Chapter 9
-- Souviens-toi bien, ma soeur, poursuivit Orso, que si à mon retour, je trouve qu'on a fait quelque démonstration contre les Barricini, jamais je ne le pardonnerai.» Puis, d'un ton plus doux: «Il est fort possible, fort probable même, ajouta-t-il, que je reviendrai ici avec le colonel et sa fille; fais en sorte que leurs chambres soient en ordre, que le déjeuner soit bon, enfin que nos hôtes soient le moins mal possible. C'est très bien, Colomba, d'avoir du courage, mais il faut encore qu'une femme sache tenir une maison. Allons, embrasse-moi, sois sage; voilà le cheval gris sellé.
-- Orso, dit Colomba, vous ne partirez point seul.
-- Je n'ai besoin de personne, dit Orso, et je te réponds que je ne me laisserai pas couper l'oreille.
-- Oh! jamais je ne vous laisserai partir seul en temps de guerre. Ho! Polo Griffo! Gian' Francè! Memmo! prenez vos fusils; vous allez accompagner mon frère.»
Après une discussion assez vive, Orso dut se résigner à se faire suivre d'une escorte. Il prit parmi ses bergers les plus animés, ceux qui avaient conseillé le plus haut de commencer la guerre; puis, après avoir renouvelé ses injonctions à sa soeur et aux bergers restants, il se mit en route, prenant cette fois un détour pour éviter la maison Barricini.
Déjà ils étaient loin de Pietranera, et marchaient de grande hâte, lorsque au passage d'un petit ruisseau qui se perdait dans un marécage le vieux Polo Griffo aperçut plusieurs cochons confortablement couchés dans la boue, jouissant à la fois du soleil et de la fraîcheur de l'eau. Aussitôt, ajustant le plus gros, il lui tira un coup de fusil dans la tête et le tua sur la place. Les camarades du mort se levèrent et s'enfuirent avec une légèreté surprenante; et bien que l'autre berger fît feu à son tour, ils gagnèrent sains et saufs un fourré où ils disparurent.
«Imbéciles! s'écria Orso; vous prenez des cochons pour des sangliers.
-- Non pas, Ors' Anton', répondit Polo Griffo; mais ce troupeau appartient à l'avocat, et c'est pour lui apprendre à mutiler nos chevaux.
-- Comment, coquins! s'écria Orso transporté de fureur, vous imitez les infamies de nos ennemis! Quittez-moi, misérables! Je n'ai pas besoin de vous. Vous n'êtes bons qu'à vous battre contre des cochons. Je jure bien que si vous osez me suivre je vous casse la tête!»
Les deux bergers s'entre-regardèrent interdits. Orso donna des éperons à son cheval et disparut au galop.
«Eh bien, dit Polo Griffo, en voilà d'une bonne! Aimez donc les gens pour qu'ils vous traitent comme cela! Le colonel, son père, t'en a voulu parce que tu as une fois couché en joue l'avocat... Grande bête, de ne pas tirer!... Et le fils... tu vois ce que j'ai fait pour lui... Il parle de me casser la tête, comme on fait d'une gourde qui ne tient plus le vin. Voilà ce qu'on apprend sur le continent, Memmo!
-- Oui, et si l'on sait que tu as tué un cochon, on te fera un procès, et Ors' Anton' ne voudra pas parler aux juges ni payer l'avocat. Heureusement personne ne t'a vu, et sainte Nega est là pour te tirer d'affaire.»
Après une courte délibération, les deux bergers conclurent que le plus prudent était de jeter le porc dans une fondrière, projet qu'ils mirent à exécution, bien entendu après avoir pris chacun quelques grillades sur l'innocente victime de la haine des della Rebbia et des Barricini.
XVII
Débarrassé de son escorte indisciplinée, Orso continuait sa route, plus préoccupé du plaisir de revoir miss Nevil que de la crainte de rencontrer ses ennemis. «Le procès que je vais avoir avec ces misérables Barricini, se disait-il, va m'obliger d'aller à Bastia. Pourquoi n'accompagnerais-je pas miss Nevil? Pourquoi, de Bastia, n'irions-nous pas ensemble aux eaux d'Orezza?» Tout à coup des souvenirs d'enfance lui rappelèrent nettement ce site pittoresque. Il se crut transporté sur une verte pelouse au pied des châtaigniers séculaires. Sur un gazon d'une herbe lustrée, parsemé de fleurs bleues ressemblant à des yeux qui lui souriaient, il voyait miss Lydia assise auprès de lui. Elle avait ôté son chapeau, et ses cheveux blonds, plus fins et plus doux que la soie, brillaient comme de l'or au soleil qui pénétrait au travers du feuillage. Ses yeux, d'un bleu si pur, lui paraissaient plus bleus que le firmament. La joue appuyée sur une main, elle écoutait toute pensive les paroles d'amour qu'il lui adressait en tremblant. Elle avait cette robe de mousseline qu'elle portait le dernier jour qu'il l'avait vue à Ajaccio. Sous les plis de cette robe s'échappait un petit pied dans un soulier de satin noir. Orso se disait qu'il serait bien heureux de baiser ce pied; mais une des mains de miss Lydia n'était pas gantée, et elle tenait une pâquerette. Orso lui prenait cette pâquerette, et la main de Lydia serrait la sienne; et il baisait la pâquerette, et puis la main, et on ne se fâchait pas... Et toutes ces pensées l'empêchaient de faire attention à la route qu'il suivait, et cependant il trottait toujours. Il allait pour la seconde fois baiser en imagination la main blanche de miss Nevil, quand il pensa baiser en réalité la tête de son cheval qui s'arrêta tout à coup. C'est que la petite Chilina lui barrait le chemin et lui saisissait la bride.
«Où allez-vous ainsi, Ors' Anton'? disait-elle. Ne savez-vous pas que votre ennemi est près d'ici?
-- Mon ennemi! s'écria Orso furieux de se voir interrompu dans un moment aussi intéressant. Où est-il?
-- Orlanduccio est près d'ici. Il vous attend. Retournez, retournez.
-- Ah! il m'attend! Tu l'as vu?
-- Oui, Ors' Anton', j'étais couchée dans la fougère quand il a passé. Il regardait de tous les côtés avec sa lunette.
-- De quel côté allait-il?
-- Il descendait par là, du côté où vous allez.
-- Merci.
-- Ors' Anton', ne feriez-vous pas bien d'attendre mon oncle? Il ne peut tarder, et avec lui vous seriez en sûreté.
-- N'aie pas peur, Chili, je n'ai pas besoin de ton oncle.
-- Si vous vouliez, j'irais devant vous.
-- Merci, merci.»
Et Orso, poussant son cheval, se dirigea rapidement du côté que la petite fille lui avait indiqué.
Son premier mouvement avait été un aveugle transport de fureur, et il s'était dit que la fortune lui offrait une excellente occasion de corriger ce lâche qui mutilait un cheval pour se venger d'un soufflet. Puis, tout en avançant, l'espèce de promesse qu'il avait faite au préfet, et surtout la crainte de manquer la visite de miss Nevil, changeaient ses dispositions et lui faisaient presque désirer de ne pas rencontrer Orlanduccio. Bientôt le souvenir de son père, l'insulte faite à son cheval, les menaces des Barricini rallumaient sa colère et l'excitaient à chercher son ennemi pour le provoquer et l'obliger à se battre. Ainsi agité par des résolutions contraires, il continuait de marcher en avant, mais, maintenant, avec précaution, examinant les buissons et les haies, et quelquefois même s'arrêtant pour écouter les bruits vagues qu'on entend dans la campagne. Dix minutes après avoir quitté la petite Chilina (il était alors environ neuf heures du matin), il se trouva au bord d'un coteau extrêmement rapide. Le chemin, ou plutôt le sentier à peine tracé qu'il suivait, traversait un maquis récemment brûlé. En ce lieu la terre était chargée de cendres blanchâtres, et çà et là des arbrisseaux et quelques gros arbres noircis par le feu et entièrement dépouillés de leurs feuilles se tenaient debout, bien qu'ils eussent cessé de vivre. En voyant un maquis brûlé, on se croit transporté dans un site du Nord au milieu de l'hiver, et le contraste de l'aridité des lieux que la flamme a parcourus avec la végétation luxuriante d'alentour les fait paraître encore plus tristes et désolés. Mais dans ce paysage Orso ne voyait en ce moment qu'une chose, importante il est vrai, dans sa position: la terre étant nue ne pouvait cacher une embuscade, et celui qui peut craindre à chaque instant de voir sortir d'un fourré un canon de fusil dirigé contre sa poitrine, regarde comme une espèce d'oasis un terrain uni où rien n'arrête la vue. Au maquis brûlé succédaient plusieurs champs en culture, enclos, selon l'usage du pays, de murs en pierres sèches à hauteur d'appui. Le sentier passait entre ces enclos, où d'énormes châtaigniers, plantés confusément, présentaient de loin l'apparence d'un bois touffu.
Obligé par la roideur de la pente à mettre pied à terre, Orso, qui avait laissé la bride sur le cou de son cheval, descendait rapidement en glissant sur la cendre; et il n'était guère qu'à vingt-cinq pas d'un de ces enclos en pierre à droite du chemin, lorsqu'il aperçut, précisément en face de lui, d'abord un canon de fusil, puis une tête dépassant la crête du mur. Le fusil s'abaissa, et il reconnut Orlanduccio prêt à faire feu. Orso fut prompt à se mettre en défense, et tous les deux, se couchant en joue, se regardèrent quelques secondes avec cette émotion poignante que le plus brave éprouve au moment de donner ou de recevoir la mort.
«Misérable lâche!» s'écria Orso...
Il parlait encore quand il vit la flamme du fusil d'Orlanduccio, et presque en même temps, un second coup partit à sa gauche, de l'autre côté du sentier, tiré par un homme qu'il n'avait point aperçu, et qui l'ajustait posté derrière un autre mur. Les deux balles l'atteignirent: l'une, celle d'Orlanduccio, lui traversa le bras gauche, qu'il lui présentait en le couchant en joue; l'autre le frappa à la poitrine, déchira son habit, mais, rencontrant heureusement la lame de son stylet, s'aplatit dessus et ne lui fit qu'une contusion légère. Le bras gauche d'Orso tomba immobile le long de sa cuisse, et le canon de son fusil s'abaissa un instant; mais il le releva aussitôt, et dirigeant son arme de sa seule main droite, il fit feu sur Orlanduccio. La tête de son ennemi, qu'il ne découvrait que jusqu'aux yeux, disparut derrière le mur. Orso, se tournant à sa gauche, lâcha son second coup sur un homme entouré de fumée qu'il apercevait à peine. À son tour, cette figure disparut. Les quatre coups de fusil s'étaient succédé avec une rapidité incroyable, et jamais soldats exercés ne mirent moins d'intervalle dans un feu de file. Après le dernier coup d'Orso, tout rentra dans le silence. La fumée sortie de son arme montait lentement vers le ciel; aucun mouvement derrière le mur, pas le plus léger bruit. Sans la douleur qu'il ressentait au bras, il aurait pu croire que ces hommes sur qui il venait de tirer étaient des fantômes de son imagination.
S'attendant à une seconde décharge, Orso fit quelques pas pour se placer derrière un de ces arbres brûlés restés debout dans le maquis. Derrière cet abri, il plaça son fusil entre ses genoux et le rechargea à la hâte. Cependant son bras gauche le faisait cruellement souffrir, et il lui semblait qu'il soutenait un poids énorme. Qu'étaient devenus ses adversaires? Il ne pouvait le comprendre. S'ils s'étaient enfuis, s'ils avaient été blessés, il aurait assurément entendu quelque bruit, quelque mouvement dans le feuillage. Étaient-ils donc morts, ou bien plutôt n'attendaient- ils pas, à l'abri de leur mur, l'occasion de tirer de nouveau sur lui? Dans cette incertitude, et sentant ses forces diminuer, il mit en terre le genou droit, appuya sur l'autre son bras blessé et se servit d'une branche qui partait du tronc de l'arbre brûlé pour soutenir son fusil. Le doigt sur la détente, l'oeil fixé sur le mur, l'oreille attentive au moindre bruit, il demeura immobile pendant quelques minutes, qui lui parurent un siècle. Enfin, bien loin derrière lui, un cri éloigné se fit entendre, et bientôt un chien, descendant le coteau avec la rapidité d'une flèche, s'arrêta auprès de lui en remuant la queue. C'était Brusco, le disciple et le compagnon des bandits, annonçant sans doute l'arrivée de son maître; et jamais honnête homme ne fut plus impatiemment attendu. Le chien, le museau en l'air, tourné du côté de l'enclos le plus proche, flairait avec inquiétude. Tout à coup il fit entendre un grognement sourd, franchit le mur d'un bond, et presque aussitôt remonta sur la crête, d'où il regarda fixement Orso, exprimant dans ses yeux la surprise aussi clairement que chien le peut faire; puis il se remit le nez au vent, cette fois dans la direction de l'autre enclos, dont il sauta encore le mur. Au bout d'une seconde, il reparaissait sur la crête, montrant le même air d'étonnement et d'inquiétude; puis il sauta dans le maquis, la queue entre les jambes, regardant toujours Orso et s'éloignant de lui à pas lents, par une marche de côté, jusqu'à ce qu'il s'en trouvât à quelque distance. Alors, reprenant sa course, il remonta le coteau presque aussi vite qu'il l'avait descendu, à la rencontre d'un homme qui s'avançait rapidement malgré la roideur de la pente.
«À moi, Brando! s'écria Orso dès qu'il le crut à portée de voix.
-- Ho! Ors' Anton'! vous êtes blessé? lui demanda Brandolaccio accourant tout essoufflé. Dans le corps ou dans les membres?...
-- Au bras.
-- Au bras! ce n'est rien. Et l'autre?
-- Je crois l'avoir touché.» Brandolaccio, suivant son chien, courut à l'enclos le plus proche et se pencha pour regarder de l'autre côté du mur. Là, ôtant son bonnet: «Salut au seigneur Orlanduccio», dit-il. Puis, se tournant du côté d'Orso, il le salua à son tour d'un air grave:
«Voilà, dit-il, ce que j'appelle un homme proprement accommodé.
-- Vit-il encore? demanda Orso respirant avec peine.
-- Oh! il s'en garderait; il a trop de chagrin de la balle que vous lui avez mise dans l'oeil. Sang de la Madone, quel trou! Bon fusil, ma foi! Quel calibre! Ça vous écrabouille une cervelle! Dites donc, Ors' Anton', quand j'ai entendu d'abord pif! pif! je me suis dit: «Sacrebleu! ils escoffient mon lieutenant.» Puis j'entends boum! boum! «Ah! je dis, voilà le fusil anglais qui parle: il riposte...» Mais Brusco, qu'est-ce que tu me veux donc?»
Le chien le mena à l'autre enclos. «Excusez! s'écria Brandolaccio stupéfait. Coup double! rien que cela! Peste! on voit bien que la poudre est chère, car vous l'économisez.
-- Qu'y a-t-il, au nom de Dieu? demanda Orso.
-- Allons! ne faites donc pas le farceur, mon lieutenant! vous jetez le gibier par terre, et vous voulez qu'on vous le ramasse... En voilà un qui va en avoir un drôle de dessert aujourd'hui! c'est l'avocat Barricini. De la viande de boucherie, en veux-tu, en voilà! Maintenant qui diable héritera?
-- Quoi! Vincentello mort aussi?
-- Très mort. Bonne santé à nous autres![23] Ce qu'il y a de bon avec vous, c'est que vous ne les faites pas souffrir. Venez donc voir Vincentello: il est encore à genoux, la tête appuyée contre le mur. Il a l'air de dormir. C'est là le cas de dire: Sommeil de plomb. Pauvre diable!»
Orso détourna la tête avec horreur. «Es-tu sûr qu'il soit mort?
-- Vous êtes comme Sampiero Corso, qui ne donnait jamais qu'un coup. Voyez-vous, là..., dans la poitrine, à gauche? tenez, comme Vincileone fut attrapé à Waterloo. Je parierais bien que la balle n'est pas loin du coeur. Coup double! Ah! je ne me mêle plus de tirer. Deux en deux coups!... À balle!... Les deux frères!... S'il avait eu un troisième coup, il aurait tué le papa... On fera mieux une autre fois... Quel coup, Ors' Anton'!... Et dire que cela n'arrivera jamais à un brave garçon comme moi de faire coup double sur des gendarmes!»
Tout en parlant, le bandit examinait le bras d'Orso et fendait sa manche avec son stylet.
«Ce n'est rien, dit-il. Voilà une redingote qui donnera de l'ouvrage à mademoiselle Colomba... Hein! qu'est-ce que je vois? cet accroc sur la poitrine?... Rien n'est entré par là?
Non, vous ne seriez pas si gaillard. Voyons, essayez de remuer les doigts... Sentez-vous mes dents quand je vous mords le petit doigt?... Pas trop?... C'est égal, ce ne sera rien. Laissez-moi prendre votre mouchoir et votre cravate... Voilà votre redingote perdue... Pourquoi diable vous faire si beau? Alliez-vous à la noce?... Là, buvez une goutte de vin... Pourquoi donc ne portez- vous pas de gourde? Est-ce qu'un Corse sort jamais sans gourde?»
Puis, au milieu du pansement, il s'interrompait pour s'écrier:
«Coup double! tous les deux roides morts!... C'est le curé qui va rire... Coup double! Ah! voici enfin cette petite tortue de Chilina.»
Orso ne répondait pas. Il était pâle comme un mort et tremblait de tous ses membres.
«Chili, cria Brandolaccio, va regarder derrière ce mur. Hein?»
L'enfant, s'aidant des pieds et des mains, grimpa sur le mur, et aussitôt qu'elle eut aperçu le cadavre d'Orlanduccio, elle fit le signe de la croix.
«Ce n'est rien, continua le bandit; va voir plus loin, làbas.»
L'enfant fit un nouveau signe de croix.
«Est-ce vous, mon oncle? demanda-t-elle timidement.
-- Moi! est-ce que je ne suis pas devenu un vieux bon à rien? Chili, c'est de l'ouvrage de monsieur. Fais-lui ton compliment.
-- Mademoiselle en aura bien de la joie, dit Chilina, et elle sera bien fâchée de vous savoir blessé, Ors' Anton'.
-- Allons, Ors' Anton', dit le bandit après avoir achevé le pansement, voilà Chilina qui a rattrapé votre cheval. Montez et venez avec moi au maquis de la Stazzona. Bien avisé qui vous y trouverait. Nous vous y traiterons de notre mieux. Quand nous serons à la croix de Sainte-Christine, il faudra mettre pied à terre. Vous donnerez votre cheval à Chilina, qui s'en ira prévenir mademoiselle, et, chemin faisant, vous la chargerez de vos commissions. Vous pouvez tout dire à la petite, Ors' Anton': elle se ferait plutôt hacher que de trahir ses amis.» Et d'un ton de tendresse: «Va, coquine, disait-il, sois excommuniée, sois maudite, friponne!» Brandolaccio, superstitieux, comme beaucoup de bandits, craignait de fasciner les enfants en leur adressant des bénédictions ou des éloges, car on sait que les puissances mystérieuses qui président à l'Annocchiatura[24] ont la mauvaise habitude d'exécuter le contraire de nos souhaits.
«Où veux-tu que j'aille, Brando? dit Orso d'une voix éteinte.
-- Parbleu! vous avez à choisir: en prison ou bien au maquis. Mais un della Rebbia ne connaît pas le chemin de la prison. Au maquis, Ors' Anton'!
-- Adieu donc toutes mes espérances! s'écria douloureusement le blessé.
-- Vos espérances? Diantre! espériez-vous faire mieux avec un fusil à deux coups?... Ah çà! comment diable vous ont-ils touché? Il faut que ces gaillards-là aient la vie plus dure que les chats.
-- Ils ont tiré les premiers, dit Orso.
-- C'est vrai, j'oubliais... Pif! pif! boum! boum!... coup double d'une main[25]... Quand on fera mieux, je m'irai pendre! Allons, vous voilà monté... avant de partir, regardez donc un peu votre ouvrage. Il n'est pas poli de quitter ainsi la compagnie sans lui dire adieu.»
Orso donna des éperons à son cheval; pour rien au monde il n'eût voulu voir les malheureux à qui il venait de donner la mort.
«Tenez, Ors' Anton', dit le bandit s'emparant de la bride du cheval, voulez-vous que je vous parle franchement? Eh bien, sans vous offenser, ces deux pauvres jeunes gens me font de la peine. Je vous prie de m'excuser... Si beaux... si forts... si jeunes!... Orlanduccio avec qui j'ai chassé tant de fois... Il m'a donné, il y a quatre jours, un paquet de cigares... Vincentello, qui était toujours de si belle humeur!... C'est vrai que vous avez fait ce que vous deviez faire... et d'ailleurs le coup est trop beau pour qu'on le regrette... Mais moi, je n'étais pas dans votre vengeance... Je sais que vous avez raison; quand on a un ennemi, il faut s'en défaire. Mais les Barricini, c'est une vieille famille... En voilà encore une qui fausse compagnie!... et par un coup double! c'est piquant.»
Faisant ainsi l'oraison funèbre des Barricini, Brandolaccio conduisait en hâte Orso, Chilina, et le chien Brusco vers le maquis de la Stazzona.
XVIII
Cependant Colomba, peu après le départ d'Orso, avait appris par ses espions que les Barricini tenaient la campagne, et, dès ce moment, elle fut en proie à une vive inquiétude. On la voyait parcourir la maison en tous sens, allant de la cuisine aux chambres préparées pour ses hôtes, ne faisant rien et toujours occupée, s'arrêtant sans cesse pour regarder si elle n'apercevait pas dans le village un mouvement inusité. Vers onze heures une cavalcade assez nombreuse entra dans Pietranera; c'étaient le colonel, sa fille, leurs domestiques et leur guide. En les recevant, le premier mot de Colomba fut: «Avez-vous vu mon frère?» Puis elle demanda au guide quel chemin ils avaient pris, à quelle heure ils étaient partis; et, sur ses réponses, elle ne pouvait comprendre qu'ils ne se fussent pas rencontrés.
«Peut-être que votre frère aura pris par le haut, dit le guide; nous, nous sommes venus par le bas.»
Mais Colomba secoua la tête et renouvela ses questions. Malgré sa fermeté naturelle, augmentée encore par l'orgueil de cacher toute faiblesse à des étrangers, il lui était impossible de dissimuler ses inquiétudes, et bientôt elle les fit partager au colonel et surtout à miss Lydia, lorsqu'elle les eut mis au fait de la tentative de réconciliation qui avait eu une si malheureuse issue. Miss Nevil s'agitait, voulait qu'on envoyât des messagers dans toutes les directions, et son père offrait de remonter à cheval et d'aller avec le guide à la recherche d'Orso. Les craintes de ses hôtes rappelèrent à Colomba ses devoirs de maîtresse de maison. Elle s'efforça de sourire, pressa le colonel de se mettre à table, et trouva pour expliquer le retard de son frère vingt motifs plausibles qu'au bout d'un instant elle détruisait elle-même. Croyant qu'il était de son devoir d'homme de chercher à rassurer des femmes, le colonel proposa son explication aussi.
«Je gage, dit-il, que della Rebbia aura rencontré du gibier; il n'a pu résister à la tentation, et nous allons le voir revenir la carnassière toute pleine. Parbleu! ajouta-t-il, nous avons entendu sur la route quatre coups de fusil. Il y en avait deux plus forts que les autres, et j'ai dit à ma fille: "Je parie que c'est della Rebbia qui chasse. Ce ne peut être que mon fusil qui a fait tant de bruit."«
Colomba pâlit, et Lydia, qui l'observait avec attention, devina sans peine quels soupçons la conjecture du colonel venait de lui suggérer. Après un silence de quelques minutes, Colomba demanda vivement si les deux fortes détonations avaient précédé ou suivi les autres. Mais ni le colonel, ni sa fille, ni le guide, n'avaient fait grande attention à ce point capital.
Vers une heure, aucun des messagers envoyés par Colomba n'étant encore revenu, elle rassembla tout son courage et força ses hôtes à se mettre à table; mais, sauf le colonel, personne ne put manger. Au moindre bruit sur la place, Colomba courait à la fenêtre, puis revenait s'asseoir tristement, et, plus tristement encore, s'efforçait de continuer avec ses amis une conversation insignifiante à laquelle personne ne prêtait la moindre attention et qu'interrompaient de longs intervalles de silence.
Tout d'un coup on entendit le galop d'un cheval.
«Ah! cette fois, c'est mon frère», dit Colomba en se levant.
Mais à la vue de Chilina montée à califourchon sur le cheval d'Orso:
«Mon frère est mort!» s'écria-t-elle d'une voix déchirante.
Le colonel laissa tomber son verre, miss Nevil poussa un cri, tous coururent à la porte de la maison. Avant que Chilina pût sauter à bas de sa monture, elle était enlevée comme une plume par Colomba qui la serrait à l'étouffer. L'enfant comprit son terrible regard, et sa première parole fut celle du choeur d'Otello: «Il vit!» Colomba cessa de l'étreindre, et Chilina tomba à terre aussi lestement qu'une jeune chatte.
«Les autres?» demanda Colomba d'une voix rauque.
Chilina fit le signe de la croix avec l'index et le doigt du milieu. Aussitôt une vive rougeur succéda, sur la figure de Colomba, à sa pâleur mortelle. Elle jeta un regard ardent sur la maison des Barricini, et dit en souriant à ses hôtes:
«Rentrons prendre le café.»