Chapter 13
--Regardez cet arbre, dit-il, il est bien évident pour vous, n'est-ce pas, qu'il est frappé de mort; pour vous en convaincre vous n'avez qu'à lever les yeux vers sa couronne, qui est desséchée; au contraire, si vous regardez seulement à son pied, vous pourrez croire qu'il est vivant en comptant les vigoureux gourmands qui poussent ça et là, aussi loin que s'étendent ses racines: ce qui lui reste de vitalité s'est concentré désormais dans cette végétation envahissante. Que produit cette végétation? Des broussailles qui encombrent le terrain et empêchent qu'on le cultive, rien de plus. Cet arbre est l'image de l'Église.
Elle joignit les mains par un geste désespérée, puis d'une voix désolée:
--Oh! mon Dieu! dit-elle, mon Dieu!
Il fut ému jusqu'au fond du coeur par ce geste et par ce cri, mais il ne répliqua pas. Que dire, en effet?
Ils restèrent ainsi à côté l'un de l'autre, ne parlant pas, ne se regardant pas.
Enfin elle étendit le bras vers l'horizon:
--Le soleil est couché, dit-elle; voici la nuit, rejoignons miss Armagh.
Il la suivit sans parler; la nuit s'était fait aussi dans son coeur.
XXVII
Elle pressait le pas, et il marchait près d'elle.
Elle allait droit son chemin à travers les herbes desséchées par l'hiver, les yeux baissés, sans les relever et sans les tourner vers lui.
Et de son côté il ne la regardait pas davantage.
Quant à prendre la parole, ni l'un ni l'autre n'en avaient l'idée, chacun suivant sa pensée intérieure et réfléchissant à ce qui venait de se dire.
--Il ne croit pas, se disait Bérengère, il ne m'aime donc pas.
--Pourra-t-elle m'aimer maintenant? se demandait le capitaine.
Il aurait eu cent choses à dire et à expliquer, mais telle était la situation, que précisément il ne devait rien dire de ce qui aurait pu la ramener à d'autres sentiments que ceux qu'il venait de provoquer.
Et justement ils n'avaient que quelques secondes à eux avant de rejoindre miss Armagh, qui se promenait en long et en large à la croisée des deux allées, et encore eussent-ils dû baisser la voix pour qu'elle ne les entendît pas.
Ce fut la vieille institutrice qui prit la parole et qui, heureusement pour leur embarras, la garda jusqu'au château.
--Assurément elle aimait, elle admirait les couchers de soleil, mais elle en avait vu sur le Mangerton de plus beaux que ce pays pouvait en offrir, et puis, d'autre part, elle avait peur de se mouiller les pieds.
Et jusqu'au château elle fit les frais de la conversation, car une fois qu'elle avait abordé en Irlande, il n'était pas facile de l'en faire partir.
Ce bavardage leur fut un soulagement; au moins ils n'avaient pas besoin de parler, et comme l'ombre s'était épaissie, ils pouvaient lever les yeux sans avoir à craindre que leurs regards, se rencontrant, trahissent leur trouble et leur émotion.
Ordinairement Bérengère s'installait dans le salon aussitôt que le capitaine était arrivé, mais ce soir-là elle monta à son appartement, d'où elle ne descendit que pour se mettre à table; encore les convives étaient assis depuis quelques instants, et déjà servis.
Elle prit sa place accoutumée auprès du capitaine, mais après avoir porté à sa bouche sa cuiller pleine de potage, elle la reposa dans son assiette; sa gorge était tellement contractée qu'elle ne pouvait avaler.
Cependant il fallut qu'elle répondît à ceux qui lui adressaient la parole: au marquis de la Villeperdrix, à Dieudonné de la Fardouyère, au comte, à la comtesse O'Donoghue, à la présidente, qui comme toujours l'accabla de politesses; elle le fit d'un mot, d'un signe de tête, puis elle s'enferma dans le silence qu'elle garda pendant tout le dîner, ne tournant même pas la tête du côté de Richard et répondant aux rares paroles qu'il lui dit par un oui ou par un non.
Bien qu'en ces derniers temps elle se fût souvent montrée à table d'une humeur bizarre, une telle attitude ne pouvait pas ne pas éveiller la surprise et la curiosité.
Ses manières surtout vis-à-vis M. de Gardilane étaient véritablement étranges, et la tenue de celui-ci n'était pas moins étonnante.
Que s'était-il donc passé entre eux?
Étaient-ils fâchés?
S'ils se fâchaient ainsi, ils étaient donc dans des conditions qui permettaient la brouille ou la bouderie?
Quelles étaient ces conditions?
De toutes les personnes qui se posaient ces questions, miss Armagh était celle qui était la plus inquiète.
Avant leur tête-à-tête, Bérengère et M. de Gardilane causaient librement et gaîment, et maintenant ils avaient l'air de deux adversaires ou de deux complices.
Que s'était-il donc dit, dans ce tête-à-tête?
Bérengère ne serait-elle pas la petite fille qu'elle croyait?
Dans ce cas, elle se serait donc moquée d'elle avec sa surprise?
Tout cela était grave.
Heureusement pour Bérengère et le capitaine, le bon abbé Colombe était venu à leur secours en accaparant la conversation.
Il avait été à Hannebault dans la journée, et il avait vu le modèle de l'église que l'abbé Guillemittes faisait exécuter en cuivre à la serrurerie artistique, pour être offert à Sa Sainteté; c'était admirable, merveilleux, miraculeux.
Et, dans son enthousiasme, il se laissait entraîner jusqu'à adresser la parole d'un bout de la table à l'autre à ceux qui l'interrogeaient.
Quelle félicité! quelle gloire!
Puis, tout naturellement, du modèle de l'église d'Hannebault, il en vint à parler de madame Prétavoine et du bon jeune homme: c'était pour offrir ce modèle au Saint-Père qu'ils restaient à Rome.
Le bon jeune homme figurait dans toutes les cérémonies du Vatican.
Quelles délices!
On gagna ainsi le dessert.
Lorsqu'on quitta la table, Bérengère alla s'asseoir au piano, et elle ne cessa de jouer pendant toute la soirée; un pianiste loué au cachet n'eût pas eu autant de zèle.
Plusieurs fois le capitaine s'approcha d'elle, mais elle ne s'interrompit pas, et, à la façon nerveuse dont elle jouait, il pouvait suivre son trouble et sa fièvre.
L'heure vint de se retirer; déjà presque tous les convives étaient partis; allait-il quitter la Rouvraye sans échanger un mot avec elle, un regard tout au moins?
Comme il se disposait à prendre congé du comte, celui-ci appela Bérengère; mais elle ne s'interrompit pas, n'ayant pas sans doute entendu son grand-père.
Alors M. de la Roche-Odon éleva la voix:
--Le capitaine va partir, dit-il, ne veux-tu pas qu'il te fasse ses adieux?
Il fallait quitter le piano.
D'ordinaire le capitaine lui tendait la main, mais comme elle se tenait droite devant lui, les yeux baissés, et les deux bras collés contre sa robe, il n'osa pas avancer la main.
Quoi dire? Adieu? Au revoir?
Il n'osait, dans cette circonstance dernière, employer l'un ou l'autre de ces deux mots.
--Mademoiselle, j'ai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir.
--Bonsoir, monsieur.
--Au revoir, mon cher capitaine, dit le comte. A demain matin, j'irai vous voir avant déjeuner.
Le capitaine sortit bouleversé.
--Fini, c'était fini.
Il s'éloigna à grands pas, marchant avec violence, la tête perdue, le coeur brisé, se répétant tout haut machinalement:
--Fini, c'est fini.
Puis quand il fut arrivé au bout de l'avenue, il revint sur ses pas jusqu'à la grille, et là, s'appuyant contre un chêne, il resta à regarder les fenêtres du château, et parmi ces fenêtres celles de la chambre de Bérengère, qui étaient éclairées.
Ah! comme il l'aimait! Pour la première fois, par la douleur, il sentait toute la puissance de son amour, c'était la mort qui lui apprenait combien lui était chère celle qu'il avait perdue.
Car elle était perdue, à jamais perdue, et par sa faute.
Pourquoi avait-il parlé? Ne pouvait-il se taire? Quelle stupidité avait été la sienne!
Et il entra dans une colère folle contre lui-même; il s'accabla de reproches et d'injures; il se frappa la poitrine à grands coups.
Le temps s'écoula.
Peu à peu les lumières qui éclairaient les fenêtres du château s'étaient éteintes les unes après les autres, et, dans sa façade sombre, il n'y avait plus qu'un point lumineux: sa chambre.
Elle ne s'était point couchée; elle ne dormait point.
A quoi pensait-elle? A qui?
A lui, à sa réponse.
Et elle s'indignait sans doute.
N'avait-elle pas raison, cent fois raison, mille fois raison?
Si pendant le dîner et pendant la soirée, il s'était fâché de l'attitude qu'elle gardait avec lui, il se disait maintenant que cette attitude avait été ce qu'elle devait être.
Bérengère était venue à lui, elle lui avait tendu la main; il l'avait repoussée; elle s'était retirée blessée, et d'autant plus profondément qu'elle lui avait témoigné plus de tendresse.
--C'était fini, bien fini.
Et ce mot était celui qui terminait ses réflexions, et toutes les hypothèses qu'il tournait et retournait dans sa tête comme dans son coeur.
--Je lui fais horreur.
Cependant s'il avait pu traverser l'espace et voir ce qui se passait dans cette chambre, il n'eût pas répété avec la même désespérance: «Fini, c'est fini.»
Ce mot avait été aussi celui de Bérengère, lorsque, rentrée chez elle, elle avait pu s'abandonner aux mouvements de son âme.
Et pendant longtemps, marchant dans sa chambre, elle l'avait répété comme le capitaine au pied de son chêne, et avec le même accent, avec la même douleur.
Mais tandis qu'il s'était dit et répété que l'irréparable était accompli, elle en était arrivée à la longue à se dire qu'il ne fallait pas que ce qui s'était passé entre eux fût irréparable.
Car le sentiment d'horreur qu'il croyait avoir éveillé en elle ne se trouvait pas dans son coeur.
Elle avait été blessée par sa réponse, elle en avait éprouvé un sentiment de colère, mais nullement d'horreur.
Si elle se disait: «c'est fini,» ce n'était point parce que depuis qu'il lui avait parlé, elle le jugeait indigne d'être son mari, mais parce qu'elle croyait que son grand-père le jugerait tel, quand il apprendrait la vérité.
Pour elle, il fallait bien qu'elle s'avouât qu'elle l'aimait toujours, après comme avant, et qu'elle reconnût combien profondément elle l'aimait.
Elle ne voulait donc pas que «ce fût fini.»
Une partie de la nuit se passa à chercher comment renouer ce qui avait été brisé, et peu à peu elle en vint à se persuader que s'il avait su qu'elle l'aimait, il n'aurait point parlé comme il l'avait fait.
--S'il savait que je l'aime, il ne penserait pas comme il pense.
Et, lorsqu'enfin elle s'endormit, elle prononça son nom à plusieurs reprises, tendrement, avec espoir.
XXVIII
Le lendemain matin, au moment où M. de la Roche-Odon allait partir pour Condé, Bérengère parut devant lui habillée, chaussée, et la toque en plumes sur la tête, en tout une toilette pour sortir.
--Bonjour, grand-papa, veux-tu de moi dans ta promenade?
--Mais je vais à Condé.
--Je sais bien; c'est pour cela que je te demande si tu veux que je t'accompagne.
--Tu as besoin à Condé?
--Oui, chez les demoiselles Ledoux pour mon filleul, et comme miss Armagh m'assassine toujours d'observations quand je veux acheter quelque chose pour Richard, il me serait agréable de faire une fois dans ma vie mes acquisitions tranquillement, librement, et avec toi je suis assurée d'avoir cette liberté. Tu me laisseras choisir sans me parler d'économie, de modestie, de convenances, de position médiocre, etc., etc.
--Mais j'ai besoin d'aller chez le capitaine; je lui ai fixé un rendez-vous.
--Liberté pour liberté; tu me laisseras libre chez les demoiselles Ledoux, je te laisserai libre chez le capitaine; si vous avez à vous entretenir de choses sérieuses, je me promènerai dans le jardin.
M. de la Roche-Odon ne savait rien refuser à sa fille.
--Partons, dit-il.
Et par l'avenue de chênes ils gagnèrent la grande route.
--Sais-tu que je suis, jusqu'à un certain point, peu satisfait de te conduire chez M. de Gardilane, dit le comte; tu as été si bizarre avec lui hier, que je me demandais si vous étiez en querelle.
--Si j'ai été bizarre avec M. de Gardilane, je l'ai été avec tout le monde, il me semble.
--Cela est très-vrai: qu'avais-tu donc?
--J'étais nerveuse.
--Eh bien, ma chère mignonne, laisse-moi te dire qu'il ne faut pas s'abandonner ainsi à ses nerfs, car alors il arrive fatalement qu'au lieu de nous obéir comme cela se doit, c'est nous qui leur obéissons et qui devenons leurs esclaves; cela n'est pas d'une jeune fille de ton âge.
--Tu as raison, grand-papa, et je t'assure que je n'ai pas attendu ton observation pour me dire que j'avais été parfaitement ridicule.
--Ridicule?
--Si, grand-papa, je l'ai été, je te soutiens que je l'ai été, et je veux m'en excuser auprès de M. de Gardilane.
--Ne va pas d'un excès à l'autre, je te prie.
--Sois tranquille, je ne veux pas lui faire de plates excuses; j'ai été désagréable avec lui hier, je veux être aimable aujourd'hui, voilà tout.
--Bien, mon enfant; il faut toujours savoir réparer sa faute.
Ils ne tardèrent pas à arriver à l'entrée de la ville.
--Et par où commençons-nous nos visites? demanda le comte.
--N'as-tu pas rendez-vous avec M. de Gardilane?
--Oui.
--Eh bien! il ne faut pas le faire attendre; nous irons chez les demoiselles Ledoux en sortant de chez lui; d'ailleurs, j'avoue que j'ai hâte de réparer ma faute.
Ils trouvèrent le capitaine dans son cabinet, ne travaillant pas, mais se promenant en long et en large, le visage pâle, les yeux battus, portant dans toute sa personne les marques d'une préoccupation fiévreuse.
Lorsqu'il vit entrer Bérengère derrière son grand-père, il s'arrêta stupéfait et ne pensa même pas à prendre la main que le comte lui tendait.
Il était resté les yeux attachés sur Bérengère, les sourcils élevés, la bouche ouverte, le regard fixe, cloué sur place.
Comme elle était restée derrière son grand-père, de telle sorte que celui-ci ne pouvait pas voir ses mouvements, elle fit signe au capitaine, avec un sourire, de prendre la main que le comte lui tendait.
Puis passant au premier plan, elle lui offrit elle-même la main à son tour.
--Comment allez-vous, ce matin?
Il balbutia quelques mots tant sa stupéfaction était profonde.
Il avait cru ne jamais la revoir, et il avait passé la nuit en proie à cette affreuse pensée; tout au contraire, elle était là, souriante devant lui.
Elle lui pressa les doigts doucement, longuement, et la joie la plus vive qu'il eût jamais ressentie fit bondir son coeur.
Alors?
Mais il n'était pas en état, pas plus qu'il n'était en situation d'examiner cette question et de voir ce qu'il y avait dans ce changement prodigieux.
Elle était là, il la voyait, il l'entendait, il ressentait dans ses veines les chaudes vibrations qu'avait soulevées son étreinte, et dans son trouble de joie, il était incapable de raisonner froidement.
D'ailleurs il lui fallait répondre à M. de la Roche-Odon, et c'était là une tâche déjà bien assez difficile.
Il fit un effort pour se remettre et trouver quelque chose de raisonnable à dire, mais son esprit était emporté par un irrésistible tourbillon.
Ce que disait le comte, il ne l'entendait même pas.
Bérengère, après lui avoir serré la main, avait reculé de quelques pas, et elle était restée debout derrière son grand-père.
Comme si elle ne savait que faire, elle se mit à prendre des livres les uns après les autres, à les feuilleter négligemment et à les reposer sur la table.
Puis; tout à coup levant un doigt en l'air, elle fit signe au capitaine d'être attentif.
Il n'avait pas besoin de cet appel, ne la quittant pas des yeux.
Alors, ayant abaissé sa main levée, elle la glissa dans la poche de sa robe, tandis que de sa main gauche, elle ouvrait un volume posé à plat sur la table.
D'un rapide coup d'oeil, elle réitéra et appuya son appel d'être attentif à tous ses mouvements.
Puis vivement elle tira un papier de sa poche et le plaça dans le volume, qu'elle referma.
Alors, levant le volume de manière à ce que le capitaine pût en bien lire le titre imprimé en gros caractères sur la couverture, elle le lui présenta; puis, après le temps nécessaire pour cette lecture, elle le reposa sur la table, et entassa vivement par-dessus lui trois ou quatre livres qu'elle prit au hasard.
Cela fait légèrement, rapidement, en moins d'une minute, elle s'avança de quelques pas, et s'adressant à son grand-père:
--Je vais dans le jardin, dit-elle.
--Mais, mademoiselle..., interrompit le capitaine, qui voulait la garder.
--Ne me retenez pas, je vous prie, j'exécute une convention arrêtée avec grand-papa, et si je n'étais pas sage, il ne me ramènerait plus.
Sans attendre une réponse, elle se dirigea vers la porte d'un pas léger, et arrivée là elle se retourna et, posant un doigt sur ses lèvres entr'ouvertes, elle sortit.
De ce que M. de la Roche-Odon lui dit ce jour-là, le capitaine n'entendit pas, ou tout au moins ne comprit pas un seul mot.
Son esprit était tout entier à ce livre et à cette lettre.
Que contenait cette feuille de papier?
A en juger par la physionomie de Bérengère, par son sourire et son geste d'encouragement, il y avait tout lieu de se laisser aller à l'espérance.
Mais encore?
Jusqu'où espérer?
La nuit d'angoisse qu'il venait de passer avait si douloureusement tendu ses nerfs, qu'il était incapable d'appliquer sa pensée sur un seul objet; son esprit affolé allait d'une extrémité à l'autre et ne se fixait à rien, pas plus au doute qu'à la confiance. Son sort, sa vie, son bonheur étaient dans cette lettre.
Et cependant il devait répondre de temps en temps à M. de la Roche-Odon, sous peine de se trahir; il le faisait par quelques monosyllabes: «oui, non», ou bien par quelques mots insignifiants: «peut-être, sans doute, je ne dis pas non».
A la fin, le comte comprit qu'il était inutile de poursuivre davantage un entretien qui, en réalité, était un vrai monologue qu'il débitait seul.
--Je vois que vous êtes préoccupé, dit-il en se levant.
--Il est vrai; mais je vous écoute, je vous assure.
--Nous reprendrons cette conversation un autre jour. D'ailleurs, Bérengère m'attend, et, à regarder l'eau couler, elle trouverait le temps long.
Tout en parlant, il s'était appuyé sur la table chargée de livres, et machinalement il avait ouvert un volume.
Le capitaine étendit le bras par un mouvement instinctif; mais il se retint, car il ne pouvait pas paraître vouloir empêcher le comte de toucher à ses livres.
Heureusement telle n'était pas l'intention de celui-ci; il n'y avait aucune arrière-pensée dans son mouvement.
Ils sortirent.
Bérengère était assise sous le saule et elle s'amusait à jeter des petits cailloux dans la rivière, comme une enfant qui fait des ronds.
Elle fit un signe discret au capitaine pour lui demander s'il avait lu le papier caché dans le livre.
Il répondit que non de la même manière.
Alors elle eut un geste d'impatience, qu'elle corrigea d'ailleurs aussitôt par un sourire.
--Nous vous laissons à votre travail, dit-elle.
Et comme il les reconduisait, elle voulut lorsqu'ils passèrent devant la maison qu'il rentrât; mais il tint à aller jusqu'à la grille.
Les adieux ne furent pas longs, car Bérengère se chargea elle-même de les abréger en prenant le bras de son grand-père.
Il put alors courir à son cabinet de travail.
Les mains tremblantes, il ouvrit le volume; le billet n'était pas cacheté:
«Voulez-vous vous trouver demain, à trois heures, dans les ruines du temple; j'y serai seule.
BÉRENGÈRE.»
Il relut ce billet à quatre ou cinq reprises, et à chaque fois il lui donna une interprétation nouvelle.
Laquelle était la vraie?
Il n'osait croire son coeur.
Cependant il y avait un fait certain:
--Ce n'était pas fini.
Et après la journée de la veille et la nuit qui l'avait suivie, après ce qu'il avait vu, après ce qu'il avait souffert, c'était le ciel qui s'ouvrait devant ses yeux éblouis.
XXIX
Dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, à l'époque où le marquis de Girardin publiait un livre sur la _Composition des paysages_ et sur les _Moyens d'embellir la nature_, un comte de la Roche-Odon, qui était philosophe et amant de la nature, avait eu l'idée d'embellir sa terre patrimoniale selon le goût du jour.
Choisissant dans sa forêt de la Rouvraye, à peu de distance du parc réservé, un monticule isolé, une sorte de petite colline formée de rochers éboulés, du haut de laquelle on découvrait un immense horizon, il avait fait élever sur le point culminant un petit temple grec de forme ronde, surmonté d'un dôme reposant sur une colonnade; un escalier tracé en pente douce sur les flancs de la colline, à travers les blocs de grès et les massifs de pins, de genévriers et de bouleaux, conduisait à ce monument; au bas de cet escalier, on trouvait l'autel de l'Examen, au milieu l'autel du Doute, et enfin, à son sommet, le temple de la Philosophie, au milieu duquel était érigée une statue de Montaigne.
Pendant une vingtaine d'années, ce temple avait été une des curiosités du pays; mais, après 89, les habitants de Condé et les paysans d'alentour, n'admettant pas qu'on bâtit un temple rien que pour honorer la philosophie (connais-tu ça, toi, sainte Lisophie?), s'étaient imaginé que le trésor de la Roche-Odon était caché dans ce temple. Cette croyance s'était répandue, et, en 93, le club de l'Égalité, présidé par Fabu (qui plus tard devait devenir Fabu de Carquebut et beau-père du marquis de Rudemont), avait décidé que des fouilles seraient faites dans ce temple en vue de restituer à la nation les trésors des ci-devant comtes de la Roche-Odon.
De trésors, on n'en avait point trouvé; mais la colline avait été si bien fouillée que le temple s'était écroulé et, dans sa chute, avait écrasé trois travailleurs patriotes, dont la mort, selon l'opinion d'une grande partie de la contrée restée fidèle à la religion, avait été causée par la vengeance de sainte Lisophie.
Quand les la Roche-Odon avaient repris possession de leur domaine, ils n'avaient eu garde de relever le temple voué à Michel Montaigne, car leurs croyances s'étaient épurées à l'expérience de 93, et il ne s'agissait plus pour eux de jouer à la philosophie, au doute, à l'examen ou autres niaiseries de ce genre.
Pour le présent comte de la Roche-Odon, cette partie de la forêt qui rappelait une défaillance d'un de ses ancêtres, était un endroit maudit.
Abandonnée aux forestiers, cette colline naguère embellie, était donc retournée à l'état de nature; les mousses, les lichens, les orseilles, les fougères avaient recouvert les colonnes couchées sur la terre, les marches de l'escalier s'étaient effondrées, les autels avaient été emportés pour devenir des auges à cochons, et partout les broussailles, les ronces, et la végétation foisonnante des bois sauvages avaient remplacé les savantes combinaisons de l'amant de la nature.
C'était là que Bérengère avait donné rendez-vous à Richard, certaine à l'avance de n'y être point surprise.
Toute la difficulté pour elle était de s'y rendre; mais l'amour lui avait inspiré une hardiesse et une audace qu'elle n'avait pas au temps où elle avait prié le capitaine de Gardilane de venir dans le saut-de-loup. Son intention n'était pas d'inventer une combinaison plus ou moins habile pour se débarrasser de la surveillance de miss Armagh. Sans raison, sans prétexte, elle quitterait furtivement le château, et sortant du parc elle se rendrait aux ruines. Si on s'inquiétait d'elle, ce qui était probable, si on la cherchait, tant pis; l'essentiel était qu'on ne la trouvât point, et il y avait bien des chances pour qu'on ne vint pas la relancer jusque dans les ruines du temple.
Vers deux heures elle sortit du château, et tout d'abord elle se dirigea du côté opposé à celui où se trouvaient les ruines, de façon que si l'on demandait aux jardiniers où elle était, ils indiquassent une fausse piste.
Tant qu'on put la voir elle marcha doucement d'un air indifférent comme si elle se promenait sans trop savoir où elle allait, puis lorsqu'elle fut arrivée à un massif boisé qui la cachait, elle prit une allée latérale, et vivement elle se dirigea vers la sortie du parc.