Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15)

Part 5

Chapter 53,561 wordsPublic domain

A l’exemple de Cimon, il réussit d’abord à se rendre maître de la haine des Athéniens contre Lacédémone, en les occupant par des expéditions contre les Perses; mais ces succès mêmes, plus ils étoient brillans, plus ils aigrissoient la jalousie des Spartiates. Leur patience se lassoit enfin de voir triompher leurs ennemis en Asie; ils étoient fatigués du bruit de leurs exploits et des éloges que leur donnoit la Grèce; et il n’y avoit plus à Sparte qu’un petit nombre de citoyens attachés aux anciennes lois de Lycurgue, et éclairés sur les vrais intérêts de la Grèce et de leur patrie, qui conservât de la modération. Ce parti trop foible n’auroit pu empêcher que la république ne commençât la guerre, si Périclès n’eût adroitement profité du commencement de corruption que le butin fait à Platée avoit fait naître à Lacédémone; il y envoya tous les ans dix talens, qu’il distribua à tous ceux qui voulurent se laisser corrompre, et à qui il ordonna de penser et de parler comme les gens de bien.

Mais cette paix, d’abord favorable aux vues de Périclès, devint enfin elle-même un nouvel embarras pour lui. D’un côté, la guerre contre les Perses commençoit à passer de mode, quoiqu’elle offrît des victoires faciles et un butin considérable; ce qui sembloit devoir satisfaire à-la-fois le double goût des Athéniens pour la gloire de leurs armes et la magnificence de leurs spectacles. De l’autre, il étoit dangereux de laisser la république dans une trop grande oisiveté. Applaudir ou critiquer une pièce de théâtre, un tableau, une statue, un édifice; contredire l’aréopage, juger quelques procès particuliers, ce n’étoit pas assez pour occuper des esprits volages et accoutumés à l’agitation. Il falloit aux Athéniens des armées en campagne, des succès, des défaites, des espérances et des craintes, ou leur inquiétude naturelle les rendoit trop difficiles à conduire.

Heureusement pour Périclès, les alliés d’Athènes n’étoient pas aussi contens de son administration que les Athéniens. Les colonies d’Asie ne blâmoient ni le luxe, ni les plaisirs auxquels la république se livroit; mais elles trouvoient mauvais de payer les frais de ses fêtes et de ses spectacles, et que Périclès leur demandât plus de six cent talens de contribution pour ne procurer que des amusemens frivoles à des citoyens, tandis que Cimon s’étoit contenté de soixante pour faire la guerre aux Barbares. Périclès se fit un art de réduire au désespoir des peuples qui ne pouvoient se soulever contre Athènes sans se perdre. Outre qu’il n’y avoit aucune liaison entr’eux, et qu’il leur étoit par conséquent impossible d’agir de concert, ils n’avoient jamais eu d’ambition; et contens de recouvrer leur liberté, ils avoient obtenu de Cimon de ne contribuer qu’en argent et en vaisseaux à la guerre que la Grèce avoit faite en leur faveur au roi de Perse. Les colonies, accoutumées par-là au repos et à toutes les douceurs d’une vie tranquille, avoient perdu l’usage de manier les armes, et, selon la judicieuse remarque de Thucydide, se trouvant même épuisées par les contributions auxquelles elles s’étoient soumises, ne pouvoient se dérober au joug des Athéniens, s’ils vouloient les traiter plutôt en sujets qu’en alliés.

En représentant les justes plaintes de ces peuples malheureux, comme un attentat intolérable, et propre à ruiner toute espèce de subordination, Périclès les rendit facilement odieux. Il engagea les Athéniens dans une guerre qui devoit affermir son crédit, parce qu’elle devoit leur procurer sans cesse des succès certains, et leur promettoit un grand empire. En effet, leur république, contente de gagner des batailles et de prendre des villes, n’importe à quel prix, ignoroit trop ses intérêts pour s’apercevoir que les avantages qu’elle remportoit sur ses alliés, annonçoient sa décadence, et que leur révolte la ramenoit au même point de foiblesse où elle s’étoit vue avant la guerre Médique.

Athènes auroit repris sans s’en apercevoir la seconde place qu’elle occupoit autrefois dans la ligue fédérative des Grecs, si cette guerre qui la rendoit odieuse eût duré assez long-temps pour que ses alliés, se détachant successivement de son alliance, l’eussent privée de tout secours étranger. Mais les Athéniens avoient des succès continuels, et la crainte retenoit encore la plupart des colonies sous le joug, lorsque Périclès eut besoin de donner à sa république une occupation plus importante.

Le temps arriva où il devoit rendre compte de son administration, et cette opération étoit délicate. Ce n’est pas qu’il se fût enrichi aux dépens de l’état; mais soit négligence de sa part, soit infidélité dans les subalternes qu’il avoit employés au maniement des deniers publics, on ne trouvoit point l’emploi de plusieurs sommes considérables, et les revenus de la république étoient diminués. Il étoit humiliant pour Périclès de montrer aux Athéniens que leurs finances étoient en mauvais ordre; et c’étoit prodigieusement décrier la prodigalité, les fêtes, les jeux, et les spectacles, que d’avouer qu’ils n’avoient enfin abouti qu’à ruiner la république et ses alliés.

Tout le monde se rappelle le mot d’Alcibiade à ce sujet. Il s’étoit présenté chez Périclès pour le voir; et on lui dit qu’il ne recevoit personne, étant accablé d’affaires, et occupé à penser comment il rendroit ses comptes. S’il m’en croyoit, répondit Alcibiade, il songeroit bien plutôt comment il n’en rendroit point. Cette plaisanterie servit de conseil à Périclès, et il ne pensa qu’à distraire les Athéniens de leurs affaires domestiques par quelqu’entreprise importante au-dehors. Malheureusement aucune ville voisine n’osoit remuer; les unes intimidées par les exemples de sévérité qu’Athènes avoit donnés, les autres retenues par le peu d’intérêt que Lacédémone sembloit prendre à leurs affaires, et par la lenteur avec laquelle cette république agissoit, renfermoient leur ressentiment, en attendant des circonstances plus favorables; et Périclès fut réduit à la dure extrémité d’irriter la jalousie des Spartiates mêmes qu’il redoutoit.

Il savoit que les Corinthiens n’avoient pas oublié les torts qu’Athènes leur avoit fait dans la guerre de Corcyre, qui étoit à peine terminée; et il espéra qu’en faisant le siége de Potipée, place de la plus grande importance pour eux, il les forceroit à prendre les armes. En même temps qu’il insulte un des peuples les plus puissans du Péloponèse, il ne fait plus passer d’argent à Lacédémone; et ses pensionnaires, qui se seroient vengés, en continuant à parler d’une manière propre à conserver la paix, se turent mal-habilement, et servirent Périclès.

Les Spartiates, qu’aucun obstacle n’empêchoit plus de se livrer à leur haine, convoquèrent une assemblée générale de leurs alliés, pour délibérer sur la situation du Péloponèse, et les dangers dont la Grèce entière étoit menacée. Les Corinthiens parlèrent avec plus de chaleur que tous les autres, «Spartiates, dirent-ils, vous êtes les libérateurs de la Grèce, vous en êtes les protecteurs; mais renoncez à ces titres, ou hâtez-vous de réparer les maux que nous souffrons, et que vous auriez dû prévenir. Il est temps que votre bonne foi ne soit plus la dupe de l’ambition des Athéniens; n’attendez pas pour nous venger que vos ennemis aient détruit votre puissance. Connoissez ces Athéniens qui ne veulent de liberté que pour eux, et qui sont les plus grands ennemis de la Grèce. Toujours hardis, toujours entreprenans, toujours pressés d’agir; un succès, un revers, tout augmente également leur confiance et leur ambition. Ils croient que leur république décheoit quand elle ne s’agrandit pas; ils se regardent dès aujourd’hui comme les maîtres des villes qui sont à leur bienséance, et qu’ils espèrent de subjuguer. A cette ambition impatiente, qu’opposez-vous, Spartiates? une lenteur extrême. Quel en sera le fruit? la défection de vos alliés et l’élévation de vos ennemis. Réduits enfin à vos seules forces, vous tenterez, mais trop tard, d’échapper au sort que plusieurs peuples ont déjà subi. Les villes qui vous implorent aujourd’hui, soumises alors aux Athéniens, serviront elles-mêmes à vous opprimer. Les dieux auroient-ils donné inutilement aux hommes le talent de prévoir l’avenir, en étudiant le passé? Pour être modérés envers des ennemis qui ne cessent de vous insulter, ne soyez pas injustes à l’égard de vos alliés, qui ne veulent que vous servir. Vous nous devez votre protection; la foi des traités, la religion des sermens vous y obligent, et nous en réclamons aujourd’hui les effets pour votre propre avantage.»

Les ambassadeurs qu’Athènes avoit envoyés à cette assemblée, agirent conformément aux vues de Périclès. Se contentant de parler vaguement de leur désir de la paix, pour ne pas paroître, s’il étoit possible, les auteurs de la guerre, ils ne firent aucune proposition qui tendît à faire voir qu’ils étoient prêts à entrer en négociation, qu’ils désiroient de réparer leurs injustices, et de rassurer les esprits sur l’avenir. Toujours pleins des journées de Marathon et de Salamine, ils ne dissimulèrent pas qu’il étoit juste qu’une république, qui avoit sauvé deux fois la Grèce, en eût l’empire.

«C’est de tout temps, dirent-ils, que les plus forts sont les maîtres; nous ne sommes pas les auteurs de cette loi, elle est fondée dans la nature.» A les en croire, on eût dit que la majesté du commandement s’avilissoit par la modération, la justice et la bienfaisance. Ce discours sauvage, et digne d’un satrape de Perse, qui parle à des esclaves, indigna des hommes qui vouloient être libres; et Lacédémone porta un décret, par lequel elle prenoit sous sa protection Corinthe, Potidée, Egine et Mégare.

Périclès, à qui tout réussissoit, profita de cette démarche de Lacédémone pour faire prendre aux Athéniens une résolution extrême. Après avoir représenté sous de fausses couleurs sa conduite et celles des villes du Péloponèse: «Il ne s’agit point, dit-il au peuple le plus orgueilleux de la Grèce, de montrer une lâche condescendance aux volontés des Lacédémoniens. S’ils ne nous enjoignoient pas de quitter Potidée, d’affranchir Egine, et de révoquer le décret que nous avons porté contre Mégare, nous pourrions peut-être, sans nous faire tort, ne consulter que notre modération; mais puisque Lacédémone croit encore jouir de son ancien empire, et donne des ordres, Athènes doit désobéir pour ne pas se déshonorer. Si vous cédez aux menaces de la guerre, on croira que vous vous êtes rendus à la crainte; on vous fera de nouvelles demandes, qu’il faudra rejeter pour ne pas plier sous le joug. Vous pouvez aujourd’hui écarter le péril qui vous menace, en donnant un exemple de vigueur qui intimidera vos alliés, et instruira pour toujours les Lacédémoniens du succès qu’ils doivent se promettre de leur orgueil; mais peut-être que demain il n’en sera plus temps.»

Dès qu’Athènes et Lacédémone en étoient venues à une rupture ouverte, il ne falloit plus espérer que, sans la ruine entière de l’une ou de l’autre de ces républiques, l’ancien gouvernement fédératif des Grecs pût se rétablir et subsister. Quoique les intérêts particuliers de Périclès et de Corinthe eussent fait prendre les armes, cette guerre étoit, en effet, une guerre de rivalité entre Sparte et Athènes; elle devoit ranimer une jalousie qui avoit été retenue et non pas éteinte; et plus les Spartiates et les Athéniens étoient braves, plus leur haine en s’aigrissant devoit être implacable. La première hostilité devenoit une source éternelle de divisions. Les monarchies peuvent oublier les injures qu’elles ont reçues, parce que le prince imprime son caractère à sa nation, et qu’il peut n’être ni vindicatif, ni ambitieux, ni jaloux; mais dans des républiques telles que celles de la Grèce, où la multitude gouverne, quel magistrat pouvoit résister au torrent de l’opinion publique, et le détourner? Les Grecs ne devoient plus avoir d’autre politique que celle de leurs passions.

C’est sous ce point de vue que Périclès auroit dû commencer et conduire ses opérations. Il falloit pénétrer quel alloit être l’objet, l’ame et le début de la guerre. N’en faire supporter les maux qu’à Mégare, Egine et Potidée, c’étoit une démarche fausse. Brûler les vaisseaux et les moissons de Corinthe, c’étoit ne point décider à qui appartiendroit l’empire de la Grèce, et cependant c’étoit pour cet empire qu’on alloit combattre. Athènes devoit donc adresser directement tous ses coups à sa rivale, dont la chûte auroit été suivie de l’obéissance de ses alliés; mais Périclès, gouverné par la seule passion de dominer dans sa patrie, craignit de se jeter dans de trop grands embarras, ou de se mettre dans des entraves, s’il proposoit le dessein d’humilier les Spartiates au point de les réduire à reconnoître la supériorité des Athéniens. S’il eût une fois fait concevoir cette espérance téméraire, il n’auroit plus été le maître d’y renoncer, sans se déshonorer et perdre son crédit. Il ne forma qu’un plan vague, pour se laisser la liberté de changer de vue selon les événemens, d’avancer ou de reculer à son gré, et de prendre chaque jour, le parti le plus favorable à ses intérêts.

Les Lacédémoniens ne se rendirent pas de leur côté un compte plus sage de la guerre qu’ils avoient entreprise. Quand ils devoient se hâter de commencer les hostilités pour prévenir leurs ennemis, ils perdirent un temps précieux en négociations inutiles. Les ambassadeurs qu’ils envoyèrent à Athènes, tantôt demandèrent qu’elle réparât je ne sais quel sacrilège, dont les prêtres de Delphes se plaignoient; tantôt l’invitèrent à lever le siége de Potidée, à rendre la liberté aux Eginètes et aux Mégariens, ou proposèrent seulement de faire un traité, par lequel on s’engageroit à ne faire aucune entreprise préjudiciable à la liberté de la Grèce. Au lieu de ne traiter en ennemis que les alliés d’Athènes qui s’opiniâtreroient à rester fidelles à leurs premiers engagemens, ils étendirent également leur sévérité sur ceux qui n’attendoient qu’une invitation et des secours pour secouer le joug des Athéniens. Cette faute étoit énorme; ce ne fut pas cependant la plus considérable que firent les Spartiates. Tandis qu’ils devoient paroître ne combattre que pour la liberté des Grecs, ils recherchèrent scandaleusement l’amitié de la cour de Perse, et lui abandonnèrent les colonies d’Asie, que Cimon avoit rendues libres. N’étoit-ce pas mériter la haine, et peut-être même le mépris de la Grèce?

Sans doute que dans le détail des opérations particulières de cette guerre, les généraux de Lacédémone et d’Athènes firent ce que la plus grande habileté exigeoit d’eux, et il ne m’appartient pas de les juger; mais il est vrai que l’histoire offre peu de guerres dont les vues générales aient été préparées et conduites avec moins d’intelligence. Démosthènes reprocha dans la suite aux Athéniens de faire la guerre à Philippe, de la même manière que les barbares se battent au pugilat. «Un de ces athlètes grossiers, disoit-il, est-il atteint en quelqu’endroit? il est tout occupé du coup qu’il reçoit. Le frappe-t-on ailleurs? il y porte la main. Mais parer, mais regarder fixement son ennemi ou le prévenir, il ne le sait ni ne l’ose. Vous de même, Athéniens, si on vous annonce Philippe dans la Chersonèse, vous formez un décret pour secourir la Chersonèse. Si vous apprenez qu’il occupe les Thermopyles, pareil décret en faveur des Thermopyles. S’il tourne de quelqu’autre côté que ce puisse être, vous le suivez en gens qui sont à sa solde et à ses ordres. Mais apprenez que si un général d’armée marche à la tête des troupes, un politique doit marcher à la tête des affaires.»

Athènes et Lacédémone commencèrent à mériter les mêmes reproches pendant la guerre du Péloponèse. Elles se perdent continuellement de vue, et n’entreprennent rien de décisif. L’une attend pour former un projet que l’autre soit entrée en campagne. On fait des courses dans l’Attique ou dans la Laconie; et toutes les entreprises ne sont en quelque sorte que des diversions, sans qu’il y ait d’attaque principale. Tandis qu’Archidamus se porte chez les Platéens, et se jette sur l’Acarnanie, les Athéniens font une irruption dans la Calcide et dans la Béotie. Si quelqu’un de leurs alliés se révolte, toute leur attention est portée de ce côté-là. Tantôt le théâtre de la guerre est dans l’île de Lesbos, sur le territoire de Mégare, dans l’île de Corcyre; tantôt chez les Etoliens, dans la Béotie ou dans la Thrace. A force d’entamer des entreprises différentes, chaque république divise trop ses armées, et se met dans l’impuissance de profiter de ses avantages. On est heureux d’un côté, malheureux de l’autre; on n’a que des succès balancés par des pertes à-peu-près égales. Athènes et Lacédémone, affoiblies, ne peuvent s’imposer la loi l’une à l’autre; cependant, leur haine augmente et s’irrite par les efforts impuissans qu’elles font pour la satisfaire; et leur ambition infructueuse rompt enfin, d’une manière sensible, tous les ressorts du gouvernement de la Grèce.

Si Périclès avoit vécu, Athènes vraisemblablement ne seroit point tombée dans l’avilissement où ses successeurs la précipitèrent. Quelque contraires que fussent ses entreprises aux intérêts de sa patrie, il les exécutoit avec une sorte d’éclat et de courage capable d’éblouir la multitude. Peut-être que cet homme, dont la Grèce admiroit avec justice les talens supérieurs, se seroit enhardi peu-à-peu, en voyant les fautes, la lenteur et les irrésolutions des Spartiates; peut-être auroit-il cru enfin ne pas se compromettre, en formant des plans de campagne propres à déterminer décisivement la querelle des deux républiques, qui s’étoient fait trop de mal pour cesser de se haïr. Sa régence avoit fait une plaie mortelle à la Grèce; et sa mort, qui survint au commencement de la troisième année de la guerre, ne laissa aucune espérance d’y voir appliquer un remède efficace. Il ne se présenta pour succéder à Périclès, qu’une foule de petits ambitieux, qui, sans talens, sans connoissances, sans droiture dans le cœur, sans élévation dans l’esprit, crurent qu’il suffisoit de savoir être intrigant, d’avilir le mérite et de flatter les goûts de la multitude, pour être en état de gouverner une république.

Périclès avoit toujours soigneusement écarté le mérite, pour n’appeler sous lui, à l’administration des affaires, que des personnes dévouées à ses volontés et incapables de lui faire ombrage; mais ce n’étoit pas-là la seule cause qui eût étouffé le génie dans Athènes, ou du moins qui l’eût écarté du gouvernement de la république. La loi de l’ostracisme ne produisit d’abord aucun mauvais effet, parce que l’habitude étoit prise de n’aimer que la gloire et la liberté; et tant qu’il avoit fallu être homme d’état à Athènes, pour y avoir de la considération, on s’étoit exposé sans crainte à l’exil et à l’ingratitude de ses concitoyens. Mais depuis que les Athéniens s’étoient passionnés, sous la régence de Périclès, pour la philosophie et les beaux arts, jusqu’au point d’accorder à ceux qui s’y distinguoient la même estime qu’aux plus grands capitaines et aux plus grands magistrats, les gens sensés, à qui on avoit ouvert une voie moins dangereuse pour acquérir de la gloire, pensèrent comme le père de Thémistocle, qui voyoit avec chagrin que son fils aspirât aux emplois d’une république ingrate, qui n’encourageoit le mérite que par des récompenses trompeuses. Il menoit quelquefois son fils, dit Plutarque, sur le rivage de la mer; et lui faisant remarquer les vieilles galères qu’on y laissoit pourrir, les comparoit aux hommes d’état, qui sont toujours négligés, dès qu’ils ne sont plus utiles. Tout homme de bien dût penser de même dans un ville où l’ambition avilie par les intrigans n’étoit plus associée à l’amour de la gloire.

Il auroit été d’ailleurs bien difficile que les Athéniens, occupés de plaisirs, de jeux, de fêtes et de spectacles, depuis que leur avarice et leur prodigalité mettoient les alliés à contribution, se fussent encore formés aux grandes choses. Leur puissance sur mer, qui devoit servir de rempart à la Grèce, servoit, dit Xénophon, à raffiner leur goût pour les voluptés; on trouvoit sur leurs tables tout ce que la Sicile, l’Italie, l’île de Chypre, l’Egypte, la Lydie et les côtes de l’Hellespont ont de plus rare et de plus exquis: les mœurs d’une ville, abandonnée au luxe, peuvent produire des hommes aimables, mais non pas de grands hommes.

Quoi qu’il en soit, Cléon, dont tous les historiens parlent avec un extrême mépris, prit une espèce d’ascendant sur tous ceux, qui, comme lui, voulurent s’emparer de l’autorité que Périclès avoit possédée. Sa fortune donna de la confiance à tous les intrigans; et pour s’élever ou pour ruiner son adversaire, on n’employa plus que la ruse, la flatterie, le mensonge, la calomnie, et tous ces moyens bas qui peuvent conduire aux honneurs dans une république corrompue, mais qui ne peuvent y maintenir, à moins qu’elle ne soit parvenue au comble de la corruption. Le peuple, agité par les cabales et les partis formés pour le tromper, se défit de cette sorte de paresse avec laquelle il s’étoit livré jusque-là au citoyen qui avoit gagné sa confiance. Il se défia de tout le monde, se tint sur ses gardes, devint intraitable, et ne put ni gouverner ni être gouverné.

Cléon étoit prêt à perdre la république, lorsque les citoyens les plus considérables, dont il s’étoit déclaré l’ennemi, pour gagner la faveur de la multitude, lui suscitèrent un concurrent; mais ils n’eurent rien de mieux à lui opposer que Nicias, à qui une timidité excessive faisoit craindre la présence du peuple. On peut juger par-là, combien il étoit propre au rôle qu’on lui destinoit. Il avoit des vertus, des talens, de l’éloquence; mais, par je ne sais quelle défiance pusillanime de lui-même, il n’osoit se montrer tel qu’il étoit. Avec son insolence bruyante, Cléon écrasoit la modestie de Nicias; on pardonne à l’un ses rapines, on ne s’aperçoit pas du désintéressement de l’autre. Brave soldat, mais capitaine irrésolu, toute entreprise paroissoit impossible à Nicias; quand il commençoit enfin à agir, le moment le plus favorable étoit déjà passé. Il ne sait que douter, délibérer, et à peine a-t-il fait l’effort de se décider, qu’il croit déjà entrevoir un meilleur parti, qu’il abandonne encore pour un autre. Cléon, au contraire, ne doutoit de rien; entreprise sage ou téméraire, moyens prudents ou insensés, tout lui est égal. Enfin, toute Athènes, indécise ou partagée entre les vertus et les talens timides de Nicias, et les vices et l’ineptie effrontée de Cléon, n’ose prendre une résolution, ou prend un mauvais parti si elle agit.