Chapter 12
Rien dans ce passé qui ne fût flétri, pas une joie pure de laquelle elle pourrait plus tard parler à son enfant, lorsque celui-ci, devenu grand, lui demanderait ce qu'était son père.
--Un misérable!
Pourquoi s'acharnait-on ainsi après elle, pour la rejeter dans cette bourbe? Une fois elle avait été témoin d'une pareille cruauté sauvage: c'était au bord de l'Andon, un chien auquel on avait attaché une pierre au cou était entraîné par le courant, il se débattait et luttait pour aborder, mais des gamins étaient sur le quai, et, en riant, en s'amusant ils le rejetaient au large avec des bâtons ou des cailloux qu'ils lui lançaient; quand ils l'avaient frappé à la tête, quand ils l'avaient atteint sur ses yeux suppliants qu'il tendait vers eux, ils poussaient des cris de triomphe; comme ils s'amusaient! vingt fois il vint au bord, vingt fois il fut repoussé et il disparut dans un remous.
Les gens du château s'amusaient d'elle ainsi, et la mine confuse qu'elle leur montrait quand ils frappaient sur elle leur procurait un moment de gaieté: il faut bien rire en ce monde, et assurément il n'y a rien de plus drôle qu'une fille assez bête pour se faire faire un enfant.
On comprend que dans de pareilles conditions, les visites du capitaine et de mademoiselle de la Roche-Odon apportaient la consolation et le bonheur dans la maisonnette.
Leurs yeux qui la regardaient marquaient la sympathie, leurs voix qui lui parlaient se faisaient douces, affables et bienveillantes.
Et c'était précisément de sympathie et de bienveillance qu'elle avait besoin pour s'en faire un bouclier contre les pierres qu'on lui lançait de tous côtés comme au chien noyé.
Il est vrai qu'une autre voix lui faisait aussi entendre des paroles de bienveillance, c'était celle de l'abbé Colombe. Aussitôt que Sophie était devenue sa paroissienne, le curé de Bourlandais l'avait visitée, et, avec sa bonté ordinaire, avec son ardent amour du prochain, qui faisait de lui le prêtre le plus charitable du diocèse, il s'était appliqué à la consoler. Mais à ses paroles de bienveillance se mêlaient des exhortations religieuses, et Sophie, bien qu'élevée chrétiennement, n'était pas en état en ce moment d'ouvrir son âme à ces pieuses exhortations. Lui parler religion, c'était lui parler d'Aurélien, et elle ne voulait rien entendre. Comme il arrive souvent pour ceux que le malheur a jetés hors du sentiment de justice, elle déplaçait les responsabilités, et parce que Aurélien, ce modèle de piété, avait agi misérablement avec elle, elle accusait et repoussait tout ce qui touchait à la religion.
Et puis l'abbé Colombe, malgré toute sa bonté et sa charité, ne savait pas trouver le chemin de son coeur comme mademoiselle de la Roche-Odon et M. de Gardilane.
Il s'occupait d'elle, exclusivement d'elle; tandis que le capitaine et Bérengère s'occupaient surtout de son enfant.
Et dans son coeur, l'amour de la mère avait remplacé l'amour de l'amante; cet enfant elle l'aimait aussi ardemment aussi passionnément qu'elle avait aimé Aurélien: ce qu'on faisait pour lui, l'intérêt ou la sympathie qu'on lui témoignait étaient plus doux à sa tendresse maternelle que ce qu'on eût fait pour elle-même.
Combien de fois ses yeux s'étaient-ils mouillés de larmes en voyant mademoiselle de la Roche-Odon prendre l'enfant dans ses bras, lui chatouiller le menton pour lui faire faire risette et l'embrasser quand il avait ri.
Décidée à entreprendre la conversion de Richard, Bérengère avait décidé que ce serait dans ses visites à Sophie qu'elle réaliserait son idée.
Sans doute il ne serait pas facile de s'entretenir librement devant miss Armagh, dont la surveillance était devenue de plus en plus scrupuleuse, mais enfin, en cherchant bien, on trouverait des moyens pour se débarrasser quelquefois et durant quelques minutes de cette gardienne trop fidèle.
Alors vivement et en quelques paroles elle pourrait le catéchiser.
Que fallait-il?
Qu'il sût qu'elle désirait qu'il crût comme elle croyait, et ce devait être assez.
XXV
Le jeudi fixé pour l'exhortation de Richard, Bérengère annonça à miss Armagh, vers trois heures, qu'elle avait besoin d'aller à Condé, et la vieille Irlandaise se mit avec empressement à la disposition de son élève.
Il s'agissait d'acheter chez les demoiselles Ledoux différents objets de lingerie que Bérengère jugeait utiles à son filleul.
Le choix fut long, car Bérengère ne voulait pas arriver chez Sophie trop longtemps avant le capitaine.
Pour retourner de chez les demoiselles Ledoux à la Rouvraye, ce n'était point précisément le chemin de passer devant la maison de Richard, cependant Bérengère voulut prendre cette route et justifia son désir par une explication plus ou moins heureusement trouvée.
Elle ne savait pas si elle verrait Richard dans son jardin, mais enfin elle verrait _sa_ maison, l'allée dans laquelle _il_ se promenait, le saule sous lequel _il_ s'asseyait et rêvait.
Elle ne l'aperçut point, alors elle hâta le pas de peur qu'il ne fût déjà arrivé chez Sophie, et elle traîna derrière elle miss Armagh, qui se demandait pourquoi, après avoir marché si lentement d'abord, on marchait maintenant si vite.
--Voici quelques petits objets pour notre petit Richard, dit Bérengère en déposant son paquet sur la table et en le défaisant; ce sont des béguins et des brassières; le petit grossit et j'ai remarqué qu'il était gêné des bras; il remuera mieux lorsqu'il sera plus à l'aise.
--Oh! mademoiselle, combien vous êtes bonne! dit Sophie, mais c'est trop beau pour mon enfant.
--Cela ne lui donnera pas des idées de luxe, je l'espère, et puis j'ai plaisir à voir mon filleul beau. Voulez-vous que nous le fassions beau; nous allons lui mettre une brassière neuve et un béguin.
Et toutes deux elles se mirent à habiller l'enfant; Sophie le tenant sur ses genoux, Bérengère lui passant ses petits bras potelés dans les manches de la brassière.
Lorsqu'elles l'eurent bien pomponné, Bérengère lui tourna la tête vers elle comme elle eût fait d'une poupée articulée, puis lui souriant:
--Allons, Richard, mon petit Richard, faites risette, monsieur.
Et comme l'enfant agitait ses petits bras en les tendant vers elle:
--Il entend son nom, n'est-ce pas? demanda-t-elle.
--Ah! je crois bien, mademoiselle.
Cette toilette avait pris un certain temps, cependant le capitaine n'arrivait pas.
Alors Bérengère se mit à tourner dans la maison, furetant partout comme à son ordinaire.
Au reste elle pouvait faire cela sans indiscrétion, car il régnait un ordre parfait dans le ménage de Sophie: le linge à coudre rangé sur une table en chêne placée devant la fenêtre et flanquée d'un berceau en osier, dans lequel l'enfant dormait ordinairement, sous le regard et à portée de la main de sa mère;--la vaisselle en exposition sur les tablettes du buffet;--la bassine en cuivre jaune plus brillante qu'un miroir;--les landiers et la crémaillère bien récurés suivant l'usage normand;--le carreau en terre rouge bien balayé.
Tout en allant de çà de là, Bérengère s'arrangeait pour revenir toujours à la porte afin de jeter un rapide coup d'oeil dans l'herbage, et voir si Richard arrivait.
A la fin elle l'aperçut gravissant rapidement le sentier; alors au lieu de le regarder venir, elle alla à la cheminée chauffer ses pieds qui n'étaient nullement froids.
Ce fut seulement quand le capitaine fut entré qu'elle se retourna.
--Tiens, vous voilà, capitaine?
--Vous ici, mademoiselle?
Mais ils poussèrent ces deux exclamations sans se regarder en face.
--Passant à travers l'herbage, dit le capitaine, j'ai voulu entrer pour voir comment allait Bérenger.
--Oh! bien, je vous remercie, monsieur le capitaine, répondit Sophie.
--Voyez donc comme il est beau, notre petit Richard, avec sa brassière et son béguin, dit Bérengère.
--Allons Richard-Béranger, dit Sophie, fais risette à ton parrain.
Tandis que Bérengère appelait l'enfant «Richard», le capitaine l'appelait «Bérenger».
Et ainsi, chacun de son côté, ils prenaient plaisir à prononcer ce nom à chaque instant et inutilement: Bérengère ne trouvant rien de plus doux que le nom de Richard, le capitaine se complaisant à prononcer celui de Bérenger.
Pour Sophie, qui n'avait pas les mêmes raisons pour aimer tel ou tel nom, elle appelait son fils Richard-Bérenger, réunissant ainsi ceux qui l'avaient sauvée dans une même appellation; mais au fond du coeur elle souriait en cachette, devinant bien pourquoi Bérengère tenait tant au nom de Richard, et le capitaine à celui de Bérenger.
Ils s'aimaient, et ils étaient dignes l'un de l'autre; aussi vingt fois par jour faisait-elle des voeux pour leur bonheur. Elle se disait qu'il était impossible qu'ils ne fussent pas heureux; n'avaient-ils pas ce qui assure le bonheur: la jeunesse, la beauté, la tendresse, et mieux encore l'honnêteté et la bonté?
Tout à coup Bérengère abandonna le capitaine devant la cheminée, se dirigea vers la table chargée de linge, et prenant la pièce à laquelle Sophie travaillait en ce moment, elle la montra à miss Armagh, qui, assise près de cette table n'avait pas bougé depuis qu'elle était entrée.
--Est-ce que vous trouvez cette reprise mal faite? demanda-t-elle.
Et elle lui mit la reprise sous le nez.
Mais le jour avait baissé et l'ombre avait peu à peu rempli la cuisine.
--Je ne vois pas bien, dit miss Armagh.
--Regardez de près, je vous prie, continua Bérengère; j'ai soutenu l'autre jour à la femme de charge que ces reprises étaient parfaites, et je serai bien aise, si la discussion recommence à ce sujet, d'être appuyée par votre autorité, devant laquelle il n'y a qu'à s'incliner.
Miss Armagh tenait trop au prestige de son autorité, pour ne pas déférer à une demande qui lui était présentée en ces termes: elle aimait d'ailleurs à rendre des jugements, même sur une question de couture.
Elle quitta sa chaise, et prenant la pièce de lingerie que Bérengère lui tendait, elle se dirigea vers la porte pour bien voir la reprise qui était soumise à son jugement, et aussi pour mettre ses lunettes, sans que le capitaine et Sophie s'en aperçussent.
C'était là que Bérengère l'attendait; elle la suivit, et même elle l'attira en dehors de la maison.
--Nous serons mieux dehors, dit-elle, et nous profiterons des dernières lueurs du jour.
Le nez chaussé de lunettes, miss Armagh examina longuement, consciencieusement la reprise de Sophie:
--C'est incontestablement parfait, dit-elle, on a tort de blâmer un pareil travail.
--N'est-ce pas?
--Assurément; je le soutiendrai envers et contre tous.
Et elle se prépara à rentrer dans la cuisine.
Mais avant qu'elle eût tourné sur elle-même, Bérengère la prenant par le bras l'arrêta.
Alors, baissant la voix:
--Miss Armagh!
--Mon enfant?
Et, jusqu'à un certain point étonnée par cet appel, Miss Armagh la regarda avec attention.
Elle paraissait confuse et embarrassée.
--Qu'ayez-vous donc? demanda l'institutrice.
--C'est que cela n'est pas facile à dire.
--Quoi?
--Ce que je veux dire.
--Même à moi?
--Surtout à vous, attendu qu'il s'agit de vous dans ce qui m'embarrasse.
--N'ai-je plus votre confiance, mon enfant?
--Ah! ma chère miss Armagh!
--Eh bien! alors, parlez, si la chose est urgente ou bien, si elle ne l'est pas, remettez-la à un moment où, ayant réfléchi, vous serez mieux préparée.
--Elle est urgente.
--Alors, mon enfant, dites-la.
--Mais...
--Dites-la, je vous prie. Qui peut vous retenir? Ne suis-je pas votre amie?
Miss Armagh se montrait d'autant plus pressante, qu'elle était vivement intriguée par ces hésitations et ces réticences.
--Que va-t-elle m'apprendre? se demandait-elle.
Sans en avoir l'air, Bérengère l'observait à la dérobée.
Lorsqu'elle jugea le moment favorable à l'exécution de son dessein, elle se décida à parler.
--Il s'agit d'une chose qui vous surprendra, dit-elle.
Et de nouveau elle s'arrêta.
--Pour laquelle j'ai besoin du concours de M. de Gardilane.
--Une chose qui me surprendra?
--Si vous cherchez à comprendre, je ne vais pas plus loin.
--Cependant...
--Il n'y a qu'une seule chose que vous devez comprendre, c'est que si je demande le concours de M. de Gardilane ouvertement devant vous, il n'y aura plus de surprise pour vous. Cela est clair, n'est-ce pas?
--Clair?
--Il me semble que si vous savez ce que je dis à M. de Gardilane, la surprise est supprimée.
--Alors?
--Alors il faudrait tout naturellement que vous ne l'entendissiez point. Ainsi nous allons rentrer au château tout à l'heure, tous les trois ensemble. Eh bien! sous un prétexte quelconque, ou même sans prétexte, car avec M. de Gardilane, il n'est pas nécessaire de prendre des précautions excessives, vous restez de quelques pas en arrière; oh! pas beaucoup, huit ou dix pas, enfin assez pour ne pas entendre notre entretien.
--Mais...
--Alors il y a surprise pour vous; c'est bien simple.
Elle dit cela gaîment, en riant, comme si réellement il s'agissait de la chose la plus simple et la plus naturelle.
Bien qu'étant interloquée par cette demande bizarre, Miss Armagh s'était gardée de laisser paraître les idées qui avaient traversé son esprit.
--Que veut-elle donc demander à M. de Gardilane? se disait-elle en réfléchissant, tandis que Bérengère parlait.
Cet éclat de rire acheva de dissiper ses hésitations.
--C'est quelque cachotterie de petite fille, se dit-elle.
Et elle se mit à sourire en pensant aux inquiétudes du comte: petite fille des pieds à la tête, petite fille de coeur et d'esprit, rien que petite fille.
Cela le prouvait de reste.
Il s'agissait d'une surprise; assurément d'une surprise que Bérengère voulait lui faire pour son jour de naissance qui arrivait dans trois semaines, et c'était pour cela qu'elle avait besoin de M. de Gardilane qui, sans doute, irait à Paris d'ici-là.
Mais en quoi consistait cette surprise?
Et son imagination se mit à galoper sur cette piste: c'était peut-être une théière en argent que Bérengère voulait lui donner, comme déjà elle lui avait donné deux tasses pour sa fête; à moins que ce ne fût une parure en guipure dont elle avait parlé. Mais non, le capitaine ne savait pas acheter de la guipure: c'était donc une théière.
Pendant qu'elle cherchait ainsi, Bérengère l'observait du coin de l'oeil.
Enfin miss Armagh releva la tête:
--Je resterai de quelques pas en arrière, dit-elle.
Bérengère voulut cacher son émotion sous le rire:
--Et vous n'écouterez pas! dit-elle.
--Ah! mon enfant.
XXVI
Les choses étant ainsi arrangées, Bérengère avait hâte de se mettre en route pour le château, c'est-à-dire de se trouver en tête-à-tête avec Richard.
Elle entra dans la cuisine suivie de miss Armagh réfléchissant toujours à sa surprise, et après avoir embrassé son filleul: «Adieu, Richard, adieu, petit Richard, petit Richard adieu», ils prirent tous les trois congé de Sophie.
Lorsqu'ils sortirent de la maisonnette, le soleil venait de s'abaisser derrière la ligne des collines vaporeuses qui forment l'horizon du côté de l'ouest, et dans le ciel d'un bleu pâle, il avait été remplacé par la lune dont le fin croissant se détachait sur de légers nuages argentés qui, au bord de leurs contours déchiquetés, s'illuminaient successivement et rapidement de toutes les nuances de l'iris, à mesure que le soleil s'enfonçait.
--Ah! le joli coucher de soleil, dit Bérengère; allons donc jusqu'au bout de l'herbage, nous le verrons mieux.
--Vous allez vous mouiller les pieds dans l'herbe, dit miss Armagh.
--Je suis bien chaussée, répliqua Bérengère; et vous, capitaine?
--Je n'ai pas peur de me mouiller.
--Moi j'ai cette peur, dit miss Armagh, je suivrai donc le sentier et vous attendrai à l'allée du colombier.
--C'est cela, nous vous rejoignons tout à l'heure, dit Bérengère.
Et tandis que miss Armagh retournait vers le château à petits pas en suivant le sentier battu, Bérengère et le capitaine coupant à travers l'herbage, se dirigeaient rapidement vers l'endroit d'où la vue s'étendait plus librement sur la vallée et sans rideau d'aucune sorte jusqu'à l'horizon.
Ils marchèrent ainsi côte à côte, sans rien dire, puis lorsqu'ils furent arrivés à l'extrémité de l'herbage, au point où le terrain commence à descendre vers la rivière, ils s'arrêtèrent et restèrent un moment silencieux.
--Ce coucher de soleil est vraiment superbe! dit le capitaine, et je ne comprends pas qu'il y ait des gens assez aveugles pour se plaindre de la monotonie de la campagne pendant l'hiver: est-ce que ce n'est pas la saison, au contraire, pendant laquelle le ciel change le plus souvent d'aspect, quand par bonheur il n'est pas gris?
Mais Bérengère n'était pas venue là pour parler du coucher du soleil et de l'aspect du ciel.
Elle resta un moment recueillie sans répliquer; puis tout à coup, se tournant vers le capitaine et le regardant en face:
--Grand-papa m'a rapporté l'entretien qu'il avait eu avec vous, dit-elle.
Le capitaine s'était demandé, en marchant, s'ils venaient vraiment là pour voir le soleil se coucher, ou bien si Bérengère n'avait pas quelque chose de particulier à lui dire. Ce mot le fixa; il comprit de quoi il allait être question et se sentit fort mal assuré.
--Quelle joie ce serait pour nous tous! continua Bérengère.
Il ne répondit rien.
--Pour grand-papa et... pour moi, dit-elle en insistant.
Le capitaine n'avait pas besoin qu'elle lui expliquât à quelle joie elle faisait allusion; il n'avait que trop bien compris ses paroles.
En examinant la situation que lui créait le projet de conversion du comte, il n'avait pas eu l'idée qu'il aurait à soutenir un jour des discussions avec Bérengère.
Comment se défendre contre elle, que lui répondre?
L'angoisse lui étreignit le coeur.
Il ne pouvait pas avec elle, comme il l'avait essayé avec le comte, tourner autour de cette question et se tenir dans des généralités plus ou moins vagues.
De lui à elle, il ne devait y avoir aucune tromperie.
L'habileté même eût été un crime.
Tout devait être entre eux loyal et franc.
Si elle devait être sa femme un jour, il ne fallait pas, quand elle le connaîtrait bien, qu'elle éprouvât une déception et pût croire qu'elle avait été abusée.
Si elle ne devait pas l'être, il ne fallait pas que, par l'adresse de ses paroles, il l'attirât à lui et lui inspirât des espérances irréalisables.
Il ne s'agissait pas, à cette heure décisive, de s'abriter derrière les convenances et la modestie, ni de se dire: «Elle ne m'aime pas et ne m'aimera jamais»; le probable au contraire était que si elle ne l'aimait pas en ce moment, elle était au moins poussée vers lui par un sentiment de sympathie et de tendresse qui pouvait très bien se changer en amour; que fallait-il pour que cela se réalisât? Tout simplement peut-être qu'elle pût croire que son grand-père réussirait dans l'oeuvre de conversion qu'il avait entreprise, car enfin ce n'était pas inconsidérément qu'elle venait ainsi lui parler des espérances de son grand-père et même des siennes: elle avait une raison, elle avait un but.
La raison,--savoir ce qu'il pensait;
Le but--l'engager sans doute à écouter la parole de M. de la Roche-Odon, et à se laisser convaincre par elle.
Ce qu'il pensait, il devait le lui dire.
Mais lui promettre de se laisser convaincre par M. de la Roche-Odon, il ne pouvait en prendre l'engagement.
Il n'y avait pas d'illusion à se faire: agir ainsi, c'était la perdre; et cependant il ne pouvait agir autrement sous peine de commettre une infamie envers elle, et une lâcheté envers lui-même.
Alors qu'il avait eu la pensée d'écouter les enseignements du comte, afin de prolonger son intimité avec Bérengère, il s'était dit qu'il ne profiterait point des dernières journées qu'ils passeraient ensemble pour chercher à lui plaire, et qu'il ne ferait rien pour accentuer dans un sens plus passionné les sentiments de tendresse qu'elle lui témoignait; eh bien! l'heure était venue de le tenir, cet engagement, et quoi qu'il pût arriver, il le tiendrait.
Il était un soldat et il savait obéir à son devoir: plutôt mourir que trahir.
--Eh bien, dit-elle, voyant qu'il se taisait, vous ne répondez pas?
--C'est que je n'ai rien à répondre, ou plus justement ce que j'ai à dire, j'aimerais mieux le taire.
--Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle en mettant sa main sur son coeur.
Elle le regarda; il baissa les yeux.
--Mais ce que grand-papa m'a rapporté... dit-elle.
--Je n'ai point eu avec M. le comte de la Roche-Odon, la franchise que je veux... que je dois avoir avec vous.
--Vous!
Ce mot lui alla au coeur tant il disait clairement qu'elle le croyait incapable de duplicité ou de tromperie; mais en même temps qu'il lui fut doux il lui fut douloureux aussi, car il lui rappela que, sous peine de manquer à cette confiance, il devait parler avec franchise entière et absolue.
--Assurément je n'ai pas trompé M. votre grand-père, mais tout ce que je devais dire je ne l'ai pas dit, puisqu'il a pu croire qu'il réussirait dans la tâche qu'il entreprenait; pour être franc, j'aurais dû lui avouer qu'il ne... réussirait point.
--Mais puisqu'il doit avoir avec vous des entretiens...
--Ces entretiens n'auront pas le résultat qu'il espère.
--Comment le savez-vous à l'avance, puisque vous ne l'avez pas encore entendu?
--Parce qu'il ne s'adressera pas, ainsi qu'il se l'imagine, à un esprit flottant et indécis, mais bien à un esprit réfléchi et résolu.
--Alors... vous ne croyez point?
Elle avait hésité avant de poser cette question formelle, et sa voix avait faibli lorsqu'elle s'était enfin décidée à la formuler.
De son côté il hésita aussi avant de répondre, mais l'heure des faiblesses était passée, il devait parler.
--Je ne crois point.
Elle fut accablée par ce coup; cependant elle voulut faire un dernier effort:
--Vous croirez.
Sans répondre il secoua la tête par un geste qui en disait plus que toutes les paroles.
--Pourquoi vous prononcer ainsi, dès maintenant, sans savoir?
--Ah! certes j'ai la plus profonde admiration pour M. votre grand-père, pour sa foi, pour sa bonté, pour sa haute intelligence, mais ce n'est pas avec l'admiration qu'on persuade, c'est avec la raison.
--Et pourquoi ne croiriez-vous pas? s'écria-t-elle avec un mouvement de dépit et de colère.
--Voulez-vous donc que nous entreprenions une discussion religieuse; voulez-vous que je vous explique pourquoi je ne crois pas; voulez-vous que je vous démontre que je ne peux pas croire, et cela au risque de vous blesser dans vos convictions que je respecte, bien que je ne les partage pas?
--Ce n'est pas une discussion que je veux, c'est un mot qui me fasse comprendre ce que je ne comprends pas et qui... vous justifie par une raison que je puisse me dire et me répéter.
Évidemment la question étant ainsi posée, mieux valait une explication quelle qu'elle fût qu'une affirmation toute sèche; le point capital était que cette explication ne blessât pas Bérengère dans sa foi. Troublé, profondément ému, il s'imagina qu'il pouvait obtenir ce résultat en séparant la religion de l'Église et mettre ainsi une sorte de sourdine à l'expression de ses sentiments.
--Pour moi, l'Église catholique est épuisée; sa force d'expansion est depuis longtemps éteinte et elle est arrivée à la sénilité. Elle ne compte plus ni dans les sciences, ni dans les arts, ni dans les lettres, et depuis des années, elle n'a pas eu une oeuvre, pas eu un homme qui aient marqué dans l'histoire de l'humanité.
--Il me semble que si vous ne voyez pas sa puissance et sa vitalité, c'est que vous n'ouvrez pas les yeux, et dès lors on pourrait vous montrer ce que vous ne voyez pas.
Sur leur droite s'élevait un grand arbre, au tronc gris, marqué de plaques blanches, un tremble, dont la tête était desséchée; Richard étendit la main vers la cime de ce tremble: