette fois les bonbons par un jouet pour Cecilia, et dans sa générosité elle alla jusqu'à le payer cinq lires. Si Baldassare avait bu un litre avec des amis chaque fois qu'il avait été chez le cabaretier Zampi, il n'était vraiment pas juste qu'il supportât ces dépenses; dix litres à 30 centimes, cela faisait trois francs. C'était donc un remboursement ce jouet de cinq lires, et de plus un cadeau. Elle ne lui devait plus que de la reconnaissance,--ce qui heureusement se paye par à-compte. Tout d'abord ces à-compte sont considérables, mais ils vont bien vite en diminuant progressivement d'importance jusqu'au dernier, pour lequel il n'y a que les gens vraiment prodigues qui ne demandent pas qu'on leur rende leur monnaie.

--Si je n'avais pas craint de paraître vouloir vous presser, je serais venue plus tôt, dit madame Prétavoine, tant j'étais inquiète.

--J'avais cependant bien recommandé qu'on vous dit que le danger que vous redoutiez n'existait pas.

--Quel danger?

--Mais celui dont vous m'aviez parlé, que M. Aurélien aime cette Rosa Zampi.

--Que me dites-vous là, mon excellent monsieur Baldassare.

--Je ne dis pas que M. Aurélien n'a pas trouvé que Rosa n'était pas une belle fille, car c'est vraiment une très-belle fille, mais rien n'indique qu'il éprouve véritablement de l'amour pour elle, et quant à l'épouser il n'y à rien à craindre de ce côté. Rosa n'est pas une fille qu'on épouse, et la preuve c'est que ceux qui l'ont aimée ne l'ont pas épousée.

--Mais ce qu'on m'a rapporté...

--Ce qu'on vous a rapporté, c'est que M. Aurélien et un autre Français de ses amis avaient fréquenté le cabaret de Rosa Zampi; cela est vrai.

--Vous voyez bien.

--C'est-à-dire que c'est vrai et que ce n'est pas vrai; pendant plusieurs jours on les a vus chez Zampi, et tout de suite on a dit qu'ils venaient pour sa fille, ce qui est bien possible, car ce _spaccio divino_ n'est pas un endroit où vont ordinairement des personnes de la classe de M. Aurélien; mais bien que M. Aurélien ait fréquenté ce débit, cela ne prouve pas qu'il aime Rosa; ce qu'on appelle aimer d'amour, ni surtout qu'il ait eu la pensée de la prendre pour femme. Ceux qui vous ont fait un pareil récit ont commis une grosse exagération.

--Vous en êtes sûr?

--Je vous le jure sur mon salut.

--Ah! mon excellent M. Baldassare, comme vous me rendez heureuse! s'écria madame Prétavoine.

Et dans son effusion de joie, elle leva vers le ciel ses yeux remplis d'une douce extase.

Baldassare n'était pas une nature douce, cependant il fut touché de cette explosion de sentiments maternels: comme elle aimait son fils!

Au bout de quelques instants elle redevint assez maîtresse d'elle-même pour reprendre l'entretien:

--Assurément, je vous crois, dit-elle, et bien que vos paroles soient en complète contradiction avec celles qui m'avaient inspiré ces craintes relativement à mon fils, j'ai pleine confiance en vous; de là cette joie dont je n'ai pas pu modérer l'expression; je vous sais homme sage, prudent, fin et incapable de vous tromper, aussi bien que de vous laisser tromper. Si vous me dites que je n'ai rien à craindre de cette fille, je sens que cela est vrai. Cependant... Mon Dieu, pardonnez-moi d'insister... cependant j'ose vous demander de m'expliquer sur quoi vous établissez votre opinion. En un mot qui vous fait croire que mon fils ne peut pas aimer cette fille; et qui vous donne la conviction qu'il n'y a pas à craindre qu'il la veuille épouser? Puisque vous avez cette conviction, faites-la passer en moi, en me disant comment elle s'est établie en vous.

--Par ce que j'ai vu.

--C'est cela même; dites-moi, si vous le voulez bien, ce que vous avez vu et aussi ce que vous avez entendu.

--Ce n'est pas un beau débit que celui de Zampi, mais une hôtellerie comme il y en a beaucoup dans le quartier; cependant, pour être juste, il faut dire que le vin est bon et pas cher, trois sous.

En entendant cela, madame Prétavoine se dit qu'elle avait été trop loin dans sa générosité, avec un jouet de trois francs, elle eût bien payé les services de Baldassare, puisqu'il n'avait déboursé que trente sous pour le vin et encore il avait bu ce vin.

--Tout d'abord, continua Baldassare, mon premier soin a été de tâcher d'apprendre ce qui avait rapport à M. Aurélien. Cela n'a pas été difficile, et j'ai su presque tout de suite qu'on avait vu deux Français dont l'un était M. Aurélien, (je le reconnus au portrait qu'on m'en fit), qui étaient venus plusieurs fois dans l'_osteria_ de Zampi.

--Vous voyez.

--Ce fut ce que je me dis aussi, mais ce que j'appris ensuite me rassura. C'est vrai que Rosa est une belle, très-belle fille, mais elle se l'est laissé dire assez souvent pour qu'un homme tel que M. Aurélien n'ait rien à craindre d'elle.

--Voulez-vous dire qu'elle a eu des amants?

--Elle en a eu, et elle en a présentement, au moins elle en a un dont elle est folle.

--Cela, c'est beaucoup.

--N'est-ce pas? Mais il y a plus, son amant, qui est un chanteur, le ténor Cerda, l'aime comme il est lui-même aimé, et il fait bien.

--Vous trouvez qu'elle mérite cet amour?

--C'est-à-dire qu'elle a des manières de se faire aimer qui doivent donner à réfléchir à ses amants. Ainsi, l'année passée, elle avait pour amant un jeune Français, un peintre de l'académie de France. Vous savez, les peintres sont attirés par la beauté des femmes du Transtévère. Était-ce par la beauté, était-ce par la femme même que celui-là avait été attiré? Je n'en sais rien. Mais ce qu'il a de certain, c'est que Rosa qui l'aimait, s'aperçut qu'il ne lui était pas fidèle et, dans une querelle de jalousie, elle fit un malheur.

--Un malheur?

--Vraiment oui, elle lui donna un coup de couteau dont il faillit mourir et dont il fut malade pendant plusieurs mois.

--Un coup de couteau!

--Chez nous, ce n'est pas comme chez vous, la main est près du coeur.

Baldassare savait mieux que personne la promptitude de la main italienne, aussi madame Prétavoine ne voulant pas le laisser se perdre dans ses réflexions dont elle n'avait que faire, se hâta de parler d'autre chose.

--Et cette fille qui donnait un coup de couteau à son amant infidèle, a pris cette année un nouvel amant qu'elle aime passionnément, dites-vous?

--Je répète ce que m'ont dit ceux qui la connaissent bien.

--Oh! je ne doute pas de vos paroles; et maintenant dites-moi, je vous prie, quelle femme est-ce? car si elle inspire de pareilles passions, elle est bien dangereuse.

--Oh! c'est une belle fille.

--Ce n'est pas cela que je veux dire; est-ce qu'elle a reçu de l'instruction?

--Plus que beaucoup de filles du Transtévère; elle sait lire, écrire.

--Vous croyez?

--Je l'ai vue lire et écrire.

--Ce n'est pas là ce que j'entends par instruction.

--Je crois que c'est tout ce qu'elle sait; ce n'est pas une grande dame, vous devez bien le penser; et voilà pourquoi j'ai été vous dire tout de suite qu'il n'y avait pas de danger pour M. Aurélien, même avant de savoir ce que j'ai appris par la suite.

--Oh! quelle inquiétude vous m'enlevez! Jamais je n'oublierai ce service, mon bon M. Baldassare. Maintenant je n'ai plus qu'un chagrin, c'est d'avoir pu sur les propos qui m'ont été rapportés, juger mon fils capable de s'amouracher d'une pareille femme, lui si honnête, si distingué. Ainsi, je vous en prie, ne parlez jamais, n'est-ce pas, de la mission que je vous ai confiée.

--Soyez tranquille, madame.

--Je ne serai tranquille que si vous me jurez de n'en parler à personne; car vous comprenez que cela pourrait revenir à mon fils et je ne veux pas rougir devant lui.

--Je vous jure de n'en parler à personne.

--Et moi, je vous jure de n'oublier jamais le service que vous m'avez rendu.

Il était considérable en effet, ce service.

Ainsi elle savait que Rosa Zampi était femme à donner un coup de couteau à son amant dans un accès de jalousie. Et elle savait aussi que Rosa était en état de lire une lettre.

C'étaient là deux renseignements précieux pour qui saurait en tirer profit.

Ainsi, que Rosa apprit par une lettre anonyme que son amant était chez la vicomtesse de la Roche-Odon, sa maîtresse, et qu'on lui donnât les moyens de les surprendre dans les bras l'un de l'autre, que ferait-elle?

Avec un pareil caractère on pouvait concevoir et caresser les meilleures espérances.

XXXVII

Madame Prétavoine était une femme prudente et avisée, qui ne se laissait pas éblouir par le succès, pas plus celui qu'elle avait obtenu que celui qu'elle espérait, si bonnes que fussent les cartes qu'elle eût en main.

De ce qu'elle avait des chances pour amener une rupture entre madame de la Roche-Odon et lord Harley, il n'en résultait pas pour elle qu'elle devait se contenter de suivre cette seule piste, en négligeant toutes les autres qui pouvaient se présenter.

Par le prince Michel elle pouvait aussi atteindre le but qu'elle poursuivait.

Il fallait donc envelopper le fils comme la mère avait été enveloppée, de manière à réussir avec celui-ci, si par extraordinaire on échouait avec celle-là, et peut-être même combiner ces deux actions si l'occasion s'en présentait, ou plutôt si l'on était assez heureux pour la faire naître: ceux-là ne doivent-ils pas tout espérer qui marchent sous la protection divine?

En se réservant madame de la Roche-Odon et Emma, madame Prétavoine avait confié Michel à Aurélien.

Elle n'avait pas, en effet, pour surveiller le fils les mêmes facilités que pour surveiller la mère, tandis qu'Aurélien pouvait, en continuant et en resserrant sa liaison avec Michel, arriver à une intimité, qui, avec un peu d'adresse, le lui livrerait pieds et mains liés à un moment donné.

Aurélien, qui n'avait pas besoin qu'on l'invitât à travailler lui-même au succès de son mariage, s'était appliqué avec ardeur à faire la conquête de son futur beau-frère, et Michel, qui ne pouvait pas prévoir dans quel but on le courtisait, s'était livré d'autant plus facilement aux séductions et aux flatteries de son nouvel ami, que par suite de son caractère hargneux, de ses insolences, de son égoïsme et de sa brutalité, il n'était pas habitué à une pareille bonne fortune; un homme de son âge, indépendant par position et par fortune, qui acceptait ses rebuffades, cela était précieux.

Ce qui tout d'abord l'avait séduit dans Aurélien, ç'avait été la complaisance de celui-ci à se faire le confident et le compagnon de ses amours avec «la jeune modiste du Corso qui avait du chien».

Ainsi que cela arrive pour un grand nombre de jeunes gens, le prince Michel était très-fier d'avoir une maîtresse à lui, et ce n'était point pour sa vanité une petite chose que de montrer à un camarade combien il était aimé, et aussi comment il savait se faire aimer.

Aurélien avait joué ce rôle de confident avec un talent véritable, écoutant les forfanteries de Michel, riant aux plaisanteries de sa maîtresse, et n'intervenant entre eux que pour les raccommoder lorsqu'ils se brouillaient, ce qui, à vrai dire, arrivait souvent.

Pour Michel, c'était une joie à nulle autre pareille de pouvoir dire à Aurélien:

--Eh bien! mon cher, vous voyez comme nous nous aimons.

Pour lui, le bonheur était fait pour une bonne part de l'envie et de la jalousie qu'il se flattait d'inspirer aux autres: c'était pour humilier les simples bourgeois qu'il était heureux d'être prince; et ç'aurait été pour les écraser de son luxe qu'il aurait voulu être riche, très-riche, insolemment riche.

Ne pouvant se donner ce luxe, il se donnait au moins celui d'être aimé, et par là le plaisir d'accabler Aurélien de l'amour qu'on lui témoignait. Il n'y avait qu'un homme tel que lui, qu'un prince qu'on pouvait aimer, comme il était aimé, et bien certainement cette fille, «qui avait du chien», n'aurait pas prodigué son amour à un autre; il fallait toutes les qualités, toutes les supériorités dont il était doué pour avoir inspiré une pareille passion; et ce n'était pas qu'il eût rien fait au moins pour provoquer cet amour, ni qu'il fît rien pour le conserver, cela eût été indigne de lui; il s'imposait, il n'avait qu'à se laisser aimer, faisant une grâce à celle qu'il daignait admettre à l'honneur de le rendre heureux.

Ils ne sont pas rares, les confidents qui se laissent mettre en tiers entre deux amants, mais ce qui est rare et merveilleux, c'est que d'un rôle tout d'abord passif, ils ne passent pas bien vite au rôle actif et ne se fassent pas les consolateurs de celui des deux qui n'est pas aimé comme il avait espéré l'être.

Aurélien, qui avait débuté par être confident, était resté simple confident, sans vouloir jouer un autre personnage et sans jamais adresser à la maîtresse de son ami une seule parole ou un seul regard dont l'amant le plus jaloux aurait pu se montrer inquiet; il avait bien autre chose en tête que de chercher à plaire à cette fille; ce n'était pas la conquête de la femme qu'il cherchait, c'était celle de l'homme.

Et, grâce au système de complaisance sans bornes qu'il avait adopté avec l'un et d'extrême réserve qu'il pratiquait avec l'autre, il avait atteint son but.

Michel ne pouvait point se passer de lui.

--Quel dommage que nous ne soyons pas du même cercle, disait-il souvent.

Mais malgré toute l'envie qu'Aurélien avait de ne lui rien refuser et de le suivre partout d'aussi près que possible, ce désir n'était pas réalisable, car il y a un abîme entre le club de la Chasse et celui des Échecs; qui fait partie de l'un, ne fait pas partie de l'autre; et Aurélien, le défenseur de Boniface VIII, ne pouvait pas se souiller au contact des libéraux qui ont travaillé au renversement du pouvoir temporel du pape et qui retardent son rétablissement.

Ce n'était pas seulement pour avoir à ses côtés quelqu'un qu'il pourrait accabler de sa grandeur et tourmenter de ses caprices, que Michel aurait voulu qu'Aurélien fit partie du club de la Chasse, c'était encore, c'était surtout dans un but intéressé.

Tout le temps que Michel ne donnait point à sa maîtresse ou à de longues flâneries dans le Corso, il le passait au club de la Chasse, retenu, cloué sur sa chaise par la passion du jeu, et comme il perdait plus souvent qu'il ne gagnait, il aurait eu grand besoin d'un banquier dans la bourse duquel il aurait pu puiser aux heures terribles de la déveine.

Cela lui aurait été d'autant plus commode qu'Aurélien, sur la question du prêt, s'était montré aussi complaisant, aussi coulant que sur toutes les autres.

Un jour que le prince l'accueillait avec une mine hargneuse et par des paroles désagréables, il l'avait doucement interrogé et peu à peu confessé.

--Si vous aviez perdu ce que j'ai perdu cette nuit, nous verrions si vous seriez de bonne humeur!

--Vous avez beaucoup perdu?

--Qu'est-ce que ça vous fait?

--Cela m'intéresse, et ce qui me touche, surtout, c'est de voir votre mécontentement.

--Voulez-vous que je chante quand je ne sais où me procurer la somme que je dois?

--Comment!

--J'ai fait tant d'emprunts à ma mère en ces derniers temps, que je ne peux plus lui rien demander.

--Pourquoi ne vous adressez-vous pas à vos amis?

--Parce que les amis qui ouvrent leur bourse sont plus rares que ceux qui ouvrent leur coeur.

--Laissez-moi vous dire que ceux qui ferment leur bourse après avoir ouvert leur coeur ne sont pas des amis.

--Vous en connaissez des amis de cette espèce idéale?

--Certes, oui; en tous cas j'en connais un.

--Et où est-il?

--Ici.

--Vous!

--Si vous le voulez bien.

Il y a des gens qui ont la fierté dans les manières et d'autres qui l'ont dans le coeur, ce n'était point dans cet organe que le prince Michel Sobolewski avait placé la sienne.

Il tendit la main à Aurélien avec un mouvement d'effusion.

--Mon cher Prétavoine, vous êtes un bon garçon.

--Un ami.

--Oui, un bon ami, soyez certain que je n'oublierai jamais ce que vous faites pour moi en ce moment.

Il l'avait si peu oublié, qu'au bout de quelques jours, il lui avait adressé une nouvelle demande à laquelle Aurélien avait répondu de la même manière, c'est-à-dire en ouvrant sa bourse ou plus justement son livre de chèques.

--Je vous rendrai tout ensemble, mon cher ami, et dans deux ou trois jours; tenez, samedi prochain sans faute; il est impossible que la déveine me poursuive toujours; je vais me rattraper; et puis d'ailleurs j'ai de l'argent à recevoir.

La déveine l'avait cependant toujours poursuivi, et au lieu de recevoir de l'argent il en avait demandé de nouveau à Aurélien, une fois, dix fois, avec des assurances sans cesse plus formelles, mais qui malheureusement ne se réalisaient pas.

Chaque fois qu'Aurélien faisait ainsi un nouveau prêt, il en parlait bien entendu à sa mère, et toujours celle-ci lui répondait:

--Allez toujours.

--Jusqu'où?

--Jusqu'au jour où il sera bien convaincu que vous êtes le beau-frère qu'il désire,--celui qui possède une grande situation financière et qui est assez bêta, comme il dit, pour se laisser mener par le bout du nez.

--Cela pourra nous entraîner loin.

--Pas plus loin que je ne voudrai; d'ailleurs, en lui faisant reconnaître de temps en temps par une simple lettre ce qu'il vous doit, non pas sous la forme d'un reçu, mais par un mot dit en passant, pour ordre, nous prenons nos précautions, et je vous garantis que tout, avec les intérêts et les intérêts des intérêts nous sera intégralement payé, alors même que vous n'épouseriez pas Bérengère.

--Et comment cela?

--C'est encore un secret qui vous sera expliqué plus tard. Pour que ce que je vous propose se réalise, il ne faut qu'une chose: la conviction chez le prince qu'il n'a qu'à vous demander de l'argent pour l'obtenir, et que l'argent qu'il aura perdu la nuit, il est assuré de le trouver chez vous le matin, de manière à payer dans le délai de l'honneur, puisqu'il y a honneur à cela, sa dette de jeu.

--Cette assurance, il l'a.

--C'est ce qu'il faut; il arrivera un jour où elle vous obtiendra le consentement de madame de la Roche-Odon à votre mariage avec sa fille. Prêtez donc, n'hésitez jamais; qu'il sache bien que vous avez une grosse provision à la Banque de Rome, tout est là.

--Et ce secret est connexe à celui de Rosa Zampi?

--Ils se tiennent; en vous expliquant l'un je vous expliquerai l'autre, ou plutôt ils s'expliqueront tous deux seuls et en même temps.

--Et quand cela arrivera-t-il?

--Bientôt, je l'espère, car il n'y a pas de jour, pas d'heure où je ne travaille au succès de cette double combinaison.

XXXVIII

La grande difficulté de l'entreprise, c'était de faire concorder ces diverses combinaisons de manière à ce qu'elles marchassent de front.

Aussi accablait-elle l'abbé Guillemittes de lettres pour le presser d'envoyer le modèle de son église.

Car, de ce côté, elle se trouvait en retard, et elle voyait arriver le moment où elle pourrait faire sauter les mines creusées sous les pieds de madame de la Roche-Odon et de Michel, sans pouvoir en même temps agir auprès du Vatican.

Enfin l'abbé Guillemittes lui annonça que le modèle allait être achevé, et alors, dans le transport de sa joie, elle télégraphia pour commander qu'on lui envoyât ce modèle par grande vitesse, les frais du port devant être acquittés par elle.

Puis elle s'entendit avec Mgr de la Hotoie pour demander une audience au Saint-Père et les autorisations nécessaires pour disposer à l'avance le modèle de son église.

Elle ne pouvait pas, en effet, prendre sous son bras le modèle de l'église d'Hannebault et s'en aller tout simplement à son audience, pas plus qu'elle ne pouvait mettre dans sa poche les cent cinquante mille francs en or pesant cinquante kilogrammes, qui devaient garnir l'intérieur de sa pièce montée.

D'ailleurs ce n'était pas pour avoir une audience comme le commun des mortels qu'elle avait si longtemps attendu et qu'elle s'était imposée de si grandes dépenses; il lui fallait quelque chose d'extraordinaire qui frappât les esprits et s'imposât aux souvenirs.

Nourrie de l'Écriture sainte, elle avait pensé à la promenade de l'arche autour des murs de Jéricho; quelle gloire pour elle, si elle pouvait faire porter de chez les soeurs Bonnefoy au Vatican le modèle de l'église d'Hannebault par quatre hommes: soutenant un brancard sur lequel serait posé son modèle renfermant dans ses flancs les cent cinquante mille francs en or! Elle marcherait seule derrière ce brancard et en tête du cortège elle aurait trois trompettes qui sonneraient comme l'avaient fait les lévites autour de Jéricho; quel triomphe lorsqu'elle arriverait avec cette pompe au Vatican! la garde suisse lui porterait les armes.

Cependant elle avait renoncé à cette idée, en se disant que la police romaine, dirigée maintenant par les spoliateurs, n'autoriserait sans doute pas ces trompettes, et puis en se disant encore que les cent cinquante mille francs exposés ainsi au grand jour pourraient bien être pillés par la canaille. Que fallait-il pour cela? Au milieu de la foule le brancard porté sur les épaules de ses quatre hommes pouvait être renversé; l'or roulait à terre; et il y avait de grandes probabilités pour qu'elle ne retrouvât pas son compte.

De cette cérémonie imposante elle n'avait gardé que la partie qui ne présentait pas de dangers, la promenade du modèle.

Si une police audacieuse prenait dans la force le droit d'interdire les trompettes, elle ne pouvait pas s'opposer à ce que des porteurs traversassent Rome avec un brancard sur lequel serait exposé le modèle de l'église d'Hannebault: les rues sont libres, même pour les objets religieux.

D'ailleurs, à réduire ainsi sa conception première, elle trouvait un avantage, qui était d'entrer enfin en relations avec cet aide de chambre du Vatican, ce Lorenzo Picconi, ce cousin de Baldassare, employé dans la domesticité du pape.

Pourquoi ne réussirait-elle pas, avec lui et par lui, auprès du Saint-Père, comme elle allait réussir par Emma auprès de madame de la Roche-Odon? Les petits ont du bon, on ne les voit pas agir.