Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15)

Part 9

Chapter 93,633 wordsPublic domain

Si chaque république, après la ruine du gouvernement fédératif, ne devoit plus compter que sur elle-même, et n’avoit pour voisins que des ennemis, pourquoi Démosthènes se croyoit-il en droit d’exiger que les Thessaliens, placés sur la frontière de la Macédoine, et que Philippe avoit délivrés de leurs tyrans, fussent ingrats, et s’exposassent les premiers à tous les maux de la guerre, pour donner inutilement à la Grèce un exemple de courage, et paroître attachés à des principes d’union qui ne subsistoient plus? Si les Argiens implorèrent la protection de Philippe, c’est que Lacédémone vouloit être encore le tyran du Péloponèse; et que ne pouvant former d’alliance sûre avec aucune république de la Grèce, la Macédoine seule devoit leur donner d’utiles secours. Si les Thébains se lièrent avec Philippe, c’est qu’ils virent que les Grecs ne vouloient plus être libres, que tous aspiroient à la tyrannie, et qu’ils crurent prudent de ne pas offenser l’ennemi le plus puissant de la liberté publique.

Comment Démosthènes ne sentoit-il pas que les injures dont il accabloit les principaux magistrats de Messène, de Mégalopolis, de Thèbes, d’Argos, de Thessalie, etc. loin de préparer les esprits aux alliances qu’il méditoit, n’étoient propres qu’à multiplier les haines et les querelles domestiques de la Grèce? Après avoir fait l’épreuve de la foiblesse, de l’irrésolution et de la lâcheté des Athéniens, pourquoi vouloit-il que les autres villes fissent pour eux ce qu’ils ne faisoient pas pour eux-mêmes? Après avoir connu par expérience l’inutilité des ambassades dont il fatiguoit la Grèce, que ne changeoit-il de vues? Et peut-on ne le pas mépriser comme politique et comme citoyen, dans le moment même qu’on l’admire comme orateur!

Il osa proposer aux Athéniens de lever deux mille hommes d’infanterie et deux cents cavaliers, dont un tiers seroit composé de citoyens, et d’équiper dix galères légèrement armées. «Je ne forme pas, disoit-il, de plus grandes demandes, car notre situation présente ne nous permet pas d’avoir des forces capables d’attaquer Philippe en rase campagne.» Quel étoit donc le dessein de Démosthènes? «Nous devons, continue-t-il, nous borner à faire de simples courses.» Etrange projet! qui, au lieu de courage, ne devoit donner aux Athéniens qu’une inquiétude ridicule; qui, loin d’inspirer de la crainte à un ennemi dont on avouoit la supériorité, n’étoit capable que de l’irriter, et auroit justifié son ambition. Démosthènes espéroit-il que ce foible effort ranimeroit le courage de la Grèce, et lui donneroit de la confiance et de l’émulation? Il n’attendoit rien lui-même de ses entreprises; puisque dans le grand nombre d’exordes qu’il composoit d’avance, et dont il se servoit ensuite dans l’occasion, on en trouve à peine deux ou trois qu’il eût préparés en cas d’un événement heureux. Polybe lui reproche de n’avoir eu pour politique qu’un emportement téméraire. Les Athéniens, dit cet historien, cédant enfin aux sollicitations de leur orateur, se roidirent contre Philippe; ils furent battus à Chéronée, et n’auroient conservé ni leurs maisons, ni leurs temples, ni leur qualité de citoyens, si le vainqueur n’eût consulté sa générosité.

J’aime mieux le sens admirable de Phocion, qui, aussi grand capitaine que Démosthènes étoit mauvais soldat, se mettoit à la portée de ses concitoyens, et leur conseilloit la paix, quoique la guerre dût le placer à la tête des affaires de la république. Je suis d’avis, disoit-il un jour aux Athéniens, que vous fassiez en sorte d’être les plus forts, ou que vous sachiez gagner l’amitié de ceux qui le sont. Ne vous plaignez pas de vos alliés, mais de vous-mêmes, dont la mollesse accrédite tous les abus; mais de vos généraux, dont le brigandage soulève contre vous les peuples mêmes qui périront si vous succombez. Je vous conseillerai la guerre, disoit-il une autre fois, quand vous serez capables de la faire; quand je verrai les jeunes gens disposés à obéir et bien résolus à ne pas abandonner leur rang, les riches contribuer volontairement aux besoins de la république, et les orateurs ne pas piller le public.

Voilà toute la politique de ce grand homme, qui ne jugeoit point des forces et des ressources d’un état par ces accès momentanés de courage et de confiance qu’un caprice donne et détruit, mais par ses mœurs ordinaires et les habitudes que des loix constantes lui ont fait contracter. Phocion regardoit sa république et la Grèce entière comme des malades auxquels il ne s’agit pas de rendre brusquement la santé; mais dont il faut prolonger la vie et rétablir peu-à-peu le tempérament par un régime sage et circonspect. Affoiblies en effet par une longue suite de maux, elles devoient nécessairement succomber dans une crise occasionnée par des remèdes violents. Phocion auroit permis à un peuple vertueux de se livrer au désespoir, parce qu’il est en droit d’en attendre son salut; mais il savoit qu’une république corrompue est téméraire, si elle ose seulement tenter une entreprise difficile.

Quoique par sa conduite inconsidérée, Démosthènes augmentât les divisions des Grecs, et par conséquent servît ainsi lui-même l’ambition de Philippe; ce prince, qui étoit sûr de remuer la Grèce par le moyen de ses pensionnaires et de ses alliés, et d’y susciter des troubles à son gré, n’oublia rien pour attacher cet orateur à ses intérêts, ou du moins pour lui fermer la bouche. Il pouvoit se passer des services que lui rendoit Démosthènes, et il craignoit cette éloquence impétueuse qui le représentoit comme un tyran. Il ne vouloit pas qu’on entretînt l’orgueil des Grecs, en leur rappelant le souvenir des grandes actions de leurs pères. Leur parler du prix de la liberté, c’étoit le contraindre à n’agir qu’avec une circonspection incommode pour un ambitieux. Plus Philippe s’appliquoit à lasser la Grèce de sa liberté, et à lui inspirer une certaine indolence qui la préparât à obéir quand elle seroit vaincue, plus il voyoit avec chagrin que l’orateur Athénien dévoilât ses projets, apprît d’avance aux Grecs à rougir un jour de la servitude qu’ils ne pouvoient éviter, et rendît en quelque sorte incertain le fruit de ses victoires, en les préparant à être inquiets et séditieux.

D’ailleurs, ce prince avoit vu dans les dernières guerres, que Sparte, Athènes, Thèbes et d’autres républiques avoient tour-à-tour imploré la protection de la Perse, et s’étoient servies de ses forces pour perdre leurs ennemis. Cette politique n’avoit plus rien d’odieux; et il étoit naturel qu’après avoir cherché inutilement dans la Grèce des ressources contre la Macédoine, Démosthènes se jetât entre les bras des satrapes d’Asie. Philippe avoit d’autant plus lieu d’appréhender une pareille démarche de la part de cet orateur, qu’il passoit pour avoir des liaisons étroites avec la cour de Perse, et même pour être son pensionnaire.

Si cette puissance venoit à se mêler des affaires de la Grèce, les projets de Philippe étoient renversés, ou du moins l’exécution en devenoit beaucoup plus difficile. Les richesses immenses de l’Asie auroient aisément réuni toutes les républiques divisées, parce que leurs magistrats avoient la même passion de s’enrichir. Au lieu de vaincre les Grecs par les Grecs mêmes, Philippe auroit été obligé de les attaquer réunis; et pour les asservir, il eût même fallu triompher des Perses.

L’événement justifia les craintes de Philippe. Démosthènes ouvrit l’avis d’envoyer des ambassadeurs au roi de Perse, pour lui représenter combien il lui importoit de ne pas souffrir l’agrandissement de la Macédoine, et le presser de donner des secours aux Athéniens. L’orateur, qui n’avoit d’abord que tâté la disposition des esprits, insista dans un autre discours sur la nécessité de cette résolution, qui fut enfin approuvée par la république. La négociation des Athéniens réussit; et Philippe ayant formé les siéges importans de Périnthe et de Bisance, se vit troubler dans ces opérations par les secours que la Perse et la république d’Athènes envoyèrent aux assiégés.

C’est alors que ce prince fit voir toute la sagesse dont il étoit capable. Il jugea qu’en s’opiniâtrant à son entreprise, il irriteroit ses ennemis, les uniroit plus étroitement, et les forceroit à faire par passion ce que leur courage ni leur prudence ne leur feroient jamais entreprendre. Pour conjurer l’orage qu’il voyoit se former, il lève le siége des places qu’il serroit déjà de près, et tourna ses armes contre les Scythes.

Les Athéniens, d’autant plus vains qu’ils étoient plus lâches, ne doutèrent point que la nouvelle expédition de Philippe ne fût un coup de désespoir; ils crurent qu’humilié de sa disgrace, il alloit cacher sa honte dans la Scythie; en voyant entreprendre la guerre contre un peuple qui ne cultive point la terre, qui n’a aucune habitation fixe, qui chasse devant lui ses troupeaux, et n’abandonne à ses ennemis que des déserts où ils ne peuvent subsister, on se flatta que la Macédoine étoit perdue. Si Philippe cependant ne veut pas s’engager dans une entreprise sérieuse contre les Scythes, et commencer des hostilités inutiles qui l’auroient empêché de se porter à son gré dans la Grèce, les Athéniens prennent sa prudence pour une preuve de sa consternation, et s’applaudissent déjà de son embarras. La cour de Perse, de son côté, étoit trop accoutumée à la flatterie la plus servile pour ne pas persuader à l’imbécille Ochus qu’il avoit triomphé de Philippe. Moins ce prétendu triomphe avoit coûté de peine, plus le monarque orgueilleux crut qu’il étoit inutile de déployer de plus grandes forces, et que la terreur de son nom suffisoit pour suspendre l’ambition de Philippe. L’orgueil des alliés et leur joie les empêchèrent de prendre des mesures pour l’avenir; et, comme l’avoit prévu leur ennemi, le lien qui les unissoit, se relâcha.

Philippe cependant qui les observoit de la Scythie, médite sa vengeance; mais afin de faire une diversion plus prompte dans les esprits, et de mieux séparer Athènes de la Perse, il voulut occuper les Grecs d’une affaire à laquelle il sembloit lui-même ne prendre aucun intérêt. Se servant du crédit qu’il a sur les Amphictyons, il fait déclarer la guerre aux Locriens d’Amphysse, qui s’étoient emparés de quelques champs consacrés au temple de Delphes, et engage le conseil à donner le commandement de l’armée à Cottyphe, homme vendu aux volontés de la Macédoine. Ce courtisan, docile à ses instructions, traîne la guerre en longueur, ne se permet aucun succès, et laisse même prendre assez d’avantages aux Locriens, pour que les gens religieux craignent un scandale, et que la majesté du Dieu de Delphes ne soit pas vengée. Les esprits s’échauffent aux clameurs des partisans d’Apollon et de Philippe; on ne parle dans toute la Grèce que de faire un effort général pour exterminer des sacriléges. Les Locriens rappellent le souvenir des Phocéens; Philippe a vaincu ceux-ci, il peut seul réduire les autres; le vœu public lui défère le commandement, ses ennemis n’osent s’y opposer dans la crainte d’y être accusés d’impiété, et les Amphictyons ont enfin recours à lui.

Autant que ce prince avoit fui jusque-là l’éclat, autant chercha-t-il à intimider ses ennemis par l’appareil de son expédition, dès qu’avoué par les états de la Grèce, et comme vengeur de l’injure faite au temple de Delphes, il put se livrer à son ambition. A peine eut-il défait les Locriens, que, sous prétexte de forcer les Athéniens à se détacher de l’alliance des rebelles, il entra avec toutes ses forces dans la Phocide, et s’empara d’Elatée, avant qu’on eût pénétré ses véritables desseins.

Cette nouvelle, et celle de sa marche du côté de l’Attique, furent portées à Athènes au milieu de la nuit; et les magistrats consternés la firent sur le champ publier par les crieurs publics: tout s’émeut, tout s’agite dans la ville; et sans attendre de convocation, les citoyens se rendent au lieu des assemblées, où règne d’abord un morne silence. Aucun des orateurs n’avoit le courage de monter dans la tribune, lorsque Démosthènes, enhardi par le peuple qui fixoit ses regards sur lui, prit la parole, exhorta ses concitoyens à ne pas désespérer du salut de la patrie, et proposa d’envoyer une ambassade aux Thébains pour leur demander des secours contre un ennemi qui ne daignoit plus cacher son ambition, et dont la nouvelle entreprise ne menaçoit pas moins leur liberté que celle de l’Attique. Le peuple approuva ce projet par ses acclamations; et Démosthènes réussit sans peine à former une ligue avec une république que Philippe commençoit à maltraiter, depuis qu’il l’avoit rendue odieuse au reste de la Béotie. Les deux alliés semblèrent reprendre le génie qu’ils avoient eu sous Thémistocle et Epaminondas; ils combattirent avec une valeur héroïque à Chéronée, mais la fortune se déclara contr’eux.

Philippe, toujours attentif à diviser ses ennemis, et tempérer par sa clémence la sévérité à laquelle le bien de ses affaires le contraignoit quelquefois, prévint les Athéniens par des bienfaits, leur renvoya leurs prisonniers sans rançon, et leur offrit un accommodement avantageux, tandis qu’il poursuivit les Thébains avec une extrême chaleur, et ne leur accorda la paix, qu’après avoir mis garnison dans leur ville.

Ce prince occupoit les postes les plus avantageux de la Grèce, ses troupes étoient accoutumées à vaincre, toutes les républiques trembloient au nom du vainqueur, ou louoient sa modération. Il s’en falloit bien cependant que cet empire de la Macédoine fût solidement affermi; et il étoit plus difficile de rendre les Grecs patiens sous le joug, que de les avoir vaincus. Leurs vices et leurs divisions les avoient conduits à la servitude, sans qu’ils s’en aperçussent; mais la présence d’un maître pouvoit leur rendre leur ancien génie, en les éclairant sur leur sort; et un peuple n’est jamais plus redoutable, que quand il combat pour recouvrer sa liberté perdue, avant que de s’être accoutumé à obéir. Au milieu d’une nation volage, inquiète, orgueilleuse, téméraire et aguerrie, le moindre événement étoit capable de causer une révolution, ou du moins des révoltes toujours nouvelles qui auroient enfin épuisé les forces de la Macédoine, ou qui l’auroient mise dans la nécessité de combattre encore long-temps avant que de pouvoir profiter de ses victoires.

Philippe ne se laissa point enivrer par ses succès; semblable à ces Romains si savans dans l’art de manier à leur gré les nations, et qui, quelques siècles après, asservirent les Grecs, il connoissoit tous les milieux par lesquels un peuple doit passer de la liberté à la servitude, et la lenteur avec laquelle il faut le conduire pour l’accoutumer à être docile. Il tempéra l’orgueil de sa victoire; il rappela à lui les esprits que sa prospérité sembloit effaroucher; il tâcha de persuader aux Grecs qu’il n’avoit fait jusque-là la guerre, et n’avoit vaincu, que pour les délivrer de leurs tyrans, et protéger leur indépendance. Le chef-d’œuvre de sa politique, ce fut de les brouiller avec la cour de Perse. En rallumant leur ancienne haine contre cette puissance, en les conduisant à la conquête de l’Asie, il flattoit leur orgueil, les distrayoit de la perte de leur liberté, donnoit un aliment à leur inquiétude naturelle, et s’emparoit de toutes les forces que la Grèce auroit pu tourner contre lui.

Après la conquête des Satrapies de l’Asie mineure, la Grèce, placée dans le centre de la puissance Macédonienne, sans alliés, sans voisins, sans espérance de secours étrangers, devoit se voir dans l’impuissance de recouvrer sa liberté: elle auroit bientôt éprouvé, sous la main de Philippe, cette servitude pesante à laquelle les Romains la condamnèrent. La république la plus considérable n’auroit pu exciter qu’une émeute, et tous les Grecs auroient bientôt connu le danger et les inconvéniens de ces commotions passagères dont la tyrannie se sert toujours pour étendre ses droits et les affermir. En récompensant d’une main, en châtiant de l’autre, Philippe auroit lassé la constance de ses ennemis, et augmenté le nombre de ses partisans. Il lui auroit suffi d’éloigner les uns des magistratures, et d’y porter les autres par son crédit, pour jouir enfin de cette autorité absolue dont les ambitieux sont si jaloux, et qui est cependant l’avant-coureur de leur foiblesse, de leur décadence et de leur ruine.

Je ne sais si jamais l’ambition d’un homme a présenté un spectacle aussi intéressant que le règne de Philippe. Que de prudence, que de courage dans tout le détail de la conduite de ce prince! Quelle justesse dans le plan d’élévation qu’il s’étoit proposé! On ne peut trop admirer sa constance à le suivre. Quelle connoissance du cœur humain! Quelle habileté à le remuer et à profiter des passions! Tout prince qui, avec le même génie, se conduira par les mêmes principes, aura sans doute les mêmes succès; il sera la terreur de ses voisins: il vaincra ses ennemis; il fera des conquêtes. Et je m’attacherois à démêler, autant qu’il m’est possible, les ressorts de cette politique malheureuse, si l’objet qu’elle se propose ne paroissoit petit, méprisable, et même condamnable aux yeux de cette politique supérieure, qui ne s’occupe point à servir les passions du monarque, mais à rendre les états heureux. En effet, qu’a fait Philippe pour le bonheur de la Macédoine et de sa maison? Ne songeant qu’à sa fortune particulière, ne travaillant qu’à satisfaire son ambition, il ne s’est servi des plus grands talens et des ressources les plus rares du génie, que pour élever un édifice qui devoit s’écrouler bientôt après lui. Les hommes entendent mal les intérêts de l’humanité, lorsqu’admirant imprudemment des difficultés surmontées, ils louent sans restriction des talens dont l’emploi a été pernicieux.

Importoit-il à la famille de Philippe ou à son royaume, qu’il établît un grand empire? En se rendant puissant, il n’a fait que jeter le germe d’une foule de guerres, et préparer dans le monde des révolutions et des dévastations. S’il n’eût eu pour successeur qu’un homme ordinaire, tout le fruit de ses travaux eût été perdu en un jour. Il laissa sa couronne à un héros, et l’avoit rendu assez puissant pour conquérir l’Asie; mais ces conquêtes n’ont pas été possédées par les enfans d’Alexandre et par la Macédoine. Les héritiers de ce prince ont péri misérablement; et leur état, renfermé une seconde fois dans ses premières limites ne conserva de son ancienne fortune qu’une ambition démesurée qui l’affoiblissoit, et il devint enfin la proie des Romains. Si Philippe eût eu un successeur digne de lui, c’est-à-dire, qui eût affermi sa domination sur la Grèce, au lieu d’aspirer à la conquête du monde entier, il faudroit donc le louer d’avoir eu l’art d’avilir les Grecs, et détruit ce reste de courage qu’ils devoient à leur liberté. Enfin, pourquoi ne blâmeroit-on pas l’usage que Philippe a fait de ses talens, puisque la fortune à laquelle il aspiroit n’étoit propre qu’à corrompre ses successeurs, et rendre les devoirs de la royauté plus pénibles?

Que la gloire de ce prince auroit été grande, si après s’être fait naturaliser dans la Grèce par son entrée au conseil des Amphictyons, il n’eût ambitionné que la sorte d’empire que Lacédémone avoit eue, et n’eût travaillé, faisant revivre l’esprit d’union, qu’à rétablir l’ancienne confédération des Grecs! Il étoit temps de songer à cette réforme; les républiques, assez puissantes pour avoir eu de l’ambition, avoient déjà éprouvé assez de malheurs pour juger qu’elles n’avoient formé que des projets chimériques. Toutes sentoient la nécessité de faire des alliances; de-là leurs négociations perpétuelles; et si leurs liaisons étoient incertaines, c’est qu’aucune ville n’avoit ni assez de force ni assez de sagesse pour inspirer de la confiance aux autres, et les protéger efficacement. Quelles louanges Philippe n’auroit-il pas méritées, si, après avoir eu l’habileté de corriger son royaume de ses vices, il eût affermi ses établissemens, en donnant aux lois cette autorité dont il étoit si jaloux; s’il eût empêché que ses successeurs n’abusassent un jour de la fortune qu’il leur laissoit, et que devenant, pour ainsi dire, l’auteur de tout le bien qu’ils feroient, il n’eût composé qu’un seul peuple de ses anciens sujets, et des Grecs! Ce prince auroit été égal à Lycurgue. La Macédoine, heureuse au-dedans, auroit été en sûreté contre les étrangers; ses forces unies à celles de la Grèce auroient suffi pour repousser leurs injures, et vraisemblablement la grandeur romaine se seroit brisée contre cette masse d’états libres et florissans.

Philippe nommé général des Grecs, pour porter la guerre en Asie, y avoit déjà fait passer quelques-uns de ses généraux, et se préparoit à les suivre avec une armée formidable, lorsqu’il fut assassiné. En apprenant cette nouvelle, les Thraces, les Péoniens, les Illyriens, et les Taulentiens prirent à l’envi les armes, et auroient détruit la puissance mal affermie des Macédoniens, si Philippe n’eût eu Alexandre pour successeur. Les Grecs, de leur côté, crurent avoir déjà recouvré leur liberté. Les Athéniens, animés par Démosthènes, ne vouloient plus obéir à un général étranger; et en se liguant avec Attalus, frère de la seconde femme de Philippe, et ennemi d’Alexandre, se flattoient de susciter assez de troubles en Macédoine, pour que la Grèce pût aisément rétablir son indépendance. Les Etoliens se hâtèrent de rappeler dans l’Acarnanie les citoyens que Philippe en avoit bannis. Les Ambraciotes chassèrent la garnison que ce prince tenoit chez eux. Ceux d’Argos et d’Elis, les Spartiates et les Arcadiens donnèrent dans le Péloponèse l’exemple de la révolte; et les Thébains, refusant à Alexandre le titre de général qu’ils avoient accordé à son père, portèrent un décret par lequel il étoit ordonné aux Macédoniens qui occupoient Cadmée, de sortir de cette forteresse.

Les Grecs se livroient ainsi à l’espérance que le jeune successeur de Philippe seroit retenu dans ses états par la guerre que lui faisoient les Barbares; mais rien ne lui résiste, Thraces, Illyriens, Péoniens, Taulentiens, tout est déjà châtié, tout est rentré dans le devoir. Alexandre paroît dans la Grèce, et les Thébains, à son approche, ne lèvent point le siége qu’ils avoient mis devant Cadmée. Ils insultent ce prince, et sont eux-mêmes assiégés dans leur ville. Malgré tous les prodiges de valeur que peut inspirer le désespoir, ils furent emportés l’épée à la main, et leur malheureuse patrie servit de théâtre à toutes les horreurs de la guerre. Le soldat fut passé au fil de l’épée. On arracha les femmes, les enfans, les vieillards, des temples qui leur servoient d’asyle, pour être vendus à l’encan. Aucun Grec ne put, sous peine de la vie, recevoir chez lui un Thébain fugitif, et Thèbes réduite en cendres, ne fut plus qu’un monceau de ruines. La liberté de la Grèce paroissoit détruite; et Alexandre, profitant de la consternation qu’il avoit répandue, se fait donner le titre de général qu’avoit eu son père, et marche à la conquête de la Perse.