Chapter 11
En ce moment, miss Nevil fit un effort pour retirer sa main; mais il n'était pas facile de faire lâcher prise à Colomba; et, quoique petite et bien formée, sa main possédait une force dont on a vu quelques preuves.
«Vous mépriser! s'écria Colomba, après ce que vous avez fait... Au contraire, elle dit du bien de vous... Ah! Orso, j'aurais bien des choses d'elle à vous conter.»
La main voulait toujours s'échapper mais Colomba l'attirait toujours plus près d'Orso.
«Mais enfin, dit le blessé, pourquoi ne pas me répondre?... Une seule ligne, et j'aurais été content.»
À force de tirer la main de miss Nevil, Colomba finit par la mettre dans celle de son frère. Alors, s'écartant tout à coup en éclatant de rire:
«Orso, s'écria-t-elle, prenez garde de dire du mal de miss Lydia, car elle entend très bien le corse.»
Miss Lydia retira aussitôt sa main et balbutia quelques mots inintelligibles. Orso croyait rêver.
«Vous ici, miss Nevil! Mon Dieu! comment avez-vous osé? Ah! que vous me rendez heureux!»
Et, se soulevant avec peine, il essaya de se rapprocher d'elle.
«J'ai accompagné votre soeur, dit miss Lydia... pour qu'on ne pût soupçonner où elle allait... et puis, je voulais aussi... m'assurer... Hélas! que vous êtes mal ici!»
Colomba s'était assise derrière Orso. Elle le souleva avec précaution et de manière à lui soutenir la tête sur ses genoux. Elle lui passa les bras autour du cou, et fit signe à miss Lydia de s'approcher.
«Plus près! plus près! disait-elle: il ne faut pas qu'un malade élève trop la voix.»
Et comme miss Lydia hésitait, elle lui prit la main et la força de s'asseoir tellement près, que sa robe touchait Orso, et que sa main, qu'elle tenait toujours, reposait sur l'épaule du blessé.
«Il est très bien comme cela, dit Colomba d'un air gai. N'est-ce pas, Orso, qu'on est bien dans le maquis, au bivouac, par une belle nuit comme celle-ci?
-- Oh oui! la belle nuit! dit Orso. Je ne l'oublierai jamais!
-- Que vous devez souffrir! dit miss Nevil.
-- Je ne souffre plus, dit Orso, et je voudrais mourir ici.» Et sa main droite se rapprochait de celle de miss Lydia, que Colomba tenait toujours emprisonnée. «Il faut absolument qu'on vous transporte quelque part où l'on pourra vous donner des soins, monsieur della Rebbia, dit miss Nevil. Je ne pourrai plus dormir, maintenant que je vous ai vu si mal couché... en plein air...
-- Si je n'eusse craint de vous rencontrer, miss Nevil, j'aurais essayé de retourner à Pietranera, et je me serais constitué prisonnier.
-- Et pourquoi craigniez-vous de la rencontrer, Orso? demanda Colomba.
-- Je vous avais désobéi, miss Nevil... et je n'aurais pas osé vous voir en ce moment.
-- Savez-vous, miss Lydia, que vous faites faire à mon frère tout ce que vous voulez? dit Colomba en riant. Je vous empêcherai de le voir.
-- J'espère, dit miss Nevil, que cette malheureuse affaire va s'éclaircir, et que bientôt vous n'aurez plus rien à craindre... Je serai bien contente si, lorsque nous partirons, je sais qu'on vous a rendu justice et qu'on a reconnu votre loyauté comme votre bravoure.
-- Vous partez, miss Nevil! Ne dites pas encore ce mot-là.
-- Que voulez-vous... mon père ne peut pas chasser toujours... Il veut partir.» Orso laissa retomber sa main qui touchait celle de miss Lydia, et il y eut un moment de silence.
«Bah! reprit Colomba, nous ne vous laisserons pas partir si vite. Nous avons encore bien des choses à vous montrer à Pietranera... D'ailleurs, vous m'avez promis de faire mon portrait, et vous n'avez pas encore commencé... Et puis je vous ai promis de vous faire une serenata en soixante et quinze couplets... Et puis... Mais qu'a donc Brusco à grogner?... Voilà Brandolaccio qui court après lui... Voyons ce que c'est.»
Aussitôt elle se leva, et posant sans cérémonie la tête d'Orso sur les genoux de miss Nevil, elle courut auprès des bandits.
Un peu étonnée de se trouver ainsi soutenant un beau jeune homme, en tête à tête avec lui au milieu d'un maquis, miss Nevil ne savait trop que faire, car, en se retirant brusquement, elle craignait de faire mal au blessé. Mais Orso quitta lui-même le doux appui que sa soeur venait de lui donner, et, se soulevant sur son bras droit:
«Ainsi, vous partez bientôt, miss Lydia? Je n'avais jamais pensé que vous dussiez prolonger votre séjour dans ce malheureux pays..., et pourtant..., depuis que vous êtes venue ici, je souffre cent fois plus en songeant qu'il faut vous dire adieu... Je suis un pauvre lieutenant... sans avenir..., proscrit maintenant... Quel moment, miss Lydia, pour vous dire que je vous aime... mais c'est sans doute la seule fois que je pourrai vous le dire, et il me semble que je suis moins malheureux, maintenant que j'ai soulagé mon coeur.»
Miss Lydia détourna la tête, comme si l'obscurité ne suffisait pas pour cacher sa rougeur:
«Monsieur della Rebbia, dit-elle d'une voix tremblante, serais-je venue en ce lieu si...»
Et, tout en parlant, elle mettait dans la main d'Orso le talisman égyptien. Puis, faisant un effort violent pour reprendre le ton de plaisanterie qui lui était habituel:
«C'est bien mal à vous, monsieur Orso, de parler ainsi... Au milieu du maquis, entourée de vos bandits, vous savez bien que je n'oserais jamais me fâcher contre vous.»
Orso fit un mouvement pour baiser la main qui lui rendait le talisman; et comme miss Lydia la retirait un peu vite, il perdit l'équilibre et tomba sur son bras blessé. Il ne put retenir un gémissement douloureux.
«Vous vous êtes fait mal, mon ami? s'écria-t-elle, en le soulevant; c'est ma faute! pardonnez-moi...»
Ils se parlèrent encore quelque temps à voix basse, et fort rapprochés l'un de l'autre. Colomba, qui accourait précipitamment, les trouva précisément dans la position où elle les avait laissés.
«Les voltigeurs! s'écria-t-elle. Orso, essayez de vous lever et de marcher, je vous aiderai.
-- Laissez-moi, dit Orso. Dis aux bandits de se sauver...; qu'on me prenne, peu m'importe; mais emmène miss Lydia: au nom de Dieu, qu'on ne la voie pas ici!
-- Je ne vous laisserai pas, dit Brandolaccio qui suivait Colomba. Le sergent des voltigeurs est un filleul de l'avocat; au lieu de vous arrêter, il vous tuera, et puis il dira qu'il ne l'a pas fait exprès.»
Orso essaya de se lever, il fit même quelques pas; mais s'arrêtant bientôt:
«Je ne puis marcher, dit-il. Fuyez, vous autres. Adieu, miss Nevil; donnez-moi la main, et adieu!
-- Nous ne vous quitterons pas! s'écrièrent les deux femmes.
-- Si vous ne pouvez marcher, dit Brandolaccio, il faudra que je vous porte. Allons, mon lieutenant, un peu de courage; nous aurons le temps de décamper par le ravin, là-derrière.
M. le curé va leur donner de l'occupation.
-- Non, laissez-moi, dit Orso en se couchant à terre. Au nom de Dieu, Colomba, emmène miss Nevil!
-- Vous êtes forte, mademoiselle Colomba, dit Brandolaccio; empoignez-le par les épaules, moi je tiens les pieds; bon! en avant, marche!»
Ils commencèrent à le porter rapidement, malgré ses protestations; miss Lydia les suivait, horriblement effrayée, lorsqu'un coup de fusil se fit entendre, auquel cinq ou six autres répondirent aussitôt. Miss Lydia poussa un cri, Brandolaccio une imprécation, mais il redoubla de vitesse, et Colomba, à son exemple, courait au travers du maquis, sans faire attention aux branches qui lui fouettaient la figure ou qui déchiraient sa robe.
«Baissez-vous, baissez-vous, ma chère, disait-elle à sa compagne, une balle peut vous attraper.» On marcha ou plutôt on courut environ cinq cents pas de la sorte, lorsque Brandolaccio déclara qu'il n'en pouvait plus, et se laissa tomber à terre, malgré les exhortations et les reproches de Colomba.
«Où est miss Nevil?» demandait Orso.
Miss Nevil, effrayée par les coups de fusil, arrêtée à chaque instant par l'épaisseur du maquis, avait bientôt perdu la trace des fugitifs, et était demeurée seule en proie aux plus vives angoisses.
«Elle est restée en arrière, dit Brandolaccio, mais elle n'est pas perdue, les femmes se retrouvent toujours. Écoutez donc, Ors' Anton', comme le curé fait du tapage avec votre fusil. Malheureusement on n'y voit goutte, et l'on ne se fait pas grand mal à se tirailler de nuit.
-- Chut! s'écria Colomba; j'entends un cheval, nous sommes sauvés.» En effet, un cheval qui paissait dans le maquis, effrayé par le bruit de la fusillade, s'approchait de leur côté. «Nous sommes sauvés!» répéta Brandolaccio.
Courir au cheval, le saisir par les crins, lui passer dans la bouche un noeud de corde en guise de bride, fut pour le bandit, aidé de Colomba, l'affaire d'un moment.
«Prévenons maintenant le curé», dit-il. Il siffla deux fois; un sifflet éloigné répondit à ce signal, et le fusil de Manton cessa de faire entendre sa grosse voix. Alors Brandolaccio sauta sur le cheval. Colomba plaça son frère devant le bandit, qui d'une main le serra fortement, tandis que de l'autre, il dirigeait sa monture. Malgré sa double charge, le cheval, excité par deux bons coups de pied dans le ventre, partit lestement et descendit au galop un coteau escarpé où tout autre qu'un cheval corse se serait tué cent fois.
Colomba revint alors sur ses pas, appelant miss Nevil de toutes ses forces, mais aucune voix ne répondait à la sienne... Après avoir marché quelque temps à l'aventure, cherchant à retrouver le chemin qu'elle avait suivi, elle rencontra dans un sentier deux voltigeurs qui lui crièrent: «Qui vive?»
«Eh bien, messieurs, dit Colomba d'un ton railleur, voilà bien du tapage. Combien de morts?
-- Vous étiez avec les bandits, dit un des soldats, vous allez venir avec nous.
-- Très volontiers, répondit-elle; mais j'ai une amie ici, et il faut que nous la trouvions d'abord.
-- Votre amie est déjà prise, et vous irez avec elle coucher en prison.
-- En prison? c'est ce qu'il faudra voir; mais, en attendant, menez-moi auprès d'elle.»
Les voltigeurs la conduisirent alors dans le campement des bandits, où ils rassemblaient les trophées de leur expédition, c'est-à-dire le pilone qui couvrait Orso, une vieille marmite et une cruche pleine d'eau. Dans le même lieu se trouvait miss Nevil, qui, rencontrée par les soldats à demi morte de peur, répondait par des larmes à toutes leurs questions sur le nombre des bandits et la direction qu'ils avaient prise.
Colomba se jeta dans ses bras et lui dit à l'oreille: «Ils sont sauvés.» Puis, s'adressant au sergent des voltigeurs:
«Monsieur, lui dit-elle, vous voyez bien que mademoiselle ne sait rien de ce que vous lui demandez. Laissez-nous revenir au village, où l'on nous attend avec impatience.
-- On vous y mènera, et plus tôt que vous ne le désirez, ma mignonne, dit le sergent, et vous aurez à expliquer ce que vous faisiez dans le maquis à cette heure avec les brigands qui viennent de s'enfuir. Je ne sais quel sortilège emploient ces coquins, mais ils fascinent sûrement les filles, car partout où il y a des bandits on est sûr d'en trouver de jolies.
-- Vous êtes galant, monsieur le sergent, dit Colomba, mais vous ne ferez pas mal de faire attention à vos paroles. Cette demoiselle est une parente du préfet, et il ne faut pas badiner avec elle.
-- Parente du préfet! murmura un voltigeur à son chef; en effet, elle a un chapeau.
-- Le chapeau n'y fait rien, dit le sergent. Elles étaient toutes les deux avec le curé, qui est le plus grand enjôleur du pays, et mon devoir est de les emmener. Aussi bien, n'avons-nous plus rien à faire ici. Sans ce maudit caporal Taupin..., l'ivrogne de Français s'est montré avant que je n'eusse cerné le maquis... sans lui nous les prenions comme dans un filet.
-- Vous êtes sept? demanda Colomba. Savez-vous, messieurs, que si par hasard les trois frères Gambini, Sarocchi et Théodore Poli se trouvaient à la croix de Sainte-Christine avec Brandolaccio et le curé, ils pourraient vous donner bien des affaires. Si vous devez avoir une conversation avec le Commandant de la campagne, [26] je ne me soucierais pas de m'y trouver. Les balles ne connaissent personne la nuit.»
La possibilité d'une rencontre avec les redoutables bandits que Colomba venait de nommer parut faire impression sur les voltigeurs. Toujours pestant contre le caporal Taupin, le chien de Français, le sergent donna l'ordre de la retraite, et sa petite troupe prit le chemin de Pietranera, emportant le pilone et la marmite. Quant à la cruche, un coup de pied en fit justice. Un voltigeur voulut prendre le bras de miss Lydia; mais Colomba, le repoussant aussitôt:
«Que personne ne la touche! dit-elle. Croyez-vous que nous ayons envie de nous enfuir! Allons, Lydia, ma chère, appuyez-vous sur moi, et ne pleurez pas comme un enfant. Voilà une aventure, mais elle ne finira pas mal; dans une demi-heure nous serons à souper. Pour ma part, j'en meurs d'envie.
-- Que pensera-t-on de moi? disait tout bas miss Nevil.
-- On pensera que vous vous êtes engagée dans le maquis, voilà tout.
-- Que dira le préfet?... que dira mon père surtout?
-- Le préfet?... vous lui répondrez qu'il se mêle de sa préfecture. Votre père?... à la manière dont vous causiez avec Orso, j'aurais cru que vous aviez quelque chose à dire à votre père.»
Miss Nevil lui serra le bras sans répondre. «N'est-ce pas, murmura Colomba dans son oreille, que mon frère mérite qu'on l'aime? Ne l'aimez-vous pas un peu?
-- Ah! Colomba, répondit miss Nevil souriant malgré sa confusion, vous m'avez trahie, moi qui avais tant de confiance en vous!»
Colomba lui passa un bras autour de la taille, et l'embrassant sur le front: «Ma petite soeur, dit-elle bien bas, me pardonnez-vous?
-- Il le faut bien, ma terrible soeur», répondit Lydia en lui rendant son baiser.
Le préfet et le procureur du roi logeaient chez l'adjoint de Pietranera, et le colonel, fort inquiet de sa fille, venait pour la vingtième fois leur en demander des nouvelles, lorsqu'un voltigeur, détaché en courrier par le sergent, leur fit le récit du terrible combat livré contre les brigands, combat dans lequel il n'y avait eu, il est vrai, ni morts ni blessés, mais où l'on avait pris une marmite, un pilone et deux filles qui étaient, disait-il, les maîtresses ou les espionnes des bandits. Ainsi annoncées comparurent les deux prisonnières au milieu de leur escorte armée. On devine la contenance radieuse de Colomba, la honte de sa compagne, la surprise du préfet, la joie et l'étonnement du colonel. Le procureur du roi se donna le malin plaisir de faire subir à la pauvre Lydia une espèce d'interrogatoire qui ne se termina que lorsqu'il lui eut fait perdre toute contenance.
«Il me semble, dit le préfet, que nous pouvons bien mettre tout le monde en liberté. Ces demoiselles ont été se promener, rien de plus naturel par un beau temps; elles ont rencontré par hasard un aimable jeune homme blessé, rien de plus naturel encore.»
Puis, prenant à part Colomba:
«Mademoiselle, dit-il, vous pouvez mander à votre frère que son affaire tourne mieux que je ne l'espérais. L'examen des cadavres, la déposition du colonel, démontrent qu'il n'a fait que riposter, et qu'il était seul au moment du combat. Tout s'arrangera, mais il faut qu'il quitte le maquis au plus vite, et qu'il se constitue prisonnier.»
Il était près de onze heures lorsque le colonel, sa fille et Colomba se mirent à table devant un souper refroidi. Colomba mangeait de bon appétit, se moquant du préfet, du procureur du roi et des voltigeurs. Le colonel mangeait mais ne disait mot, regardant toujours sa fille qui ne levait pas les yeux de dessus son assiette. Enfin, d'une voix douce, mais grave:
«Lydia, lui dit-il en anglais, vous êtes donc engagée avec della Rebbia?
-- Oui, mon père, depuis aujourd'hui», répondit-elle en rougissant, mais d'une voix ferme.
Puis elle leva les yeux, et, n'apercevant sur la physionomie de son père aucun signe de courroux, elle se jeta dans ses bras et l'embrassa, comme les demoiselles bien élevées font en pareille occasion.
«À la bonne heure, dit le colonel, c'est un brave garçon; mais, par Dieu! nous ne demeurerons pas dans son pays! ou je refuse mon consentement.
-- Je ne sais pas l'anglais, dit Colomba, qui les regardait avec une extrême curiosité; mais je parie que j'ai deviné ce que vous dites.
-- Nous disons, répondit le colonel, que nous vous mènerons faire un voyage en Irlande.
-- Oui, volontiers, et je serai la surella Colomba. Est-ce fait, colonel? Nous frappons-nous dans la main?
-- On s'embrasse dans ce cas-là», dit le colonel.
XX
Quelques mois après le coup double qui plongea la commune de Pietranera dans la consternation (comme dirent les journaux), un jeune homme, le bras gauche en écharpe, sortit à cheval de Bastia dans l'après-midi, et se dirigea vers le village de Cardo, célèbre par sa fontaine, qui, en été, fournit aux gens délicats de la ville une eau délicieuse. Une jeune femme, d'une taille élevée et d'une beauté remarquable, l'accompagnait montée sur un petit cheval noir dont un connaisseur eût admiré la force et l'élégance, mais qui malheureusement avait une oreille déchiquetée par un accident bizarre. Dans le village, la jeune femme sauta lestement à terre, et, après avoir aidé son compagnon à descendre de sa monture, détacha d'assez lourdes sacoches attachées à l'arçon de sa selle. Les chevaux furent remis à la garde d'un paysan, et la femme chargée des sacoches qu'elle cachait sous son mezzaro, le jeune homme portant un fusil double, prirent le chemin de la montagne en suivant un sentier fort raide et qui ne semblait conduire à aucune habitation. Arrivés à un des gradins élevés du mont Quercio, ils s'arrêtèrent, et tous les deux s'assirent sur l'herbe. Ils paraissaient attendre quelqu'un, car ils tournaient sans cesse les yeux vers la montagne, et la jeune femme consultait souvent une jolie montre d'or, peut-être autant pour contempler un bijou qu'elle semblait posséder depuis peu de temps que pour savoir si l'heure d'un rendez-vous était arrivée. Leur attente ne fut pas longue. Un chien sortit du maquis, et, au nom de Brusco prononcé par la jeune femme, il s'empressa de venir les caresser. Peu après parurent deux hommes barbus, le fusil sous le bras, la cartouchière à la ceinture, le pistolet au côté. Leurs habits déchirés et couverts de pièces contrastaient avec leurs armes brillantes et d'une fabrique renommée du continent. Malgré l'inégalité apparente de leur position, les quatre personnages de cette scène s'abordèrent familièrement et comme de vieux amis.
«Eh bien, Ors' Anton', dit le plus âgé des bandits au jeune homme, voilà votre affaire finie. Ordonnance de non-lieu. Mes compliments. Je suis fâché que l'avocat ne soit plus dans l'île pour le voir enrager. Et votre bras?
-- Dans quinze jours, répondit le jeune homme, on me dit que je pourrai quitter mon écharpe. -- Brando, mon brave, je vais partir demain pour l'Italie, et j'ai voulu te dire adieu, ainsi qu'à M. le curé. C'est pourquoi je vous ai priés de venir.
-- Vous êtes bien pressé, dit Brandolaccio: vous êtes acquitté d'hier et vous partez demain?
-- On a des affaires, dit gaiement la jeune femme. Messieurs, je vous ai apporté à souper: mangez, et n'oubliez pas mon ami Brusco.
-- Vous gâtez Brusco, mademoiselle Colomba, mais il est reconnaissant. Vous allez voir. Allons, Brusco, dit-il, étendant son fusil horizontalement, saute pour les Barricini.»
Le chien demeura immobile, se léchant le museau et regardant son maître. «Saute pour les della Rebbia!» Et il sauta deux pieds plus haut qu'il n'était nécessaire.
«Écoutez, mes amis, dit Orso, vous faites un vilain métier; et s'il ne vous arrive pas de terminer votre carrière sur cette place que nous voyons là-bas[27], le mieux qui vous puisse advenir, c'est de tomber dans un maquis sous la balle d'un gendarme.
-- Eh bien, dit Castriconi, c'est une mort comme une autre, et qui vaut mieux que la fièvre qui vous tue dans un lit, au milieu des larmoiements plus ou moins sincères de vos héritiers. Quand on a, comme nous, l'habitude du grand air, il n'y a rien de tel que de mourir dans ses souliers, comme disent nos gens de village.
-- Je voudrais, poursuivit Orso, vous voir quitter ce pays... et mener une vie plus tranquille. Par exemple, pourquoi n'iriez-vous pas vous établir en Sardaigne, ainsi qu'ont fait plusieurs de vos camarades? Je pourrais vous en faciliter les moyens.
-- En Sardaigne! s'écria Brandolaccio. Istos Sardos! que le diable les emporte avec leur patois. C'est trop mauvaise compagnie pour nous.
-- Il n'y a pas de ressource en Sardaigne, ajouta le théologien. Pour moi, je méprise les Sardes. Pour donner la chasse aux bandits, ils ont une milice à cheval; cela fait la critique à la fois des bandits et du pays[28]. Fi de la Sardaigne! C'est une chose qui m'étonne, monsieur della Rebbia, que vous, qui êtes un homme de goût et de savoir, vous n'ayez pas adopté notre vie du maquis, en ayant goûté comme vous avez fait.
-- Mais, dit Orso en souriant, lorsque j'avais l'avantage d'être votre commensal, je n'étais pas trop en état d'apprécier les charmes de votre position, et les côtes me font mal encore quand je me rappelle la course que je fis une belle nuit, mis en travers comme un paquet sur un cheval sans selle que conduisait mon ami Brandolaccio.
-- Et le plaisir d'échapper à la poursuite, reprit Castriconi, le comptez-vous pour rien? Comment pouvez-vous être insensible au charme d'une liberté absolue sous un beau climat comme le nôtre? Avec ce porte-respect (il montrait son fusil), on est roi partout, aussi loin qu'il peut porter la balle. On commande, on redresse les torts... C'est un divertissement très moral, monsieur, et très agréable, que nous ne nous refusons point. Quelle plus belle vie que celle de chevalier errant, quand on est mieux armé et plus sensé que don Quichotte? Tenez, l'autre jour, j'ai su que l'oncle de la petite Lilla Luigi, le vieux ladre qu'il est, ne voulait pas lui donner une dot, je lui ai écrit, sans menaces, ce n'est pas ma manière; eh bien, voilà un homme à l'instant convaincu; il l'a mariée. J'ai fait le bonheur de deux personnes. Croyez-moi, monsieur Orso, rien n'est comparable à la vie de bandit. Bah! vous deviendriez peut-être des nôtres sans une certaine Anglaise que je n'ai fait qu'entrevoir, mais dont ils parlent tous, à Bastia, avec admiration.
-- Ma belle-soeur future n'aime pas le maquis, dit Colomba en riant, elle y a eu trop peur.
-- Enfin, dit Orso, voulez-vous rester ici? Soit. Dites-moi si je puis faire quelque chose pour vous.
-- Rien, dit Brandolaccio, que de nous conserver un petit souvenir. Vous nous avez comblés. Voilà Chilina qui a une dot, et qui, pour bien s'établir, n'aura pas besoin que mon ami le curé écrive des lettres de menace. Nous savons que votre fermier nous donnera du pain et de la poudre en nos nécessités; ainsi, adieu. J'espère vous revoir en Corse un de ces jours.
-- Dans un moment pressant, dit Orso, quelques pièces d'or font grand bien. Maintenant que nous sommes de vieilles connaissances, vous ne me refuserez pas cette petite cartouche qui peut vous servir à vous en procurer d'autres.
-- Pas d'argent entre nous, lieutenant, dit Brandolaccio d'un ton résolu.
-- L'argent fait tout dans le monde, dit Castriconi; mais dans le maquis on ne fait cas que d'un coeur brave et d'un fusil qui ne rate pas.
-- Je ne voudrais pas vous quitter, reprit Orso, sans vous laisser quelque souvenir. Voyons, que puis-je te laisser, Brando?»
Le bandit se gratta la tête, et, jetant sur le fusil d'Orso un regard oblique: «Dame, mon lieutenant... si j'osais... mais non, vous y tenez trop.
-- Qu'est-ce que tu veux?
-- Rien... la chose n'est rien... Il faut encore la manière de s'en servir. Je pense toujours à ce diable de coup double et d'une seule main... Oh! cela ne se fait pas deux fois.
-- C'est ce fusil que tu veux?... Je te l'apportais; mais sers t'en le moins que tu pourras.
-- Oh! je ne vous promets pas de m'en servir comme vous; mais, soyez tranquille, quand un autre l'aura, vous pourrez bien dire que Brando Savelli a passé l'arme à gauche.