Chapter 5
-- Eh quoi! vous ne me connaissez pas, Ors' Anton', moi qui vous ai porté en croupe si souvent sur mon mulet qui mord? Vous ne connaissez pas Polo Griffo? Brave homme, voyez-vous, qui est aux della Rebbia corps et âme. Dites un mot, et quand votre gros fusil parlera, ce vieux mousquet, vieux comme son maître, ne se taira pas. Comptez-y, Ors' Anton'.
-- Bien, bien; mais de par tous les diables! Allez-vous-en et laissez-nous continuer notre route.»
Les bergers s'éloignèrent enfin, se dirigeant au grand trot vers le village; mais de temps en temps ils s'arrêtaient sur tous les points élevés de la route, comme pour examiner s'il n'y avait point quelque embuscade cachée, et toujours ils se tenaient assez rapprochés d'Orso et de sa soeur pour être en mesure de leur porter secours au besoin. Et le vieux Polo Griffo disait à ses compagnons:
«Je le comprends! Je le comprends! Il ne dit pas ce qu'il veut faire, mais il le fait. C'est le vrai portrait de son père. Bien! dis que tu n'en veux à personne! tu as fait un voeu à sainte Nega[12]. Bravo! Moi je ne donnerais pas une figue de la peau du maire. Avant un mois on n'en pourra plus faire une outre.»
Ainsi précédé par cette troupe d'éclaireurs, le descendant des della Rebbia entra dans son village et gagna le vieux manoir des caporaux, ses aïeux. Les rebbianistes, longtemps privés de chef, s'étaient portés en masse à sa rencontre, et les habitants du village, qui observaient la neutralité, étaient tous sur le pas de leurs portes pour le voir passer. Les barricinistes se tenaient dans leurs maisons et regardaient par les fentes de leurs volets.
Le bourg de Pietranera est très irrégulièrement bâti, comme tous les villages de la Corse; car, pour voir une rue, il faut aller à Cargese, bâti par M. de Marbeuf. Les maisons, dispersées au hasard et sans le moindre alignement, occupent le sommet d'un petit plateau, ou plutôt d'un palier de la montagne. Vers le milieu du bourg s'élève un grand chêne vert, et auprès on voit une auge en granit, où un tuyau en bois apporte l'eau d'une source voisine. Ce monument d'utilité publique fut construit à frais communs par les della Rebbia et les Barricini; mais on se tromperait fort si l'on y cherchait un indice de l'ancienne concorde des deux familles. Au contraire, c'est une oeuvre de leur jalousie. Autrefois, le colonel della Rebbia ayant envoyé au conseil municipal de sa commune une petite somme pour contribuer à l'érection d'une fontaine, l'avocat Barricini se hâta d'offrir un don semblable, et c'est à ce combat de générosité que Pietranera doit son eau. Autour du chêne vert et de la fontaine, il y a un espace vide qu'on appelle la place, et où les oisifs se rassemblent le soir. Quelquefois on y joue aux cartes, et, une fois l'an dans le carnaval, on y danse. Aux deux extrémités de la place s'élèvent des bâtiments plus hauts que larges, construits en granit et en schiste. Ce sont les tours ennemies des della Rebbia et des Barricini. Leur architecture est uniforme, leur hauteur est la même, et l'on voit que la rivalité des deux familles s'est toujours maintenue sans que la fortune décidât entre elles.
Il est peut-être à propos d'expliquer ce qu'il faut entendre par ce mot tour. C'est un bâtiment carré d'environ quarante pieds de haut, qu'en un autre pays on nommerait tout bonnement un colombier. La porte, étroite, s'ouvre à huit pieds du sol, et l'on y arrive par un escalier fort roide. Au-dessus de la porte est une fenêtre avec une espèce de balcon percé en dessous comme un mâchicoulis, qui permet d'assommer sans risque un visiteur indiscret. Entre la fenêtre et la porte, on voit deux écussons grossièrement sculptés. L'un portait autrefois la croix de Gênes; mais, tout martelé aujourd'hui, il n'est plus intelligible que pour les antiquaires. Sur l'autre écusson sont sculptées les armoiries de la famille qui possède la tour. Ajoutez, pour compléter la décoration, quelques traces de balles sur les écussons et les chambranles de la fenêtre, et vous pouvez vous faire une idée d'un manoir du Moyen Âge en Corse. J'oubliais de dire que les bâtiments d'habitation touchent à la tour, et souvent s'y rattachent par une communication intérieure.
La tour et la maison des della Rebbia occupent le côté nord de la place de Pietranera; la tour et la maison des Barricini, le côté sud. De la tour du nord jusqu'à la fontaine, c'est la promenade des della Rebbia, celle des Barricini est du côté opposé. Depuis l'enterrement de la femme du colonel, on n'avait jamais vu un membre de l'une de ces deux familles paraître sur un autre côté de la place que celui qui lui était assigné par une espèce de convention tacite. Pour éviter un détour, Orso allait passer devant la maison du maire, lorsque sa soeur l'avertit et l'engagea à prendre une ruelle qui les conduirait à leur maison sans traverser la place.
«Pourquoi se déranger? dit Orso; la place n'est-elle pas à tout le monde?»
Et il poussa son cheval.
«Brave coeur! dit tout bas Colomba... Mon père, tu seras vengé!»
En arrivant sur la place, Colomba se plaça entre la maison des Barricini et son frère, et toujours elle eut l'oeil fixé sur les fenêtres de ses ennemis. Elle remarqua qu'elles étaient barricadées depuis peu, et qu'on y avait pratiqué des archere. On appelle archere d'étroites ouvertures en forme de meurtrières, ménagées entre de grosses bûches avec lesquelles on bouche la partie inférieure d'une fenêtre. Lorsqu'on craint quelque attaque, on se barricade de la sorte, et l'on peut, à l'abri des bûches, tirer à couvert sur les assaillants.
«Les lâches! dit Colomba. Voyez, mon frère, déjà ils commencent à se garder: ils se barricadent! mais il faudra bien sortir un jour!»
La présence d'Orso sur le côté sud de la place produisit une grande sensation à Pietranera, et fut considérée comme une preuve d'audace approchant de la témérité. Pour les neutres rassemblés le soir autour du chêne vert, ce fut le texte de commentaires sans fin.
Il est heureux, disait-on, que les fils Barricini ne soient pas encore revenus, car ils sont moins endurants que l'avocat, et peut-être n'eussent-ils point laissé passer leur ennemi sur leur terrain sans lui faire payer sa bravade.
«Souvenez-vous de ce que je vais vous dire, voisin, ajouta un vieillard qui était l'oracle du bourg. J'ai observé la figure de la Colomba aujourd'hui, elle a quelque chose dans la tête. Je sens de la poudre en l'air. Avant peu, il y aura de la viande de boucherie à bon marché dans Pietranera.»
X
Séparé fort jeune de son père, Orso n'avait guère eu le temps de le connaître. Il avait quitté Pietranera à quinze ans pour étudier à Pise, et de là était entré à l'École militaire pendant que Ghilfuccio promenait en Europe les aigles impériales. Sur le continent, Orso l'avait vu à de rares intervalles, et en 1815 seulement il s'était trouvé dans le régiment que son père commandait. Mais le colonel, inflexible sur la discipline, traitait son fils comme tous les autres jeunes lieutenants, c'est- à-dire avec beaucoup de sévérité. Les souvenirs qu'Orso en avait conservés étaient de deux sortes. Il se le rappelait à Pietranera, lui confiant son sabre, lui laissant décharger son fusil quand il revenait de la chasse, ou le faisant asseoir pour la première fois, lui bambin, à la table de famille. Puis il se représentait le colonel della Rebbia l'envoyant aux arrêts pour quelque étourderie, et ne l'appelant jamais que lieutenant della Rebbia:
«Lieutenant della Rebbia, vous n'êtes pas à votre place de bataille, trois jours d'arrêts. -- Vos tirailleurs sont à cinq mètres trop loin de la réserve, cinq jours d'arrêts. -- Vous êtes en bonnet de police à midi cinq minutes, huit jours d'arrêts.»
Une seule fois, aux Quatre-Bras, il lui avait dit:
«Très bien, Orso; mais de la prudence.»
Au reste, ces derniers souvenirs n'étaient point ceux que lui rappelait Pietranera. La vue des lieux familiers à son enfance, les meubles dont se servait sa mère, qu'il avait tendrement aimée, excitaient en son âme une foule d'émotions douces et pénibles; puis, l'avenir sombre qui se préparait pour lui, l'inquiétude vague que sa soeur lui inspirait, et par dessus tout, l'idée que miss Nevil allait venir dans sa maison, qui lui paraissait aujourd'hui si petite, si pauvre, si peu convenable, pour une personne habituée au luxe, le mépris qu'elle en concevrait peut- être, toutes ces pensées formaient un chaos dans sa tête et lui inspiraient un profond découragement.
Il s'assit, pour souper, dans un grand fauteuil de chêne noirci, où son père présidait les repas de famille, et sourit en voyant Colomba hésiter à se mettre à table avec lui. Il lui sut bon gré d'ailleurs du silence qu'elle observa pendant le souper et de la prompte retraite qu'elle fit ensuite, car il se sentait trop ému pour résister aux attaques qu'elle lui préparait sans doute; mais Colomba le ménageait et voulait lui laisser le temps de se reconnaître. La tête appuyée sur sa main, il demeura longtemps immobile, repassant dans son esprit les scènes des quinze derniers jours qu'il avait vécus. Il voyait avec effroi cette attente où chacun semblait être de sa conduite à l'égard des Barricini. Déjà il s'apercevait que l'opinion de Pietranera commençait à être pour lui celle du monde. Il devait se venger sous peine de passer pour un lâche. Mais sur qui se venger? Il ne pouvait croire les Barricini coupables de meurtre. À la vérité ils étaient les ennemis de sa famille, mais il fallait les préjugés grossiers de ses compatriotes pour leur attribuer un assassinat. Quelquefois il considérait le talisman de miss Nevil, et en répétait tout bas la devise: «La vie est un combat!» Enfin il se dit d'un ton ferme: «J'en sortirai vainqueur!» Sur cette bonne pensée il se leva et, prenant la lampe, il allait monter dans sa chambre, lorsqu'on frappa à la porte de la maison. L'heure était indue pour recevoir une visite. Colomba parut aussitôt, suivie de la femme qui les servait.
«Ce n'est rien», dit-elle en courant à la porte.
Cependant, avant d'ouvrir, elle demanda qui frappait. Une voix douce répondit:
«C'est moi.»
Aussitôt la barre de bois placée en travers de la porte fut enlevée, et Colomba reparut dans la salle à manger suivie d'une petite fille de dix ans à peu près, pieds nus, en haillons, la tête couverte d'un mauvais mouchoir, de dessous lequel s'échappaient de longues mèches de cheveux noirs comme l'aile d'un corbeau. L'enfant était maigre, pâle, la peau brûlée par le soleil; mais dans ses yeux brillait le feu de l'intelligence. En voyant Orso, elle s'arrêta timidement et lui fit une révérence à la paysanne; puis elle parla bas à Colomba, et lui mit entre les mains un faisan nouvellement tué.
«Merci, Chili, dit Colomba. Remercie ton oncle. Il se porte bien?
-- Fort bien, mademoiselle, à vous servir. Je n'ai pu venir plus tôt parce qu'il a bien tardé. Je suis restée trois heures dans le maquis à l'attendre.
-- Et tu n'as pas soupé?
-- Dame! non, mademoiselle, je n'ai pas eu le temps.
-- On va te donner à souper. Ton oncle a-t-il du pain encore?
-- Peu, mademoiselle; mais c'est de la poudre surtout qui lui manque. Voilà les châtaignes venues, et maintenant il n'a plus besoin que de poudre.
-- Je vais te donner un pain pour lui et de la poudre. Dis-lui qu'il la ménage, elle est chère.
-- Colomba, dit Orso, en français, à qui donc fais-tu ainsi la charité?
-- À un pauvre bandit de ce village, répondit Colomba dans la même langue. Cette petite est sa nièce.
-- Il me semble que tu pourrais mieux placer tes dons. Pourquoi envoyer de la poudre à un coquin qui s'en servira pour commettre des crimes? Sans cette déplorable faiblesse que tout le monde paraît avoir pour les bandits, il y a longtemps qu'ils auraient disparu de la Corse.
-- Les plus méchants de notre pays ne sont pas ceux qui sont à la campagne.[13]
-- Donne-leur du pain si tu veux, on n'en doit refuser à personne; mais je n'entends pas qu'on leur fournisse des munitions.
-- Mon frère, dit Colomba d'un ton grave, vous êtes le maître ici, et tout vous appartient dans cette maison; mais je vous en préviens, je donnerai mon mezzaro à cette petite fille pour qu'elle le vende, plutôt que de refuser de la poudre à un bandit. Lui refuser de la poudre! mais autant vaut le livrer aux gendarmes. Quelle protection a-t-il contre eux, sinon ses cartouches?»
La petite fille cependant dévorait avec avidité un morceau de pain, et regardait attentivement tour à tour Colomba et son frère, cherchant à comprendre dans leurs yeux le sens de ce qu'ils disaient.
«Et qu'a-t-il fait enfin ton bandit? Pour quel crime s'est-il jeté dans le maquis?
-- Brandolaccio n'a point commis de crime, s'écria Colomba. Il a tué Giovan Opizzo, qui avait assassiné son père pendant que lui était à l'armée.»
Orso détourna la tête, prit la lampe, et, sans répondre, monta dans sa chambre. Alors Colomba donna poudre et provisions à l'enfant, et la reconduisit jusqu'à la porte en lui répétant:
«Surtout que ton oncle veille bien sur Orso!»
XI
Orso fut longtemps à s'endormir, et par conséquent s'éveilla fort tard, du moins pour un Corse. À peine levé, le premier objet qui frappa ses yeux, ce fut la maison de ses ennemis et les archere qu'ils venaient d'y établir. Il descendit et demanda sa soeur.
«Elle est à la cuisine qui fond des balles», lui répondit la servante Saveria.
Ainsi, il ne pouvait faire un pas sans être poursuivi par l'image de la guerre.
Il trouva Colomba assise sur un escabeau, entourée de balles nouvellement fondues, coupant les jets de plomb.
«Que diable fais-tu là? lui demanda son frère.
-- Vous n'aviez point de balles pour le fusil du colonel, répondit-elle de sa voix douce, j'ai trouvé un moule de calibre, et vous aurez aujourd'hui vingt-quatre cartouches, mon frère.
-- Je n'en ai pas besoin, Dieu merci!
-- Il ne faut pas être pris au dépourvu, Ors' Anton'. Vous avez oublié votre pays et les gens qui vous entourent.
-- Je l'aurais oublié que tu me le rappellerais bien vite. Dis- moi, n'est-il pas arrivé une grosse malle il y a quelques jours?
-- Oui, mon frère. Voulez-vous que je la monte dans votre chambre?
-- Toi, la monter! mais tu n'aurais jamais la force de la soulever... N'y a-t-il pas ici quelque homme pour le faire?
-- Je ne suis pas si faible que vous le pensez, dit Colomba, en retroussant ses manches et découvrant un bras blanc et rond, parfaitement formé, mais qui annonçait une force peu commune. Allons, Saveria, dit-elle à la servante, aide-moi.»
Déjà elle enlevait seule la lourde malle, quand Orso s'empressa de l'aider.
«Il y a dans cette malle, ma chère Colomba, dit-il, quelque chose pour toi. Tu m'excuseras si je te fais de si pauvres cadeaux, mais la bourse d'un lieutenant en demi-solde n'est pas trop bien garnie.»
En parlant, il ouvrait la malle et en retirait quelques robes, un châle et d'autres objets à l'usage d'une jeune personne.
«Que de belles choses! s'écria Colomba. Je vais bien vite les serrer de peur qu'elles ne se gâtent. Je les garderai pour ma noce, ajouta-t-elle avec un sourire triste, car maintenant je suis en deuil.»
Et elle baisa la main de son frère. «Il y a de l'affectation, ma soeur, à garder le deuil si longtemps.
-- Je l'ai juré, dit Colomba d'un ton ferme. Je ne quitterai le deuil...» Et elle regardait par la fenêtre la maison des Barricini.
«Que le jour où tu te marieras? dit Orso cherchant à éviter la fin de la phrase.
-- Je ne me marierai, dit Colomba, qu'à un homme qui aura fait trois choses...»
Et elle contemplait toujours d'un air sinistre la maison ennemie.
«Jolie comme tu es, Colomba, je m'étonne que tu ne sois pas déjà mariée. Allons, tu me diras qui te fait la cour. D'ailleurs j'entendrai bien les sérénades. Il faut qu'elles soient belles pour plaire à une grande vocératrice comme toi.
-- Qui voudrait d'une pauvre orpheline?... Et puis l'homme qui me fera quitter mes habits de deuil fera prendre le deuil aux femmes de là-bas.»
«Cela devient de la folie», se dit Orso.
Mais il ne répondit rien pour éviter toute discussion.
«Mon frère, dit Colomba d'un ton de câlinerie, j'ai aussi quelque chose à vous offrir. Les habits que vous avez là sont trop beaux pour ce pays-ci. Votre jolie redingote serait en pièces au bout de deux jours si vous la portiez dans le maquis. Il faut la garder pour quand viendra miss Nevil.»
Puis, ouvrant une armoire, elle en tira un costume complet de chasseur.
«Je vous ai fait une veste de velours, et voici un bonnet comme en portent nos élégants; je l'ai brodé pour vous il y a bien longtemps. Voulez-vous essayer cela?»
Et elle lui faisait endosser une large veste de velours vert ayant dans le dos une énorme poche. Elle lui mettait sur la tête un bonnet pointu de velours noir brodé en jais et en soie de la même couleur, et terminé par une espèce de houppe.
«Voici la cartouchière[14] de notre père, dit-elle, son stylet est dans la poche de votre veste. Je vais vous chercher le pistolet.
-- J'ai l'air d'un vrai brigand de l'Ambigu-Comique, disait Orso en se regardant dans un petit miroir que lui présentait Saveria.
-- C'est que vous avez tout à fait bonne façon comme cela, Ors' Anton', disait la vieille servante, et le plus beau pointu[15] de Bocognano ou de Bastelica n'est pas plus brave.»
Orso déjeuna dans son nouveau costume, et pendant le repas il dit à sa soeur que sa malle contenait un certain nombre de livres; que son intention était d'en faire venir de France et d'Italie, et de la faire travailler beaucoup.
«Car il est honteux, Colomba, ajouta-t-il, qu'une grande fille comme toi ne sache pas encore des choses que, sur le continent, les enfants apprennent en sortant de nourrice.
-- Vous avez raison, mon frère, disait Colomba; je sais bien ce qui me manque, et je ne demande pas mieux que d'étudier, surtout si vous voulez bien me donner des leçons.»
Quelques jours se passèrent sans que Colomba prononçât le nom des Barricini. Elle était toujours aux petits soins pour son frère, et lui parlait souvent de miss Nevil. Orso lui faisait lire des ouvrages français et italiens, et il était surpris tantôt de la justesse et du bon sens de ses observations, tantôt de son ignorance profonde des choses les plus vulgaires.
Un matin, après déjeuner, Colomba sortit un instant, et, au lieu de revenir avec un livre et du papier, parut avec son mezzaro sur la tête. Son air était plus sérieux encore que de coutume.
«Mon frère, dit-elle, je vous prierai de sortir avec moi.
-- Où veux-tu que je t'accompagne? dit Orso en lui offrant son bras.
-- Je n'ai pas besoin de votre bras, mon frère, mais prenez votre fusil et votre boîte à cartouches. Un homme ne doit jamais sortir sans ses armes.
-- À la bonne heure! Il faut se conformer à la mode. Où allons- nous?»
Colomba, sans répondre, serra le mezzaro autour de sa tête, appela le chien de garde, et sortit suivie de son frère. S'éloignant à grands pas du village, elle prit un chemin creux qui serpentait dans les vignes, après avoir envoyé devant elle le chien, à qui elle fit un signe qu'il semblait bien connaître; car aussitôt il se mit à courir en zigzag, passant dans les vignes, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, toujours à cinquante pas de sa maîtresse, et quelquefois s'arrêtant au milieu du chemin pour la regarder en remuant la queue. Il paraissait s'acquitter parfaitement de ses fonctions d'éclaireur.
«Si Muschetto aboie, dit Colomba, armez votre fusil, mon frère, et tenez-vous immobile.»
À un demi-mille du village, après bien des détours, Colomba s'arrêta tout à coup dans un endroit où le chemin faisait un coude. Là s'élevait une petite pyramide de branchages, les uns verts, les autres desséchés, amoncelés à la hauteur de trois pieds environ. Du sommet on voyait percer l'extrémité d'une croix de bois peinte en noir. Dans plusieurs cantons de la Corse, surtout dans les montagnes, un usage extrêmement ancien, et qui se rattache peut-être à des superstitions du paganisme, oblige les passants à jeter une pierre ou un rameau d'arbre sur le lieu où un homme a péri de mort violente. Pendant de longues années, aussi longtemps que le souvenir de sa fin tragique demeure dans la mémoire des hommes, cette offrande singulière s'accumule ainsi de jour en jour. On appelle cela l'amas, le mucchio d'un tel.
Colomba s'arrêta devant ce tas de feuillage, et, arrachant une branche d'arbousier, l'ajouta à la pyramide.
«Orso, dit-elle, c'est ici que notre père est mort. Prions pour son âme, mon frère!»
Et elle se mit à genoux. Orso l'imita aussitôt. En ce moment la cloche du village tinta lentement, car un homme était mort dans la nuit. Orso fondit en larmes.
Au bout de quelques minutes, Colomba se leva, l'oeil sec, mais la figure animée. Elle fit du pouce à la hâte le signe de croix familier à ses compatriotes et qui accompagne d'ordinaire leurs serments solennels, puis, entraînant son frère, elle reprit le chemin du village. Ils rentrèrent en silence dans leur maison. Orso monta dans sa chambre. Un instant après, Colomba l'y suivit, portant une petite cassette qu'elle posa sur la table. Elle l'ouvrit et en tira une chemise couverte de larges taches de sang.
«Voici la chemise de votre père, Orso.»
Et elle la jeta sur ses genoux.
«Voici le plomb qui l'a frappé.»
Et elle posa sur la chemise deux balles oxydées.
«Orso, mon frère! cria-t-elle en se précipitant dans ses bras et l'étreignant avec force. Orso! tu le vengeras!»
Elle l'embrassa avec une espèce de fureur, baisa les balles et la chemise, et sortit de la chambre, laissant son frère comme pétrifié sur sa chaise.
Orso resta quelque temps immobile, n'osant éloigner de lui ces épouvantables reliques. Enfin, faisant un effort, il les remit dans la cassette et courut à l'autre bout de la chambre se jeter sur son lit, la tête tournée vers la muraille, enfoncée dans l'oreiller, comme s'il eût voulu se dérober à la vue d'un spectre. Les dernières paroles de sa soeur retentissaient sans cesse dans ses oreilles, et il lui semblait entendre un oracle fatal, inévitable, qui lui demandait du sang, et du sang innocent. Je n'essaierai pas de rendre les sensations du malheureux jeune homme, aussi confuses que celles qui bouleversent la tête d'un fou. Longtemps il demeura dans la même position, sans oser détourner la tête. Enfin il se leva, ferma la cassette, et sortit précipitamment de sa maison, courant la campagne et marchant devant lui sans savoir où il allait.