Chapter 17
Contrairement au commun usage, elle éprouvait pour sa maîtresse une sincère affection, car la vicomtesse était de ces charmeuses qui se font aimer de tout ce qui les approche; gens et bêtes, égaux ou inférieurs, il fallait qu'elle séduisît, et pour arriver à ce résultat elle déployait un art incomparable, et un charme irrésistible; il est vrai qu'une fois qu'elle avait réussi, elle ne s'occupait de ceux sur lesquels elle avait exercé sa puissance que le jour où ils menaçaient de l'abandonner, et encore fallait-il qu'elle eût intérêt à les retenir; pour ceux qui ne lui étaient pas utiles, elle les laissait aller, satisfaite à leur égard de la victoire qu'elle avait remportée. Comme, de toutes les personnes qui l'entouraient, Emma était précisément celle qui lui rendait les plus grands services, et qui par là lui était indispensable, elle avait continué avec sa femme de chambre son système de séduction, si bien que celle-ci, malgré le nombre des années qui s'étaient écoulées, en était restée à la lune de miel.
En voyant sa maîtresse tombée sous la domination de Cerda, mademoiselle Emma avait éprouvé un véritable chagrin: ce n'était plus en effet le caprice qu'elle permettait, et pour lequel elle avait des explications aussi bien que des excuses, c'était une passion, et elle n'admettait point les passions,--chez la femme, bien entendu, car chez l'homme c'était tout autre chose. Qu'un homme fît des folies ou commît des crimes pour une femme, cela lui paraissait tout naturel; mais qu'une femme s'inquiétât d'un homme, cela lui avait toujours paru invraisemblable; sur ce point le dicton populaire: «Un de perdu, dix de retrouvés,» était le sien.
Comment la vicomtesse, aux pieds de laquelle elle avait vu les hommes les plus remarquables par la position, le talent, la naissance ou la fortune, des princes, des artistes, des financiers, s'était-elle prise d'une belle passion pour ce ténor qui naguère était garçon d'auberge, c'était ce qu'elle ne pouvait pas comprendre.
Que madame de la Roche-Odon eût voulu savoir ce qu'était ce vainqueur qui avait remporté tant de victoires, c'était ce qu'elle s'expliquait facilement; mais pourquoi, la curiosité satisfaite, ne l'avait-elle pas consigné à sa porte?
Un caprice à satisfaire était excusable; une liaison avec un individu de cette espèce était plus qu'un crime, c'était une maladresse et une faute.
Mademoiselle Emma n'était pas seulement la femme de chambre de madame de la Roche-Odon, elle était encore son intendante, son homme de confiance; c'était elle qui payait les fournisseurs et qui discutait avec les créanciers; elle connaissait donc les ressources et les dettes de la vicomtesse mieux que celle-ci ne les connaissait elle-même.
Que deviendrait-on si cette liaison amenait une rupture avec lord Harley?
Ce serait la misère, et une misère honteuse, à moins que, le comte de la Roche-Odon mourant, on pût mettre la main sur la personne et sur la fortune de Bérengère.
Mais on ne pouvait guère compter sur cette mort d'un homme qui avait la bassesse de prendre toutes sortes de lâches précautions pour conserver sa santé, tandis qu'on pouvait compter d'une manière à peu près certaine sur une rupture avec lord Harley.
Que fallait-il pour que cela arrivât? un rien, un hasard malheureux ou l'indiscrétion d'une ennemie.
Sans doute lord Harley aimait la vicomtesse, il l'adorait, mais si cet amour l'avait empêché jusqu'à ce jour d'ouvrir ses oreilles aux insinuations plus ou moins bienveillantes qu'on avait tentées auprès de lui, il n'irait pas jusqu'à fermer ses yeux à l'évidence. Qu'on lui prouvât que celle qu'il aimait le trompait, qu'elle le trahissait avec un comédien, et tout, l'amour blessé, l'orgueil outragé, se réuniraient pour amener une rupture irréparable.
Alors que ferait-on? que deviendrait-on?
Cette question qu'Emma se posait chaque fois que Cerda venait chez la vicomtesse, avait tout naturellement entretenu la haine qu'elle portait au ténor.
Un fait l'exaspéra.
Toujours aux écoutes et aux aguets pour découvrir quelque chose de désagréable sur son compte, elle avait appris en ces derniers temps que, ne se contentant pas de la vicomtesse, il avait pour maîtresse une Transtévérine, une belle, une superbe, mais aussi une vulgaire fille du peuple.
Naturellement, elle s'était empressée de faire part à madame de la Roche-Odon de cette découverte, et naturellement aussi celle-ci avait eu une terrible explication avec son amant; par malheur, les preuves matérielles de cette liaison manquaient, et Cerda avait pu se disculper. Il y avait eu des querelles, des pleurs, des accès de fureur et de désespoir, il n'y avait point eu rupture, et la vicomtesse s'était rejetée d'autant plus ardemment dans sa passion qu'elle l'avait sentie menacée et qu'elle avait craint de perdre celui qui l'inspirait.
Ce fut le récit de cette infidélité qu'Emma dans sa haine pour le ténor, fit à madame Prétavoine, une fois qu'elle eut la preuve qu'elle pouvait parler sans indiscrétion.
D'ailleurs, s'il y avait indiscrétion à raconter les amours de lord Harley avec la vicomtesse ou celles de la vicomtesse avec Cerda, il n'y en avait aucune à parler de celles du ténor avec sa Transtévérine; cela déchargeait son coeur et le soulageait.
--Un garçon d'auberge ne doit-il pas aimer une fille du peuple?
Et dans ces deux mots «garçon d'auberge,» et «fille du peuple,» elle avait mis un mépris superbe.
--Aimer au-dessus de soi, jamais au-dessous, tel avait été son principe.
A l'exposition de ce principe, madame Prétavoine avait doucement répondu que madame la vicomtesse de la Roche-Odon ne l'avait pas mis en pratique; mais Emma n'avait pas répliqué, et l'entretien en était resté sur ce mot pour ce jour-là.
Et madame Prétavoine s'était retirée, désolée de n'avoir pas pu faire accepter «ses médailles de notre bonne mère qui est au ciel.»
XXXIV
C'était beaucoup pour madame Prétavoine d'avoir pu amener mademoiselle Emma à parler des amours et des amants de sa maîtresse, mais ce qu'elle avait obtenu tout d'abord n'avait guère été satisfaisant.
Que lui importait Cerda et sa Transtévérine?
Ce qui l'eut autrement intéressée, c'eût été un récit un peu détaillé des amours de la vicomtesse et de lord Harley.
Mais en réfléchissant à ce qu'elle avait appris de Cerda et de sa Transtévérine, l'idée lui vint que ce qui, au premier abord, lui aurait paru insignifiant, pouvait au contraire devenir plein d'intérêt.
Madame Prétavoine n'était point une femme d'imagination en ce sens qu'elle n'inventait pas; il lui fallait un fait qui lui servit de point de départ; mais une fois ce fait trouvé, elle savait en tirer tout le parti possible.
Lorsque, dans le recueillement de la nuit, elle se rappela l'histoire de Cerda et de Rosa, elle vit que de ce côté il y avait aussi de la tromperie: Cerda trompait sa maîtresse du Transtévère pour madame de la Roche-Odon, comme celle-ci trompait lord Harley pour Cerda.
Ce fut un trait de lumière.
Ce fut le fait qu'elle avait vainement cherché du côté de la vicomtesse, et qui surgissait du côté de la Transtévérine, tout à coup, juste à point, par une grâce de la douce Providence; car dans tout ce qui lui arrivait d'heureux, madame Prétavoine ne manquait jamais de voir la main de la Providence, qui, selon sa croyance, restait toujours étendue vers elle pour la guider, même alors qu'elle marchait à un but que le vulgaire pouvait trouver peu honnête, mais qui pour elle devenait légitime du moment qu'elle réussissait à l'atteindre. Son raisonnement sur ce point était des plus simples: «Je n'entreprends rien qu'avec l'aide de Dieu; comme Dieu est essentiellement juste, si je réussis, c'est que Dieu a trouvé juste que je réussisse.» Avec une pareille force intérieure, elle n'avait pas besoin de prendre souci des lois de la morale vulgaire, elle n'avait à s'inquiéter que du succès, qui pour elle justifiait tout, puisqu'il était l'oeuvre même de Dieu.
Lorsque ce trait de lumière éblouit son esprit, elle sauta à bas de son lit, et se jetant à genoux sur le plancher de sa chambre, elle adressa un chaleureux acte de grâce à la Providence.
Cette inspiration était divine.
Maintenant elle tenait la vicomtesse, ou tout au moins elle la tiendrait à un moment donné, lorsque par de longs détours elle l'aurait circonvenue et enveloppée.
Ce n'était plus qu'une affaire de temps.
Et à la pensée de prendre ces chemins détournés, au lieu de risquer une attaque directe, dans laquelle elle aurait dû s'exposer personnellement, elle se sentait pleine d'espérance.
Ce qu'il y avait à faire était la simplicité même: il s'agissait tout bonnement d'amener la rupture entre la vicomtesse et lord Harley par l'intervention de la maîtresse de Cerda.
Cette femme aimait Cerda; si on lui prouvait que son amant la trompait avec la vicomtesse et surtout qu'il aimait celle-ci, elle voudrait sans doute se venger.
Alors les choses étant amenées à ce point, il n'y aurait qu'à les diriger de façon à ce que cette vengeance fût telle, qu'une rupture entre la vicomtesse et lord Harley en résultât fatalement.
Si cela était simple de conception, au moins pour madame Prétavoine, il semblait au premier examen que l'exécution devait présenter de sérieuses difficultés:
En effet, madame Prétavoine ne connaissait pas cette Transtévérine.
Elle ne savait même pas quel était son nom.
Elle ignorait quel était son caractère, quelle était sa vie.
Et tout cela réuni formait bien des inconnues.
Mais elle savait que Cerda l'aimait et qu'elle aimait Cerda.
Pour le moment c'était assez, car avec les gens passionnés il y a toujours des ressources, ce sont des instruments sur lesquels on peut compter; une fois qu'on les a mis en mouvement, ils agissent tout seuls.
Or, c'était là pour madame Prétavoine un point capital; il fallait que cette Transtévérine vînt disputer son amant à madame de la Roche-Odon, sans que celle-ci pût jamais soupçonner d'où venait le coup qui la frappait.
Dans son plan primitif, c'était même cette difficulté qui avait le plus sérieusement inquiété madame Prétavoine; comment obtenir de mademoiselle Emma les renseignements indispensables à la rupture, sans que cette fine mouche, la rupture accomplie, se doutât du rôle qu'on lui avait fait jouer et avertît la vicomtesse? Que cela se réalisât et c'en était fait des projets de mariage d'Aurélien; jamais madame de la Roche-Odon n'accorderait sa fille au fils de celle qui lui avait enlevé son amant.
Si, au contraire, on pouvait faire porter ce coup par cette femme du Transtévère, il y avait de grandes probabilités pour que ni Emma, ni madame de la Roche-Odon ne découvrissent jamais à quelle instigation elle avait obéi.
Comment avoir l'idée d'accuser de cette rupture, la personne qui précisément proposait «des saintes médailles de notre bonne mère qui est au ciel,» pour amener par cette intervention divine le mariage de lord Harley et de madame la vicomtesse?
C'était à genoux, la tête appuyée sur son lit, que madame Prétavoine avait examiné les chances que lui offrait cette inspiration; elle aimait en effet cette façon de réfléchir, et c'était ainsi qu'elle avait toujours trouvé ses meilleures idées.
Elle se recoucha; depuis qu'elle était à Rome, elle n'avait jamais si bien dormi; il fallut que le matin la soeur Sainte-Julienne la réveillât.
A l'heure à laquelle il y avait des chances pour ne pas trouver la vicomtesse chez elle, elle retourna via Gregoriana, car elle avait besoin de s'entretenir de nouveau avec Emma et de tirer de celle-ci quelques renseignements complémentaires.
Bien entendu, elle ne se présenta pas franchement pour reprendre l'entretien au point où il avait été interrompu, car plus que jamais maintenant il fallait veiller à ne pas provoquer le plus léger soupçon chez Emma.
Mais elle n'était jamais à court de prétextes et savait en approprier à toutes les circonstances.
Elle venait chercher ses saintes médailles.
--Je ne les ai pas prises, répondit Emma.
--Hélas! je ne le sais que trop, mais je les ai laissées sur la table qui était entre nous; j'en suis certaine.
--Je ne les ai pas vues.
--Ah! mon Dieu! s'écria madame Prétavoine en montrant la plus vive inquiétude.
--Il est vrai que je ne les ai pas cherchées et que je n'ai pas regardé sur cette table après votre départ.
--Alors elles sont sûrement restées à la place où je les avais déposées.
Mais on eut beau chercher, on ne les trouva pas.
Jamais femme n'avait manifesté pareille désolation.
--Ces médailles, ces saintes médailles perdues. Quel malheur! Il est vrai qu'elle pouvait en faire venir d'autres, mais enfin c'était un retard.
Cependant, après quelques instants donnés au chagrin, il lui vint cette pensée consolante qu'elles ne pouvaient pas être perdues, qu'elles étaient tombées dans des mains quelconques, et que là où elles étaient, elles accompliraient assurément des miracles.
Puis avec un sourire:
--Est-ce que ce chanteur est venu hier après mon départ? demanda-t-elle.
Emma hésita à répondre à une pareille question.
--Vous ne savez pas pourquoi je vous fais cette question? demanda madame Prétavoine. Eh bien, je me dis que s'il est venu et que si par mégarde ou pour une raison quelconque il a mis ces médailles dans sa poche...
--Cela n'est pas probable.
--Enfin, s'il les avait mises, elles pourraient très bien amener son mariage avec cette Tibérine.
Emma se mit à rire.
--J'ai mal dit? demanda madame Prétavoine.
--C'est non-seulement le mot qui me fait sourire, mais c'est encore, c'est surtout l'idée du mariage.
--Elles ont accompli de plus grands miracles. Mais de quel mauvais mot me suis-je donc servie?
--Ce n'est pas Tibérine, c'est Transtévérine.
--Enfin, une femme qui habite auprès ou au-delà du Tibre, n'est-ce pas? c'est cela que je voulais dire; mais j'avoue que je n'entends rien à tous ces noms romains; ainsi je n'ai même pas retenu le nom de cette femme ou fille qu'aime ce chanteur.
--Rosa Zampi.
--Vous me le diriez vingt fois, que je ne le retiendrais pas; j'ai la mémoire très-mal organisée pour les noms.
--Moi je les retiens facilement.
--A propos de cette femme et de ce chanteur, je me demande comment vous n'avez pas donné à madame la vicomtesse des preuves de leur liaison.
--Parce que ces preuves sont difficiles à obtenir, j'entends des preuves contre lesquelles il n'y ait pas de défense. Ainsi cette Rose Zampi, étant la fille d'un cabaretier de Transtévère, au bout du pont Quatre-Capi, Cerda prétend qu'il n'a été dans ce cabaret que pour boire un certain vin qui ne se trouve que là; enfin il s'en tire avec des raisons pitoyables, mais qui, pour madame, aveuglée par la passion, sont des raisons.
--C'est épouvantable, s'écria madame Prétavoine en joignant les mains.
Puis revenant au sujet de sa visite:
--Je vous en prie, n'est-ce pas, faites encore chercher mes saintes médailles, et si vous les retrouvez, soyez assez bonne pour me prévenir par un mot; surtout ne me les renvoyez pas.
--Je ne crois pas les retrouver.
Cependant, chose extraordinaire, deux heures après le départ de madame Prétavoine, Emma ayant un livre à prendre sur la table où elles avaient si bien cherché les médailles, les trouva. Comment deux heures auparavant, ne les avait-elle pas vues? Elle ne le comprit pas. Mais enfin, il fallait bien se rendre à l'évidence, elles étaient là.
XXXV
Rentrée chez elle, madame Prétavoine attendit avec impatience le retour d'Aurélien, qui était au Vatican.
Elle avait en effet besoin du concours de son fils.
Aurélien n'étant rentré qu'au commencement du dîner, ce fut le soir seulement qu'elle put lui faire part de sa communication.
--Vous irez demain prendre M. de Vaunoise à l'ambassade et vous vous rendrez avec lui dans le Transtévère, au bout du pont Quatro-Capi; là, vous chercherez, vous demanderez où se trouve le cabaret d'un nommé Zampi,--ce Zampi est père d'une belle fille qui s'appelle Rosa.
Aurélien se mit à rire.
--S'agit-il d'une conspiration?
--Il s'agit de votre mariage.
--Avec mademoiselle Rosa Zampi?
--Avec mademoiselle de la Roche-Odon.
--Alors expliquez-vous, ma mère, car je n'y suis pas du tout, et c'est vainement que je cherche quels rapports peuvent exister entre Bérengère et cette cabaretière.
--Vous m'avez promis l'obéissance.
--Encore faut-il que je sache ce que j'ai à faire.
--Rien.
--Alors pourquoi m'envoyez-vous chez cette fille?
--Pour que vous y alliez.
--Et Vaunoise?
--Pour qu'il vous accompagne.
--Il n'a rien à faire non plus?
--Rien.
--Rien à dire?
--Vous direz l'un et l'autre ce que vous voudrez; je ne vous demande la réserve que sur un seul point: il ne faut pas qu'on sache vos noms.
--Mais cela a l'air d'un roman.
--Imaginez que c'en est un, qui, par un chemin détourné, doit vous mener à mademoiselle de la Roche-Odon.
--Vous savez que ma curiosité n'a jamais été plus vivement surexcitée.
--Tant mieux, cela vous donnera le désir de voir cette Rosa Zampi; au reste, vous n'aurez pas à regretter cette visite, c'est à ce qu'il paraît une des plus belles filles de Rome.
--Il paraît? Vous ne la connaissez donc pas?
--Je ne l'ai jamais vue.
--Et vous savez qu'elle peut faire mon mariage avec Bérengère.
--Elle le peut.
--Comment cela?
--Puisqu'il est entendu que vous ne devez pas comprendre, ne m'interrogez pas; je ne vous répondrais pas.
--Mais Vaunoise, qui ne vous a pas juré obéissance et qui d'ailleurs ne désire pas épouser Bérengère, voudra savoir pourquoi nous allons voir mademoiselle Rosa Zampi.
--Vous lui direz la vérité.
--La vérité?
--Celle que vous savez, qui est que vous allez voir cette fille, pour la voir, parce que vous avez entendu dire que c'était une des plus belles filles de Rome, et que vous lui demandez de vous accompagner dans cette visite parce que vous ignorez où se trouve ce cabaret.
--Vous dites au bout du pont de Quatro-Capi?
--Je ne sais pas le nom de la rue, il y aura des renseignements à prendre pour lesquels M. de Vaunoise vous sera utile; de plus, il vous sera utile encore dans ce cabaret où seul vous ne sauriez quelle contenance tenir, et où d'ailleurs vous ne sauriez probablement pas vous faire comprendre.
--Mais il me demandera qui m'a parlé de Rosa Zampi.
--Vous lui répondrez ce qui vous passera par l'idée, en ayant soin seulement de vous rappeler ce que vous lui avez répondu; il est essentiel, vous devez le deviner, qu'on ne sache pas que c'est moi qui vous envoie chez cette fille.
Le lendemain soir Aurélien rendit compte à sa mère de sa visite: ce cabaret était un bouge dans lequel on buvait du mauvais vin et où l'on jouait à la _morra_; mais Rosa Zampi était réellement une superbe fille, un vrai type de Romaine au front bas, aux yeux ardents, une merveille:
--Et maintenant que dois-je faire? dit-il en riant.
--Retourner là demain et après-demain, puis ne plus y aller; le reste me regarde.
Quelques jours après, madame Prétavoine se rendit chez Mgr de la Hotoie, et en chemin elle s'arrêta pour faire--à bon marché--une acquisition de bonbons pour Cecilia.
--Monseigneur n'est pas ici, dit Baldassare en ouvrant la porte.
Mais avant de parler de cette affaire, madame Prétavoine voulut voir Cecilia manger ses bonbons, s'extasiant sur sa gentillesse quand elle croquait le sucre, admirant ses dents, admirant ses yeux brillants de gourmandise, l'embrassant, la caressant et répétant sans cesse:
--Êtes-vous heureux d'avoir une fille.
Puis quand Cecilia fut descendue dans la cour du palais:
--Ah! si j'avais une fille, dit-elle, au lieu d'un fils, vous ne me verriez pas tourmentée comme je le suis.
Et de fait elle paraissait en proie à l'inquiétude et au chagrin.
Poliment Baldassare lui demanda ce qui la tourmentait ainsi.
--C'est précisément pour cela que je viens vous demander service, un grand, un très-grand service.
Mais avant de vous dire ce dont il s'agit, il faut que je vous explique comment l'idée m'est venue de m'adresser à vous. Cette idée m'a été inspirée par la tendresse que vous témoignez à votre petite fille, à cette si jolie, si gracieuse, si charmante, si séduisante Cecilia; pensant à cette tendresse, il m'a semblé qu'un bon père tel que vous devait compatir aux chagrins et aux inquiétudes d'une mère, et même, si cela lui était possible, vouloir les soulager.
--Oh! assurément, madame, et surtout s'il s'agissait d'une personne telle que madame.
--Précisément, il s'agit de moi, et d'avance je vous remercie de vos bonnes dispositions.
--M. Aurélien...
--Mon fils est un bon jeune homme; il a toutes les qualités, toutes les vertus, mais enfin c'est un fils, ce n'est pas une fille; de là le mal, de là mes inquiétudes. On m'a rapporté, et j'ai tout lieu de croire ce renseignement exact, que mon fils s'était laissé toucher par la beauté extraordinaire d'une jeune fille du Transtévère. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on l'a vu chez elle. Et cela est d'autant plus facile que le père de cette jeune fille tient un cabaret au bout du pont Quatro-Capi.
--M. Aurélien!
--Hélas! oui. Vous voulez dire, n'est-ce pas, que mon fils, dans sa position et avec la fortune dont il jouira un jour, ne doit point se prendre d'amour pour la fille d'un simple cabaretier. Cela est bien juste. Malheureusement cela n'est juste que pour nous; les jeunes gens ne raisonnent pas, ne sentent pas comme les personnes de notre âge, et mon fils s'est laissé toucher par la beauté extraordinaire de cette jeune fille. Quels sentiments ressent-il pour elle? Je l'ignore. Est-ce une amourette? Est-ce un amour véritable? Si c'est une simple amourette, cela n'est pas bien grave, nous quitterons Rome, et il n'en sera plus question; car vous pensez bien que je ne suis pas femme à permettre que mon fils ait une maîtresse.
Baldassare fit un signe d'assentiment à l'énonciation de ces principes.
--Si au contraire c'est un amour véritable, les choses prennent une importance capitale. Si je ne suis pas femme à permettre que mon fils ait une maîtresse, d'autre part je ne suis pas femme non plus à faire son malheur parce que celle qu'il aimerait serait la fille d'un simple cabaretier. Que cette jeune fille soit digne de lui par les qualités morales, par ses vertus, et je ne m'opposerais pas à ce qu'il la prit pour femme, bien que cela ruinât d'autres projets que j'ai en vue. En ce moment mon embarras est donc bien cruel, et voilà pourquoi je m'adresse à vous.
Baldassare laissa paraître une surprise qui disait clairement qu'il ne s'imaginait pas du tout comment il pouvait soulager l'embarras de madame Prétavoine.
Elle poursuivit:
--Ce qu'il me faudrait savoir présentement, c'est si ce que mon fils éprouve pour cette jeune fille est une amourette ou de l'amour; et aussi quelle est cette jeune fille, ce qu'est son éducation, ce que sont ses moeurs, en un mot toute une série de renseignements qui me la fassent connaître. Et c'est là une tâche presque impossible pour moi. Comment aller dans ce cabaret, moi, une femme, moi qui ne sais pas un mot d'italien, enfin moi qui ne dois pas m'exposer à être rencontrée là par mon fils. Sans doute, je pourrais y envoyer une personne de ma connaissance, mais cette personne qui ne sera pas de ce quartier et, d'autre part, qui ne ferait pas partie du monde qui fréquente ordinairement ce cabaret, pourrait éveiller les soupçons de cette jeune fille, et alors les renseignements que nous aurions ainsi seraient faussés.
Elle fit une pause, mais Baldassare ne disant rien, elle dut continuer:
---Voilà pourquoi je m'adresse à vous, à vos sentiments de père, en vous demandant si vous voulez être cette personne.
--Moi, madame!