Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15)
Part 31
Tandis que les Grecs étoient en proie à ces désordres, il se formoit contre eux un nouvel ennemi, et aussi redoutable que les peuples qui avoient détruit l’empire d’Occident. Mahomet, au commencement du septième siècle[155], avoit établi une nouvelle religion chez les Arabes. Apôtre et conquérant, il persuada et vainquit; et, réunissant les deux pouvoirs de prince et de pontife, il ordonna aux califes, ses successeurs, d’étendre sa religion et son empire par les mêmes voies qui leur avoient donné naissance. Le prophète promit des récompenses éternelles à ceux qui perdroient la vie en combattant contre les infidelles, et menaça de l’enfer ceux qui resteroient oisifs dans leurs maisons, à moins que par des tributs ils ne contribuassent aux frais et aux succès de la guerre. Les Arabes ou Sarrasins, naturellement braves et propres à supporter les fatigues de la guerre[156], avoient une religion et un gouvernement politique qui tendoient de concert à n’en faire qu’une nation militaire. Ils se précipitoient avec d’autant plus de confiance au milieu des plus grands dangers, qu’ils se croyoient martyrs de leur religion, et que les califes leur avoient persuadé qu’une fatalité aveugle règle le sort des hommes, sans que leur prudence puisse rien changer à des événemens résolus de toute éternité.
[155] Mahomet mourut en 632. Héraclius régnoit alors à Constantinople depuis vingt ans. Abubècre, beau-père de Mahomet, lui succéda; son règne ne dura que deux ans, et il eut pour successeur Omar, calife, dont le courage et l’habileté étendirent la réputation des Arabes.
[156] Les Arabes sont nommés sarrasins d’une contrée de l’Arabie heureuse, appelée _Saraca_ ou _Saracène_.
Les conquêtes des Sarrasins sont une de ces révolutions les plus extraordinaires que présente l’histoire. Après s’être emparés de l’Egypte et de la Palestine, et avoir subjugué l’Afrique, ils se répandent dans l’Asie, enlèvent à l’empire des provinces encore plus importantes que celles que je viens de nommer, et renversent la monarchie des Perses. Rien ne sembloit pouvoir s’opposer à ce torrent débordé; l’Europe même n’étoit pas en sûreté. Tout le monde sait comment les Sarrasins s’établirent en Espagne sur les ruines des Visigoths, et de-là pénétrèrent jusque dans le cœur de la France; comment ils conquirent la Sicile, et combien ils se rendirent redoutables sur la méditerranée. La rapidité et la continuité de ces succès seroient un prodige, dont la théologie des Mahométans pourroit se servir pour prouver la mission de Mahomet, si la foiblesse de l’empire de Constantinople et de la plupart des monarchies établies par les Barbares n’avoit rendu tout facile à des hommes aussi braves et aussi entreprenans que les Sarrasins.
Ils eurent l’audace, sous les règnes de Constantin Pogonat et de Léon l’Isaurien, d’attaquer la capitale même de l’empire; ce qui la sauva dans ces circonstances, c’est le feu Grégeois, dont l’invention étoit due au célèbre Callinique. Ce feu brûloit au milieu des eaux, et les Grecs en firent usage pour détruire les flottes de leurs ennemis. La consternation des Arabes fut égale à leur surprise; et n’osant plus se mettre en mer, ils se contentèrent de faire la guerre dans les provinces éloignées de la capitale. Ils ne cessèrent d’être heureux que quand ils cessèrent d’être unis. Les califes, en se multipliant, perdirent une partie de leur crédit; et comme leur gouvernement étoit militaire, ils furent méprisés dès qu’ils cessèrent de paroître à la tête de leurs armées et de les commander, les Sultans, leurs lieutenans, ne leur laissèrent que le titre et les fonctions de chefs de la religion, et les divisions domestiques de ces nouveaux monarques firent le salut de leurs voisins.
L’empire commençoit à respirer lorsqu’il se forma en Asie une nouvelle puissance, dont les premiers succès devoient faire trembler les empereurs. Les Turcs, peuple qui tiroit son origine du même pays que les Huns, et qui, après avoir rendu différens services aux Grecs, s’étoit établi sur les frontières orientales de l’empire, se soulevèrent vers la fin du dixième siècle, contre Mahomet, sultan de Perse, qui les traitoit avec dureté. Dès que cette nation eut connu ses forces, elle se répandit dans toute l’Asie. Elle ne cherchoit d’abord qu’à piller; et sous le règne de Constantin Moomaque, les Turcs firent des courses jusqu’au Bosphore. La foiblesse des empereurs les enhardit, et quand ils se furent fait un établissement solide, ils ne songèrent qu’à s’agrandir.
Si les empereurs avoient su se faire une politique conforme à l’état déplorable de leurs affaires; s’ils avoient pu dépouiller cet orgueil que Constantin avoit laissé à ses successeurs, comme aux héritiers de la grandeur des Romains, et renoncer aux idées d’une monarchie universelle, quand il ne s’agissoit que de n’être pas détruits par les infidelles, ils auroient peut-être profité de ce zèle indiscret qui arma tout l’Occident pour la délivrance des saints lieux. Mais ces princes se comportèrent comme des hommes foibles, à qui le danger le plus voisin paroît toujours le plus grand. Les infidelles les alarmoient; et quand ils virent approcher de Constantinople ces armées nombreuses qui méditoient la conquête de la Terre-Sainte, ils ne regardèrent plus les croisés que comme leurs ennemis. Il en faut convenir, il sembloit que les Occidentaux, lassés d’avoir une patrie, eussent repris cet esprit d’inquiétude et de brigandage qu’avoient eu leurs pères. Les croisés, assez peu sensés pour croire que leur expédition seroit agréable à Dieu, ne se doutèrent pas des obstacles sans nombre qui s’y opposoient; ou comme s’ils eussent compté que la providence répareroit leurs fautes par des miracles continuels, ils ne songèrent pas même aux moyens d’arriver dans la Palestine, qu’ils vouloient conquérir. Ces pélerins guerriers, toujours sans subsistance et à la veille de périr, se voyoient réduits à piller les provinces où ils passoient. De pareils hôtes devoient être fort incommodes; mais puisque les empereurs n’étoient pas en état de leur fermer l’entrée de la Grèce, il n’y avoit pour eux d’autre parti à prendre que celui de la douceur et de la conciliation. Au lieu de chicaner les Occidentaux[157] sur des conquêtes qu’ils ne feroient vraisemblablement pas, il falloit n’avoir avec eux qu’un même intérêt. Les empereurs ne purent s’y résoudre. Je ne sais quelle dignité qu’ils affectoient ne parut que de l’orgueil et les rendit ridicules. Au défaut de la force ils eurent recours aux ruses, à la finesse, aux subtilités; et c’étoit précisément le moyen le plus infaillible de se faire mépriser des Occidentaux, dont une certaine franchise, qu’ils devoient à l’esprit de chevalerie, étoit peut-être la seule vertu.
[157] Les empereurs prétendoient que les croisés leur prêtassent hommage pour les terres qu’ils se préparoient à conquérir sur les infidelles.
Nos chroniques sont pleines des perfidies que les croisés éprouvèrent de la part des empereurs; ils s’en vengèrent en les chassant de leur capitale. Il étoit naturel qu’ils crussent gagner dans la Grèce les indulgences qui les attendoient dans la Palestine[158], s’ils s’emparoient de Constantinople pour y établir le rit des Latins, et faire cesser un schisme qui rendoit les Grecs peut-être aussi odieux que les infidelles. La domination des Latins dans la Grèce ne fut pas longue, mais les empereurs Grecs, en recouvrant leur capitale, virent de jour en jour leur ruine plus certaine. Ces guerres d’outre-mer, dont les Occidentaux étoient enfin désabusés, n’avoient servi qu’à inspirer plus de haines aux infidelles contre les chrétiens. Ils étoient impatiens de se venger, et c’étoit sur l’empire que devoient tomber tous leurs coups. «Conformément à notre sainte foi, disoit Osman I, sultan des Turcs, invitons d’abord avec douceur les princes chrétiens à recevoir la religion du prophète de Dieu. S’ils résistent à nos invitations, il faut les déclarer ennemis de Dieu et de la vérité; et, le fer et le feu à la main vaincre leur incrédulité, les soumettre à notre culte, ou les punir de leur endurcissement.» Les infidelles, faisant sans cesse de nouveaux progrès en Asie, étendirent leur domination jusqu’au Bosphore. Les empereurs mendièrent inutilement des secours dans la chrétienté; ils furent obligés de permettre aux Turcs de bâtir des forts dans la Grèce; et Constantinople, déjà soumise à ses ennemis avant que d’être devenue leur proie, succomba enfin sous les armes de Mahomet III.
[158] Il ne faut pas douter que la religion ne soit entrée pour beaucoup dans l’entreprise des croisés sur l’empire. Voyez les lettres que Beaudoin, comte de Flandres, et élu empereur, adresse, l’une à tous les chrétiens, et l’autre au pape. _Manus domini hæc operatur_, dit-il dans la première; mais il prend un ton plus emphatique dans la seconde. _Amantissime pater, vocate cœtum, congregate populum, coadunate senes et sugentes ubera, sanctificate diem acceptabilem domino, diem stabiliendæ unitatis et pacis._
_Fin du Tome quatrième._
TABLE
De ce que contiennent les Observations sur les Romains.
AVERTISSEMENT. pag. 253
SOMMAIRES. 255
LIVRE PREMIER. 258
LIVRE SECOND. 314
LIVRE TROISIÈME. 373
LIVRE QUATRIÈME. 422
LIVRE CINQUIÈME. 475
LIVRE SIXIÈME. 534
FIN DE LA TABLE.
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Corrections et notes:
Page 2: «voulut» remplacé par «voulu» (Quelques écrivains ont voulu remonter). Page 5: «Troyes» remplacé par «Troye» (l’expédition de Troye). Page 14: «un» remplacé par «une» (à peine avoit-on fait une loi). Page 15: «systême»: orthographe de l'auteur. Page 17: «lorqu'il» remplacé par «lorsqu'il» (lorsqu’il ne s’agit que d’une poignée de citoyens). Page 27: «foiblessse» remplacé par «foiblesse» (les Grecs dans leur première foiblesse). Page 35: l'auteur écrit indifféremment «cents» et «cens» (douze cens vaisseaux). Page 42: «Scytes» remplacé par «Scythes» (contre les Ammoniens et les Scythes). Page 43: «échaper» remplacé par «échapper» (impossible d’échapper à la ruine). Page 57: «travailèrent» remplacé par «travaillèrent» (les Athéniens travaillèrent sans relâche). Page 58: «commencés» remplacé par «commencé» (ses citoyens avoient commencé à être divisés). Page 72: «orces» remplacé par «forces» (qui par-là resteroient sans forces). Page 73: «consistat» remplacé par «consista» (Son grand art consista). Page 83: «orgeuil» remplacé par «orgueil» (qu’ils doivent se promettre de leur orgueil). Page 84: «chûte»: othographe de l'auteur (dont la chûte auroit été suivie). Pag e 85: «ct» remplacé par «et» (et peut-être même le mépris). Page 86: «Athène» remplacé par «Athènes» (les généraux de Lacédémone et d’Athènes). Page 86: «Démosthène» remplacé par «Démosthènes» (Démosthènes reprocha dans la suite aux Athéniens). Page 87: «Trace» remplacé par «Thrace» (dans la Béotie ou dans la Thrace). Page 90: «qu’il sne» remplacé par «qu’ils ne» (dès qu’ils ne sont plus utiles). Page 90: «rafiner» remplacé par «raffiner» (à raffiner leur goût). Page 90: «ont» remplacé par «on» (on trouvoit sur leurs tables). Page 99: «Démosthènes» remplacé par «Démosthène» (Démosthène et Eurimédon lui furent envoyés). Page 107: «Démosthène» remplacé par «Démosthènes» (que Démosthènes reproche aux Athéniens). Page 125: «Démosthène» remplacé par «Démosthènes» (C’est ce que vouloit dire Démosthènes). Page 126: «oprimer» remplacé par «opprimer» (ne se réconcilioient que pour opprimer). Page 126: «Tucydide» remplacé par «Thucydide» (dit Thucydide). Page 133: «Grèe» remplacé par «Grèce» (se multiplioient dans la Grèce). Page 138: «terrein»: ailleurs l'auteur écrit «terrain» (un terrein qui lui convînt pour combattre). Page 146: «inpénétrable» remplacé par «impénétrable» (pour se rendre impénétrable). Page 169: «Arcananie» remplacé par «Acarnanie» (rappeler dans l’Acarnanie). Page 175: «subuguer» remplacé par «subjuguer» (pour subjuguer la Grèce). Page 202: «Cypre» remplacé par «Chypre» (l'île de Chypre). Page 218: «eratus» remplacé par «Aratus» (qu’elle rassurât entièrement Aratus). Page 218: «alliées» remplacé par «alliés» (les alliés de la ligue Achéenne). Page 218: «Aux» remplacé par «eux» (occupés chez eux par quelques affaires). Page 221: «chéenne Acontre» remplacé par «Achéenne contre» (défendre la confédération Achéenne contre la république). Page 232: «revenir» remplacé par «devenir» (devenir les maîtres du monde). Page 235: «tyrannnie» remplacé par «tyrannie» (la tyrannie dans leur patrie). Page 247: «cour» remplacé par «cours» (le cours de ses guerres). Page 249: «Démosthène» remplacé par «Démosthènes» (les Démosthènes, les Platon, les Euripide). Page 272 note 11: «plebs» remplacé par «plebes» (Eo nuncio erecti patres; erecta plebes;). Page 272 note 11: «inservitum» remplacé par «insueritum» (summâ ope insueritum erat). Page 272 note 12: «clien» remplacé par «client» (Un patron et son client). Page 278: «rappelent» remplacé par «rappellent» (Ils se rappellent). Page 283 note 16: «temp stati» remplacé par «tempestati» (Huic tantæ tempestati). Page 287: «ambitionr» remplacé par «ambition» (une partie de leur ambition). Page 292: «liccnee» remplacé par «licence» (pouvoit conduire à la licence). Page 318: «ils» remplacé par «il» (il s’est emparé du diadême). Page 336 note 32: «pecuniniæ» remplacé par «pecuniæ» (ex pecuniæ modo). Page 360: «cahos» remplacé par «chaos» (dans un chaos énorme). Page 364 note 53: «velti» remplacé par «velit» (impetret quæ velit). Page 364 note 53: «graciost» remplacé par «graciosi» (_ita graciosi eramus apud illum_). Page 380: «rafiné» remplacé par «raffiné» (Ce despotisme raffiné). Page 381: «Agripa» remplacé par «Agrippa» (Agrippa, petit-fils d’Auguste). Page 383: «viellesse» remplacé par «vieillesse» (d'accorder à ma vieillesse quelque repos). Page 385: «satyre» remplacé par «satire» (la satire, qui n’est jamais odieuse). Page 387: «abbatre» remplacé par «abattre» (pour l’abattre d’un seul coup d’épée). Page 399: «ils» remplacé par «les» (les armées obéirent). Page 435: «amolisse» remplacé par «amollisse» (et n’amollisse l’ame). Page 403: «flateur» remplacé par «flatteur» (le plus insigne flatteur). Page 435 note 88: «oute» remplacé par «toute» (toute l’utilité des exercices). Page 435 note 88: le numéro de chapitre manque (Vegèce, l. 2, ch.). Page 438: «estlav» remplacé par «est lavé» (la honte dont on est lavé). Page 439 note 91: «conssul» remplacé par «consul» (Le consul avoit seul). Page 448: «raillier» remplacé par «rallier» (savoir se rallier). Page 453: «Ita-» remplacé par «Italiens» (la haine que les Italiens). Page 453: «Camile» remplacé par «Camille» (Camille, qui venoit de soumettre). Page 463: «rappele» remplacé par «rappelle» (si on se rappelle combien). Page 467: «bisarres» remplacé par «bizarres» (Ces jeux bizarres). Page 470: «lieutenant» remplacé par «lieutenans» (les lieutenans d’Alexandre). Page 470: «Phyrrhus» remplacé par «Pyrrhus» (Pyrrhus ne trouve rien de barbare). Page 476: «Chartage» remplacé par «Carthage» (Carthage, fondée par Didon). Page 479 note 110: «Cartaginois» remplacé par «Carthaginois» (Carthaginois, _mangeur de bouillie_). Page 489: «auxilières» remplacé par «auxiliaires» (toujours nouvelles d’auxiliaires). Page 493: «elle» remplacé par «elles» (quand elles l’avoient taillé en pièce). Page 504: «aruspices» remplacé par «auspices» (auspices qui lui annoncèrent à propos). Page 516: «humilié» remplacé par «humiliée» (Quelqu’humiliée qu’elle soit). Page 521: inséré «firent» (ce que les Romains firent). Page 521: «Macédoinne» remplacé par «Macédoine» (faire la guerre à la Macédoine). Page 523: «différents» remplacé par «différends» (oublient leurs différends particuliers). Page 533 note 133: «Gali» remplacé par «Galli» (Galli spoliaverunt). Page 547: «amolissent» remplacé par «amollissent» (à ceux qui amollissent). Page 552: «Tel» remplacé par «Telle» (Telle étoit la situation). Page 553: «superde» remplacé par «superbe» (une ville superbe). Page 554: «richessesses» remplacé par «richesses» (une partie de leurs richesses). Page 555: «stoïscisme» remplacé par «stoïcisme» (l’impuissant stoïcisme). Page 576: «despostisme» remplacé par «despotisme» (tous les vices que le despotisme). Page 578: «des» remplacé par «de» (quand on refusa de les entendre). Page 580: «avoit» remplacé par «avoient» (les califes leur avoient persuadé). Page 580: «ses» remplacé par «ces» (la continuité de ces succès). Page 583: «reprit» remplacé par «repris» (eussent repris cet esprit). Page 584 note 158: «cœcum» remplacé par «cœtum» (Amantissime pater, vocate cœtum).