Comme il vous plaira

Chapter 5

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ROSALINDE.--Oui, j'en ai guéri un, et voici comment: Son régime était de s'imaginer que j'étais sa bien-aimée, sa maîtresse, et tous les jours je le mettais à me faire sa cour. Alors, prenant le caractère d'une jeune fille capricieuse, je jouais la femme chagrine, langoureuse, inconstante, remplie d'envie et de fantaisies, fière, fantasque, minaudière, sotte, volage, riant et pleurant tour à tour, affectant toutes les passions sans en sentir aucune, comme font les garçons et les filles, qui pour la plupart sont assez des animaux de cette couleur. Tantôt je l'aimais, tantôt je le détestais; tantôt je lui faisais accueil, tantôt je le rebutais; quelquefois je pleurais de tendresse pour lui, ensuite je lui crachais au visage; je fis tant, enfin, que je fis passer mon amoureux d'un violent accès d'amour à un violent accès de folie, qui consistait à détester l'univers entier, et qui l'envoya vivre dans un réduit vraiment monastique: c'est ainsi que je l'ai guéri, et par le même régime je me fais fort de laver votre foie aussi net que le coeur d'un mouton bien sain, de façon qu'il n'y restera pas la plus petite tache d'amour.

ORLANDO.--Je ne me soucie pas d'être guéri, jeune homme.

ROSALINDE.--Je vous guérirais si vous vouliez seulement consentir à m'appeler Rosalinde, à venir tous les jours à ma chaumière me faire la cour.

ORLANDO.--Oh! pour cela, je te le jure sur mon amour que j'y consens: dis-moi où tu demeures.

ROSALINDE.--Venez avec moi, et je vous le montrerai; et, chemin faisant, vous me direz dans quel endroit de la forêt vous habitez: voulez-vous venir?

ORLANDO.--De tout mon coeur, bon jeune homme.

ROSALINDE.--Non, non, il faut que vous m'appeliez Rosalinde. (_A Célie._) Allons, ma soeur, voulez-vous venir?

(Ils sortent.)

SCÈNE IV

_Entrent_ TOUCHSTONE, AUDREY et JACQUES, _qui les observe et se tient à l'écart._

TOUCHSTONE.--Allons vite, chère Audrey; je vais chercher vos chèvres, Audrey: Eh bien, Audrey, suis-je toujours votre homme? Mes traits simples vous contentent-ils?

AUDREY.--Vos traits, Dieu nous garde! Quels traits?

TOUCHSTONE.--Je suis ici avec toi et tes chèvres, comme jadis le bon Ovide, le plus capricieux des poëtes, était parmi les Goths[42].

[Note 42: _Barbarus his ego quia non intelligo illis!_]

JACQUES, _à part_.--O science plus déplacée que Jupiter ne le serait sous un toit de chaume!

TOUCHSTONE.--Quand les vers d'un homme ne sont pas compris, et que l'esprit d'un homme n'est pas secondé par l'intelligence, enfant précoce, c'est un coup plus mortel que de voir arriver le long mémoire d'un maigre écot dans un petit cabaret: vraiment, je voudrais que les dieux t'eussent fait poétique.

AUDREY.--Je ne sais ce que c'est que _poétique_: cela est-il honnête dans le mot et dans la chose? cela a-t-il quelque vérité?

TOUCHSTONE.--Non vraiment; car la vraie poésie est la plus remplie de fictions, et les amoureux sont adonnés à la poésie; tout ce qu'ils jurent en poésie, on peut dire qu'ils le feignent comme amants.

AUDREY.--Comment pouvez-vous donc souhaiter que les dieux m'eussent fait poétique?

TOUCHSTONE.--Oui vraiment, je le souhaiterais; car tu me jures que tu es honnête. Eh bien, si tu étais poëte, je pourrais avoir quelque espoir que tu feins.

AUDREY.--Est-ce que vous voudriez que je ne fusse pas honnête?

TOUCHSTONE.--Non vraiment, à moins que tu ne fusses laide; car l'honnêteté accouplée avec la beauté, c'est une sauce au miel pour du sucre.

JACQUES, _à part_.--Quel fou encombré de science!

AUDREY.--Eh bien! je ne suis pas jolie; ainsi je prie les dieux de me rendre honnête.

TOUCHSTONE.--Mais vraiment, donner de l'honnêteté à une vilaine laideron, c'est mettre un bon mets dans un plat sale.

AUDREY.--Je ne suis point vilaine, quoique je remercie les dieux d'être laide.

TOUCHSTONE--Très-bien, que les dieux soient loués de ta laideur! viendra ensuite le tour au reste. Qu'il en soit ce qu'on voudra, je veux t'épouser; et pour cela, j'ai vu sir Olivier Mar-Text[43], vicaire du village voisin, lequel m'a promis de se trouver dans cet endroit de la forêt, et de nous unir.

[Note 43: _Mar-Text_, gâte-texte.]

JACQUES, _à part_.--Je serais bien charmé de voir cette rencontre.

AUDREY.--Eh bien! que les dieux nous donnent la joie!

TOUCHSTONE.--Ainsi soit-il! Je fais là une entreprise capable de faire reculer un homme qui aurait le coeur timide; car nous n'avons ici d'autre temple que le bois, d'autre assemblée que celle des bêtes à cornes. Mais qu'est-ce que cela fait? Courage; si les cornes sont odieuses, elles sont nécessaires. On dit que bien des hommes ne connaissent pas l'avantage de ce qu'ils possèdent, c'est vrai.--Bien des maris en ont de bonnes et belles, et n'en connaissent pas la propriété. Eh bien! c'est le douaire de leurs femmes; ce n'est pas un bien qui soit des acquêts du mari.--Des cornes! Oui, des cornes.--N'y a-t-il que les pauvres gens qui en aient? Non, non. Le plus noble cerf les porte aussi grandes que le misérable.--L'homme qui vit seul est-il donc heureux? Non. Comme une ville entourée de murailles vaut mieux qu'un village, de même le front d'un homme marié est bien plus honorable que la tête nue d'un garçon. Et si l'escrime vaut mieux que la maladresse, il vaut donc mieux porter corne que de n'en pas avoir. (_Sir Olivier Mar-Text entre._) Voilà sir[44] Olivier.--Sir Olivier Mar-Text, vous êtes le bienvenu. Voulez-vous nous expédier ici sous cet arbre, ou irons-nous avec vous à votre chapelle?

[Note 44: «Celui qui a pris son premier degré à l'université est en style d'école appelé _dominus_, et en langue vulgaire sir.» (JOHNSON.)]

SIR OLIVIER.--N'y a-t-il ici personne pour donner la femme?

TOUCHSTONE.--Je ne veux la recevoir en don de personne.

SIR OLIVIER.--Vraiment, il faut bien que quelqu'un la donne, autrement le mariage serait irrégulier.

JACQUES _se découvre et s'avance_.--Continuez, continuez! Je la donnerai.

TOUCHSTONE.--Bonsoir, mon bon monsieur... _comme il vous plaira_. Comment vous portez-vous, monsieur? Je suis charmé de vous avoir rencontré; Dieu vous récompense de nous avoir procuré votre nouvelle compagnie; je suis vraiment enchanté de vous voir. J'ai là un petit amusement en train, monsieur. Allons, couvrez-vous, je vous prie.

JACQUES.--Voulez-vous être marié, fou?

TOUCHSTONE.--De même, monsieur, qu'un boeuf a son joug, un cheval son frein, et le faucon ses grelots, de même un homme a ses envies; et de même que les pigeons se becquètent, de même un couple voudrait s'embrasser.

JACQUES.--Quoi! un homme de votre sorte voudrait se marier sous un buisson, comme un mendiant? Allez à l'église, et prenez un bon prêtre, qui puisse vous dire ce que c'est que le mariage. Cet homme-ci ne vous joindra ensemble qu'à peu près comme on joint une boiserie; bientôt l'un de vous deux se trouvera être un panneau retiré et se déjettera comme du bois vert.

TOUCHSTONE, _à part_.--J'ai dans l'idée qu'il me vaudrait mieux être marié par lui plutôt que par un autre; car il ne me paraît pas en état de me bien marier; et n'étant pas bien marié, ce sera une bonne excuse pour moi dans la suite pour laisser là ma femme.

JACQUES.--Viens avec moi, et laisse-toi gouverner par mes conseils.

TOUCHSTONE.--Allons, chère Audrey, il faut nous marier, ou il nous faut vivre dans le libertinage. Adieu, bon monsieur Olivier; non.--_O doux Olivier! ô brave Olivier! ne me laisse pas derrière toi; mais pars, va-t'en, te dis-je, je ne veux pas aller aux épousailles avec toi._

SIR OLIVIER.--Cela est égal; mais jamais aucun de tous ces coquins fantasques ne me fera oublier mon ministère par ses moqueries.

(Ils sortent.)

SCÈNE V

On voit une cabane dans le bois.

_Entrent_ ROSALINDE et CÉLIE.

ROSALINDE.--Non, ne me parle point; je veux pleurer.

CÉLIE.--Contente-toi, je t'en prie... Mais cependant fais-moi la grâce de considérer que les pleurs ne siéent pas à un homme.

ROSALINDE.--Mais n'ai-je pas sujet de pleurer?

CÉLIE.--Autant de sujet qu'on puisse le désirer; ainsi pleure.

ROSALINDE.--Ses cheveux même sont d'une couleur fausse.

CÉLIE.--Ils sont un peu plus foncés que les cheveux de Judas[45]; vraiment ses baisers sont les enfants de Judas.

[Note 45: Judas avait la barbe et les cheveux roux dans les anciennes tapisseries.]

ROSALINDE.--Dans le vrai, ses cheveux sont d'une bonne couleur.

CÉLIE.--Une charmante couleur! Le châtain est toujours la seule couleur.

ROSALINDE.--Et ses baisers sont aussi saints, aussi chastes que le toucher d'une barbe d'ermite[46].

[Note 46: Allusion aux _baisers de charité_ que donnaient les ermites.]

CÉLIE.--Il s'est procuré une paire de lèvres moulées sur celles de Diane: une froide nonne, consacrée à l'hiver, ne donne pas des baisers plus innocents; ils ont toute la glace de la chasteté même.

ROSALINDE.--Mais pourquoi a-t-il juré qu'il viendrait ce matin, et ne vient-il pas?

CÉLIE.--Non certainement, il n'y a en lui aucune fidélité.

ROSALINDE.--Le crois-tu?

CÉLIE.--Oui: je ne crois pas qu'il soit un filou ou un voleur de chevaux; mais quant à sa sincérité en amour, je pense qu'il est aussi creux qu'un gobelet couvert ou qu'une noix vermoulue.

ROSALINDE.--Il n'est pas sincère en amour?

CÉLIE.--Il peut l'être lorsqu'il est amoureux; mais je crois qu'il ne l'est pas.

ROSALINDE.--Tu l'as entendu jurer sans hésiter qu'il l'était.

CÉLIE.--_Il était_ n'est pas _Il est_: d'ailleurs, le serment d'un amoureux ne vaut pas mieux que la parole d'un garçon de cabaret; l'un et l'autre affirment de faux comptes.--Il est ici dans la forêt, à la suite du duc votre père.

ROSALINDE.--J'ai rencontré hier le duc, et j'ai causé longtemps avec lui: il m'a demandé quelle était ma famille; je lui ai répondu qu'elle était aussi bonne que la sienne: il s'est mis à rire et m'a laissé aller. Mais pourquoi parlons-nous de pères lorsqu'il y a dans le monde un homme comme Orlando?

CÉLIE.--Oh! c'est un beau galant à la mode; il fait de beaux vers, il dit de belles paroles, il fait de beaux serments et les rompt de même. Il frappe tout de travers, il ne fait jamais qu'effleurer le coeur de sa maîtresse, comme un faible jouteur qui ne pique son cheval que d'un côté et brise sa lance de travers comme un noble oison: mais tout ce que la jeunesse monte et ce que la folie guide est toujours beau.--Qui vient ici?

(Entre Corin).

CORIN.--Maîtresse et maître, vous avez souvent fait des questions sur ce berger qui se plaignait de l'amour, ce berger que vous avez vu assis auprès de moi sur le gazon, vantant la fière et dédaigneuse bergère qui était sa maîtresse.

CÉLIE.--Eh bien! qu'as-tu à nous dire de lui?

CORIN.--Si vous voulez voir jouer une vraie comédie entre la pâle couleur d'un amant sincère et la rougeur ardente du mépris et de l'orgueil dédaigneux, suivez-moi un peu, et je vous conduirai si vous voulez voir cela.

ROSALINDE.--Oh! venez; partons sur-le-champ; la vue des amoureux nourrit ceux qui le sont. Conduis-nous à ce spectacle; vous verrez que je jouerai un rôle actif dans leur comédie.

(Ils sortent.)

SCÈNE VI

Une autre partie de la forêt.

_Entrent_ SYLVIUS et PHÉBÉ.

SYLVIUS.--Charmante Phébé, ne me méprisez pas: non, ne me dédaignez pas, Phébé, dites que vous ne m'aimez pas; mais ne le dites pas avec aigreur: le bourreau même dont le coeur est endurci par la vue familière de la mort, ne laisse jamais tomber sa hache sur le cou incliné devant lui sans demander d'abord pardon au patient: voudriez-vous être plus dure que l'homme qui fait métier de répandre le sang?

(Entrent Rosalinde, Célie et Corin.)

PHÉBÉ.--Je ne voudrais pas être ton bourreau: je te quitte: car je ne voudrais pas t'offenser. Tu me dis que le meurtre est dans mes yeux; cela est joli à coup sûr et fort probable que les yeux, qui sont la chose la plus fragile et la plus douce, à qui le moindre atome fait fermer leurs portes timides, soient appelés des tyrans, des bouchers, des meurtriers. C'est maintenant que je fronce les sourcils de tout mon coeur en te regardant; et si mes yeux peuvent blesser, eh bien, puissent-ils te tuer dans ce moment! Maintenant fais semblant de t'évanouir; allons, tombe.--Si tu ne peux pas, oh! fi, fi, ne mens donc pas, en disant que mes yeux sont des meurtriers. Montre la blessure que mes yeux t'ont faite. Égratigne-toi seulement avec une épingle, et il en restera quelques cicatrices; appuie-toi seulement sur un jonc, et tu verras que ta main en gardera un moment la marque et l'empreinte: mais mes yeux, que je viens de lancer sur toi, ne te blessent pas; et, j'en suis bien sûre, il n'y a pas dans les yeux de force qui puisse faire du mal.

SYLVIUS.--O ma chère Phébé! si jamais (et ce _jamais_ peut être très-prochain), si jamais, dis-je, vous éprouvez de la part de quelques joues vermeilles le pouvoir de l'Amour, vous connaîtrez alors les blessures invisibles que font les flèches aiguës de l'Amour.

PHÉBÉ.--Mais jusqu'à ce que ce moment arrive, ne m'approche pas; et quand il viendra, accable-moi de tes railleries; n'aie aucune pitié de moi, jusqu'à ce moment, je n'aurai aucune pitié de toi.

ROSALINDE _s'avance_.--Et pourquoi, je vous prie? Qui pouvait être votre mère pour que vous insultiez et que vous tyrannisiez ainsi tout à la fois les malheureux? Parce que vous avez quelque beauté, quoique je n'en voie cependant en vous pas plus qu'il n'en faut pour aller se coucher sans lumière, faut-il pour cela que vous soyez si fière et si barbare?--Quoi? que veut dire ceci? pourquoi me regardez-vous? Je ne vois rien de plus en vous, qu'un de ces ouvrages ordinaires de la nature faits à la douzaine. Eh! mais vraiment, la petite créature; je pense qu'elle a aussi envie de m'éblouir. Non, sur ma foi, ma fière demoiselle, ne vous flattez pas de cet espoir: ce ne sont point vos sourcils couleur d'encre, vos cheveux de soie noire, vos prunelles de boeuf ni vos joues de crème, qui peuvent soumettre mon coeur pour vous adorer. Et vous, sot berger, pourquoi la suivez-vous toujours, comme le midi nébuleux qui souffle le vent et la pluie? Vous êtes mille fois plus bel homme qu'elle n'est belle femme. Ce sont des imbéciles comme vous qui remplissent le monde de vilains enfants: ce n'est point son miroir, c'est vous-même qui la flattez, et c'est par vous qu'elle se voit plus belle qu'aucun de ses traits ne pourrait la représenter. Mais, mademoiselle, apprenez à vous connaître vous-même; mettez-vous à genoux, et remerciez le ciel, à jeun, de vous avoir donné l'amour d'un honnête homme; il faut que je vous le dise amicalement à l'oreille, vendez-vous quand vous pourrez, car vous n'êtes pas bonne pour les marchés. Demandez pardon à ce pauvre garçon, aimez-le, acceptez ses offres; la laideur s'enlaidit encore quand elle veut humilier les autres: ainsi, berger, prends-la pour ta femme; portez-vous bien.

PHÉBÉ.--Charmant jeune homme, grondez-moi pendant un an entier, je vous prie; j'aime mieux vous entendre gronder que celui-ci me faire la cour.

ROSALINDE.--Il est devenu amoureux des défauts de cette bergère, elle va devenir amoureuse de ma colère.--Si cela est ainsi, toutes les fois qu'elle te répondra par des regards menaçants, je la régalerai de paroles piquantes. (_A Phébé._) Pourquoi me regardez-vous ainsi?

PHÉBÉ.--Ce n'est pas que je vous veuille aucun mal.

ROSALINDE.--Ne devenez pas amoureuse de moi, je vous prie; car je suis plus faux que les serments que l'on fait dans le vin; d'ailleurs, je ne vous aime pas. Si vous voulez savoir ma demeure, c'est à la touffe d'oliviers, ici proche. (_A Célie._) Voulez-vous venir, ma soeur?--Berger, serre-la de près.--Allons, ma soeur.--Bergère, regardez-le d'un oeil plus favorable, et ne soyez pas si fière; quoique tout le monde puisse vous voir, personne n'a cependant la vue aussi trouble que lui pour vous. Allons rejoindre notre troupeau.

(Rosalinde, Célie et Corin sortent.)

PHÉBÉ.--En vérité, berger, je trouve maintenant que ton refrain est bien vrai. «Qui a aimé sans avoir aimé à la première vue[57].»

[Note 47: Citation _d'Hérode et Léandre_, par Marlowe.]

SYLVIUS.--Charmante Phébé!

PHÉBÉ.--Ah! que dis-tu, Sylvius?

SYLVIUS.--Plains-moi, chère Phébé.

PHÉBÉ.--Mais je suis vraiment fâché pour toi, gentil Sylvius.

SYLVIUS.--Partout où est le chagrin, la consolation devrait se trouver; si vous êtes chagrine de ma douleur en amour, donnez-moi votre amour, et alors vous n'aurez plus de chagrin, et moi, je n'aurai plus de douleur.

PHÉBÉ.--Tu as mon amour. N'est-ce pas là un trait de bon voisin?

SYLVIUS.--Je voudrais vous posséder.

PHÉBÉ.--Ah! cela, c'est de l'avidité. Il fut un temps, Sylvius, où je te haïssais: ce n'est pas cependant que je t'aime maintenant; mais puisque tu peux si bien discourir sur l'amour, je veux bien endurer ta compagnie, qui m'était autrefois à charge; et aussi je saurai t'employer, mais ne demande pas d'autre récompense que le plaisir d'être employé par moi.

SYLVIUS.--Mon amour est si pur, si parfait, et moi si déshérité de toute faveur, que je croirai faire la plus abondante moisson en ramassant seulement les épis après ceux qui auront fait la récolte: ne me refusez pas de temps en temps un sourire errant, et je vivrai de cela.

PHÉBÉ.--Connais-tu le jeune homme qui m'a parlé, il y a un instant?

SYLVIUS.--Pas trop, mais je l'ai rencontré très-souvent; c'est lui qui a acheté la cabane et les pâturages qui appartenaient au vieux Carlot.

PHÉBÉ.--Ne va pas t'imaginer que je l'aime, quoique je te fasse des questions sur lui: ce n'est qu'un jeune impertinent. Cependant il parle très-bien; mais qu'est-ce que me font les paroles? Cependant les paroles font bien, surtout quand celui qui les dit plaît à ceux qui les entendent: c'est un joli jeune homme; pas très-joli; mais à vrai dire il est bien fier, et cependant sa fierté lui sied à merveille; il fera un bel homme; ce qu'il y a de mieux chez lui, c'est son teint; et si sa langue blesse, ses yeux guérissent aussitôt: il n'est pas grand, cependant il est grand pour son âge; sa jambe est comme ça, et pourtant pas mal. Il y avait un joli vermillon sur ses lèvres! un rouge un peu plus mûr et plus foncé que celui qui colorait ses joues; c'était précisément la nuance qu'il y a entre une étoffe toute rouge et le damas mélangé. Il y a des femmes, Sylvius, si elles l'avaient regardé en détail, qui eussent comme j'ai fait, été bien près de devenir amoureuse de lui: pour moi, je ne l'aime ni ne le hais; et cependant j'ai plus de sujet de le haïr que de l'aimer: car qu'avait-il à faire de me gronder? Il a dit que mes yeux étaient noirs, que mes cheveux étaient noirs; et, maintenant que je m'en souviens, il me témoigne du dédain. Je suis étonnée de ce que je ne lui ai pas répondu sur le même ton; mais c'est tout un; erreur n'est pas compte. Je veux lui écrire une lettre bien piquante, et tu la porteras: veux-tu, Sylvius?

SYLVIUS.--De tout mon coeur, Phébé.

PHÉBÉ.--Je veux l'écrire tout de suite; le sujet est dans ma tête et dans mon coeur; ma lettre sera très-courte, mais bien mordante: viens avec moi, Sylvius.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE QUATRIÈME

SCÈNE I

Toujours la forêt.

ROSALINDE, CÉLIE et JACQUES.

JACQUES.--Je t'en prie, joli jeune homme, faisons plus ample connaissance.

ROSALINDE.--On dit que vous êtes un homme mélancolique.

JACQUES.--Je le suis, il est vrai; j'aime mieux cela que de rire.

ROSALINDE.--Ceux qui donnent dans l'un ou l'autre extrême font des gens détestables, et s'exposent, plus qu'un homme ivre, à être la risée de tout le monde.

JACQUES.--Quoi! mais il est bon d'être triste et de ne rien dire.

ROSALINDE.--Il est bon alors d'être un poteau.

JACQUES.--Je n'ai pas la mélancolie d'un écolier, qui vient de l'émulation; ni la mélancolie d'un musicien, qui est fantasque; ni celle d'un courtisan, qui est vaniteux; ni celle d'un soldat, qui est l'ambition; ni celle d'un homme de robe, qui est politique; ni celle d'une femme, qui est frivole; ni celle d'un amoureux, qui est un composé de toutes les autres: mais j'ai une mélancolie à moi, une mélancolie formée de plusieurs ingrédients, extraite de plusieurs objets; et je puis dire que la contemplation de tous mes voyages, dans laquelle m'enveloppe ma fréquente rêverie, est une tristesse vraiment originale.

ROSALINDE.--Vous, un voyageur! Par ma foi, vous avez grande raison d'être triste: je crains bien que vous n'ayez vendu vos terres, pour voir celles des autres: alors, avoir beaucoup vu, et n'avoir rien, c'est avoir les yeux riches et les mains pauvres.

JACQUES.--Oui, j'ai acquis mon expérience.

(Entre Orlando.)

ROSALINDE.--Et votre expérience vous rend triste: j'aimerais mieux avoir un fou pour m'égayer, que de l'expérience pour m'attrister, et avoir voyagé pour cela.

ORLANDO.--Bonjour et bonheur, chère Rosalinde.

JACQUES, _voyant Orlando_.--Allons, que Dieu soit avec vous puisque vous parlez en vers blancs!

(Il sort.)

ROSALINDE.--Adieu, monsieur le voyageur: songez à grasseyer et à porter des habits étrangers; dépréciez tous les avantages de votre pays natal; haïssez votre propre existence, et grondez presque Dieu de vous avoir donné la physionomie que vous avez; autrement, j'aurai de la peine à croire que vous ayez voyagé dans une gondole[48].--Eh bien! Orlando, vous voilà? Où avez-vous été tout ce temps? Vous, un amoureux? S'il vous arrive de me jouer encore un semblable tour, ne reparaissez plus devant moi.

[Note 48: C'est-à-dire que vous ayez été à Venise, alors le rendez-vous de la jeunesse dissipée.]

ORLANDO.--Ma belle Rosalinde, j'arrive à une heure près de ma parole.

ROSALINDE.--En amour, manquer d'une heure à sa parole! Qu'un homme divise une minute en mille parties, et qu'en affaire d'amour il ne manque à sa parole que d'une partie de la millième partie d'une minute, on pourra dire de lui que Cupidon lui a frappé sur l'épaule; mais je garantis qu'il a le coeur tout entier.

ORLANDO.--Pardon, chère Rosalinde.

ROSALINDE.--Non; puisque vous êtes si lambin, ne vous offrez plus à ma vue; j'aimerais autant être courtisée par un limaçon.

ORLANDO.--Par un limaçon?

ROSALINDE.--Oui, par un limaçon; car s'il vient lentement, il traîne sa maison sur son dos: meilleur douaire, à mon avis, que vous n'en pourrez assigner à une femme; d'ailleurs, il porte sa destinée avec lui.

ORLANDO.--Quelle destinée?

ROSALINDE.--Quoi donc! des cornes, que des gens tels que vous sont obligés de devoir à leurs femmes; mais le limaçon vient armé de sa destinée et prévient la médisance sur le compte de sa femme.

ORLANDO.--La vertu ne donne pas de cornes et ma Rosalinde est vertueuse.

ROSALINDE.--Et je suis votre Rosalinde?

CÉLIE.--Il lui plaît de vous appeler ainsi; mais il a une Rosalinde de meilleure mine que vous.

ROSALINDE.--Allons, faites-moi l'amour, faites-moi l'amour; car je suis maintenant dans mon humeur des dimanches, et assez disposée à consentir à tout. Que me diriez-vous maintenant, si j'étais votre vraie Rosalinde?

ORLANDO.--Je vous embrasserais avant de parler.

ROSALINDE.--Non; vous feriez mieux de parler d'abord, et ensuite, lorsque vous vous trouveriez embarrassé, faute de matière, vous pourriez profiter de cette occasion, pour donner un baiser. On voit tout les jours de très-bons orateurs cracher, lorsqu'ils perdent le fil de leur discours. Quant aux amoureux, lorsqu'ils ne savent plus que dire, le meilleur expédient pour eux, Dieu nous en préserve! c'est d'embrasser.

ORLANDO.--Et si le baiser est refusé?

ROSALINDE.--En ce cas, vous êtes forcé de recourir aux prières, et alors commence une nouvelle matière.

ORLANDO.--Qui pourrait rester court en présence d'une maîtresse chérie?

ROSALINDE.--Vraiment, vous-même, si j'étais votre maîtresse: autrement, j'aurais plus mauvaise idée de ma vertu que de mon esprit.

ORLANDO.--Que dites-vous de ma requête?

ROSALINDE.--Ne quittez pas votre habit, mais laissez votre requête[49]; ne suis-je pas votre Rosalinde?

[Note 49: _Suit_ habit, requête, équivoque.]

ORLANDO.--J'ai quelque plaisir à dire que vous l'êtes, parce que je voudrais parler d'elle.

ROSALINDE.--Eh bien! je vous dis en sa personne, que je ne veux point de vous.