Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15)

Part 7

Chapter 73,715 wordsPublic domain

Lacédémone, quoiqu’enivrée de ses succès, auroit encore été capable de suivre ces conseils, s’ils lui eussent été donnés par le général qui venoit de la faire triompher; mais jamais Spartiate n’eut moins les mœurs de sa patrie que Lysandre. Sermens, traités, honneur, vertu, perfidie, tout ce que les hommes ont de plus saint ou de plus odieux, n’étoient que des vains noms pour lui. La qualité de citoyen lui parut trop basse, et il aspiroit à la couronne, non pas en tyran qui veut l’usurper par la force, mais en intrigant adroit, et sous prétexte de corriger le gouvernement de ses abus. Son projet, disent les historiens, étoit de décrier l’hérédité au trône, comme une loi grossière et barbare qui confioit souvent les rênes de l’état à un enfant, à un vieillard, ou à un homme capable à peine d’être citoyen; tandis que le bonheur de la société exige que la royauté soit le prix du mérite.

Pour préparer les esprit à une révolution si importante, il falloit donner du goût pour les nouveautés, affoiblir le pouvoir des lois de Lycurgue, corrompre les mœurs et faire agir toutes les passions. Dans le moment qu’après tant de travaux, les Spartiates triomphoient de leurs ennemis, et que leur prospérité les rendoit moins attentifs sur eux-mêmes, il fut aisé à Lysandre de les tromper. Bien loin de les ramener à leurs anciens principes, il leur persuada, au contraire, que d’autres temps et d’autres circonstances exigeoient d’eux un nouveau génie et une nouvelle politique. Ils transportèrent dans leur ville les dépouilles de leurs ennemis; ils levèrent des tributs sur leurs alliés; et commençant à penser que ceux qui possèdent l’autorité doivent en retirer le principal avantage, ils se préparoient à exercer sur la Grèce un empire aussi dur que celui des Athéniens. Tandis qu’en amassant un trésor, ils croyoient, sur la foi de Lysandre, se mettre seulement en état d’avoir une marine puissante, de porter la guerre loin de leur territoire, et d’étendre leur puissance, ils ne faisoient en effet que servir les vues d’un ambitieux qui n’avoit rien à espérer, tant que ses concitoyens pauvres et contens de leur pauvreté, n’auroient aucun intérêt de ruiner les lois et de sacrifier l’état à leurs fortunes domestiques.

Lysandre persuada aux Lacédémoniens que tous les maux de la Grèce étoient nés de la trop grande liberté des Grecs; que pour empêcher leurs villes de trahir désormais leur devoir, il falloit y détruire le gouvernement populaire, et confier à des magistrats, qu’il seroit facile de gagner ou d’intimider, l’autorité dont le peuple ne peut jamais jouir avec sagesse. Il fit espérer aux Spartiates que les républiques consternées par la chûte d’Athènes, dont elles avoient craint et admiré la puissance, subiroient, sans oser se plaindre, le sort auquel on les destineroit. Il les condamna à perdre leurs lois et leur gouvernement; et les régens qu’il y établit furent autant d’instrumens de son ambition, qui devoient donner à la Grèce les mouvemens qu’il désireroit.

La mort de Lysandre préserva les Spartiates des malheurs dont sa tyrannie les menaçoit; mais ils se trouvèrent avec un empire qu’il leur étoit impossible de conserver. Ils avoient au-dehors des ennemis nombreux, et au-dedans des vices encore plus dangereux. Quoiqu’on fût convenu, dit Plutarque, que les richesses qu’on avoit apportées à Lacédémone seroient destinées aux seuls besoins de l’état, et qu’un citoyen convaincu de posséder quelque pièce d’or ou d’argent seroit puni de mort, l’or et l’argent se répandirent promptement du trésor public chez les citoyens, et avec l’avarice portèrent la dépravation des mœurs dans leurs maisons. Comment pouvoit-on espérer, ajoute sagement cet historien, que le particulier méprisât des richesses que le public estimoit? Que servoit-il que la loi veillât à la porte des Spartiates pour fermer à l’or l’entrée de leurs maisons, pendant qu’on ouvroit leur ame à la cupidité?

On se feroit cependant une peinture infidelle des désordres auxquels la république de Sparte se livra dans ces commencemens de corruption, si on en jugeoit par ceux que l’avarice et le luxe ont produits dans d’autres états. L’austérité des Lacédémoniens ne se façonnoit que lentement à cette élégance recherchée des plaisirs et des voluptés, qui accompagne l’oisiveté et l’abondance. Les richesses ne ruinèrent d’abord que quelques lois de Lycurgue; et l’habitude des bonnes mœurs laissoit encore à des vices nouveaux une sorte de timidité qui en retardoit les progrès. De sorte que Lacédémone auroit présenté dans sa corruption même un spectacle digne de l’admiration des Grecs, s’ils eussent moins fait attention aux vertus qu’elle avoit abandonnées, qu’à celles qui lui restoient. Quoiqu’on n’osât pas encore jouir, on amassoit sourdement; et le citoyen, en attendant, pour étaler une fortune scandaleuse, que le nombre des coupables pût braver et opprimer la loi, étoit déjà plus attaché à son trésor qu’à la république. On ne voyoit qu’avec nonchalance le bien public; un peuple qui commence à se réformer est capable d’exécuter de grandes choses, malgré les vices dont il n’a pu encore se corriger; mais un peuple qui dégénère et se corrompt, ne retire presqu’aucun avantage des vertus qu’il n’a pas encore perdues.

Quand Lacédémone n’auroit eu d’autre vice que cette ambition qui lui faisoit affecter ouvertement l’empire de la Grèce, je sais qu’entourée de peuples inquiets, jaloux et courageux, qui souffroient impatiemment son despotisme, elle devoit perdre son autorité. Je ne la blâme pas d’avoir enfin succombé, puisque sa perte étoit inévitable; mais je la blâme de n’avoir pris aucune des précautions que lui prescrivoit la prudence la plus commune, pour prévenir, ou du moins reculer les dangers dont elle étoit menacée. Puisque les Spartiates étoient trop fortement attachés à leur ambition et à leur avarice pour rétablir l’ancien gouvernement; puisque leurs intérêts étoient désormais contraires à ceux du reste de la Grèce, et qu’ils ne pouvoient point s’en faire un rempart contre les Barbares, ils devoient donc recourir à cette politique de ruse et d’adresse, dont l’histoire offre tant de modèles, et qui est la seule que nous connoissons aujourd’hui en Europe; ils devoient donc diviser leurs voisins, et former des ligues et des alliances avec les étrangers. Sans parler des Thraces et des Macédoniens, il falloit que Lacédémone désavouât l’entretien du jeune Cyrus, et les Grecs qui l’avoient suivi dans son expédition; il falloit gagner les satrapes de l’Asie mineure, rechercher l’amitié d’Artaxercès, et consentir de dépendre et de relever, pour ainsi dire, de sa couronne, pour régner sur la Grèce. Dans un ordre de choses tout nouveau, les Spartiates conservèrent leurs anciens principes à l’égard des étrangers et en faisant la guerre aux Perses, ils ébranlèrent et firent mépriser leur autorité dans la Grèce.

Dès qu’Agésilas commença à se rendre redoutable en Asie, Artaxercès arma une flotte dont il donna le commandement à Conon, Athénien, qui s’étoit réfugié dans ses états. Il dépêcha en même temps le Rhodien Timocrate dans la Grèce, pour y exciter un soulèvement contre Lacédémone. Cet émissaire, chargé d’y répandre des sommes considérables, mit les Athéniens en état de relever leurs murailles, et engagea sans peine les principaux citoyens de Thèbes, de Corinthe, d’Argos, &c. à faire une diversion dans le Péloponèse, en faveur de la cour de Perse. La victoire que les alliés remportèrent à Haliarte causa un tel effroi aux Spartiates, qu’ils ordonnèrent à Agésilas d’abandonner ses conquêtes pour venir à leur secours. Les alliés, battus à leur tour à Némée et à Coronée, ne demandèrent pas la paix; et malgré ces deux avantages, l’empire des Lacédémoniens étoit tellement ébranlé, que le roi de Perse, qui avoit craint qu’Agésilas ne les chassât de ses états, fit dans la Grèce divisée, le rôle que leur république y auroit fait si elle eût continué à aimer la justice, c’est-à-dire, qu’il en fût l’arbitre. Il ordonna que toutes les villes fussent libres et se gouvernassent par leurs lois; les alliés, qui ne pouvoient se livrer à leur ressentiment, et continuer la guerre sans recevoir des subsides de la Perse, et les Spartiates qui étoient épuisés, souscrivirent également aux conditions qu’on leur imposoit: tel étoit l’avilissement où les vices et les divisions des Grecs les avoient jetés.

En cédant à la nécessité, Lacédémone, toujours ambitieuse, et que ses disgraces n’avoient point éclairée sur ses intérêts, ne posa les armes que dans le dessein de les reprendre à la première occasion favorable. Elle se présenta bientôt: la cour de Perse ayant cessé de s’occuper des Grecs qu’elle ne craignoit plus, Olynthe, Philionte, la Corinthie, l’Attique, l’Argolide, la Béotie, toute la Grèce, en un mot, éprouva la supériorité des Spartiates; et c’est de la forteresse de Cadmée, où ils avoient établi les tyrans qui régnoient en leur nom sur la ville de Thèbes, que partit enfin le coup fatal qui devoit détruire leur puissance.

On peut voir dans les historiens à quels excès les tyrans de Cadmée se portèrent, et avec combien de courage et d’habileté Pélopidas les fit périr, et reprit cette citadelle avant que les Lacédémoniens pussent la secourir. Cet acte d’hostilité fut l’origine d’une petite guerre, dans laquelle les Thébains eurent de fréquens avantages. La manière dont Agésilas se conduisit feroit conjecturer que les succès qu’il avoit eus en Asie étoient moins l’ouvrage de sa capacité que de l’ascendant des Grecs sur les Perses, si on ne pouvoit accuser son grand âge d’avoir éteint ce feu, cette activité, cette prévoyance, dont Xénophon nous a laissé un bel éloge. Ce prince n’entreprit rien de grand ni de décisif; on lui reproche avec raison que ses courses sur les terres des Thébains n’étoient propres qu’à essayer leur courage, et leur apprendre la guerre.

Thèbes fut alors gouvernée par Pélopidas et Epaminondas. Il étoit naturel que dans une ville corrompue, ou plutôt qui n’avoit jamais eu de sages lois, et qui étoit divisée par des factions, ces deux grands hommes fussent rivaux, et que leur jalousie nuisît aux affaires de leur patrie; mais leur vertu, égale à leurs talens, ne leur donna qu’un même intérêt, et les unit par les liens de la plus étroite amitié. Pélopidas méprisoit les richesses, au milieu desquelles il étoit né; Epaminondas eût craint que la fortune ne troublât par ses faveurs la pauvreté philosophique dont il jouissoit. Le premier, impétueux, actif, ardent à la guerre, et savant dans toutes ses parties, aimoit moins sa réputation que sa patrie; éloge rare: il sut gré à son ami d’être plus utile que lui aux Thébains. Epaminondas, de son côté, sembloit ignorer la supériorité de ses talens. Il avoit passé, malgré lui, des écoles de la philosophie au gouvernement de l’état, et joignoit les vertus de Socrate au courage, aux lumières et aux talens de Thémistocle.

Pélopidas gagna la bataille de Tegyre; et ce fut, dit Plutarque, un essai de cette fameuse journée de Leuctres qui décida de la fortune des Lacédémoniens. Jusqu’alors un citoyen qui auroit fui devant l’ennemi, ou perdu ses armes, devoit être noté d’infamie. Exclu des magistratures, des assemblées publiques, et, pour ainsi dire, du commerce des hommes, une famille auroit cru partager sa honte en s’alliant avec lui par le mariage. Il étoit permis à tous les citoyens qui le rencontroient de le frapper, et la loi lui refusoit le droit de se défendre. Le nombre des citoyens qui se deshonorèrent à Leuctres effraya Agésilas. Voyant la république épuisée d’hommes, il ouvrit l’avis de laisser pour cette fois sans exécution la loi qui flétrissoit la lâcheté; et pour conserver quelques défenseurs inutiles à la patrie, acheva de perdre un gouvernement, dont les vertus militaires devoient être le principal ressort, depuis que les Spartiates n’avoient plus le mépris des richesses, l’amour de la pauvreté et la modération que Lycurgue leur avoit donnés. On ne peut lire l’histoire de ce peuple, célèbre et le plus vertueux de l’antiquité, et voir sa fin malheureuse, quand il se croit parvenu au faîte de la puissance, sans se sentir attendri sur le sort de l’humanité et la fragilité de nos vertus. C’est aux hommes destinés à gouverner les états qu’il appartient de puiser dans ces grands événemens les lumières nécessaires pour rendre les peuples vraiment heureux et puissans.

Epaminondas confirma l’abaissement de Sparte, en bâtissant, sur la frontière de la Laconie, Mégalopolis, qu’il peupla des Arcadiens, auparavant distribués en petites bourgades, et qui, après leur réunion, connurent leurs forces, et furent en état de se venger des injures que Lacédémone leur avoit faites. Il rappela dans le Péloponèse les Messéniens, qui, dispersés depuis près de trois siècles dans la Grèce ou dans les provinces voisines, conservoient, par une espèce de prodige, leurs mœurs, le souvenir des grandes actions d’Aristomène, leur haine contre les Spartiates, et l’espérance de se venger et de les accabler.

Les Lacédémoniens, encore défaits à Mantinée par les Thébains, tombèrent dans l’avilissement le plus honteux, dès que l’éphore Epitadeus, ouvrant une libre carrière à l’avarice, eût porté une loi par laquelle il étoit permis de vendre ses possessions, et d’en disposer par testament. L’avidité des riches envahit toute la Laconie, et les citoyens sans patrimoine mendièrent servilement leur faveur, ou excitèrent des séditions pour recouvrer les biens qu’ils avoient perdus. Les mains des Spartiates que Lycurgue avoit destinées à ne manier que l’épée, la lance et le bouclier, se deshonorèrent parmi les instrumens des arts que le luxe introduisit dans la Laconie étonnée.

LIVRE TROISIÈME.

Thèbes, après ses victoires, auroit réformé son gouvernement et ses lois; elle auroit eu une armée de terre comme Lacédémone, et une flotte comme Athènes; elle auroit pris subitement les mœurs et la politique que doit avoir une puissance dominante, qu’elle n’auroit pu conserver l’empire de la Grèce. Cette république, trop long-temps décriée par la pesanteur d’esprit de ses citoyens, ses divisions domestiques et son alliance avec Xercès, n’avoit point préparé les Grecs à avoir pour elle ce respect, ouvrage du temps, qui doit servir de base à l’élévation d’un état, et dont rien ne tient la place. Epaminondas, toujours juste et maître de lui-même dans ses plus grands succès, ne fut jamais tenté d’en abuser. Condamnant la dureté des Athéniens et des Spartiates à l’égard de leurs alliés et de leurs ennemis, il traita avec la plus grande humanité Orchomène et les villes de la Phocide, de la Locride et de l’Etolie; il laissa à chaque peuple ses lois, ses magistrats et son gouvernement; il ne chercha qu’à rendre chère et précieuse l’alliance de sa patrie, et cependant personne ne tint compte aux Thébains des vertus de leur général.

«Athènes a été humiliée, disoit aux Thessaliens, Jason, tyran de Phères; la grandeur de Sparte n’est plus; les Thébains s’élèvent, et je prévois leur décadence: songez donc à votre tour à vous emparer de l’autorité qu’ils vont perdre.» Ce que Jason disoit imprudemment aux Thessaliens, il n’y avoit point de magistrat dans la Grèce qui ne le dît à sa république; il n’y avoit point de ville qui ne crût devoir aspirer à la même fortune que les Thébains; aucune n’étoit assez sage pour être effrayée de l’abaissement des Athéniens et des Spartiates, et toutes se flattoient follement d’affermir leur empire par une ambition plus habile. C’est ce que vouloit dire Démosthènes, quand il se plaignoit qu’il s’élevât de toutes parts des puissances qui se vantoient de prendre la Grèce sous leur protection, et qui ne cherchoient en effet qu’à opprimer, ou du moins à subjuguer leurs voisins. «Les Grecs, disoit-il, sont actuellement leurs plus grands ennemis. Argos, Thèbes, Corinthe, Lacédémone, l’Arcadie, l’Attique, chaque contrée, je n’en excepte aucune, se fait des intérêts à part.»

Cette anarchie, ainsi que le remarque Diodore, étoit l’ouvrage du traité qu’Athènes et Lacédémone avoient conclu la dixième année de la guerre du Péloponèse, et par lequel elles avoient sacrifié à une avidité mal-entendue les intérêts de leurs alliés. En convenant de rester saisies des places qu’elles occupoient, elles se réservèrent, par une clause expresse, la faculté de changer leurs conventions, ou de dresser de nouveaux articles suivant que le bien de leurs affaires l’exigeoit. Il n’en avoit pas fallu d’avantage, ajoute le même historien, pour répandre l’alarme dans toute la Grèce. L’abus que ces deux républiques faisoient depuis long-temps de leur puissance, fit croire qu’elles ne se réconcilioient que pour opprimer de concert leurs alliés, ou en partager les dépouilles; et on ne songea qu’à former des ligues contre la tyrannie qu’on craignoit. Argos, Thèbes, Corinthe et Elis étoient à la tête de ces négociations, et cent alliances particulières que firent les Grecs, achevèrent de ruiner leur alliance générale. Le conseil des amphictyons ne conserva aucun crédit; les peuples les plus puissans dédaignèrent d’y envoyer leurs députés; les autres n’y parurent que pour faire des plaintes inutiles; et on ne vit de tout côté que des assemblées particulières qui étoient autant de conjurations contre la Grèce.

Il étoit d’autant plus difficile de voir rétablir l’ordre détruit par tant d’intérêts opposés, et une longue suite d’injustices, que les factions qui s’étoient formées dans la plupart des républiques ne laissoient plus aucune autorité aux lois. Dès les premières années de la guerre du Péloponèse, dit Thucydide, il avoit éclaté des querelles funestes entre les Corcyréens. Sous prétexte d’étendre et de conserver les droits du peuple, ou de n’élever que les plus honnêtes gens aux charges de la république, les magistrats et les citoyens les plus accrédités, qui ne songeoient en effet qu’à se rendre plus puissans et plus riches, n’eurent point d’autre règle de conduite que leur intérêt particulier. L’avarice et l’ambition formèrent des partis, qui, s’accréditant peu-à-peu sous la protection d’Athènes et de Lacédémone, devinrent bientôt incapables de se réconcilier. Les Spartiates favorisoient l’aristocratie, c’est-à-dire, le pouvoir des magistrats, et vouloient que le sénat eût la principale part aux affaires de Corcyre, parce qu’une longue expérience leur avoit appris qu’on ne peut jamais compter sur les engagemens d’une république où la multitude gouverne. Les Athéniens, au contraire, appuyoient de tout leur crédit les prétentions du peuple, et les établissemens les plus favorables à la démocratie; soit parce qu’ils avoient eux-mêmes ce gouvernement, soit simplement pour contrarier les Lacédémoniens leurs ennemis.

Cette maladie des Corcyréens, continue Thucydide, étoit devenue une sorte de contagion qui infecta rapidement toute la Grèce. La crainte que les nobles, les riches et le peuple avoient toujours eue les uns des autres, depuis qu’ils avoient secoué le joug de leurs capitaines, avoit, dans tous les temps, excité quelques séditions; mais ces troubles n’eurent presque jamais des suites fâcheuses, tant que Lacédémone, attachée à ses devoirs, n’interposa sa médiation que pour rapprocher les esprits et favoriser la justice; et qu’Athènes, occupée de ses propres révolutions, négligeoit les affaires de ses voisins. Tout changea de face, dès que ces deux républiques regardèrent les différens partis qui divisoient Corcyre, comme des moyens dont leur ambition pouvoit se servir pour se faire des partisans. Il n’y eut plus d’intrigant ni d’ambitieux dans la Grèce qui ne comptât sur la protection des Spartiates ou des Athéniens, s’il excitoit des troubles dans sa patrie; cette espérance les enhardit, et toutes les villes tombèrent dans une extrême anarchie.

On se fit des prétentions excessives, et on les soutint avec opiniâtreté. Aux raisons de ses adversaires, le parti qui avoit tort n’opposoit que des clameurs insolentes et tumultueuses, et réduisoit ses ennemis au désespoir. On prit des armes pour se rendre aux assemblées, et on s’y porta aux dernières extrémités, parce que la faction qui avoit l’avantage, ne se bornant pas à affermir son pouvoir, vouloit encore goûter le plaisir de se venger des injures qu’elle avoit reçues. Les vices et les vertus changèrent subitement de nom; l’emportement fut appelé courage, et la fourberie prudence. L’homme modéré passa pour un lâche, l’effronté pour un ami zélé, et la politique devint l’art de faire et non de repousser le mal. Il n’étoit permis à aucun citoyen d’être neutre et homme de bien; et les sermens ne furent que des piéges tendus à la crédulité. Enfin, selon le rapport du même historien, s’il y avoit quelque consolation dans ces malheurs, c’est que les esprits les plus grossiers avoient souvent l’avantage; se défiant de leur capacité, ils recouroient à des remèdes prompts et violents, tandis que leurs ennemis étoient les dupes de leur finesse et de leurs artifices.

Ces désordres, dit Diodore, s’accrurent encore quand les Thébains, après la mort d’Epaminondas, déchurent subitement de l’élévation où ce capitaine les avoit portés. Tous les jours quelque ville bannissoit une partie de ses citoyens; et ces proscrits, errans de contrées en contrées, cherchoient des ennemis à leur patrie. Dans le moment qu’ils s’y attendoient le moins, ils étoient rappelés par une faction qui avoit besoin de leur secours pour se maintenir à la tête du gouvernement, et qui bientôt après succomboit elle-même dans une nouvelle révolution.

Chaque république avoit autant d’intérêts différens que de partis qui la divisoient. Ces intérêts, multipliés à l’infini, se croisoient, se choquoient, se détruisoient continuellement. Vous étiez aujourd’hui l’allié d’une ville, et demain elle étoit votre ennemie. Vos partisans ont été bannis ou massacrés, et une faction contraire gouverne déjà les affaires par des principes opposés. Chaque jour voit entamer quelques nouvelles négociations; chaque nouvelle négociation, en donnant de nouvelles craintes et de nouvelles espérances, prépare une nouvelle révolution qui en produira mille; et la politique, toujours incertaine, ne peut donner aucun conseil ni prendre aucune résolution salutaire.

Les Grecs, ramenés à ces temps de troubles dont j’ai parlé au commencement de cet ouvrage, étoient trop pleins de haine et de défiance les uns pour les autres, pour former une seconde fois les nœuds de cette confédération qui avoit fait leur force. Dès qu’un peuple libre est assez corrompu pour ne vouloir plus obéir à ses lois, il se familiarise avec ses vices; il les aime, et il est rare qu’un citoyen ou qu’un magistrat ait assez de courage pour lutter contre les préjugés, les coutumes et les passions qui règnent impérieusement sur une multitude indocile, et assez de crédit pour persuader à ses concitoyens de remonter, en faisant un effort sur eux-mêmes, au point dont ils sont déchus. Si une seule république est, en quelque sorte, incapable de réforme, que pourroit-on espérer de la Grèce, qui renfermoit autant de républiques que de villes? L’histoire entière offre à peine trois ou quatre exemples de peuples libres qui aient souffert qu’un législateur les privât de leurs erreurs et de leurs abus.

Il falloit que les Grecs apprissent, par des expériences multipliées, à se désabuser de leur ambition, de leur avarice, de leur politique frauduleuse, et à force de malheurs, recommençassent à se lasser de leur situation présente. En attendant cette révolution, qui devoit être d’autant plus lente, qu’ils avoient été plus vertueux et qu’ils étoient plus éclairés sur les devoirs de la société, ils devoient se déchirer eux-mêmes par leurs guerres domestiques; et leur foiblesse, suite nécessaire de leurs divisions, les exposoit à devenir la proie des étrangers.