Chapter 4
Lorsque le brigadier eut terminé sa déposition, Colomba, hors d'elle-même, se jeta à ses genoux et le supplia, par tout ce qu'il avait de plus sacré, de déclarer s'il n'avait pas laissé le maire seul un instant. Le brigadier, après quelque hésitation, visiblement ému par l'exaltation de la jeune fille, avoua qu'il était allé chercher dans une pièce voisine une feuille de grand papier, mais qu'il n'était pas resté une minute, et que le maire lui avait toujours parlé tandis qu'il cherchait à tâtons ce papier dans un tiroir. Au reste, il attestait qu'à son retour le portefeuille sanglant était à la même place, sur la table où le maire l'avait jeté en entrant.
M. Barricini déposa avec le plus grand calme. Il excusait, disait- il, l'emportement de mademoiselle della Rebbia, et voulait bien condescendre à se justifier. Il prouva qu'il était resté toute la soirée au village; que son fils Vincentello était avec lui devant la mairie au moment du crime; enfin que son fils Orlanduccio, pris de la fièvre ce jour-là même, n'avait pas bougé de son lit. Il produisit tous les fusils de sa maison, dont aucun n'avait fait feu récemment. Il ajouta qu'à l'égard du portefeuille il en avait tout de suite compris l'importance; qu'il l'avait mis sous le scellé et l'avait déposé entre les mains de son adjoint, prévoyant qu'en raison de son inimitié avec le colonel il pourrait être soupçonné. Enfin il rappela qu'Agostini avait menacé de mort celui qui avait écrit une lettre en son nom, et insinua que ce misérable, ayant probablement soupçonné le colonel, l'avait assassiné. Dans les moeurs des bandits, une pareille vengeance pour un motif analogue n'est pas sans exemple.
Cinq jours après la mort du colonel della Rebbia, Agostini, surpris par un détachement de voltigeurs, fut tué, se battant en désespéré. On trouva sur lui une lettre de Colomba qui l'adjurait de déclarer s'il était ou non coupable du meurtre qu'on lui imputait. Le bandit n'ayant point fait de réponse, on en conclut assez généralement qu'il n'avait pas eu le courage de dire à une fille qu'il avait tué son père.
Toutefois, les personnes qui prétendaient connaître bien le caractère d'Agostini, disaient tout bas que, s'il eût tué le colonel, il s'en serait vanté. Un autre bandit, connu sous le nom de Brandolaccio, remit à Colomba une déclaration dans laquelle il attestait sur l'honneur l'innocence de son camarade; mais la seule preuve qu'il alléguait, c'était qu'Agostini ne lui avait jamais dit qu'il soupçonnait le colonel.
Conclusion, les Barricini ne furent pas inquiétés; le juge d'instruction combla le maire d'éloges et celui-ci couronna sa belle conduite en se désistant de toutes ses prétentions sur le ruisseau pour lequel il était en procès avec le colonel della Rebbia.
Colomba improvisa, suivant l'usage du pays, une ballata devant le cadavre de son père, en présence de ses amis assemblés. Elle y exhala toute sa haine contre les Barricini et les accusa formellement de l'assassinat, les menaçant aussi de la vengeance de son frère. C'était cette ballata, devenue très populaire, que le matelot chantait devant miss Lydia. En apprenant la mort de son père, Orso, alors dans le nord de la France, demanda un congé mais ne put l'obtenir. D'abord, sur une lettre de sa soeur, il avait cru les Barricini coupables, mais bientôt il reçut copie de toutes les pièces de l'instruction, et une lettre particulière du juge lui donna à peu près la conviction que le bandit Agostini était le seul coupable. Une fois tous les trois mois Colomba lui écrivait pour lui répéter ses soupçons qu'elle appelait des preuves. Malgré lui, ces accusations faisaient bouillonner son sang corse, et parfois il n'était pas éloigné de partager les préjugés de sa soeur. Cependant, toutes les fois qu'il lui écrivait, il lui répétait que ses allégations n'avaient aucun fondement solide et ne méritaient aucune créance. Il lui défendait même, mais toujours en vain, de lui en parler davantage. Deux années se passèrent de la sorte, au bout desquelles il fut mis en demi-solde, et alors il pensa à revoir son pays, non point pour se venger sur des gens qu'il croyait innocents, mais pour marier sa soeur et vendre ses petites propriétés, si elles avaient assez de valeur pour lui permettre de vivre sur le continent.
VII
Soit que l'arrivée de sa soeur eût rappelé à Orso avec plus de force le souvenir du toit paternel, soit qu'il souffrît un peu devant ses amis civilisés du costume et des manières sauvages de Colomba, il annonça dès le lendemain le projet de quitter Ajaccio et de retourner à Pietranera. Mais cependant il fit promettre au colonel de venir prendre un gîte dans son humble manoir, lorsqu'il se rendrait à Bastia, et en revanche il s'engagea à lui faire tirer daims, faisans, sangliers et le reste.
La veille de son départ, au lieu d'aller à la chasse, Orso proposa une promenade au bord du golfe. Donnant le bras à miss Lydia, il pouvait causer en toute liberté, car Colomba était restée à la ville pour faire ses emplettes et le colonel les quittait à chaque instant pour tirer des goélands et des fous, à la grande surprise des passants qui ne comprenaient pas qu'on perdît sa poudre pour un pareil gibier.
Ils suivaient le chemin qui mène à la chapelle des Grecs d'où l'on a la plus belle vue de la baie; mais ils n'y faisaient aucune attention.
«Miss Lydia... dit Orso après un silence assez long pour être devenu embarrassant; franchement, que pensez-vous de ma soeur?
-- Elle me plaît beaucoup, répondit miss Nevil. Plus que vous, ajouta-t-elle en souriant, car elle est vraiment Corse, et vous êtes un sauvage trop civilisé.
-- Trop civilisé!... Eh bien, malgré moi, je me sens redevenir sauvage depuis que j'ai mis le pied dans cette île. Mille affreuses pensées m'agitent, me tourmentent..., et j'avais besoin de causer un peu avec vous avant de m'enfoncer dans mon désert.
-- Il faut avoir du courage, monsieur; voyez la résignation de votre soeur, elle vous donne l'exemple.
-- Ah! détrompez-vous. Ne croyez pas à sa résignation. Elle ne m'a pas dit un seul mot encore, mais dans chacun de ses regards j'ai lu ce qu'elle attend de moi.
-- Que veut-elle de vous enfin?
-- Oh! rien..., seulement que j'essaie si le fusil de monsieur votre père est aussi bon pour l'homme que pour la perdrix.
-- Quelle idée! Et vous pouvez supposer cela! quand vous venez d'avouer qu'elle ne vous a encore rien dit. Mais c'est affreux de votre part.
-- Si elle ne pensait pas à la vengeance, elle m'aurait tout d'abord parlé de notre père; elle n'en a rien fait. Elle aurait prononcé le nom de ceux qu'elle regarde... à tort, je le sais, comme ses meurtriers. Eh bien, non, pas un mot. C'est que, voyez- vous, nous autres Corses, nous sommes une race rusée. Ma soeur comprend qu'elle ne me tient pas complètement en sa puissance, et ne veut pas m'effrayer, lorsque je puis m'échapper encore. Une fois qu'elle m'aura conduit au bord du précipice, lorsque la tête me tournera, elle me poussera dans l'abîme.»
Alors Orso donna à miss Nevil quelques détails sur la mort de son père, et rapporta les principales preuves qui se réunissaient pour lui faire regarder Agostini comme le meurtrier.
«Rien, ajouta-t-il, n'a pu convaincre Colomba. Je l'ai vu par sa dernière lettre. Elle a juré la mort des Barricini; et... miss Nevil, voyez quelle confiance j'ai en vous... peut-être ne seraient-ils plus de ce monde, si, par un de ces préjugés qu'excuse son éducation sauvage, elle ne se persuadait que l'exécution de la vengeance m'appartient en ma qualité de chef de famille, et que mon honneur y est engagé.
-- En vérité, monsieur della Rebbia, dit miss Nevil, vous calomniez votre soeur.
-- Non, vous l'avez dit vous-même... elle est Corse... elle pense ce qu'ils pensent tous. Savez-vous pourquoi j'étais si triste hier?
-- Non, mais depuis quelque temps vous êtes sujet à ces accès d'humeur noire... Vous étiez plus aimable aux premiers jours de notre connaissance.
-- Hier, au contraire, j'étais plus gai, plus heureux qu'à l'ordinaire. Je vous avais vue si bonne, si indulgente pour ma soeur!... Nous revenions, le colonel et moi, en bateau. Savez-vous ce que me dit un des bateliers dans son infernal patois:
«Vous avez tué bien du gibier, Ors' Anton', mais vous trouverez Orlanduccio Barricini plus grand chasseur que vous.»
-- Eh bien, quoi de si terrible dans ces paroles? Avez-vous donc tant de prétentions à être un adroit chasseur?
-- Mais vous ne voyez pas que ce misérable disait que je n'aurais pas le courage de tuer Orlanduccio?
-- Savez-vous, monsieur della Rebbia, que vous me faites peur. Il paraît que l'air de votre île ne donne pas seulement la fièvre, mais qu'il rend fou. Heureusement que nous allons bientôt la quitter.
-- Pas avant d'avoir été à Pietranera. Vous l'avez promis à ma soeur.
-- Et si nous manquions à cette promesse, nous devrions sans doute nous attendre à quelque vengeance?
-- Vous rappelez-vous ce que nous contait l'autre jour monsieur votre père de ces Indiens qui menacent les gouverneurs de la Compagnie de se laisser mourir de faim s'ils ne font droit à leurs requêtes?
-- C'est-à-dire que vous vous laisseriez mourir de faim? J'en doute. Vous resteriez un jour sans manger, et puis mademoiselle Colomba vous apporterait un bruccio[7] si appétissant que vous renonceriez à votre projet.
-- Vous êtes cruelle dans vos railleries, miss Nevil; vous devriez me ménager. Voyez, je suis seul ici. Je n'avais que vous pour m'empêcher de devenir fou, comme vous dites; vous étiez mon ange gardien, et maintenant...
-- Maintenant, dit miss Lydia d'un ton sérieux, vous avez, pour soutenir cette raison si facile à ébranler, votre honneur d'homme et de militaire, et..., poursuivit-elle en se détournant pour cueillir une fleur, si cela peut quelque chose pour vous, le souvenir de votre ange gardien.
-- Ah! miss Nevil, si je pouvais penser que vous prenez réellement quelque intérêt...
-- Écoutez, monsieur della Rebbia, dit miss Nevil un peu émue, puisque vous êtes un enfant, je vous traiterai en enfant. Lorsque j'étais petite fille, ma mère me donna un beau collier que je désirais ardemment; mais elle me dit: «Chaque fois que tu mettras ce collier, souviens-toi que tu ne sais pas encore le français.» Le collier perdit à mes yeux un peu de son mérite. Il était devenu pour moi comme un remords; mais je le portai, et je sus le français. Voyez-vous cette bague? c'est un scarabée égyptien trouvé, s'il vous plaît, dans une pyramide. Cette figure bizarre, que vous prenez peut-être pour une bouteille, cela veut dire la vie humaine. Il y a dans mon pays des gens qui trouveraient l'hiéroglyphe très bien approprié. Celui-ci, qui vient après, c'est un bouclier avec un bras tenant une lance: cela veut dire combat, bataille. Donc la réunion des deux caractères forme cette devise, que je trouve assez belle: La vie est un combat. Ne vous avisez pas de croire que je traduis les hiéroglyphes couramment; c'est un savant en us qui m'a expliqué ceux-là. Tenez, je vous donne mon scarabée. Quand vous aurez quelque mauvaise pensée corse, regardez mon talisman et dites-vous qu'il faut sortir vainqueur de la bataille que nous livrent les mauvaises passions. -- Mais, en vérité, je ne prêche pas mal.
-- Je penserai à vous, miss Nevil, et je me dirai...
-- Dites-vous que vous avez une amie qui serait désolée... de... vous savoir pendu. Cela ferait d'ailleurs trop de peine à messieurs les caporaux vos ancêtres.»
À ces mots, elle quitta en riant le bras d'Orso, et, courant vers son père: «Papa, dit-elle, laissez là ces pauvres oiseaux, et venez avec nous faire de la poésie dans la grotte de Napoléon.»
VIII
Il y a toujours quelque chose de solennel dans un départ, même quand on se quitte pour peu de temps. Orso devait partir avec sa soeur de très bon matin, et la veille au soir il avait pris congé de miss Lydia, car il n'espérait pas qu'en sa faveur elle fit exception à ses habitudes de paresse. Leurs adieux avaient été froids et graves. Depuis leur conversation au bord de la mer, miss Lydia craignait d'avoir montré à Orso un intérêt peut-être trop vif, et Orso, de son côté, avait sur le coeur ses railleries et surtout son ton de légèreté. Un moment il avait cru démêler dans les manières de la jeune Anglaise un sentiment d'affection naissante; maintenant, déconcerté par ses plaisanteries, il se disait qu'il n'était à ses yeux qu'une simple connaissance, qui bientôt serait oubliée. Grande fut donc sa surprise lorsque le matin, assis à prendre du café avec le colonel, il vit entrer miss Lydia suivie de sa soeur. Elle s'était levée à cinq heures, et, pour une Anglaise, pour miss Nevil surtout, l'effort était assez grand pour qu'il en tirât quelque vanité.
«Je suis désolé que vous vous soyez dérangée si matin, dit Orso. C'est ma soeur sans doute qui vous aura réveillée malgré mes recommandations, et vous devez bien nous maudire. Vous me souhaitez déjà pendu peut-être?
-- Non, dit miss Lydia fort bas et en italien, évidemment pour que son père ne l'entendît pas. Mais vous m'avez boudée hier pour mes innocentes plaisanteries et je ne voulais pas vous laisser emporter un souvenir mauvais de votre servante. Quelles terribles gens vous êtes, vous autres Corses! Adieu donc; à bientôt, j'espère.»
Elle lui tendit la main. Orso ne trouva qu'un soupir pour réponse. Colomba s'approcha de lui, le mena dans l'embrasure d'une fenêtre, et, en lui montrant quelque chose qu'elle tenait sous son mezzaro, lui parla un moment à voix basse. «Ma soeur, dit Orso à miss Nevil, veut vous faire un singulier cadeau, mademoiselle; mais nous autres Corses, nous n'avons pas grand-chose à donner..., excepté notre affection..., que le temps n'efface pas. Ma soeur me dit que vous avez regardé avec curiosité ce stylet. C'est une antiquité dans la famille. Probablement il pendait autrefois à la ceinture d'un de ces caporaux à qui je dois l'honneur de votre connaissance. Colomba le croit si précieux qu'elle m'a demandé ma permission pour vous le donner, et moi je ne sais trop si je dois l'accorder, car j'ai peur que vous ne vous moquiez de nous.
-- Ce stylet est charmant, dit miss Lydia; mais c'est une arme de famille; je ne puis l'accepter.
-- Ce n'est pas le stylet de mon père, s'écria vivement Colomba. Il a été donné à un des grands-parents de ma mère par le roi Théodore. Si mademoiselle l'accepte, elle nous fera bien plaisir.
-- Voyez, miss Lydia, dit Orso, ne dédaignez pas le stylet d'un roi.»
Pour un amateur, les reliques du roi Théodore sont infiniment plus précieuses que celles du plus puissant monarque. La tentation était forte, et miss Lydia voyait déjà l'effet que produirait cette arme posée sur une table en laque dans son appartement de Saint-James' Place.
«Mais, dit-elle en prenant le stylet avec l'hésitation de quelqu'un qui veut accepter, et adressant le plus aimable de ses sourires à Colomba, chère mademoiselle Colomba..., je ne puis..., je n'oserais vous laisser ainsi partir désarmée.
-- Mon frère est avec moi, dit Colomba d'un ton fier, et nous avons le bon fusil que votre père nous a donné. Orso, vous l'avez chargé à balles?»
Miss Nevil garda le stylet, et Colomba, pour conjurer le danger qu'on court à donner des armes coupantes ou perçantes à ses amis, exigea un sou en paiement.
Il fallut partir enfin. Orso serra encore une fois la main de miss Nevil; Colomba l'embrassa, puis après vint offrir ses lèvres de rose au colonel, tout émerveillé de la politesse corse. De la fenêtre du salon, miss Lydia vit le frère et la soeur monter à cheval. Les yeux de Colomba brillaient d'une joie maligne qu'elle n'y avait point encore remarquée. Cette grande et forte femme, fanatique de ses idées d'honneur barbare, l'orgueil sur le front, les lèvres courbées par un sourire sardonique, emmenant ce jeune homme armé comme pour une expédition sinistre, lui rappela les craintes d'Orso, et elle crut voir son mauvais génie l'entraînant à sa perte.
Orso, déjà à cheval, leva la tête et l'aperçut. Soit qu'il eût deviné sa pensée, soit pour lui dire un dernier adieu, il prit l'anneau égyptien, qu'il avait suspendu à un cordon, et le porta à ses lèvres. Miss Lydia quitta la fenêtre en rougissant; puis, s'y remettant presque aussitôt, elle vit les deux Corses s'éloigner rapidement au galop de leurs petits poneys, se dirigeant vers les montagnes. Une demi-heure après le colonel, au moyen de sa lunette, les lui montra longeant le fond du golfe, et elle vit qu'Orso tournait fréquemment la tête vers la ville. Il disparut enfin derrière les marécages remplacés aujourd'hui par une belle pépinière.
Miss Lydia, en se regardant dans la glace, se trouva pâle.
«Que doit penser de moi ce jeune homme? dit-elle, et moi que pensé-je de lui? et pourquoi y pensé-je?... Une connaissance de voyage!... Que suis-je venue faire en Corse?... Oh! je ne l'aime point... Non, non; d'ailleurs cela est impossible... Et Colomba... Moi la belle-soeur d'une vocératrice! qui porte un grand stylet!» Et elle s'aperçut qu'elle tenait à la main celui du roi Théodore. Elle le jeta sur sa toilette. «Colomba à Londres, dansant à Almack's!... Quel lion[8], grand Dieu, à montrer!... C'est qu'elle ferait fureur peut-être... Il m'aime, j'en suis sûre... C'est un héros de roman dont j'ai interrompu la carrière aventureuse... Mais avait-il réellement envie de venger son père à la corse?... C'était quelque chose entre un Conrad et un dandy... J'en ai fait un pur dandy, et un dandy qui a un tailleur corse!...»
Elle se jeta sur son lit et voulut dormir, mais cela lui fut impossible; et je n'entreprendrai pas de continuer son monologue, dans lequel elle se dit plus de cent fois que M. della Rebbia n'avait été, n'était et ne serait jamais rien pour elle.
IX
Cependant Orso cheminait avec sa soeur. Le mouvement rapide de leurs chevaux les empêcha d'abord de se parler; mais, lorsque les montées trop rudes les obligeaient d'aller au pas, ils échangeaient quelques mots sur les amis qu'ils venaient de quitter. Colomba parlait avec enthousiasme de la beauté de miss Nevil, de ses blonds cheveux, de ses gracieuses manières. Puis elle demandait si le colonel était aussi riche qu'il le paraissait, si mademoiselle Lydia était fille unique.
«Ce doit être un bon parti, disait-elle. Son père a, comme il semble, beaucoup d'amitié pour vous...»
Et, comme Orso ne répondait rien, elle continuait:
«Notre famille a été riche autrefois, elle est encore des plus considérées de l'île. Tous ces signori[9] sont des bâtards. Il n'y a plus de noblesse que dans les familles caporales, et vous savez, Orso, que vous descendez des premiers caporaux de l'île. Vous savez que notre famille est originaire d'au-delà des monts[10], et ce sont les guerres civiles qui nous ont obligés à passer de ce côté-ci. Si j'étais à votre place, Orso, je n'hésiterais pas, je demanderais miss Nevil à son père... (Orso levait les épaules.) De sa dot j'achèterais les bois de la Falsetta et les vignes en bas de chez nous; je bâtirais une belle maison en pierres de taille, et j'élèverais d'un étage la vieille tour où Sambucuccio a tué tant de Maures au temps du comte Henri le bel Missere.[11]
-- Colomba, tu es folle, répondait Orso en galopant.
-- Vous êtes homme, Ors' Anton', et vous savez sans doute mieux qu'une femme ce que vous avez à faire. Mais je voudrais bien savoir ce que cet Anglais pourrait objecter contre notre alliance. Y a-t-il des caporaux en Angleterre?...»
Après une assez longue traite, devisant de la sorte, le frère et la soeur arrivèrent à un petit village, non loin de Bocognano, où ils s'arrêtèrent pour dîner et passer la nuit chez un ami de leur famille. Ils y furent reçus avec cette hospitalité corse qu'on ne peut apprécier que lorsqu'on l'a connue. Le lendemain leur hôte, qui avait été compère de madame della Rebbia, les accompagna jusqu'à une lieue de sa demeure.
«Voyez-vous ces bois et ces maquis, dit-il à Orso au moment de se séparer: un homme qui aurait fait un malheur y vivrait dix ans en paix sans que gendarmes ou voltigeurs vinssent le chercher. Ces bois touchent à la forêt de Vizzavona, et, lorsqu'on a des amis à Bocognano ou aux environs, on n'y manque de rien. Vous avez là un beau fusil, il doit porter loin. Sang de la Madone! quel calibre! On peut tuer avec cela mieux que des sangliers.»
Orso répondit froidement que son fusil était anglais et portait le plomb très loin. On s'embrassa, et chacun continua sa route.
Déjà nos voyageurs n'étaient plus qu'à une petite distance de Pietranera, lorsque, à l'entrée d'une gorge qu'il fallait traverser, ils découvrirent sept ou huit hommes armés de fusils, les uns assis sur des pierres, les autres couchés sur l'herbe, quelques-uns debout et semblant faire le guet. Leurs chevaux paissaient à peu de distance. Colomba les examina un instant avec une lunette d'approche, qu'elle tira d'une des grandes poches de cuir que tous les Corses portent en voyage.
«Ce sont nos gens! s'écria-t-elle d'un air joyeux. Pieruccio a bien fait sa commission.
-- Quelles gens? demanda Orso.
-- Nos bergers, répondit-elle. Avant-hier soir, j'ai fait partir Pieruccio, afin qu'il réunît ces braves gens pour vous accompagner à votre maison. Il ne convient pas que vous entriez à Pietranera sans escorte, et vous devez savoir d'ailleurs que les Barricini sont capables de tout.
-- Colomba, dit Orso d'un ton sévère, je t'avais priée bien des fois de ne plus me parler des Barricini ni de tes soupçons sans fondement. Je ne me donnerai certainement pas le ridicule de rentrer chez moi avec cette troupe de fainéants, et je suis très mécontent que tu les aies rassemblés sans m'en prévenir.
-- Mon frère, vous avez oublié votre pays. C'est à moi qu'il appartient de vous garder lorsque votre imprudence vous expose. J'ai dû faire ce que j'ai fait.»
En ce moment, les bergers, les ayant aperçus, coururent à leurs chevaux et descendirent au galop à leur rencontre.
«Evviva Ors' Anton'! s'écria un vieillard robuste à barbe blanche, couvert, malgré la chaleur, d'une casaque à capuchon, de drap corse, plus épais que la toison de ses chèvres. C'est le vrai portrait de son père, seulement plus grand et plus fort. Quel beau fusil! On en parlera de ce fusil, Ors' Anton'.
-- Evviva Ors' Anton'! répétèrent en choeur tous les bergers. Nous savions bien qu'il reviendrait à la fin!
-- Ah! Ors' Anton', disait un grand gaillard au teint couleur de brique, que votre père aurait de joie s'il était ici pour vous recevoir! Le cher homme! vous le verriez, s'il avait voulu me croire, s'il m'avait laissé faire l'affaire de Giudice... Le brave homme! Il ne m'a pas cru; il sait bien maintenant que j'avais raison.
-- Bon! reprit le vieillard, Giudice ne perdra rien pour attendre.
-- Evviva Ors' Anton'!» Et une douzaine de coups de fusil accompagnèrent cette acclamation. Orso, de très mauvaise humeur au centre de ce groupe d'hommes à cheval parlant tous ensemble et se pressant pour lui donner la main, demeura quelque temps sans pouvoir se faire entendre. Enfin, prenant l'air qu'il avait en tête de son peloton lorsqu'il lui distribuait les réprimandes et les jours de salle de police:
«Mes amis, dit-il, je vous remercie de l'affection que vous me montrez, de celle que vous portiez à mon père; mais j'entends, je veux, que personne ne me donne de conseils. Je sais ce que j'ai à faire.
-- Il a raison, il a raison! s'écrièrent les bergers. Vous savez bien que vous pouvez compter sur nous.
-- Oui, j'y compte: mais je n'ai besoin de personne maintenant, et nul danger ne menace ma maison. Commencez par faire demi-tour, et allez-vous-en à vos chèvres. Je sais le chemin de Pietranera, et je n'ai pas besoin de guides.
-- N'ayez peur de rien, Ors' Anton', dit le vieillard; ils n'oseraient se montrer aujourd'hui. La souris rentre dans son trou lorsque revient le matou.
-- Matou toi-même, vieille barbe blanche! dit Orso. Comment t'appelles-tu?