Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15)

Part 8

Chapter 83,779 wordsPublic domain

Heureusement pour la Grèce, il ne restoit pour l’Asie aucune étincelle du génie ambitieux de Cyrus; les rois de Perse s’étoient livrés depuis long-temps à une oisiveté voluptueuse. Ils se renfermoient dans leurs palais, et laissoient régner sous leur nom des ministres avares, cruels, ignorans, infidelles et occupés à retenir dans l’esclavage des provinces qui y étoient accoutumées. Artaxercès, surnommé Longuemain, ayant été invité par les Grecs mêmes de prendre part à leurs querelles, se contenta de les armer les uns contre les autres, de balancer leurs avantages et de nourrir leur rivalité. Il pouvoit les subjuguer, et il ne voulut que les occuper chez eux et les empêcher de passer en Asie; ce ne fut point sa modération, ce fut sa crainte qui lui inspira cette politique. Xercès II et Sogdian ne firent que paroître sur le trône, qu’ils déshonorèrent par leurs débauches et leurs cruautés. A ces deux monstres avoit succédé Darius-Nothus; c’étoit un esclave couvert des ornemens royaux. Fait pour obéir, chacun voulut le gouverner, et il ne secoua le joug de quelques eunuques qui en avoient fait l’instrument de leurs injustices, que pour passer sous celui de sa femme.

Artaxercès-Memnon auroit pu venger la Perse; mais à mesure que les vices d’une liberté mal réglée se multiplioient dans la Grèce, l’Asie de son côté paroissoit de jour en jour plus dégradée par les vices du despotisme. Ce prince étoit d’ailleurs incapable de former un projet hardi; la retraite des dix mille, après la défaite de Cyrus le jeune, et les victoires d’Agésilas, l’avoient accoutumé à trembler au seul nom des Grecs. L’Illyrie, l’Epire et la Thrace étoient toujours occupées à faire la guerre à leurs anciens ennemis, sans pouvoir obtenir des avantages décisifs. Enfin, la Macédoine, qui n’avoit encore joui d’aucune considération, se trouvoit dans la situation la plus fâcheuse, lorsque les nœuds de l’ancien gouvernement des Grecs furent rompus.

Amyntas, père de Philippe, avoit été un prince foible: accablé par la puissance des Illyriens, et prêt à perdre sa couronne, il ne lui resta d’autre ressource pour se venger de ses défaites et faire des ennemis à ses vainqueurs, que de céder ses états aux Olynthiens. Après avoir éprouvé les plus cruels revers, il fut rétabli sur le trône par les Thessaliens; il continua à régner avec la molle timidité d’un homme qui a vu de près sa ruine, et qui n’a dû son salut qu’à des secours étrangers. Alexandre, son fils aîné, lui succéda, et ses sujets ne surent pas obéir à un roi qui ne savoit pas commander. En même temps qu’il éprouvoit l’ascendant des Illyriens, une partie de la Macédoine se révolta, et ses états étoient presqu’entièrement envahis par ses ennemis quand il mourut.

Moins digne encore de son rang que le prince auquel il succédoit, Perdiccas n’avoit aucun talent propre à le faire respecter, même dans les circonstances où il n’auroit eu à gouverner qu’un peuple heureux et soumis. Ptolomée, fils naturel d’Amyntas, se cantonna dans une province de la Macédoine, et s’y rendit indépendant. Pausanias, prince du sang, qui avoit été banni, rentra dans le royaume à la faveur des troubles qui le divisoient, et se fit un parti considérable des mécontens et de cette foule d’hommes obscurs et inquiets qui ont tout à espérer et rien à perdre dans une révolution. Perdiccas fut tué dans une bataille qu’il livra aux Illyriens; et la Macédoine étoit assez malheureuse pour regarder sa mort comme un malheur, parce que sa couronne passoit sur la tête d’un enfant.

Pausanias, que tout favorisoit, aspira alors ouvertement au trône; et Argée, autre prince du sang, et qui avoit la même ambition, leva une armée pour prévenir son rival. Les étrangers profitèrent de ces divisions domestiques, et ils avoient déjà pénétré dans le cœur de l’état, lorsque Philippe, le dernier des fils d’Amyntas, et qui étoit en otage à Thèbes, s’échappa pour aller au secours du royaume de ses pères. Qui croiroit, en jetant les yeux sur ce pays malheureux, qu’on y dût bientôt forger les chaînes qui devoient asservir la Grèce et l’Asie entière? A peine Philippe parut-il en Macédoine, qu’on s’y ressentit de sa présence. Il fut fait régent du royaume pendant la minorité du jeune Amyntas, son neveu; mais les Macédoniens éprouvant bientôt combien il leur importoit d’obéir à un prince tel que Philippe, lui déférèrent la couronne.

Quelque que fut la situation de la Macédoine, ses maux n’étoient point incurables comme ceux de la Grèce. Les prédécesseurs de Philippe n’avoient pas exercé sur leurs sujets cette autorité aveugle et absolue qui dégradoit l’humanité dans la Perse; et quand les monarchies ne sont pas encore dégénérées en ce despotisme qui ôte à l’ame tous ses ressorts, le citoyen conserve le sentiment de la vertu et du courage, et le prince se crée, lorsqu’il le veut, une nation nouvelle. Le peuple, accoutumé à obéir sans lâcheté, et qui n’est point son propre législateur, ne résiste jamais aux exemples de ses maîtres. Il sort de son assoupissement, quitte ses vices, et, sans qu’il s’en aperçoive, prend un nouveau caractère et la vertu qu’on veut lui donner.

Jamais prince ne fut plus propre que Philippe à produire de ces heureuses révolutions. Loin que les talens avec lesquels il étoit né eussent été étouffés par une mauvaise éducation, les malheurs de sa famille avoient servi à les développer et les étendre. Elevé dans une république où le peuple, jaloux de sa liberté, méprise la monarchie, il n’y vit rien de cet orgueil, de ce faste, de cette flatterie qui assiégent les cours, enivrent les princes de leur puissance, et leur persuadent qu’ils sont assez grands par leur place, pour n’avoir pas besoin d’une autre sorte de grandeur. Témoin des ménagemens avec lesquels le magistrat d’une démocratie exerce l’autorité qui lui est confiée, insinue ses sentimens, et subjugue avec art une multitude qui est son maître, il feignit sur le trône cette modération, cette patience, cette douceur et ce respect pour les lois, qui donneront toujours une puissance sans bornes à un prince qui ne voudra paroître que le ministre de la justice.

Tandis que Philippe fait la guerre à Argée, homme opiniâtre, ambitieux et brave, qu’on ne peut réduire qu’en l’accablant, c’est par des négociations qu’il travaille à ruiner Pausanias. En même temps qu’il prodigue l’argent et les promesses pour détacher la Thrace des intérêts de ce rebelle, il le flatte, lui donne des espérances, et le retient dans l’inaction jusqu’à ce qu’il puisse le menacer de ses forces réunies. Obligé de conquérir son royaume, Philippe commence par préparer à la victoire des soldats accoutumés à fuir; il leur donne du courage, en mettant en honneur dans son armée la patience, la frugalité, l’obéissance et les exercices du corps. Pour leur inspirer de la confiance et leur apprendre à se respecter eux-mêmes, il leur témoigne d’avance une estime qu’ils ne méritent pas encore: il essaie peu à peu leur bravoure, et les façonne à l’art de vaincre, en combattant lui-même à leur tête. Formé, en un mot, à la guerre sous Epaminondas, il transporta en Macédoine la discipline que les Thébains devoient à ce grand homme, et il inventa la phalange.

Cet ordre de bataille, qui parut si redoutable à Paul Emile, dans un temps cependant qu’on l’avoit affoibli en voulant le perfectionner, ne formoit à sa naissance qu’une masse de six à sept mille hommes rangés sur seize de profondeur. Tous les phalangistes, serrés les uns contre les autres, étoient armés de longues piques; celles de la dernière ligne débordoient de deux pieds la première, et les autres à proportion; de sorte que la phalange, offrant un front hérissé d’armes sans nombre, paroissoit inaccessible à ses ennemis, et devoit accabler par son poids tout ce qui se présentoit devant elle.

Polybe a comparé cette ordonnance à celle des Romains; et il préfère celle-ci, parce que la phalange devoit rarement trouver un terrein qui lui convînt pour combattre. Une hauteur, un fossé, une fondrière, une haie, un ruisseau, tout en rompoit l’ordre. Sans aucun obstacle étranger, il étoit même très-difficile, soit qu’elle se mît en mouvement pour attaquer, soit qu’elle reculât elle-même devant l’ennemi, qu’elle ne souffrît pas quelque flottement dans sa marche; et dès qu’elle cessoit d’être unie, elle étoit vaincue. Il étoit aisé de pénétrer dans les intervalles qu’elle laissoit en se rompant; et le soldat phalangiste, qui ne pouvoit faire aucune évolution, se rallier en ordre, ni combattre corps à corps avec avantage, à cause de la longueur de ses armes, devoit fuir ou se laisser tuer sans se défendre.

Cette critique de Polybe étoit très-judicieuse dans le temps qu’il la fit. Les successeurs de Philippe, en portant la phalange à seize mille hommes, avoient infiniment multiplié les obstacles qui s’opposoient à sa marche et à ses manœuvres. Il est vrai même que la manière des Romains, de ranger leurs armées sur trois lignes, et par corps séparés également, propres à combattre sur tous les terreins, à faire toutes les évolutions, à se protéger réciproquement, à agir séparément ou ensemble, selon les besoins, et à se transporter avec célérité d’un lieu à un autre, étoit sans doute plus simple, plus savante, et leur donnoit un grand avantage. Mais cette ordonnance ne convient qu’à des troupes extrêmement exercées, et accoutumées à la discipline la plus exacte. Les Macédoniens n’étoient point tels quand Philippe parvint à la couronne; il falloit leur faire un ordre de bataille qui, par sa nature, leur inspirât de la confiance, et n’exigeât presqu’aucune expérience dans le maniement des armes et les manœuvres de la guerre.

Dès que la tranquillité fut rétablie dans l’intérieur de la Macédoine, Philippe s’appliqua à en faire valoir toutes les parties; il craignit de donner des forces à un abus, s’il l’attaquoit sans être sûr de le ruiner. Il feint de ne pas voir le vice dont il ne peut extirper la racine, et ne songe à établir un ordre utile, qu’après avoir trouvé le moyen de l’affermir. Il fait des lois, et a déjà préparé les esprits à leur obéir; il imprime un nouveau mouvement à la Macédoine, et rien n’y demeure oisif et inutile: telle est la marche d’une ambition éclairée qui se prépare des succès certains; avant que d’élever l’édifice, elle en a jeté les fondemens.

Philippe avoit réussi à ruiner les plus grands ennemis de la Macédoine, je veux dire, la paresse de ses sujets, leur timidité et leur indifférence pour le bien public; mais il n’avoit point tenté ces grandes entreprises en philosophe politique qui ne cherche que la prospérité de l’état et le bonheur des citoyens: c’étoit un ambitieux qui ne vouloit qu’associer les Macédoniens à son ambition pour en faire les instrumens de sa fortune, et dès-lors il se présenta un écueil bien dangereux pour lui. Ce prince avoit visité les principales républiques de la Grèce; il en avoit étudié par lui-même le génie, les intérêts, les forces, la foiblesse et les ressources. Il connoissoit la situation d’Athènes; il avoit été témoin de la décadence de Sparte; il voyoit que Thèbes ne conservoit, après la mort d’Epaminondas, que l’orgueil d’une grande fortune. Toute la Grèce, ainsi qu’on l’a vu, divisée par les passions funestes qu’avoit fait naître la guerre du Péloponèse, sembloit se précipiter au-devant du joug, et ne demander qu’un maître. En y entrant, on étoit sûr d’y trouver des alliés. Quelles espérances ne pouvoit pas concevoir Philippe? Après avoir subjugué la nation la plus célèbre de la terre, il devoit se flatter qu’aucun de ses ennemis n’oseroit lui résister.

Qu’on me permette de le remarquer, l’histoire offre mille exemples d’états, qui, malgré les avantages très-considérables qu’ils ont obtenus à la guerre, sont restés dans leur première obscurité, et se sont même ruinés, pour avoir ignoré qu’il y a dans la politique un art supérieur à celui de gagner des batailles, une science plus utile que les forces, la science de les employer. C’est cet art, que savoient si bien les Romains, de ménager leurs forces, de les déployer à propos, et de ne se jamais faire un nouvel ennemi avant que d’avoir accablé celui qui les avoit offensés. Philippe sut, comme eux, qu’il faut observer un ordre pour ne point avoir de succès infructueux; que telle opération, difficile et inutile par elle-même, en l’entreprenant la première, deviendroit aisée, confirmeroit les avantages précédens, et en assureroit de nouveaux, si on la faisoit précéder par une autre entreprise. Que, si ce prince en effet eût d’abord attaqué les Grecs, les anciens ennemis de la Macédoine n’auroient pas manqué de recommencer leurs hostilités. Péoniens, Thraces, Illyriens, eussent été autant d’auxiliaires de la Grèce; et Philippe, obligé de suspendre ses efforts d’un côté pour marcher de l’autre, se seroit mis dans la nécessité de diviser ses forces. Allant sans cesse des Grecs aux Barbares et des Barbares aux Grecs, sans pouvoir rien finir, il eût multiplié les obstacles qui s’opposoient à son ambition. S’il n’eût pas échoué, il auroit fallu du moins vaincre à la fois et avec beaucoup de peine, des ennemis qu’on pouvoit plus aisément accabler les uns après les autres.

Philippe tourne d’abord ses forces contre les Péoniens, et les subjugue. Il attaque ensuite les Illyriens, défait à leur tour les Thraces, enlève aux uns et aux autres les conquêtes qu’ils avoient faites sur la Macédoine, détruit leurs principales forteresses, en construit sur ses frontières; et ce n’est qu’après avoir humilié les Barbares, et mis ses provinces en sûreté, qu’il médita la conquête de la Grèce.

La plupart des entreprises échouent parce qu’on commence à les exécuter dans le moment même qu’on en conçoit le projet; n’ayant pas prévu d’avance les obstacles, rien ne se trouve préparé pour les vaincre. On se hâte de faire des dispositions, et cependant on ne voit encore les objets que confusément, et à travers la passion dont on est trompé. Hors d’état de résister aux premiers accidens qui surviennent, on s’en trouve accablé; on obéit aux événemens, au lieu d’en être le maître; et la politique, aussi incertaine que la fortune, n’a plus de règle. Plus communément encore, les états n’ont qu’un but vague et indéterminé de s’agrandir, et dès-lors, une puissance sans alliés et suspecte à tous ses voisins, ne sait jamais précisément à quel peuple elle aura affaire; elle ne peut diriger ses vues au même point, préparer par des négociations le progrès de ses armes, ni jouir de tous les avantages qui lui sont naturels. Il est rare, enfin, qu’un peuple sache profiter de tous les vices de ses ennemis, et en les attaquant par leur foible, ait l’habileté de n’opposer que le côté par lequel il leur est supérieur.

Philippe médita long-temps son entreprise contre les Grecs. Il se dispose à les attaquer, et il veut qu’on le croie occupé d’idées étrangères à la guerre. Sous prétexte que ses finances sont épuisées, et qu’il veut bâtir des palais et les orner de tout ce que les arts ont de plus précieux, il fait dans toutes les villes de la Grèce des emprunts considérables à gros intérêt, et tient par-là entre ses mains, la fortune des principaux citoyens de chaque république. Il se fait des pensionnaires, en ne paroissant avoir que des créanciers; il cherche à multiplier les vices des Grecs, pour les affoiblir, et croit être déjà maître d’une ville, quand il y a corrompu quelques magistrats.

Avec quelque soin qu’il eût exercé les Macédoniens à la guerre, il ne voulut jamais vaincre par la force, que les difficultés que sa prudence ne pouvoit lever. Dans la crainte qu’il ne se forme quelque ligue contre lui, il s’étudie à aigrir les jalousies et les haines qui divisoient les Grecs. Pour leur donner de nouvelles espérances, de nouvelles craintes, de nouveaux intérêts, il flatte l’orgueil d’une république, promet sa protection à celle-ci, recherche l’amitié de l’autre, refuse, accorde ou retire ses secours, suivant qu’il lui importe de hâter ou de retarder les mouvemens de ses alliés et de ses ennemis. Tantôt il soumet un peuple par ses bienfaits; c’est le sort des Thessaliens qu’il délivre de leurs tyrans, et qu’il fait rétablir dans le conseil des Amphictyons. Tantôt il semble ne se prêter qu’à regret à l’exécution des desseins qu’il a lui-même inspirés. S’il porte la guerre dans une province de la Grèce, il s’y est fait appeler; c’est ainsi qu’il n’entre dans le Péloponèse qu’à la prière de Messène et de Mégalopolis, que les Lacédémoniens inquiétoient. Sent-il l’importance de s’emparer d’une ville? Il ne cherche point à l’irriter; il lui offre, au contraire, son amitié, et chatouille adroitement son ambition pour la brouiller avec ses voisins. Mais à peine cette malheureuse république, trop fière de l’alliance de la Macédoine, a-t-elle donné dans le piége qu’on lui a tendu, que Philippe, faisant jouer les ressorts qu’il a préparés pour se ménager une rupture, ou feignant de prendre la défense des opprimés, détruit son ennemi sans se rendre odieux. Les Olynthiens furent les dupes de cette politique, lorsque comptant trop sur sa protection, ils indisposèrent contr’eux ceux de Potidée.

Jamais prince, pour se rendre impénétrable, ne sut mieux que Philippe l’art de varier sa conduite, sans abandonner ses principes: négociations, alliances, paix, trèves, hostilités, retraites, inaction; tout est employé tour-à-tour, et tout le conduit également au but, duquel il paroît toujours s’éloigner. Habile à manier les passions, à faire naître des lueurs, des doutes, des craintes, des espérances, à confondre ou à séparer les objets, ses ennemis sont toujours des ambitieux, et ses alliés des ingrats; et il recueille seul tout le fruit des guerres où il n’étoit qu’auxiliaire.

Le plus grand pas que Philippe fit pour parvenir à la domination de la Grèce, ce fut de se faire charger par les Thébains de venger le temple de Delphes, du sacrilège des Phocéens qui labouroient à leur profit une partie du territoire de Cirrée, consacré à Apollon, et qui, persistant dans leur impiété, refusoient de payer l’amende à laquelle ils avoient été condamnés par les Amphictyons. La guerre sacrée duroit depuis dix ans; presque tous les peuples de la Grèce y avoient déjà pris part, et des succès partagés sembloient devoir l’éterniser, lorsque les Thébains épuisés eurent enfin recours à Philippe. Ce prince entra dans la Locride à la tête d’une armée considérable; et Phalæcus, général des Phocéens, n’étant pas en état de livrer bataille à un ennemi qui le serroit de près, fit des propositions d’accommodement. On lui permit de se retirer de la Phocide avec les soldats qu’il soudoyoit aux dépens des richesses qu’il avoit pillées dans le temple de Delphes; et les Phocéens, après sa retraite, furent obligés de recevoir la loi de Philippe et des Thébains. Le droit de députer au conseil Amphictionique, que perdirent les vaincus, fut annexé pour toujours à la Macédoine, qui partagea encore avec les Béotiens et les Thessaliens la prérogative de présider aux jeux pythiques, dont les Corinthiens furent privés en punition des secours qu’ils avoient prêtés aux Phocéens.

Ces deux avantages par eux-mêmes paroissoient peu considérables; mais ils changeoient en quelque sorte de nature entre les mains de Philippe. Les jeux pythiques, de même que les autres solennités de la Grèce, ne se passoient plus, il est vrai, qu’en spectacles et en fêtes inutiles; mais, puisque les Grecs étoient devenus assez frivoles pour en faire un objet important, il n’étoit pas indifférent à un prince aussi adroit que Philippe d’y présider, et d’avoir en quelque sorte l’intendance de leurs plaisirs. Quoique l’assemblée des Amphictyons ne conservât quelqu’autorité qu’autant que ses décrets intéressoient la religion, et que les coupables envers les dieux avoient des ennemis puissans parmi les hommes, Philippe gagnoit beaucoup à y être agrégé. Quel prince étoit plus propre à profiter des superstitions populaires? Il n’étoit plus, pour ainsi dire, étranger à la Grèce; sans se rendre suspect, il pouvoit prendre part à toutes ses affaires, relever peu à peu la dignité des Amphictyons, et leur rendre leurs anciennes prérogatives pour en faire un instrument utile à son ambition.

Les prêtres et toutes les personnes dévouées au culte du temple de Delphes avoient déjà commencé à exalter le respect et le zèle de Philippe pour les dieux; ses pensionnaires vantèrent alors sa modération et sa justice, et il ne fut plus question dans la Grèce que du retour du siècle d’or. Les citoyens, lassés de leurs troubles domestiques, se flattèrent de voir affermir la paix, tandis que les ambitieux, les intrigans, les chefs de parti, se félicitant en secret du crédit qu’avoit acquis leur protecteur, prévoyoient une révolution prochaine, et contribuoient par leurs éloges à tromper tous les esprits. En un mot, tel étoit, si je puis parler ainsi, l’engouement des Grecs pour Philippe, que Démosthènes, son plus grand ennemi, et qui, pendant la guerre sacrée, avoit déclamé contre lui en faveur des Phocéens, changea subitement de langage. Au lieu de pousser encore les Athéniens à la guerre, il parla de paix; il prononça un discours pour les engager à reconnoître la nouvelle dignité de Philippe, et le décret par lequel les Amphictyons l’avoient reçu dans leur assemblée.

Jusqu’alors il n’y avoit eu dans la Grèce que cet orateur, qui, démêlant les projets ambitieux de la Macédoine, aperçût les dangers dont la liberté de sa patrie étoit menacée. Si un homme eût été capable de retirer les Athéniens de l’avilissement où le goût des plaisirs les avoit jetés, de rendre aux Grecs leur ancien courage, et de ne leur redonner qu’un même intérêt, c’eût été Démosthènes, dont les discours embrasés échauffent encore aujourd’hui le lecteur. Mais il parloit à des sourds, et graces aux libéralités plus éloquentes de Philippe, dès que l’orateur proposoit en tonnant de faire des alliances, de former des ligues, de lever des armées et d’équiper des galères, mille voix s’écrioient que la paix est le plus grand des biens, et qu’il ne falloit pas sacrifier le moment présent à des craintes imaginaires sur l’avenir. Démosthènes parloit à l’amour de la gloire, à l’amour de la patrie, à l’amour de la liberté, et ces vertus n’existoient plus dans la Grèce: les pensionnaires de Philippe remuoient, au contraire, et intéressoient en sa faveur la paresse, l’avarice et la mollesse.

Quand ce prince s’y seroit pris avec moins d’habileté pour cacher les projets de son ambition, falloit-il espérer de réunir encore les Grecs, et de former contre la Macédoine une ligue générale, comme on avoit fait autrefois contre la Perse? «Quelqu’estimable, dit Polybe, que soit Démosthènes par beaucoup d’endroits, on ne peut l’excuser d’avoir prodigué le nom infame de traître aux citoyens les plus accrédités de plusieurs républiques, parce qu’ils étoient unis d’intérêt avec Philippe. Tous ces magistrats, dont Démosthènes a voulu flétrir la réputation, pouvoient aisément justifier une conduite, qui, après les changemens survenus dans le systême politique de la Grèce, a augmenté les forces et la puissance de leur patrie, ou qui l’a sauvé de sa ruine. Si les Messéniens et les Arcadiens ont pensé que leurs intérêts n’étoient pas les mêmes que ceux d’Athènes; s’ils ont préféré d’implorer la protection de Philippe, à se laisser asservir par les Lacédémoniens; s’ils ont négligé un mal éloigné pour chercher un remède à celui qui les pressoit; Démosthènes devoit-il leur en faire un crime? Cet orateur se trompoit grossièrement, s’il a voulu que tous les Grecs consultassent les intérêts des Athéniens en ménageant ceux de leur ville.»