Comment s'en vont les reines

Part 13

Chapter 133,762 wordsPublic domain

--Déjà! se disait la jeune femme dans une analyse implacable, déjà!

Elle avait cessé de croire, cependant, à l’échéance cruelle. Samuel l’aimait trop, et elle-même, cet amour l’avait prise si totalement, qu’elle ne concevait plus la vie possible en dehors de cette folle tendresse. Et bien souvent, les mains étreintes, les yeux dans les yeux, ils s’étaient dit: «Ne plus nous aimer!... le pourrions-nous?»

Et c’était lui, l’être adoré qui le premier se détachait d’elle. Le centre de la vie s’était pour lui déplacé et ne résidait plus ici, au foyer, mais là-bas, à cette salle du Conseil des ministres vers laquelle convergeaient tous les yeux du pays. Qu’était un pauvre cœur d’épouse, timide, souvent craintif, silencieusement passionné, pour cet homme à qui des millions de cœurs s’offraient dans le grand mouvement national?

Par moments, une rancune désolée lui montant aux lèvres, Madeleine songeait:

«Oh! moi aussi, je me détacherai, j’arracherai mon âme de cette autre âme qui ne veut plus de moi, je saurai bien me reprendre.»

Et elle échafaudait d’amères et tragiques imaginations. Un soir, lasse de vivre devant ce mari, comme devant le fantôme de leur bonheur fini, elle s’enfuirait, n’importe où, dans une maisonnette de la ville haute, où il ne pourrait la retrouver, à Hansen peut-être, ou même à l’étranger. Elle trancherait le fil, devenu illusoire, de leur union. Lui, ce soir-là, rentrant à son heure ordinaire et tardive, et ne la trouvant pas, s’en irait par toute la maison en l’appelant doucement, par habitude: «Madeleine! Madeleine!» Et comme sa voix errante de chambre en chambre ne recevrait pas de réponse, il assemblerait les domestiques, et avec une inquiétude dissimulée: «Où est madame?» leur demanderait-il froidement. Eux, répondraient étonnés: «Nous ne savons pas. Madame est sortie. Elle n’est pas rentrée.» Alors, _seul_ il prendrait son repas, et _seul_ il viendrait dans sa chambre, avec un tremblement inavoué. Mais elle n’y aurait laissé ni un indice, ni un adieu, ni un message, rien qu’un peu de son parfum, subtilement attaché aux choses. Et ce parfum s’insinuerait en lui par ses narines, par sa bouche, par tous ses pores, et il recevrait alors le choc de la première angoisse, en devinant que ces senteurs évaporées seraient désormais les seuls restes impalpables de cette jeune compagne près de laquelle il avait pensé, souri, causé, vécu et dormi, toute une année. L’oreille aux écoutes, épiant son retour, il commencerait de souffrir son martyre; la petite pendule de sa chambre sonnerait onze heures de la nuit, et sa femme ne reviendrait pas. Affolé bientôt, hors de lui-même, il courrait chez Franz Furth, son beau-père, au _Nouvel Oldsburg_, chez Gretel, l’amie de sa femme. Mais sans avoir prévenu personne, Madeleine se serait évanouie dans l’ombre, comme morte du sevrage d’amour. Il reviendrait chez lui, haletant, éperdu, jetterait comme un cri: «Madeleine!» dans le silence. Avec l’espoir de l’y trouver endormie il viendrait fouiller son lit. Mais le lit serait intact, rigide et glacial.

Et de toute la nuit, il ne pourrait dormir, à force de fièvre.

Et ni le lendemain, ni le surlendemain, Madeleine ne reviendrait. Oh! comme il souffrirait, comme il se rappellerait avec désespoir ses baisers, ses caresses, l’iris bleu de ses yeux avec toutes leurs taches minuscules qui les faisaient si tendres, et le poids de son corps, et la forme de ses mains, et tout ce qu’il ne reverrait plus, jamais, jamais. Comme il sangloterait, à genoux, comme il regretterait de ne l’avoir pas su retenir, comme il maudirait sa gloire, les poings crispés de douleur, de colère et de remords.

Et de penser à cette torture, Madeleine pleurait aussi, toute palpitante d’amour et faisant le vœu secret que Samuel revînt de suite, afin qu’elle pût lui jeter les bras au cou, l’enlacer, baiser ses tempes fatiguées, et le consoler de ces imaginaires peines qu’elle venait de lui créer, dans les tristesses de son esprit surexcité.

Elle vint guetter son retour, aux larges fenêtres à balcons du salon officiel, où, le rideau soulevé, elle embrassait la longue chaussée blanche des quais. En février déjà, le crépuscule se prolonge, s’attarde. Ces fins de jour qui traînent, s’alanguissent, ont, vers le printemps proche, de sourds appels indéfinissables. La transition des saisons s’y affirme.

Le vent du sud chassait vers la ville les fumées du faubourg; le ciel était tourmenté, et, par les déchirures des nuages, on apercevait des clartés dorées vers le couchant. Le fleuve se nacrait. Samuel ne rentra pas. Un feu doux de bûches, se consumant en braise, luisait dans l’âtre. Assombri par les tapisseries de couleur foncée, le jour baissait dans l’immense pièce. Madeleine prit une chaise basse au coin de la cheminée.

--Comme il me laisse seule! pensa-t-elle.

Elle sentait ses mains pleines de caresses à donner, ses lèvres lourdes de baisers retenus. Qu’importaient désormais toutes ces mièvres choses à l’homme célèbre, l’homme du jour! Elle sentait aussi dans son cœur une grande faim d’épanchement, d’intimité, d’entente secrète et mystérieuse... mais qui donc s’occupait de son cœur, de son pauvre cœur douloureux? Où était-elle l’amoureuse amitié dont elle avait rêvé jadis les tendres confidences, les échanges délicieux entre leurs deux esprits? Ah! sa solitude morale était bien définitive; Samuel ne comprendrait jamais sa suave conception de l’amour. Il ne chercherait pas à la comprendre. Il n’y avait pas, entre leurs âmes, cette secrète parenté qu’elle avait cru. Une rancune dans tout son être frémissait, se précisait contre son mari.

--Monsieur Saltzen demande si madame veut bien le recevoir, dit Hannah, en entr’ouvrant la porte.

--Mais oui, Hannah! mais oui, répondit-elle vivement.

Et elle se rappela son rêve, Saltzen si triste, si émouvant:

«J’ai le mal de ceux qu’on n’a pas devinés.»

Son cœur battait un peu quand on introduisit le vieil ami.

--Ah! je suis heureuse de vous voir enfin, docteur, fit-elle en lui abandonnant ses deux mains, dans une bienvenue à demi câline, oui, oui, bien heureuse.

--Et le grand homme? dit-il, souriant.

Elle trouva dans ce sourire quelque chose de fiévreux, de factice et de découragé qui rappelait encore le songe de cette nuit. Puis, répétant la question amèrement:

--Le grand homme! il n’est pas ici, bien entendu, il n’est jamais plus ici, jamais plus! A peine si je le vois. Et vous aussi, vous vous faites rare, docteur, je vous attends depuis bien des jours. N’avez-vous pas été souffrant?

--Moi? non, non... je vous remercie, ma chère enfant.

Mais il avait beau dire, sa mine apparaissait changée, ses yeux éteints, la peau de son visage comme jaunie et fripée, et l’on devinait un abattement dans cet homme chez qui, d’ordinaire, une merveilleuse vitalité semblait éterniser la jeunesse. Il parut faire un effort pour dominer cette dépression.

--Eh bien, voici la Reine disparue; que dites-vous de cela? Pour moi, cette affaire est la plus tragique aventure. Certes, on ne fera pas croire à l’Europe que la Poméranie a égaré sa souveraine.

Et il s’efforçait à rire. Puis, repris par une mélancolie secrète, il reprit:

--Pauvre femme, pauvre femme! Quel sort! Quelle fuite! Ce départ clandestin, après tant d’apothéoses! Et nous ne la reverrons plus, c’est fini. Qui m’aurait dit l’autre jour quand nous la regardions à la tribune, si hautaine, si triste, si belle, que c’était la dernière fois!

--Ainsi, fit Madeleine, avec une gaieté factice, c’est la fuite de la Reine qui vous a bouleversé?

--Bouleversé, non, mais j’en ai eu un léger chagrin. La vie est pleine de ces chagrins minimes qui nous atteignent légèrement, et seulement dans la mesure où nous avons déjà souffert. Ils sont comme ces poudres impalpables et anodines que les médecins nous ordonnent, et qui ne nous paraissent corrosives qu’en touchant les plaies à vif. Il y a des souffreteux, des meurtris, des écorchés, qui souffrent ainsi du contact de tout.

Il détourna son regard vers le foyer, en étendant au feu sa main maigre et plissée. Madeleine n’osait parler. Une grande émotion l’avait saisie à revivre si ponctuellement son rêve. Jamais encore il ne lui était arrivé de voir Saltzen souffrir à ce point. Elle avait lu en lui le secret très doux d’un amour qu’on doit taire, elle n’en avait jamais compris la torture. Et aujourd’hui seulement, devant ce vieil homme ravagé, abattu, qui laissait échapper sa première plainte, elle concevait soudain la poignante mélancolie de cette vie sans espoir. Sa propre peine lui donnait aussi cette clairvoyance spéciale de l’expérience douloureuse. Pauvre vieil ami! il souffrait par elle; elle était son supplice et son martyre. Sans raisonner, elle avait envie de tendre vers lui ses mains, lourdes de caresses retenues; elle les aurait doucement posées, ainsi, jeunes et fraîches, sur ces mains de cinquante ans, sèches, maigres et crispées de chagrin. Oh! oui, elle sentait bien, à cette heure, comme il l’aimait, comme il la chérissait suavement, noblement, dans la pureté de son infrangible silence. Au cours de leurs entretiens délicieux qui touchaient à tant de sujets délicats, à tant de choses d’âme, comme il savait rester muet sur l’invisible lien qui les tenait si près, si cœur-à-cœur! Elle était encore plus émue. Elle se pencha:

--Monsieur Saltzen, je ne vous demande rien; je vois que vous souffrez, je ne puis savoir de quoi; mais vous, vous qui êtes un tel ami pour moi, vous devez savoir cette chose, que tout ce qui vous peine ne peut m’être indifférent, et que j’ai du chagrin, oh! oui, bien du chagrin à vous voir si triste.

--Chère enfant, redit-il, chère enfant...

Il s’était redressé, la regardant étrangement.

--Non, vous ne pouvez pas savoir, reprit-il lentement. C’est une chose ancienne, très ancienne. Ma vie n’est pas gaie. Chaque jour en passant m’a laissé au fond de l’âme comme un précipité de tristesse, ainsi que diraient les chimistes, et au moindre trouble, tout cela s’agite et remonte. Mais vous ne pouvez pas savoir... Personne n’a su. J’étais fait pour être heureux comme tout le monde, je n’ai pas eu ma part, et voilà tout. Ma tristesse parfois me donne des joies parce que je l’aime, mais elle est atroce parce qu’elle est sans espoir. Que voulez-vous, c’est une chose très ancienne. Je m’y fais, doucement, chaque jour un peu plus; jusqu’à la fin j’irai de la sorte.

Une joie intérieure inondait Madeleine, et cependant ses yeux se remplissaient de larmes. La nuit s’épaississait dans le grand salon sombre. Une pâle flambée des bûches jeta sur le visage de Saltzen un reflet rouge; les yeux clairs et profonds du vieil homme s’étaient agrandis d’une tristesse sans mesure, et des sillons douloureux se creusaient en ses joues. Ah! comme celui-là savait l’aimer! Quel délice pour elle de lire en cette âme, de la pénétrer, de la sonder, de l’admirer, et quel chagrin de ne pas pouvoir un geste consolateur! Elle tremblait; ses mains tremblaient, ses lèvres, toute sa personne frêle. Rarement elle avait connu pareil émoi.

--Monsieur Saltzen... dit-elle tendrement.

Mais elle ne savait qu’ajouter, et pas un mot ne venait à ses lèvres.

--Bast! laissez, fit-il avec un geste découragé, la peine des vieux, c’est si peu intéressant!

--Monsieur Saltzen, reprit Madeleine, plus tendre, plus insinuante et des caresses dans la voix, votre peine crée dans mon cœur une autre peine cruelle...

Brusquement il se retourna vers elle, plongeant en ses yeux, en ses longs yeux de bonté; et elle souriait d’un mystique sourire affectueux, de ses lèvres longuement fendues comme pour des mots d’amour. Il eut un éclair dans le regard et levant ses deux poings crispés:

--Ah! le Bonheur! cria-t-il, le Bonheur!

Puis il retomba, le front dans ses mains, son grand corps infléchi, les coudes aux genoux. Il eux deux ou trois soubresauts des épaules, on eût dit des sanglots. Longuement Madeleine le regarda, elle sentait son cœur se gonfler et se fondre, puis ses yeux se fermèrent une seconde, et elle demeura un instant immobile, pâle, étourdie.

--En vérité, disait la voix du vieil ami qui la fit se reprendre en tressaillant, en vérité, ma pauvre enfant, je ne sais pourquoi je suis venu aujourd’hui vous peiner avec mes idées noires. Je suis un vieux fou, et ma punition sera que vous me jugiez tel. Qui n’a pas ses crises de mélancolie! Mais on se doit et l’on doit aux autres de garder pour soi sa bile. Avouez que jamais vous ne m’aviez vu ainsi.

Madeleine, toute blanche, fuyait son regard.

--C’est vrai, docteur, jamais, jamais...

--Je suis resté beaucoup chez moi ces derniers jours, beaucoup trop. J’ai brassé de vieux souvenirs, on devrait se défendre cela. Le fardeau de ma vie n’est guère autre que celui de ma solitude, et je l’aime pourtant cette solitude, la discrète épouse des vieux garçons...

Il se ressaisissait, palliant sa faiblesse d’un instant par un regain d’entrain et de vitalité:

--Assurément, l’un de mes malades m’aurait fait semblable sortie que je l’eusse traité pour dyspepsie. Vivent les bons estomacs, ils n’ennuient pas leurs amis du récit de leurs peines. Je suis confus de m’être montré stupide devant vous. Ah! les femmes ont bien autrement de mesure! Combien de fois vous ai-je vue souffrir, mais si discrètement, si noblement!...

Madeleine ne le suivait plus. Par un brusque élan, son cœur était retourné à Samuel dans une impétuosité désolée et repentante, Samuel, l’époux adoré, qu’elle avait oublié là, une minute, en regardant souffrir le vieil homme, Samuel à qui appartenaient toutes ses pitiés, toutes ses tendresses, toutes ses émotions, et qu’elle avait abandonné un instant, en pensée, pour savourer l’autre amour. Un scrupule affreux la dévastait. Toute son âme et tout son corps appelaient Samuel. Un froid coulait en elle, et elle se réfugiait dans le souvenir de son mari, comme un être transi court à la maison tiède.

Saltzen continuait de parler, et elle, d’écouter sans entendre. Elle surprit seulement sa pensée au moment où il disait:

--Il vous laisse seule, et vous en êtes triste, je le vois, mais vous devez lui pardonner.

--Oh! tout, tout! s’écria-t-elle, je lui pardonnerai tout.

Et Saltzen la trouvait étrange, humble, timide et fuyante.

X

L’AGONIE D’UN RÈGNE

Samuel Wartz n’ignorait pas où se trouvait la Reine.

Le soir où dans la ville commença de se dessiner l’agitation populaire, une voiture qui suivait la rue aux Juifs s’arrêta devant une porte basse du palais, réservée aux services de la maison Royale. Un vieillard ouvrit la portière et descendit. C’était le maire d’Oldsburg. Quand on l’eut introduit, il tendit, sans desserrer les lèvres, un pli cacheté du sceau municipal à l’adresse de la Reine. Il était, dans ce mutisme, si impérieux que le portier prit le message et courut.

Le maire d’Oldsburg demeura seul dans une sorte d’antichambre en apparence garnie des meubles de rebut, où l’intendant de la table devait donner ses audiences. Mais les royales choses démodées qui meublaient la pièce: consoles d’acajou, rideaux à crépines d’or, sièges massifs au velours défraîchi, avaient conservé, des contacts de tant d’Altesses, comme des fripures augustes et de la noblesse fanée. Le vieillard demeura debout, par respect.

C’était un ancien industriel du faubourg. Il avait soixante-dix ans; mais, en dépit de l’obésité qui l’alourdissait un peu, son visage aux beaux yeux bruns, dans l’encadrement coquet des favoris neigeux, gardait la franchise et la vivacité de la jeunesse. Il était fort aimé. Son opinion, dont nul n’était absolument certain, le faisait classer ordinairement dans le parti libéral. Officieusement, il avait fait connaître à Wartz qu’il approuvait sa politique. Officieusement aussi, Wartz lui avait écrit: «Monsieur le maire, la grande estime que je vous porte m’a fait résoudre de vous confier une mission pour le cas où la Reine se trouverait en danger dans l’effervescence populaire. Je désire qu’il soit préparé à son intention, à l’hôtel de ville, des appartements où elle pourrait se retirer en cas de troubles.» Aussitôt, dans le secret, des préparatifs avaient été faits au second étage du monument. Quatre salles s’étaient métamorphosées en chambres. Quand on regardait la façade, c’était, parmi les trente-cinq fenêtres de front, les huit premières. L’installation finie, le maire lui-même vint visiter les appartements. Il palpa de sa main blanche et ronde les tentures de la chambre principale, dont nul autre que lui ne savait la mystérieuse destination. Il reconnut au toucher la vulgarité d’une serge, sèche sous le doigt, faisant des plis mous de loque. Il voulut que cette étoffe fût arrachée sur-le-champ. Le lendemain, il y eut là un lit dessiné dans des capitons de soie grise, voilé de rideaux de brocart qui tombaient du plafond durs et bruissants comme du métal. «Je me charge personnellement de cette amélioration», dit-il quand on dressa la liste des frais. Et il revint voir une seconde fois cette chambre qu’il regardait complaisamment.

Samuel Wartz pratiquait au plus haut point la prévoyance, cette vertu des hommes d’État. Ce soir-là, dès qu’il fut averti de ce qui s’agitait en ville, il téléphona au maire d’Oldsburg qu’il craignait un péril pour la Reine. C’était au milieu d’une fête de famille: on vit le patriarche quitter sa descendance brusquement, et sortir avec toute la hâte que lui permettait son âge. On n’attribua aucune gravité à ce devoir soudain, car le vieillard souriait en partant, et son sourire rassura enfants et petits-enfants. Ce devoir était pourtant d’une gravité exceptionnelle, et la main blanche et ronde, qui ne savait plus sans trembler lever même son verre, chargea un revolver, en secret, dans l’ombre du vestibule. Mais le vieillard souriait, parce qu’il songeait à la dame en noir qui avait si longtemps tenu tout le pays en son pouvoir, et qui serait ce soir sous sa garde, belle, jeune, mystérieuse comme elle était. Il songeait à son sommeil de cette nuit, sous le brocart couleur d’argent dont il avait orné son lit. Et il caressait dans sa poche l’acier froid de son arme, en se disant, avec une vraie fougue de jeunesse, qu’ayant déjà vécu soixante-dix ans, ce qui est fort long, il ne regretterait rien s’il lui fallait mourir ce soir en défendant cette belle personne.

Dans la salle aux fauteuils de velours rouge, il attendit longtemps. En prêtant l’oreille aux bruits de la ville qu’étouffaient les épaisses murailles du palais gothique, il croyait entendre des frémissements, des rumeurs angoissantes. Machinalement, il tira du gousset sa riche montre en or, comme si la Révolution pour devenir terrible avait eu son heure, connue et attendue d’avance. Une inquiétude, une hâte fébrile, le pressaient.

Très doucement, la porte s’ouvrit enfin, et Béatrix entra suivie de son fils. Ce n’était plus qu’une femme en tenue de voyage, et qui boutonnait à son poignet épaissi ses gants de peau noire. Elle portait une jaquette, un simple chapeau de deuil: on eût dit une riche bourgeoise de la ville. Mais sous la voilette épaisse, son hardi profil monétaire se redressa, une hauteur instinctive dans son regard fit baisser les yeux au vieil homme.

--Votre Majesté est en péril, Madame,--prononça-t-il d’une voix très altérée,--et comme Elle l’a pu apprendre par ma lettre, monsieur le ministre de l’Intérieur a désiré que l’hôtel de ville l’abritât pendant ces jours troublés.

--Je n’avais pas peur, monsieur.

--La grandeur d’âme de Votre Majesté est connue de tout son peuple; néanmoins, monsieur le ministre de l’Intérieur n’a pas toléré que la possibilité d’un crime subsistât, et si Votre Majesté veut me faire l’honneur de me suivre, je la conduirai sur-le-champ à la maison commune, où je me suis efforcé d’y rendre moins indigne d’Elle l’appartement préparé.

Alors elle commença de voir et de comprendre l’émoi de ce vieillard devant elle; il paraissait en même temps paternel et subjugué. Au moment même où elle sentait monter contre elle, comme une vague méchante et pensante, son peuple armé, au moment où la nation l’abandonnait, cet homme s’improvisait son défenseur en ce lieu subalterne, clandestinement, humblement. Elle eut un instant de détente, et se troublant:

--Je suis touchée, monsieur, très touchée de ce que vous faites ce soir, personnellement.

--L’heure est triste et grave, reprit le vieillard, il faut se hâter.

--Mais que se passe-t-il donc? demanda-t-elle, en serrant contre elle son fils.

--Tout est à craindre, tout!

Et il eut un geste désespéré, mais reprit aussitôt:

--Il faut se hâter, il faut se hâter.

--Sortons par ici, fit la Reine, entraînant par la main le petit prince héritier.

Elle ouvrit une autre porte, traversa plusieurs pièces en enfilade. On y sentait l’humidité, la moisissure des chambres toujours closes. Visiblement cette partie du palais était inhabitée. Et Béatrix allait devant, d’une allure ferme et vive, s’éclairant d’une petite lampe qu’elle avait saisie sur un guéridon de l’antichambre. Les glaces, au passage, furtivement, reflétaient sa belle forme noire, et l’on sentait si bien la ruine irréparable, la fuite définitive, qu’on aurait souhaité que ces miroirs princiers, aux cadres de fines moulures dans les trumeaux, gardassent au moins dans leur eau mystérieuse, cette suprême vision, auguste et lamentable.

Ils atteignirent un vestibule ténébreux. Les clartés jaunes de la petite lampe furtive faisaient apparaître aux murailles, des reliefs effacés d’ornements gothiques: armoiries ou arceaux qui s’effritaient. Et cette femme dont une angoisse secrète hâtait la marche, traînant l’enfant à demi somnolent dont les petits pas résonnaient dans le corridor glacial, quittait ainsi le palais où vingt-deux rois, ses pères, avaient régné. Celle que tant d’ovations avaient saluée, au grand soleil des jours d’été, dans les fêtes populaires, s’en allait secrètement, sous la tutelle d’un ennemi, à la lueur d’une lampe d’antichambre, par les corridors moisis où se salissait sa traîne noire. Et l’on aurait cru voir le fantôme de la monarchie expirante errer dans ces lieux clandestins et sinistres, ouvrir en soupirant l’huis rouillé de la rue aux Moines, et la lampe soufflée, misérable, vaincue, abandonner pour toujours, par cette poterne, le féerique palais royal.

Le maire d’Oldsburg fit avancer la voiture. Béatrix y plaça le petit prince avant d’y monter elle-même. Et un galop vertigineux les emporta dans la nuit.

Le lendemain, Wartz recevait un billet de femme. Mais il n’y était plus question des amoureuses choses dont les autres abondaient. La main qui l’avait écrit savait tenir la plume lourde des décrets d’État. Elle savait tracer les mots inflexibles qui gouvernent. Samuel, sans en avoir lu la signature, reconnut cette écriture longue et appuyée dont les actes gouvernementaux donnaient le fac-similé. Ce billet portait ceci:

«Monsieur le Ministre,

«J’ai le plus grand désir de vous parler; je vous attendrai demain tout le jour.

«BÉATRIX.»

Il resta froissé par le ton de cette missive, puis ému, tourmenté, comme s’il y avait eu dans cette lettre de Reine, dont la seule vue l’impressionnait, une vertu inexplicable qui l’influençait. Il soigna sa mise plus que d’ordinaire; il s’attardait à sa toilette, avec l’impatience de partir au plus vite, et un vague ennui de ce royal rendez-vous. Madeleine le retint à son départ, et ce fut alors qu’il lui répondit avec cette brusquerie dont s’était offensée la jeune femme.