Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15)

Part 4

Chapter 43,647 wordsPublic domain

Les Grecs eurent encore la modération de ne pas approuver les Lacédémoniens, qui, par une politique indigne d’eux, demandoient que les Amphictyons chassassent de leur assemblée les députés des villes qui s’étoient liguées avec les Perses. Faire des mécontens dans la Grèce, c’étoit rompre les liens de sa confédération, et conserver dans son sein des alliés aux étrangers. Malgré cette sagesse, si digne d’un peuple libre, la république fédérative des Grecs étoit prête à se dissoudre. Les Perses, si je puis parler ainsi, avoient infecté l’air de la Grèce; et on auroit dit que Xercès, pour se venger de ses défaites, avoit soufflé, en fuyant, l’esprit de discorde sur Athènes et Lacédémone.

Les dépouilles de Platée donnèrent aux Grecs l’amour des richesses; les Spartiates eux-mêmes osèrent prendre une part dans le butin, et profaner leur ville par l’or des Perses, tandis que les Athéniens, ne se doutant pas qu’une trop grande prospérité annonce presque toujours aux états une décadence prochaine, se livroient à une présomption insensée. Leur république, toujours ardente à s’agiter, et que le repos fatiguoit, se croyoit dès sa naissance destinée à gouverner le monde entier; et pensant jouir d’avance de cet empire qu’elle ambitionnoit, engageoit par serment ses citoyens à regarder comme leur domaine tous les pays où il croît des vignes, des oliviers et du froment. Cette ambition puérile ouvroit l’ame des Athéniens aux plus grandes espérances; et après les prodiges de sagesse et de courage qu’ils avoient faits pendant la guerre Médique, s’ils n’aspirèrent pas ouvertement à vouloir dominer dans la Grèce, ils paroissoient mécontens de n’y occuper qu’une place subalterne. Quand avec leurs femmes, leurs vieillards et leurs enfans, ils revinrent prendre possession de leurs demeures ruinées, Lacédémone, d’autant plus jalouse de son autorité, qu’ils avoient acquis plus de gloire, voulut les empêcher de rétablir les murailles et les défenses de leur ville. «Si Xercès, disoient les Spartiates, en cachant leurs vrais sentimens sous le voile du bien public, nous fait encore la guerre pour se venger de ses défaites, les Athéniens seront encore obligés d’abandonner leur ville; mais ne croyez pas que les Perses se contentent alors d’en détruire les fortifications. Instruits par l’expérience, ils les augmenteront au contraire, et se feront parmi nous une place d’armes qu’il sera impossible de leur arracher, et d’où ils tiendront toute la Grèce en échec.»

Athènes, pour fruit de la générosité avec laquelle elle s’étoit dévouée au salut des Grecs, n’auroit été qu’une ville ouverte et incapable de se défendre et de protéger l’Attique, si Thémistocle n’eût réussi, en trompant les Lacédémoniens, à la rétablir dans son premier état. Il se rendit chez eux en qualité d’ambassadeur; et tandis qu’il les amusoit par les longueurs affectées de sa négociation, les Athéniens travaillèrent sans relâche à relever leurs murailles. La nouvelle en fut portée à Lacédémone; Thémistocle accusa d’abord des esprits jaloux et mal-intentionnés de répandre des bruits propres à troubler la tranquillité de la Grèce. Quand il apprit enfin que les travaux de sa patrie étoient assez avancés pour qu’on n’osât plus demander de les détruire ou de les abandonner: «Pourquoi, dit-il aux Lacédémoniens, tant de plaintes inutiles? Si vous pensez que je vous trompe, par un récit infidelle, que ne faites-vous partir pour l’Attique quelques-uns de vos citoyens? ils s’instruiront de la vérité sur les lieux, et leur rapport terminera enfin nos contestations.» On crut Thémistocle, et Athènes reçut les commissaires Spartiates comme autant d’otages qui répondroient du traitement qu’on feroit à son ambassadeur. Aucune des deux républiques n’osa se plaindre; mais l’injustice et la mauvaise foi de leurs procédés commencèrent à changer leur jalousie en haine, et leur apprirent tout ce qu’elles avoient à craindre l’une de l’autre.

Les Spartiates, toujours attachés aux institutions de Lycurgue, trouvoient dans leurs lois mêmes, un frein à leur jalousie, leur haine et leur ambition naissantes; mais il n’en étoit pas ainsi des Athéniens. Polybe compare avec raison leur république à un vaisseau que personne ne commande, ou dans lequel tout le monde est le maître de la manœuvre. Les uns, dit cet historien, veulent continuer leur route, les autres veulent aborder au prochain rivage; ceux-ci resserrent les voiles, ceux-là les déploient; et dans cette confusion, le vaisseau qui vogue sans destination, au gré des vents, est toujours prêt à échouer contre quelqu’écueil.

En effet, Athènes, toujours emportée par les événemens et ses passions, n’étoit point encore parvenue à fixer les principes de son gouvernement. A sa naissance même, ses citoyens avoient commencé à être divisés; tandis que les habitans de la montagne vouloient remettre toute l’autorité entre les mains de la multitude, ceux de la plaine n’aspiroient, au contraire, qu’à établir une aristocratie rigoureuse; et les citoyens qui habitoient la côte, plus sages que les autres, demandoient qu’on partageât le pouvoir entre les riches et le peuple; et qu’à la faveur d’un gouvernement mixte, dont tous les pouvoirs se tempéroient mutuellement, on prévînt la tyrannie des magistrats et la licence des citoyens.

Aucun parti n’ayant eu assez de force ou d’adresse pour triompher des autres, les Athéniens, toujours ennemis de leurs lois incertaines, semblèrent n’avoir d’autre règle de conduite que par l’exemple des caprices de leurs pères; et au milieu des révolutions continuelles dont ils furent agités, ils s’étoient accoutumés à être vains, impétueux, inconsidérés, ambitieux, volages, aussi extrêmes dans leurs vices que dans leurs vertus, ou plutôt à n’avoir aucun caractère. Lassés enfin de leurs désordres domestiques, ils avoient eu recours à Solon, et le chargèrent de leur donner des lois; mais en tentant de remédier aux maux de la république, ce législateur imprudent ne fit que les pallier, ou plutôt donna une nouvelle force aux anciens vices du gouvernement.

En laissant aux assemblées du peuple le droit de faire les lois, d’élire les magistrats, et de régler les affaires générales, telles que la paix, la guerre, les alliances, &c. il distribua les citoyens en différentes classes, suivant la différence de leur fortune, et ordonna que les magistratures ne fussent conférées qu’à ceux qui recueilloient au moins de leurs terres deux cent mesures de froment, d’huile ou de vin. Tandis que Solon sembloit éloigner prudemment de l’administration des affaires ceux qui devoient prendre le moins d’intérêt au bien public, et que, par différentes lois il affectoit de rétablir l’aréopage dans sa première dignité, et de donner aux magistrats la force et le crédit nécessaires pour maintenir la subordination et l’ordre; il accorda, en effet, au peuple, la permission de mépriser et ses lois et ses magistrats. Autoriser les appels des sentences, des décrets et des ordres de tous les juges, aux assemblées toujours tumultueuses de la place publique, n’étoit-ce pas conférer une magistrature toute-puissante à une multitude ignorante, volage, jalouse de la fortune des riches, toujours dupe de quelque intrigant, et toujours gouvernée par les citoyens les plus inquiets ou les plus adroits à flatter ses vices? N’étoit-ce pas, sous le nom de la démocratie, établir une véritable anarchie? Quand le législateur auroit publié, relativement à tous les objets particuliers de la société, les lois les plus propres à la rendre heureuse, c’eût été sans succès; parce qu’il étoit impossible que la haine, la faveur, l’ignorance et l’emportement qui agiteroient les assemblées publiques, laissassent établir et subsister des règles constantes de jurisprudence. A l’autorité des lois, on devoit bientôt opposer l’autorité des jugemens du peuple, et la porte étoit ouverte à tous les abus.

Solon créa un sénat composé de cent citoyens de chaque tribu; et cette compagnie, chargée de l’administration des affaires, de préparer les matières qu’on devoit porter à l’assemblée publique, et d’éclairer et de guider le peuple dans les délibérations, auroit en effet procuré de grands avantages au gouvernement, si le législateur avoit eu l’art d’en combiner de telle façon l’autorité avec celle du peuple, qu’elles se balançassent sans se détruire. Solon auroit dû avoir l’attention de rendre les assemblées de la place moins fréquentes qu’elles ne l’avoient été jusqu’alors. Un sénat, qui, sans compter les convocations extraordinaires que tout magistrat et tout général d’armée pouvoit demander, étoit obligé d’assembler quatre fois le peuple dans une pritonie, c’est-à-dire, dans l’espace de trente-six jours, n’étoit guère propre à se faire respecter; le peuple le voyoit de trop près, et le jugeoit trop souvent. Solon l’avoit encore dégradé et rendu inutile, en permettant à tout citoyen, âgé de cinquante ans, de haranguer dans la place publique. L’éloquence devoit se former une magistrature supérieure à celle du sénat; et à la faveur d’une transition familière à son art, égarer les esprits sur des objets étrangers, et soumettre la sagesse du magistrat aux caprices du peuple.

Solon eut la honte de voir lui-même la tyrannie des Pisistrates s’élever sur les ruines de son foible gouvernement. Si des causes particulières, depuis qu’Athènes avoit recouvré sa liberté, lui firent exécuter des entreprises dont le peuple le plus sagement gouverné est à peine capable, ce ne devoit être qu’un avantage passager. Cette ville, idolâtre et ennemie des talens et des vertus, n’avoit imaginé aucun autre moyen pour conserver sa liberté sans nuire à l’émulation, que d’accorder les plus grands honneurs à qui serviroit la patrie d’une manière distinguée, et de punir cependant par le ban de l’ostracisme, ou un exil de dix ans, quiconque en auroit trop bien mérité. Aristide, depuis la défaite de Xercès, avoit fait porter une loi, par laquelle tout citoyen, quelle que fût sa fortune, pouvoit aspirer aux magistratures. Ainsi le gouvernement, encore plus vicieux qu’il ne l’étoit en sortant des mains de Solon, devoit reproduire encore de plus grands maux, quand l’engouement qui portoit les Athéniens au bien, seroit dissipé.

LIVRE SECOND.

Les Grecs, autrefois bornés à eux-mêmes, et qui ne s’étoient jamais servi dans leurs querelles particulières que de leurs forces de terre, faisoient peu de cas des vaisseaux et des matelots, qu’on n’avoit employés qu’aux affaires de commerce; mais la guerre Médique leur donna de nouveaux intérêts et une nouvelle politique. Ils craignirent le ressentiment de la cour de Perse; ils regardèrent comme un affront l’espèce de servitude où Xercès tenoit leurs colonies; et soit pour se faire une barrière plus forte, soit pour s’ouvrir l’entrée de l’Asie, ils contractèrent avec elles une alliance étroite. Quand la Grèce n’auroit pas dû son salut à la bataille de Salamine, elle auroit désormais considéré ses flottes comme le rempart le plus sûr contre les barbares, et comme un lien nécessaire pour unir une foule de peuples séparés par la mer, les rapprocher en quelque sorte les uns des autres, et les mettre à portée de se secourir.

Cette nouvelle manière de penser porta atteinte à l’autorité dont Sparte avoit joui jusque-là. Quelque gloire que cette république eût acquise dans la guerre Médique, quelqu’ancienne et bien fondée que fût sa réputation, elle se trouvoit dégradée par la seule raison qu’elle n’avoit ni vaisseaux, ni fonds nécessaires pour l’entretien d’une marine. On commençoit à négliger sa protection, tandis qu’Athènes, à la faveur de ses flottes nombreuses, attiroit au contraire tous les regards sur elle, et sembloit avoir déjà usurpé la prééminence dont l’autre étoit encore en possession.

Athènes n’auroit joui que d’une considération peu durable, si les Spartiates n’avoient opposé à son ambition que leurs anciennes vertus. Cette république imprudente, qui devoit perdre sa puissance par l’abus qu’elle en feroit, auroit été bientôt contrainte par les événemens de reprendre la place subalterne qu’elle avoit occupée dans la ligue de la Grèce. La crainte qu’on avoit de la vengeance de Xercès, étoit une terreur panique, et ne pouvoit subsister long-temps. Les colonies d’Asie, accoutumées à la paix, et jalouses de leur liberté, devoient se lasser de la protection inquiète et tyrannique des Athéniens. Les Grecs détrompés auroient bientôt ouvert les yeux sur la faute qu’ils faisoient, de négliger une république qui les gouvernoit depuis six cens ans avec sagesse, pour se livrer à la conduite d’une ville dont le peuple, accoutumé par le vice de ses lois à n’agir que par caprice et par passion, étoit incapable d’être à la tête de leurs affaires. Plus les Spartiates auroient souffert patiemment l’espèce de tort que leur faisoit le crédit naissant d’Athènes, plus on seroit revenu à eux avec confiance et avec empressement.

Ils ne surent pas qu’il faut supporter des maux passagers, et se garder de les aigrir par des remèdes imprudens; ils ignorèrent que, quelque révolution que paroisse éprouver un état, il n’est point déchu quand il conserve religieusement les institutions auxquelles il a dû sa puissance. Leur jalousie contre les Athéniens les prépara à commettre une injustice contre la Grèce entière. Au lieu de ne confier le commandement de l’armée destinée à porter la guerre en Asie et rendre la liberté aux colonies, qu’à un général propre à faire aimer et respecter le pouvoir de sa patrie, ils en chargèrent Pausanias, que le butin fait à Platée avoit déjà corrompu, et qui, se vendant aux lieutenans de Xercès, se comporta avec autant de hauteur et de dureté à l’égard des Grecs, que de foiblesse et de ménagement envers les Perses. Il éclata un soulèvement universel; et Lacédémone, voulant en quelque sorte punir tous les Grecs de l’ambition qu’elle craignoit dans les seuls Athéniens, refusa d’écouter les plaintes qu’on lui portoit contre son général: elle crut qu’il falloit appesantir le joug, parce qu’elle craignit qu’on ne voulût le secouer.

Cette conduite fut comparée à celle d’Athènes, où Aristide et Cimon, après que Thémistocle eut été condamné à subir la peine de l’ostracisme, avoient acquis le plus grand crédit. Tous les Grecs, à l’exception de ceux du Péloponèse, implorèrent sa protection; et pour se délivrer de la tyrannie de Pausanias, ils offrirent à un peuple qui vraisemblablement se seroit contenté de commander les armées sur mer, comme Sparte les commandoit sur terre, de ne plus aller à la guerre que sous ses ordres.

Quoique les Lacédémoniens ne songeassent plus à conserver l’empire de la Grèce par les mêmes moyens qu’ils l’avoient autrefois acquis, et que les Athéniens fussent assez enivrés de leur fortune pour se livrer aux plus vastes espérances, la Grèce continuoit à jouir de la paix. L’ancien esprit du gouvernement fédératif faisoit faire encore par habitude à ces deux peuples mille efforts pour n’en pas venir à une rupture ouverte. Quelqu’attachés que fussent les Grecs à la ville dont ils étoient citoyens, ils ne croyoient point encore qu’il leur fût permis de sacrifier à ses intérêts ceux de la Grèce entière, qui étoit la patrie commune. Athènes et Sparte, quoique rivales et déjà ennemies, se bornoient cependant à s’observer et s’inquiéter; si elles se faisoient une injure, elles se hâtoient de la réparer à moitié. A l’exemple des autres villes, elles étoient accoutumées à s’appeler elles-mêmes les deux mains, les deux bras ou les deux yeux de la Grèce; elles en concluoient que si l’une ou l’autre périssoit, la Grèce seroit boiteuse, manchote ou borgne; et leur imagination effrayée par cette image, tempéroit la fougue de leur ambition et de leur jalousie.

Lacédémone, d’ailleurs, toujours lente à se décider par la forme même de ses délibérations, se conduisoit depuis trop long-temps par des principes de modération et de justice, pour s’abandonner légèrement à son ambition. Elle ne pouvoit se déguiser qu’elle étoit trop foible pour humilier un ennemi dont les succès avoient augmenté la confiance et le courage, et qui, disposant de presque toutes les forces de la Grèce, pouvoit, avec le secours de ses vaisseaux, faire des descentes dans toutes les parties du Péloponèse, et étoit gouvernée dans ce moment par des hommes du mérite le plus éminent. Les Athéniens, de leur côté, devoient voir avec une sorte de frayeur la réputation de Lacédémone. Si, par la nature de leur gouvernement, un caprice devoit souvent décider de leurs résolutions, le caprice alors à la mode dans leur place publique, étoit d’obéir aveuglément aux magistrats à qui ils avoient donné leur confiance; et après toutes les grandes choses qu’ils avoient faites depuis l’exil des Pisistrates, ils se connoissoient trop bien en mérite, pour se laisser gouverner par des hommes qui n’auroient pas prévu dans quels malheurs une guerre contre Lacédémone auroit jeté leur patrie et la Grèce entière.

Quoique Thémistocle haït les Lacédémoniens, et vit avec plaisir que sa patrie qu’il gouvernoit devînt la puissance dominante de la Grèce, il ne l’invita point à repousser par les armes les premières injures que lui firent les Spartiates. L’élévation de son ame ne lui permit pas de songer à se rendre nécessaire par une trahison. Il connoissoit les Athéniens, peuple incapable d’être heureux sans abuser de son bonheur; et il sentit que ce seroit servir leurs passions et non pas leurs vrais intérêts, que de les mettre à la tête d’une république fédérative, dont tous les mouvemens ne peuvent être ménagés avec trop de circonspection.

Aristide, encore plus vertueux que Thémistocle à qui il succédoit, n’eut point d’autre principe de politique que les règles de la plus exacte morale, et respecta l’ancienne autorité de Lacédémone. Cimon, aussi bon citoyen qu’Aristide, fit tous ses efforts pour étouffer dans sa naissance la rivalité ruineuse des deux républiques, et conserver l’ancien systême de la Grèce. Il combattit avec succès l’ambition de ses citoyens, en les occupant en Asie contre les Perses. Il loua publiquement la simplicité, la tempérance et la modération des Spartiates dont il avoit les mœurs. La Laconie essuya un tremblement de terre qui y fit périr plus de vingt mille hommes, et il ne travailla qu’à l’aider à réparer ses pertes. Les Ilotes et les Messéniens se révoltèrent; et tandis que l’orateur Ephialte vouloit qu’on laissât succomber Lacédémone, Cimon s’en déclara le protecteur, pour la réconcilier avec sa patrie. Il engagea les Athéniens à lui donner des secours, et à lui pardonner même l’injure dont elle paya leur générosité, en les soupçonnant d’être les amis secrets de ses esclaves révoltés.

Maître d’une fortune considérable, économe dans sa maison, prodigue au-dehors, il joignoit à l’intégrité et aux lumières d’un grand magistrat, les talens les plus rares et les plus nécessaires à la guerre. Il eut l’avantage singulier de remporter le même jour deux victoires, l’une sur mer et l’autre sur terre. Des succès trop brillans en Asie lui firent enfin des ennemis dans l’Attique; on rendit ses vertus suspectes, on craignit ses talens; et Athènes donna sa confiance à l’homme qui avoit tramé et conduit l’intrigue qui perdoit Cimon. C’étoit Périclès, à qui une justesse exquise d’esprit fournissoit toujours les plus sûrs moyens pour parvenir à son but. Capable d’emprunter les sentimens qui lui étoient les plus étrangers, d’embrasser à la fois plusieurs objets, et de les combiner avec une précision extrême; grand capitaine, plus grand orateur encore, Athènes n’avoit point eu de citoyen qui eût réuni plus de talens propres à gouverner la multitude. Mais toutes ces grandes qualités, employées à servir l’ambition encore plus grande de Périclès, devinrent le fléau de sa patrie et de la Grèce.

Il avoit remarqué que, par un mêlange de désintéressement et d’avarice, de fermeté et de condescendance, la plupart des magistrats qui l’avoient précédé dans l’administration des affaires, n’avoient joui que d’une faveur incertaine; et que ceux qui s’étoient constamment occupés du bien public dans leur régence, avoient toujours éprouvé une disgrace éclatante. Au lieu d’être à demi-vertueux et à demi-méchant, d’irriter le peuple dans une occasion, et de lui faire dans l’autre une cour servile, il se fit une règle constante de tout sacrifier à la passion qu’il avoit de gouverner sa république.

Il s’agissoit de faire oublier les prodigalités de Cimon; et Périclès, qui ne jouissoit que d’un patrimoine médiocre, imagina d’être prodigue des richesses de l’état. Il fit donner au peuple des rétributions pour assister aux jugemens. La multitude, dont la fureur de juger s’empara, ne quitta plus la place publique que pour courir aux théâtres. Solon vouloit que le peuple fût laborieux; il avoit chargé l’Aréopage de s’informer des occupations de chaque citoyen, et de punir ceux qui ne travailleroient pas. Le père qui n’avoit pas fait apprendre un métier à son fils, étoit privé par les lois de ses droits naturels sur lui, et ne pouvoit en exiger aucun secours dans sa vieillesse. Le législateur avoit sans doute espéré que le peuple, occupé par quelque profession, seroit moins empressé de se trouver sur la place publique, et laisseroit ainsi une plus grande autorité au sénat et aux magistrats. Ces vues ne touchèrent pas Périclès. Il lui importoit peu qu’après avoir détruit le goût et l’habitude du travail, l’oisiveté du peuple dût un jour multiplier les vices de la démocratie, pourvu que sa reconnoissance présente l’attachât plus fortement à son bienfaiteur. La multitude, toujours aveugle et toujours passionnée dans ses jugemens, devoit avilir tous les tribunaux, et ne s’occuper désormais sur la place qu’à commenter, expliquer, modifier et éluder les lois, qui par-là resteroient sans forces; et c’est ce que désiroit Périclès, qui paroîtroit plus grand quand l’autorité de tous les magistrats seroit avilie, et qui vouloit n’être gêné dans son administration par aucune loi. Il prévoyoit avec plaisir qu’Athènes, au milieu des fêtes, des spectacles, des plaisirs, perdroit les mœurs convenables à un état libre; que les arts inutiles seroient bientôt les plus estimés, et que les Athéniens, distraits de leurs devoirs, n’aspireroient enfin qu’à la gloire puérile et dangereuse d’être le peuple le plus poli et le plus aimable de la Grèce; moins la république seroit attentive à l’administration des affaires, plus son premier magistrat devoit avoir d’autorité.

Cet adroit tyran d’Athènes étoit cependant trop habile pour compter sur la faveur du peuple, s’il ne travailloit continuellement à s’affermir. Son grand art consista à caresser la multitude pour imposer silence à ses rivaux, et à n’embarquer la république que dans des entreprises dont le succès lui parut certain. Quelque puissante que fut son éloquence, un revers qui auroit interrompu les fêtes d’Athènes, tari les sources de son luxe, ou porté l’ennemi dans l’Attique, auroit déconcerté l’orateur; et le peuple, qui ne voit que le moment présent, et ne juge que par les événemens, auroit été capable, dans une agitation convulsive de sa colère ou de sa crainte, de renverser l’idole qu’il adoroit.

Dès-lors Périclès ne vit pas avec moins de chagrin que Cimon, mais par d’autres motifs, la rivalité qui s’étoit formée entre sa patrie et Lacédémone. Il jugea que si les Spartiates, secondés des forces du Péloponèse, en venoient à une rupture ouverte, la qualité de chef d’Athènes deviendroit un fardeau trop pesant, et qu’il succomberoit peut-être sous le poids d’une guerre entreprise contre un peuple qu’on croyoit invincible.