Comte du Pape

Chapter 14

Chapter 143,929 wordsPublic domain

Elle avait bien examiné toutes ses chances, les bonnes comme les mauvaises, et sa grande inquiétude avait été de trouver chez lui le garde qui habitait le pavillon élevé à cette porte, car s'il la voyait passer, il ne manquerait pas de donner des indications dangereuses à ceux qui la chercheraient; heureusement à cette heure de la journée il devait être en tournée dans la forêt, ses enfants devaient être à l'école, et comme il était veuf, il y avait des probabilités pour que la maison fût inoccupée.

Les choses se réalisèrent ainsi: les portes et les fenêtres du pavillon étaient fermées, et personne ne se trouva là pour la voir ouvrir et refermer la porte.

Dans la forêt elle était sauvée.

Elle regarda l'heure à sa montre, la demie était passée de cinq minutes; comme il fallait un quart d'heure à peine pour atteindre la colline, elle avait du temps devant elle.

Se disant cela elle voulut respirer, mais ce fut en vain, son coeur était trop serré par l'émotion.

C'était chose si grave que celle qu'elle faisait.

C'était sa vie, son honneur qu'elle engageait, sans avoir consulté personne, de son propre mouvement, sinon par un coup de tête au moins par un entraînement du coeur.

Elle voulut chasser ces idées et se mit à regarder autour d'elle, tout en marchant à petits pas.

A travers les branches dépouillées de feuilles, l'oeil s'étendait au loin sous bois et se perdait dans la confusion grise des taillis. La solitude était profonde, et dans le silence de la forêt, on n'entendait que la plainte monotone du vent dans les grands chênes, et la chanson harmonieuse que les sapins murmuraient en se balançant.

Cent fois elle avait parcouru ce chemin, et cependant jamais encore elle n'avait remarqué la profondeur de ces lointains.

Cent fois elle avait entendu le vent souffler dans ces arbres, et jamais encore elle n'en avait été émue comme en ce moment.

Que se passait-il donc de mystérieux en elle, d'inconnu?

Ses yeux voyaient plus loin.

Ces bois, ces arbres, ces nuages qui couraient dans la ciel, ces murmures qui l'enveloppaient, ce silence de la forêt, lui parlaient un langage qu'elle ne connaissait point.

Comme ces voix étaient douces! elles la transportaient dans un autre monde que celui où elle avait vécu jusqu'à ce jour, et son âme avec de délicieux frissons s'ouvrait à des sensations qui étaient nouvelles pour elle.

De temps en temps elle murmurait un nom:

--Richard.

Et alors s'arrêtant, elle regardait autour d'elle pour voir si elle n'apercevait point celui que son coeur appelait.

Puis elle reprenait sa marche.

Ce n'était plus à la gravité de son action qu'elle pensait, c'était à lui, à lui qu'elle aimait, qu'elle adorait.

Elle arriva bientôt au bas de la colline, et là encore elle s'arrêta pour écouter et regarder autour d'elle.

Elle n'entendit que le bruit du vent, et au loin quelques cris d'oiseaux.

Elle eût été heureuse de le trouver arrivé avant elle.

Mais peut-être l'était-il.

Et vivement elle gravit le sentier qui avait remplacé l'escalier par lequel on montait autrefois au temple de la philosophie.

Deux fois seulement elle se retourna pour voir s'il ne montait pas derrière elle, et s'il n'allait pas la rejoindre.

Mais les tournants de ce sentier étaient assez petits, et la vue, gênée d'ailleurs par les amas de grès et par les buissons de genévriers poussés entre leurs fentes, ne s'étendait pas bien loin.

Quelqu'un qui l'aurait rencontrée, n'aurait pas eu besoin d'une grande pénétration pour deviner où allait cette jeune fille, dont les pieds foulaient à peine la mousse du chemin, et dont le regard rayonnant était perdu dans le ciel.

Elle atteignit bientôt le sommet de la colline; mais par suite des fouilles entreprises pour trouver le trésor des la Roche-Odon, ce plateau avait été complétement bouleversé, des excavations avaient été creusées, de sorte que les amas de terre, mêlés aux ruines du temple, avaient dévoyé l'ancien escalier, et le sentier qui serpentait maintenant au milieu des amas de terre couverts de buissons et des blocs de grès.

En sortant de derrière un de ces blocs elle aperçut devant elle, à quelques pas, debout, au milieu du chemin, l'attendant, Richard, arrivé depuis longtemps déjà.

Elle ne fut pas maîtresse de retenir le cri qui du coeur lui monta aux lèvres, le nom qu'elle avait tant de fois prononcé.

--Richard!

Vivement il vint à elle les mains tendues.

Mais il ne fit pas tout le chemin, car non moins vivement que lui, elle s'avança les mains tendues aussi.

Et ce fut par un même mouvement que ces mains se posèrent les unes dans les autres et s'étreignirent.

Ils restèrent ainsi les mains dans les mains, les yeux dans les yeux, sans avoir conscience du temps qui s'écoulait.

Enfin Bérengère se dégagea doucement.

--Et vous étiez-là, dit-elle, tandis que moi je me retournais pour voir si vous ne veniez pas derrière moi.

--D'ici je vous voyais; vous vous êtes arrêtée là-bas au pied de ce gros chêne, et puis là encore devant ce sapin.

--Et vous n'avez rien dit.

--Pouvais-je donc élever la voix?

--C'est vrai.

--Et vous avez pu venir.

--C'est-à-dire que j'ai pu m'échapper, car je me suis échappée sans prévenir personne, et miss Armagh doit me chercher maintenant, mais avant qu'elle ait la pensée de venir ici, nous avons du temps à nous, le temps de causer, librement, sans craindre qu'on nous dérange, comme madame Prétavoine est venue nous déranger dans le saut-de-loup.

Elle parlait précipitamment, entassant les paroles les unes par-dessus les autres, avec l'assurance voulue de ceux qui ne se sentent pas maîtres de leur émotion.

Elle se tut, puis elle regarda autour d'elle; une grosse pierre couverte de mousse était adossée à un énorme bloc de grès, placée là comme pour faire un siége.

--Voulez-vous que nous nous asseyions là, dit-elle, nous serons bien pour causer.

Il la conduisit à la pierre qu'elle venait de lui montrer.

Elle s'assit, et de la main elle l'engagea à prendre place près d'elle.

Depuis qu'elle avait écrit à Richard, elle n'avait eu qu'une pensée: ce qu'elle dirait dans ce tête-à-tête. Elle s'était bien préparée: «Elle dirait ceci, elle ferait cela.» Sans doute elle serait terriblement émue, mais enfin quand à l'avance on a bien disposé son plan de conduite et soigneusement choisi ses paroles, on doit se tirer mieux d'affaire qu'alors qu'on se livre à l'improvisation.

Mais en comptant sur une émotion terrible, elle était restée au-dessous de la réalité; celle qui l'étouffa au coeur et la serra à la gorge au moment où elle voulut prononcer le premier mot de ce qu'elle avait à dire, fut si violente, qu'elle resta la bouche ouverte sans pouvoir articuler un son.

Par un effort tout-puissant de sa volonté, elle réagit contre cet effet physique, mais chose extraordinaire, quand elle chercha dans sa mémoire ce qu'elle avait si bien préparé, elle ne trouva rien: elle était emportée dans un tourbillon et incapable de se ressaisir.

Elle leva les yeux sur Richard, mais le regard qu'elle rencontra la troubla encore plus profondément.

De nouveau elle baissa les yeux et se tut; mais à travers ses paupières abaissées elle sentait les yeux de Richard, de même que sur ses joues elle sentait son souffle qui la brûlait.

Dépitée contre elle-même, effrayée aussi, elle se leva vivement et faisant quelques pas en avant, elle vint sur le bord du plateau à l'endroit où la vue s'étendait librement sur la forêt.

Le vent qui lui souffla frais au visage calma un peu les mouvements précipités de son coeur, et ne sentant plus le regard de Richard, ne respirant plus son haleine, n'étant plus sous l'influence du courant qui par leurs mains jointes passait de lui en elle, il lui fut possible de réagir contre l'ivresse qui l'avait gagnée.

Après quelques secondes, elle revint à la pierre et se rasseyant près de Richard:

--Mon billet a dû bien vous surprendre, dit-elle.

--Dites qu'il m'a rendu bien heureux, après notre entretien d'avant-hier, après notre dîner, après notre soirée, je...

--Oh! ne parlez pas de cela, je vous en prie, si vous ne voulez pas que je vous demande pardon de mon attitude pendant ce dîner et cette soirée. Ce n'est pas pour cela que je vous ai prié de venir ici, et ce n'était pas de cela que je voulais vous entretenir. Je ne sais comment ces paroles sont venues sur mes lèvres; ç'a été involontairement, insciemment. Cette attitude vous sera expliquée plus tard; mais, si je commençais par là je ne pourrais vous dire ce que je veux... ce que je dois vous dire.

Elle parlait d'une voix haletante, par mots entrecoupés; mais enfin elle pouvait parler, et maintenant elle était certaine d'aller jusqu'au bout.

Après une courte pause, elle reprit:

--Vous savez quelles sont les inquiétudes de grand-papa à mon égard. Vous savez aussi quelles précautions il prend pour conserver sa santé, c'est-à-dire la vie, jusqu'au jour...

Elle hésita.

--... Jusqu'au jour où je serai libre, soit par l'émancipation, soit par le mariage.

Elle avait prononcé ces dernières paroles lentement, péniblement, mettant un silence entre chaque mot, mais cela dit, elle parla avec volubilité comme si elle venait de débarrasser sa langue du bâillon qui la paralysait.

--Cette émancipation il l'avait espérée pour une date prochaine; mais, par suite de formalités légales, mal comprise par lui, il paraît qu'elle est impossible. Je n'ai pas à vous expliquer cela, c'est inutile, n'est-ce pas? Il y a un fait, je ne puis pas être émancipée, je ne puis être que mariée. Mais précisément je ne veux pas qu'on me marie.

--Ah! vous ne voulez pas...

--Non, je veux me marier moi-même; petite fille je disais que je n'épouserais que l'homme que j'aurais choisi et que j'aimerais; grande fille je n'ai pas changé de sentiment.

Il se fit un silence.

Le capitaine écoutait avec une anxiété si vive qu'il ne pensait pas à interrompre ou à interroger.

Quant à Bérengère, elle s'était de nouveau laissé reprendre par l'émotion qui, quelques instants auparavant, l'avait paralysée.

Cependant après quelques secondes elle continua:

--Vous pensez bien, n'est-ce pas, que je ne suis pas fille à me laisser donner un mari, même quand ce serait pour assurer le repos et le bonheur de mon pauvre grand-papa que j'aime tant; dites-moi que vous le pensez.

--Je le pense.

--Alors, puisqu'il en est ainsi, vous ne devez pas être surpris que je me sois résolue à me marier, et c'est pour vous annoncer mon mariage que je vous ai demandé ce rendez-vous.

--Vous vous mariez! s'écria-t-il, bouleversé, éperdu.

--Oui, je me marie, heureuse et fière du choix que librement j'ai fait.

Depuis qu'elle parlait, deux pensées absolument opposées l'avaient alternativement transporté et accablé; mais il n'osait accepter l'une, et il ne pouvait s'abandonner à l'autre.

Ah! je vous en conjure, s'écria-t-il, parlez sérieusement.

--Sérieusement! Regardez-moi donc et dites-moi si je ne suis pas sérieuse dans mes paroles.

Elle se pencha vers lui, tandis qu'il s'inclinait vers elle, et pendant un espace de temps dont ils n'eurent pas conscience, ils restèrent ainsi face à face, les yeux dans les yeux.

Violemment il leva tout à coup les deux bras pour la prendre et l'éteindre, mais un dernier effort de volonté et de raison le retint; il ramena ses bras sur sa poitrine et se cacha la tête entre ses deux mains pour ne plus voir ces yeux qui l'attiraient irrésistiblement.

--Vous voyez donc bien que je parle sérieusement, dit-elle.

Il balbutia quelques mots qu'elle n'entendit point.

Alors elle attendit un moment, puis elle poursuivit:

--Puisque vous êtes mon confident, il faut que je vous dise qui j'ai choisi; je m'étais imaginé, en prenant cette résolution, que je n'aurais pas cet aveu à vous faire, mais je vois que vous êtes si peu brave que vous ne me viendriez pas en aide. C'est...

Cette fois il ne fut plus maître de lui, et tendant les deux bras vers elle, il s'écria:

--Bérengère, chère Bérengère!

--Richard, oui, Richard, c'est Richard.

Et, cédant à son émotion, elle se laissa aller vers lui et se coucha la tête sur sa poitrine.

Il l'avait prise dans ses bras et, penché sur elle, le visage enfoncé dans ses cheveux, il la serrait passionnément.

Enfin Richard ayant dénoué ses bras pour lui relever la tête et la regarder, elle se dégagea et se redressa.

Alors il se laissa glisser à ses genoux, et, lui prenant les deux mains, relevant la tête et la haussant de manière à effleurer presque son visage:

--Ah! chère Bérengère, dit-il, laissez-moi vous regarder ainsi, ces beaux yeux dans les miens.

Elle le regarda comme il le demandait; puis, avec un sourire:

--Alors vous ne me connaissez pas encore? dit-elle.

--Mademoiselle de la Roche-Odon? oui, je la connais; mais celle que je regarde en ce moment, celle que j'admire, celle que j'adore à genoux, c'est ma femme, ma chère petite femme.

--Oh! Richard, mon Richard bien-aimé!

Il est des heures dans la vie où les yeux parlent un langage plus éloquent, plus passionné que les lèvres, où les mots sont inutiles et où, dans leur forme matérielle, ils ont même quelque chose d'incomplet pour traduire des sentiments qui n'ont rien de matériel.

Pendant longtemps ils restèrent ainsi perdus, ravis dans une muette extase.

Ce qu'ils avaient à se dire, ils l'avaient dit.

Ils s'aimaient.

Et c'était sa femme qu'il tenait dans ses bras.

Cependant il vint un moment où cette pensée fut emportée dans les mouvements tumultueux de sa passion, alors de peur de se laisser entraîner, il voulut prendre la parole.

--Ainsi vous m'aimez!

--Il a fallu vous le dire, puisque, vous mettiez tant de mauvaise volonté à me comprendre.

--Ah! Bérengère.

--Il paraît que ce qui était difficile à dire pour vous, devait être facile pour moi.

--Pouvais-je vous dire que je vous aimais, quand j'avais creusé moi-même par mes paroles un abîme entre nous?

--Et ce sont justement ces paroles, cher Richard, qui ont amené ma résolution; en vous voyant si plein de loyauté et de franchise avec moi, alors que vous compreniez tous les dangers de vos paroles, j'ai compris que, moi aussi je devais être loyale et franche avec vous. C'est vous qui par votre héroïsme m'avez montré mon devoir. Vous m'aimiez...

--Si je vous aimais!

--Oui, je le savais, je le sentais; vous m'aimiez, et cependant, au risque de me perdre, vous n'avez pas hésité, quand je vous obligeais à répondre, à le faire loyalement, sans détours, sans tromperie; cela m'a dicté ma conduite; puisque, par ma faute, je vous empêchais de jamais pouvoir me dire que vous m'aimiez, j'ai compris que c'était à moi de venir à vous pour vous dire: je vous aime.

--Oh! Bérengère encore ce mot, encore et toujours.

--Richard, je vous aime, Richard, je vous aime.

Et comme il voulait l'étreindre de nouveau, elle l'arrêta doucement.

--Maintenant que vous connaissez mes sentiments, à vous, mon cher Richard, d'agir en conséquence.

--Mais...

--Oh! loyalement, franchement comme vous avez agi avec moi; ce que je vous dis, c'est un seul mot: «je vous aime». Ce que je veux, c'est une seule chose: «être votre femme»; maintenant...

Mais tout à coup dans le silence de la forêt éclata l'appel d'une voix qui vint résonner dans les rochers et se répercuter dans leurs échos.

--On me cherche, s'écria-t-elle.

Et vivement elle courut sur le bord du plateau.

Dans le chemin par lequel elle était venue elle aperçut, au bas de la colline, un homme, un garde.

--C'est Cornu, dit-elle en revenant vivement vers Richard; il va monter ici, il faut que je vous quitte, et que j'aille au devant de lui; vous, restez là assis, afin qu'on ne vous aperçoive pas,--et de la main, elle le fit se rasseoir sur la pierre;--vous ne partirez que longtemps après que je serai rentrée. Adieu, mon Richard,--mon bien-aimé,--mon mari!

Et vivement elle lui effleura le front de ses lèvres.

Puis comme une biche effarée, les cheveux au vent, elle se lança en courant dans le sentier et disparut.

XXX

Elle arriva au bas du sentier au moment où le garde y arrivait lui-même en sens contraire pour le monter.

En l'apercevant il s'arrêta.

--Eh bien, Cornu, que se passe-t-il donc? demanda-t-elle.

--Je cherchais mademoiselle.

--Parce que?

--Oh! bien sûr que ce n'est pas moi qui ai eu cette idée, c'est miss Armagh qui a mis tout le monde en mouvement pour chercher mademoiselle, les autres et moi; alors j'ai fait ce qu'on me disait.

--C'est bien, rentrez au château, dites que je ne suis pas perdue et que je viens derrière vous.

Elle avait besoin d'être seule.

Parler en ce moment était une sorte de profanation pour elle; elle avait besoin d'écouter les échos des paroles enchanteresses qu'elle venait d'entendre, de se recueillir, d'entendre encore, de voir encore par le souvenir celui qu'elle aimait.

En venant à ce rendez-vous elle avait été sensible au murmure des arbres et aux beautés de la forêt, mais en retournant au château, elle ne fut sensible qu'à ce qui se passait en elle, elle ne vit que Richard resté dans ses yeux, elle n'entendit que la musique de sa voix résonnant dans son coeur.

Ah! comme ce qui n'était pas son amour, comme ce qui n'était pas lui, comme ce qui n'était pas elle, était insignifiant ou misérable en ce moment.

Lorsqu'elle approcha du château elle aperçut miss Armagh qui accourait au-devant d'elle.

--Eh bien! s'écria celle-ci de loin.

Bérengère la laissa venir jusqu'à elle, et alors d'une voix hautaine:

--Eh bien! dit-elle.

--Vous étiez sortie.

--Sans doute.

--Sans rien dire.

--Aviez-vous peur que je fusse perdue?

Ce n'était pas sur ce ton que Bérengère répondait ordinairement à son institutrice, aussi miss Armagh resta-t-elle un moment interloquée.

Mais elle se remit bien vite; n'avait-elle pas le droit de son côté? Alors, le prenant de haut, elle s'adressa à cette petite fille révoltée, en héritière (sans héritage, hélas!) des rois d'Irlande.

Malheureusement cette petite fille était aussi une héritière, et si son institutrice descendait des rois d'Irlande, elle descendait, elle, d'un sang qui avait fait des rois: Rollon, Robert Guiscard et Guillaume le Conquérant.

Miss Armagh l'ayant pris de haut, Bérengère le prit de plus haut encore.

Elle n'était plus une petite fille.

Stupéfaite de cette résistance, miss Armagh jugea prudent de ne pas continuer une lutte ainsi engagée.

--Nous nous expliquerons ce soir avec M. le comte, dit-elle.

--Parfaitement; je regrette que vous fassiez cette peine à grand-papa, mais comme je n'ai rien à lui cacher, j'accepte cette explication. A ce soir.

Et, la tête haute, le regard assuré, elle monta à son appartement où elle s'enferma, pour être libre de penser à Richard.

Que lui importait miss Armagh!

Elle ne descendit que lorsque la cloche eut sonné le dîner.

A la façon dont son grand-père la regarda lorsqu'elle entra dans la salle à manger, elle comprit que miss Armagh avait fait son rapport.

Cependant le comte ne lui adressa pas la moindre observation, mais il parut préoccupé, et bien que, par suite de son abstinence habituelle, il eût généralement bon appétit, il mangea ce soir-là moins encore que de coutume.

Le dîner fut long, car miss Armagh ne desserra les lèvres que pour manger et boire, le comte ne prononça que quelques mots, et Bérengère resta perdue dans son rêve.

Ce fut seulement lorsqu'on s'installa dans le salon, que M. de la Roche-Odon interpella Bérengère.

--Miss Armagh m'a rapporté... dit-il.

--Que j'avais été peu convenable avec elle, interrompit Bérengère.

--Mademoiselle! s'écria l'institutrice.

--C'est parce que je parle de moi que je me sers de cette expression adoucie, vous auriez pu en employer une plus sévère, cela n'eût été que justice.

Cela dit en s'adressant à miss Armagh, elle se tourna vers son grand-père.

--Oui, grand-papa, les plaintes de miss Armagh sont pleinement fondées, et je suis d'autant plus satisfaite qu'elle ait cru devoir t'en faire part, que cela me permet de lui en témoigner tous mes regrets devant toi.

Alors, quittant son siége et allant se placer devant son institutrice:

--Croyez bien, chère miss Armagh, que je n'oublierai jamais ce que vous avez été pour moi depuis mon enfance, votre bonté, votre indulgence, votre sollicitude; j'ai eu le tort, le grand tort, tantôt, de répondre à vos observations...

--Mon enfant... voulut interrompre miss Armagh.

Mais Bérengère ne la laissa pas parler, elle poursuivit vivement:

--Vous m'avez fait une observation parfaitement juste, et au lieu d'y répondre comme je le devais, je me suis fâchée; acceptez, je vous prie, mes excuses et donnez-moi la main.

Miss Armagh se leva, ouvrit les bras dans son premier mouvement de trouble, pour embrasser son élève, puis ramenée aux convenances par la réflexion, elle lui tendit la main.

Mais si puissant que fût chez elle ce sentiment des convenances, il ne le fut pas encore assez cependant; si elle avait pu se retenir d'embrasser Bérengère, elle ne put pas empêcher ses larmes de couler et de tomber en deux grosses gouttes sur les mains de son élève...

Pour sauver la situation, et en même temps sa dignité, elle voulut prononcer quelques paroles appropriées à la circonstance.

Mais aux premiers mots son émotion l'entraîna beaucoup plus loin qu'elle n'aurait voulu aller, et plus elle se débattit, plus elle s'enfonça.

--Oh! mon enfant, ma chère enfant, combien je suis heureuse de vous entendre reconnaître ainsi un moment d'erreur; rien n'est plus beau, assurément rien n'est plus beau; mais que penseriez-vous de moi si j'acceptais vos excuses sans vous adresser les miennes? Car enfin, moi aussi j'ai eu tort à votre égard, grand tort; je n'aurais pas dû vous présenter une observation sur ce ton; vous n'êtes plus une enfant; je me suis oubliée; il était donc légitime que vous fussiez blessée; pardonnez-moi.

Et au bout de cette période entrecoupée, elle se retourna vers M. de la Roche-Odon:

--Quelle chère enfant! s'écria-t-elle, ah! quelle noble enfant!

M. de la Roche-Odon avait commencé par être ému des excuses de Bérengère, mais celles de miss Armagh le touchèrent beaucoup moins, et il avait même fini, bien qu'il fût l'homme le moins moqueur du monde, par être pris d'une irrésistible envie de rire, tant étaient drolatiques les mines que faisait cette pauvre miss Armagh.

Pour ne pas céder à ce rire, il s'adressa à Bérengère:

--Alors tu as été te promener dans la forêt? dit-il.

--Oui, grand-papa.

--Et où as-tu été?

--Aux ruines du temple.

--Idée bizarre.

Et longuement il la regarda.

Elle se sentit rougir, et pour cacher sa confusion elle détourna la tête.

--C'est auprès des ruines que Cornu t'a retrouvée?

--Non, j'ai entendu Cornu appeler; j'ai pensé qu'il me cherchait peut-être et je suis descendue.

--Alors tu l'as empêché de monter?

--Il n'avait pas besoin de monter, puisque je descendais.

--C'est précisément ce que je dis, il n'a pas monté aux ruines.

Il se fit un silence.

Mais M. de la Roche-Odon ne cessa pas de tenir ses yeux attachés sur Bérengère, qui ne savait quelle contenance prendre.

Enfin il reprit:

--Et c'est pour cette promenade aux ruines du temple, que tu n'as pas voulu venir avec moi?

Elle ne répondit pas.

--Car enfin tu as refusé de m'accompagner, insista le comte.

Elle baissa la tête.

--Tu comprends donc que dans de pareilles circonstances, l'insistance de cette excellente miss Armagh et ses observations étaient parfaitement fondées.

--Je l'ai reconnu.

--C'est vrai, et comme miss Armagh je suis satisfait de voir que tu n'as pas persisté dans ta faute, mais, enfin, malgré tout, tu n'as pas répondu aux questions que miss Armagh, surprise par cette promenade, a dû te poser, et que je te pose maintenant à mon tour.

Après un moment d'hésitation, Bérengère fit un signe furtif à son grand-père, pour lui montrer l'institutrice.

Mais soit que le comte n'eût pas compris ce signe, soit qu'il n'eût pas voulu le comprendre, il insista:

--Et alors? demanda-t-il.

--Mais je suis prête à te répondre, dit-elle avec résolution, en soulignant le _te_.