Comte du Pape

Chapter 16

Chapter 163,832 wordsPublic domain

Pendant une grande partie de la nuit, elle s'était demandé comment elle oserait soutenir son regard après l'aveu qu'elle lui avait fait; car si elle avait osé parler de son amour pour Richard, ç'avait été dans un mouvement d'exaltation qu'elle ne retrouverait pas, et elle était bien certaine maintenant de n'éprouver que de l'embarras ou de la confusion.

Mais quand elle l'aperçut revenant de chez Richard, elle ne pensa plus à cet embarras ni à cette confusion, et n'eut qu'une idée: savoir ce qui s'était décidé entre eux--son père et son mari, son Richard.

--Tu viens de Condé? s'écria-t-elle.

--Qui te l'a dit?

--Mon coeur; tu as vu Rich..., M. de Gardilane?

--Je l'ai vu.

--Et...?

J'ai demandé à M. de Gardilane d'être avec toi, ce qu'il avait été avant la journée d'hier, et il m'a donné sa parole d'honneur de se conformer à cette condition. Toi, de ton côté, tu vas me faire la même promesse.

--Oh! grand-papa!

--Si tu veux me jurer de ne pas adresser une parole de tendresse à M. de Gardilane et d'être pour lui ce qu'une jeune fille modeste doit être pour un ami de son père, cela et rien de plus; M. de Gardilane continuera à être reçu ici le jeudi, jusqu'au jour où j'aurai pris une résolution définitive. Peut-être serait-il plus sage à moi de ne plus recevoir M. de Gardilane, cependant je veux avoir encore confiance en vous, en lui comme en toi, si tu me fais le serment que je te demande.

--Mais... grand-papa...

--Je ne veux pas de discussion à ce sujet, comprends-le.

--Cependant...

--Tu jures, il vient; tu refuses de jurer, il ne vient pas. A toi de décider si tu veux le voir.

Bérengère comprit que toute discussion serait inutile.

Elle verrait Richard.

Tout était là, et après les craintes qu'elle venait d'éprouver, c'était un grand point d'obtenu, c'était le triomphe.

Le reste viendrait plus tard.

Une rupture immédiate était possible; puisqu'elle n'avait pas eu lieu, il n'y avait pas à craindre qu'elle se produisit dans la suite; ce serait à elle, ce serait à Richard de l'empêcher, et sans chercher à s'entretenir de leur amour ou de leur mariage, ils arriveraient bien à s'entendre tacitement à ce sujet; leurs coeurs n'étaient-ils pas d'accord?

--Je te jure d'être ce que tu veux que je sois, dit-elle.

--Bien; maintenant qu'il ne soit plus question de M. de Gardilane entre nous, c'est encore une condition que je t'impose.

Vingt ans plus tôt, M. de la Roche-Odon n'eût pas adopté cette ligne de conduite avec le capitaine; il eût dit:

«Vous aimez ma fille, vous voulez l'épouser, c'est bien, convertissez-vous, sinon elle ne sera jamais votre femme, et en attendant cette conversion vous ne mettrez pas les pieds chez moi; à vous de voir si vous êtes pressé de vous marier.»

C'était à peu près ainsi qu'il avait procédé avec son fils lorsque celui-ci était venu lui annoncer qu'il désirait épouser la princesse Sobolewska.

Mais c'était précisément la fermeté qu'il avait eue en cette occasion qui faisait sa faiblesse maintenant; il avait reçu de la passion une terrible leçon qu'il n'avait point oubliée.

Bérengère venait de prouver que le sang de son père coulait dans ses veines; que ferait-elle s'il s'opposait fermement à son amour?

A la pensée de la voir malheureuse, désespérée, malade peut-être, son coeur s'amollissait.

Il n'en venait pas, il est vrai, jusqu'à se dire qu'il donnerait sa fille à un homme qui n'était pas catholique; mais enfin il se disait que si cet homme n'avait pas la foi en ce moment, il n'y avait aucune impossibilité à ce qu'il l'eût plus tard. Pourquoi l'amour ne ferait-il pas ce miracle? Là où il n'avait pas réussi, lui, par insuffisance sans doute, pourquoi Bérengère ne réussirait-elle pas? Dans les nombreux entretiens qu'il avait eus avec le capitaine, rien ne lui avait absolument démontré que ce succès était impossible. Le capitaine s'était toujours défendu, mais par des arguments qui, aux yeux du comte, n'avaient aucune valeur. La foi d'ailleurs n'était-elle pas plutôt un élan du coeur qu'un résultat de savants raisonnements? Ce coeur échauffé par la tendresse ne s'ouvrirait-il pas à la voix de la femme aimée? Que cela se réalisât, c'était non-seulement le bonheur et la sécurité de sa fille qu'il assurait par ce mariage, mais c'était encore le salut de ce brave jeune homme, pour lequel il éprouvait une si vive amitié.

Dans ces conditions, il ne fallait donc pas se décider brusquement; la raison disait qu'il fallait au contraire attendre, voir venir les choses, les étudier, les peser et, dans une situation mauvaise, naviguer de manière à éviter le pire; incontestablement il y avait des dangers à laisser Bérengère et le capitaine se voir chaque semaine, mais n'y en aurait-il pas de plus grands encore à les empêcher de se voir complétement? La démarche à laquelle Bérengère s'était laissé entraîner montrait bien qu'il ne s'agissait pas d'un caprice plus ou moins léger; c'était la passion qui l'avait poussée, et avec la passion tout est possible, même l'impossible.

Ces deux journées avaient été terribles pour lui; lorsque Bérengère l'embrassa le soir, elle remarqua qu'il avait le visage plus coloré qu'à l'ordinaire, mais, comme il ne se plaignait point, elle n'attacha point grande importance à cette remarque: il avait été assez agité pour avoir un peu de fièvre.

Dans le milieu de la nuit, elle se réveilla en sursaut croyant entendre des gémissements; effrayée, elle écouta. La chambre qu'elle occupait était celle que sa grand'mère avait habitée autrefois, et elle n'était séparée de celle du comte que par un grand cabinet sur lequel chaque chambre avait une porte.

Tout d'abord, n'entendant rien, elle crut s'être trompée; mais bientôt elle crut entendre son nom prononcé d'une voix faible et plaintive, avec l'accent de l'appel.

Cette voix venait de la chambre de son grand-père.

En moins de trois secondes elle alluma une lumière, passa un peignoir et arriva dans la chambre de son grand-père.

--Ah! mon Dieu! Bérengère, dit-il d'une voix empâtée, c'est toi?

Elle courut à lui.

--Qu'as-tu? s'écria-t-elle, grand-papa, qu'as-tu?

--Un étourdissement, une congestion; je me suis senti étourdi, puis il m'a semblé qu'une déchirure se faisait dans ma tête; j'ai voulu t'appeler, mais je n'ai pas pu et j'ai perdu connaissance.

--Je vais appeler... un médecin.

--Non, n'appelle pas, il ne faut pas, je te le défends; je sais ce qu'il me faut; j'avais pris mes précautions à l'avance; mets-moi de l'eau froide sur la tête avec une compresse et des sinapismes aux jambes; il y en a dans le tiroir de la table de citronnier; mouille-les et pose-les toi-même; j'ai voulu me lever, je n'ai pas pu.

Sans perdre la tête, malgré son émotion, elle fit vivement ce qui lui était demandé.

--Cache la lumière, dit-il, et ouvre une fenêtre, doucement, sans bruit; il ne faut pas qu'on sache que j'ai eu cette congestion.

--Mais le médecin...

--Non, pas de médecin, je te le défends; cela va mieux, d'ailleurs; je ne pouvais pas remuer le bras tout à l'heure, je le lève maintenant.

Il resta pendant longtemps calme et silencieux; puis, l'appelant:

--Mets-moi une autre compresse, dit-il, et renouvelle-la souvent; qu'elle soit toujours bien froide; tu changeras ensuite les sinapismes de place.

Et de nouveau il garda le silence.

Elle eût voulu appeler, car elle était épouvantée, se demandant avec une horrible anxiété si les soins qu'elle lui donnait étaient bons, et s'il n'y aurait pas mieux à faire; mais devant sa défense nettement formulée et répétée, elle n'osait.

De même, elle n'osait pas non plus le questionner.

Pendant plus de deux heures, elle continua ces soins, encouragée, rassurée par le mieux qui se manifestait peu à peu.

Enfin il déclara qu'il se trouvait tout à fait bien.

--Ce ne sera rien, dit-il, pour cette fois; nous en serons quitte pour la peur; ce n'a été qu'une très-légère attaque; tu vois que j'ai bien fait de te défendre d'appeler.

--Et pourquoi me l'as-tu défendu?

--Parce qu'une attaque est généralement suivie d'une ou deux autres attaques avant la dernière; si l'on savait que j'ai eu la première, il y a une personne qui compterait sur la dernière pour une époque prochaine, et qui, spéculant là-dessus, refuserait son consentement à ton mariage. Il faut donc que tout le monde ignore ce qui s'est passé cette nuit, car une indiscrétion serait assurément commise. Je n'ai pas confiance, pour la discrétion, dans les médecins de Condé. Cependant, comme je veux tout faire pour empêcher ou tout au moins éloigner la seconde attaque, nous irons demain à Paris consulter Carbonneau; je suis sûr que lui ne parlera pas.

XXXIII

Tandis qu'à la Rouvraye les choses semblaient prendre une tournure favorable au mariage de Bérengère et du capitaine de Gardilane,--à Rome elles s'arrangeaient de façon à assurer le succès des combinaisons de madame Prétavoine.

Mais Bérengère et le capitaine ignoraient entièrement comment à Rome ils étaient menacés dans leurs espérances.

Et, de son côté, madame Prétavoine ne savait pas combien la situation qui, en son absence, s'était établie à la Rouvraye, était dangereuse pour elle: les rapports qu'elle recevait l'inquiétaient, il est vrai, mais pas au point cependant de la faire revenir à Condé. Elle était à Rome, elle croyait pouvoir y rester à travailler au triple résultat qu'elle poursuivait: la nomination de l'abbé Guillemittes à l'évêché de Condé-le-Châtel; surtout l'obtention d'un titre de noblesse pour Aurélien; et enfin l'appui et le consentement de la vicomtesse de la Roche-Odon. Cela fait, elle reviendrait à la Rouvraye, et alors elle trouverait bien moyen de combattre l'influence qu'aurait pu gagner ce grand dadais d'officier. Qu'avait-il pour lui? Pas de relations pour le soutenir; pas de roueries, pas de détours, pas de finesse. Le coeur de Bérengère serait peut-être avec lui. Eh bien! on s'arrangerait pour briser ce coeur. Voilà tout. Quand il n'y aurait plus que cela à trouver, on serait bien près du but; c'est chose si délicate et si fragile qu'un coeur de jeune fille!

Obligée d'attendre le modèle de l'église d'Hannebault, que l'abbé Guillemittes faisait fabriquer par sa serrurerie artistique, elle se trouvait frappée d'inaction vis-à-vis du Saint-Père; tout ce qu'elle pouvait, c'était poursuivre son intimité avec Baldassare et préparer la terrain du côté de Lorenzo Picconi, l'aide de chambre du Vatican; c'était continuer ses pieuses visites aux basiliques et aux couvents avec la soeur Sainte-Julienne, enfin c'était mettre en oeuvre les conseils qui lui avaient été donnés par monseigneur de la Hotoie.

Mais cela n'employait ni tout son temps ni toutes ses forces.

De sorte qu'en attendant l'arrivée de ce fameux modèle, elle avait concentré toute son activité sur la vicomtesse de la Roche-Odon, car, s'il était important d'obtenir du Saint-Père un titre de comte ou de baron qui décidât le comte de la Roche-Odon à donner sa petite-fille à Aurélien, il ne l'était pas moins d'obtenir le consentement de la vicomtesse, ces deux points se tenaient étroitement, et il fallait réussir à les enlever l'un et l'autre, non l'un ou l'autre; sans le consentement de la vicomtesse, le titre de comte ne décidait rien; sans le titre de comte, le consentement de la vicomtesse n'avait aucun effet utile; la situation était telle qu'il fallait les obtenir tous les deux en même temps ou presque en même temps, et cela compliquait, singulièrement une entreprise déjà pleine de difficultés de tout genre.

Mais, parce qu'une chose est difficile, il ne s'en suit pas qu'elle est impossible; elle demande seulement plus d'adresse, plus d'application, plus de persévérance.

En se liant avec la vicomtesse et en la voyant sur le pied de l'intimité, elle eût eu de bonnes chances pour arriver à son but; malheureusement cette manière de procéder était impraticable, d'abord parce que la vicomtesse ne paraissait pas du tout disposée à permettre cette intimité, et puis ensuite parce qu'alors même qu'elle l'eût permise, madame Prétavoine n'eût pas pu l'accepter sous peine de compromettre à l'avance la réputation de piété, de sainteté qu'elle était en train de bâtir dans l'opinion publique. Comment admettre qu'une femme pieuse telle que cette madame Prétavoine, qui édifiait la ville de Rome, voyait intimement une femme dissolue telle que cette vicomtesse de la Roche-Odon, qui scandalisait toutes les bonnes âmes? Il y avait là quelque chose de tout à fait incompatible et même d'inexplicable, à moins...

C'était justement cet «à moins» qu'il fallait soigneusement éviter, si grand intérêt qu'il y eût à voir fréquemment la vicomtesse.

Heureusement s'il y avait impossibilité à se lier avec la maîtresse, il n'y avait pas les mêmes dangers à fréquenter la femme de chambre, personne obscure sur laquelle tout le monde n'avait pas les yeux fixés comme sur la vicomtesse.

Et puis, d'autre part, cette façon détournée d'aborder les difficultés était plus dans les goûts et dans les habitudes de madame Prétavoine, qu'une attaque directe et franche. Avec une subalterne elle était certaine de développer tous ses moyens, et elle ne subissait point cette sorte de fascination qu'une haute situation due à la naissance ou à la fortune avait toujours exercée et exerçait même encore sur elle.

Sans doute cette demoiselle Emma paraissait être une fine mouche, d'esprit plus délié que sa maîtresse, mais madame Prétavoine, qui avait confiance dans sa propre finesse pour l'avoir souvent exercée, n'avait pas peur de celle des autres; et elle aimait mieux avoir à lutter contre l'habileté, même contre la rouerie de cette fine mouche que contre l'élégance et les grandes manières de la vicomtesse: un mot, un simple regard de cette femme du monde la paralysaient, tandis qu'avec cette femme de chambre elle était sûre d'elle-même.

Instruite par l'expérience elle n'avait plus tenté d'aller vite avec mademoiselle Emma, ni de l'interroger plus ou moins directement sur le compte de sa maîtresse.

Mais lentement, insensiblement, pas à pas, elle avait cherché à gagner son amitié et à capter sa confiance, puis un beau jour, quand elle avait jugé son acheminement souterrain assez avancé, elle avait risqué une nouvelle attaque.

--J'ai une grâce à vous demander, ma chère demoiselle.

--A moi, madame?

--Oui, ma chère demoiselle.

L'amitié n'avait pas amené la familiarité et c'était toujours avec les formes les plus respectueuses que madame Prétavoine adressait la parole à «cette chère demoiselle.»

--Et à quoi puis-je vous être utile?

--A moi, personnellement, vous ne me seriez pas utile, et cependant la joie que vous me causeriez serait bien douce à mon âme.

--Alors, je suis toute disposée à faire ce que vous désirez.

--C'est que cela peut paraître si étrange, au moins, pour certaines personnes qui... enfin pour des personnes qui ne sont pas pieuses.

--Vous voulez que j'aille à la messe! s'écria Emma en riant.

--Cela, oui, je le voudrais de tout mon coeur, car alors il ne vous manquerait plus rien pour être une personne accomplie, cependant ce n'est pas de vous que je veux parler en ce moment.

--Alors, c'est de madame? demanda Emma avec inquiétude.

Mais madame Prétavoine n'était pas assez simple pour répondre ainsi tout de suite à une question directe posée en ces termes.

--Pour vous, continua-t-elle, je suis rassurée, vous avez votre place dans mes prières et vous êtes une trop digne et trop honnête personne pour que Notre-Seigneur ne m'exauce pas un jour.

--Mais alors?

--Vous ne voudrez pas.

--Avant de vous rien promettre, faut-il que je sache de quoi il s'agit.

--Je voudrais... je n'ose pas.

La curiosité d'Emma étant assez surexcitée, madame Prétavoine se décida enfin à s'expliquer:

--Ce que j'ai à vous demander serait bien simple pour vous et bien facile, il ne faudrait qu'un peu de volonté et l'intention d'être utile à madame la vicomtesse, pour laquelle vous montrez un dévouement si admirable, ce serait...

Elle fit une pause.

--... Ce serait de coudre dans les robes qu'elle porte ordinairement des saintes médailles de notre bonne mère qui est au ciel, que je vous donnerais.

Emma ne fut pas maîtresse de retenir un éclat de rire.

Madame Prétavoine ne se fâcha pas, mais joignant les mains et levant les yeux au ciel en remuant vite les lèvres, elle parut demander pardon à Dieu d'un pareil blasphème.

Puis après un moment reprenant la parole:

--Vous riez parce que vous ne savez pas quels miracles ces médailles peuvent accomplir. Si vous saviez comme moi, et par des exemples vivants, combien leur grâce est efficace, vous seriez la première à m'en demander. Tenez, voici ce que m'a raconté un saint prêtre qui était vicaire dans notre paroisse: le neveu de notre curé était atteint d'une mélancolie qui menaçait de l'envoyer au tombeau, mélancolie causée par un amour sans espoir; M. l'abbé Colombe, c'est le nom de ce saint prêtre, s'entendit avec le domestique de ce jeune homme pour faire coudre une médaille dans la doublure de son gilet; au bout de huit jours le jeune homme était guéri et peu de temps après il épousait, lui qui n'avait rien, la jeune personne qu'il aimait, laquelle avait plusieurs centaines de mille francs de rente.

--Mais madame la vicomtesse n'est pas malade, elle n'a pas besoin d'être guérie.

--Ce n'est pas seulement le corps que ces saintes médailles guérissent, c'est aussi l'âme.

Emma voulut éviter une conversation sur ce sujet.

--Elle ne veut pas non plus se marier, dit-elle en souriant.

--Hélas! C'est justement pour qu'elle le veuille que que je vous demande de coudre ces médailles dans ses robes.

Puis tout de suite et avec une volubilité qui ne permettait pas la plus petite interruption, elle continua:

--Vous devez bien penser que depuis que je suis à Rome, je n'ai pas été sans entendre parler de madame la vicomtesse; justement parce que les quelques personnes que je connais, savent qu'elles sont mes relations avec le comte de la Roche-Odon et avec mademoiselle Bérengère, toutes m'ont parlé et reparlé de Madame la vicomtesse. Et ce sont ces propos, confirmés par les voix les plus graves, qui m'ont donné l'idée de m'adresser à vous, ne pouvant m'adresser directement à madame la vicomtesse. Vous devez donc bien penser que je sais tout ce qui a rapport à lord Harley et à ce comédien, à ce chanteur dont je ne veux pas prononcer le nom. Ne voudrez-vous pas m'aider à faire cesser ce scandale? Prêtez-moi votre concours, et j'ai la conviction que la grâce touchera madame la vicomtesse; ce chanteur sera congédié par elle, et elle fera consacrer par les liens sacrés du mariage sa liaison avec lord Harley. Ah! quelle félicité si nous pouvions ainsi rendre une mère à son enfant, à cette chère petite Bérengère que j'aime tant, car c'est pour elle, après Dieu, que j'agis en tout ceci et que je vous demande d'agir vous-même. Pourquoi ce mariage ne se ferait-il pas? madame la vicomtesse est assez belle et assez jeune pour que cet Anglais soit heureux de devenir son mari, et d'ailleurs Dieu ne peut-il pas tout? Quelle satisfaction si j'avais été l'humble instrument de cette réparation!

Si mademoiselle Emma avait mieux connu madame Prétavoine, elle aurait su qu'avec elle la meilleure manière de deviner ce qu'elle voulait obtenir, c'était bien souvent de prendre juste le contre-pied de ce qu'elle demandait.

Dans l'espèce, ce qu'elle demandait était un moyen pour faire le mariage de la vicomtesse de la Roche-odon avec lord Harley; il était donc probable que ce qu'elle cherchait c'était une rupture entre la vicomtesse et son amant.

C'était cela en effet, mais comme il eût été trop naïf à elle de l'avouer, elle avait inventé cette histoire «des saintes médailles de notre bonne mère qui est au ciel» pour tromper mademoiselle Emma.

Comment celle-ci se serait-elle défiée d'une excellente personne qui ne pensait qu'à assurer le bonheur de sa maîtresse?

Il était assez probable qu'elle refuserait de coudre les saintes médailles dans les robes de sa maîtresse, mais madame Prétavoine comptait bien sur ce refus, car ayant vraiment foi dans la vertu de ses médailles, elle eût été fort inquiète de savoir la vicomtesse sous leur protection.

Ce qu'elle avait voulu, c'était de pouvoir dire à mademoiselle Emma, sans que celle-ci l'interrompît ou se fâchât, qu'elle savait parfaitement que madame de la Roche-Odon était la maîtresse de lord Harley et qu'elle aimait le chanteur Cerda, parce que, cela dit, elle pourrait revenir sur ce sujet et tirer de la femme de chambre, sans que celle-ci eût des soupçons, des renseignements utiles au succès de son plan et même à la disposition de ce plan.

Car ce qu'elle savait se bornait à fort peu de chose: à la double liaison de la vicomtesse. Mais cela n'était qu'un fait. Pour tirer parti de ce fait, pour l'exploiter utilement, il importait de le bien connaître dans tous ses détails. Or personne ne pouvait mieux la renseigner, l'instruire et la guider que la confidente obligée de madame de la Roche-Odon, c'est-à-dire sa femme de chambre.

Ce qu'elle avait prévu se réalisa; Emma refusa les médailles, mais elle ne refusa pas de parler de choses qu'elle avait connues.

Elle parla même beaucoup, sinon de sa maîtresse, pendant les premiers jours qui suivirent cette offre des médailles, au moins de Cerda, qu'elle haïssait.

Mademoiselle Emma était une personne de manières distinguées et de goûts aristocratiques, qui n'était restée femme de chambre que parce qu'elle n'avait pas trouvé un mari occupant une situation digne de ses mérites.

Cerda était un ancien garçon d'auberge qu'une belle voix avait fait ténor, et qu'une large poitrine, des reins vigoureux, une encolure de taureau qu'on ne rencontre pas souvent chez les ténors, et une santé que n'affectaient aucune fatigue ni aucun excès, avaient mis à la mode auprès d'un certain public.

Mais, malgré ses succès, Cerda était resté garçon d'auberge; pourquoi aurait-il changé, on l'aimait ainsi; garçon d'auberge pour les manières, pour les goûts, pour l'éducation.

La première fois qu'il était venu chez madame de la Roche-Odon, il avait été reçu par Emma qui, discrètement, obéissant aux instructions qu'elle avait reçues, lui avait ouvert la porte.

Mais Cerda n'allait pas à un rendez-vous et n'entrait pas dans une maison avec les façons du vulgaire.

En trouvant cette camériste derrière la porte, il avait vivement défait son pardessus et, sans un mot, il le lui avait jeté sur les bras; puis, avec un geste théâtral, il lui avait donné son chapeau et sa canne.

Alors il s'était passé les deux mains dans les cheveux de manière à faire bouffer sa frisure aplatie et collée sur ses tempes, puis la poitrine cambrée, les bras arrondis, la tête renversée en arrière dans la pose de Fernand, d'Edgar ou de Raoul prêt à chanter sa grande scène d'amour, il avait suivi Emma sans prêter plus d'attention à cette confidente que si elle avait été une simple dame des choeurs.

Emma n'était nullement bégueule, elle admettait très-bien qu'une femme eût des caprices; la liaison de sa maîtresse avec lord Harley étant une sorte de mariage, il était parfaitement légitime et tout à fait naturel à ses yeux que la vicomtesse voulût se distraire de la monotonie et de la vulgarité de cette vie conjugale par quelques fantaisies; mais encore fallait-il prendre pour partenaire, dans ces distractions, un homme qui ne fût pas mal élevé, et ce chanteur était un goujat. Pas un mot; ne retirer son chapeau que pour le lui donner à tenir! Elle avait plus d'une fois ouvert ainsi la porte à des gens d'autre volée que ce comédien, et ceux-là avaient été polis avec elle, quelquefois même galants, dans tous les cas généreux.

Bientôt, d'autres griefs plus sérieux encore, s'étaient ajoutés à ceux-là qui à ses yeux étaient déjà bien assez graves, cependant, pour qu'elle détestât et méprisât ce chanteur.