Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15)
Part 30
Alipzures, Alcizures, Itamares, Toncasses, Boïsques, Alains, tous les peuples de la Scythie Européenne, furent vaincus. Les ravages des Huns produisent d’abord un effet favorable à l’empire, parce qu’ils ruinèrent la puissance énorme des Goths, et que, dans la consternation où se trouvoit la Germanie, elle songeoit moins à envahir et à piller les provinces Romaines, qu’à se défendre contre ses nouveaux ennemis. Mais quand des succès, toujours nouveaux, firent enfin regarder les Huns comme une nation invincible, les Barbares abandonnèrent leurs habitations pour éviter le joug dont ils étoient menacés, et se virent poussés sur les terres de l’empire. Les Visigoths demandèrent à l’empereur Valens[142], et obtinrent la Moésie inférieure pour leur servir de retraite; et les Vandales, les Suèves et une tribu d’Alains, passèrent le Rhin, et s’établirent dans les Gaules par droit de conquête.
[142] Les Goths ne formèrent qu’une nation jusqu’au temps de l’irruption des Huns en Europe. Ceux qui habitoient les provinces Orientales de leur domination s’appelèrent Ostrogoths, c’est-à-dire, Goths d’Orient. Ceux des provinces Occidentales se nommoient Visigoths, c’est-à-dire, Goths d’Occident. Ils composèrent deux nations séparées et indépendantes, depuis que les premiers furent subjugués par les Huns, et que les seconds se furent réfugiés dans la Moésie; mais se souvenant toujours de leur origine commune, ils se regardèrent comme frères et alliés.
Les historiens rapportent que Stilicon, favori et ministre, et par conséquent tyran d’Honorius, las de régner sous le nom de ce prince imbécille, aspiroit à s’emparer de l’empire, et que, pour y réussir, il invita les Vandales, les Alains et les Suèves à entrer dans les Gaules, après avoir tout disposé de façon que ces Barbares pussent s’y établir sans obstacle. Ce ministre infidelle, ajoutent les historiens, se flattoit que dans la confusion où cet événement jetteroit l’empire, les Romains lui déféreroient, ou à son fils Eucherius, le trône d’Honorius. Si Stilicon forma ce projet, c’étoit un homme, s’il est possible, encore plus méprisable par l’esprit que par le cœur, et l’histoire ne le dit point. Pouvoit-il penser que les Romains fussent assez insensés pour punir Honorius seul des succès des Barbares, tandis qu’il étoit notoire que ce prince n’étoit qu’un automate paré des ornemens impériaux? L’empereur n’étoit coupable que des fautes de son ministre; personne n’en doutoit dans l’empire, et en le punissant, on eût récompensé le ministre: quelle absurdité! Je ne saurois me prêter aux vues politiques qu’on suppose à Stilicon; pour usurper l’empire, il devoit, au contraire, le faire triompher de ses ennemis. Pourquoi ne pas croire que les Barbares, qui entrèrent dans les Gaules sous son ministère, prirent ce parti[143], parce qu’ils craignoient moins les Romains que les Huns; et qu’ils s’établirent dans leur conquête, parce que les Gaules valoient mieux que la Germanie, et qu’en repassant le Rhin, ils auroient retrouvé les Huns qu’ils avoient voulu éviter?
[143] J’aurois pu faire ici cent argumens pour justifier Stilicon; mais ce que j’ai dit suffit, si je ne me trompe, pour les personnes sensées. Cette fameuse irruption des Vandales dans les Gaules arriva l’an de J. C. 406.
Tandis que les Vandales commençoient à établir leur domination sur l’Espagne, il se forma dans la Moésie un orage qui menaçoit la capitale même de l’empire; les Visigoths, à qui Valens avoit ouvert un asyle, conservèrent leurs mœurs, leurs usages, leurs lois, et il n’en fallut pas davantage pour les rendre suspects à des princes accoutumés à tout craindre, et d’autant plus jaloux des respects dus à leur dignité, qu’ils voyoient sensiblement diminuer leur puissance. Tous les jours on se faisoit de part et d’autre quelqu’injure, et les esprits étoient déjà extrêmement aigris, lorsqu’il survint une famine dans la Moésie. Les ministres de l’empire crurent qu’il falloit profiter d’une occasion si favorable, pour faire périr la nation entière des Visigoths. Les officiers Romains, dit Jornandès, abusant indignement de la situation malheureuse de ces Barbares, leur vendoient à un prix excessif, non pas des alimens ordinaires, mais les chairs infectes des chiens et des chevaux. La dureté fut poussée à un tel point, qu’il fallut donner un esclave pour avoir un pain, et dix livres d’or pour un agneau. On exigea enfin des Visigoths qu’ils échangeassent leurs propres enfans contre des alimens; et à tant d’horreurs, on joignit celle de vouloir assassiner tous les chefs de leur nation en les rassemblant par un festin.
Les Visigoths, indignés, se choisirent un roi pour se mettre en état de se venger. Ils alloient ravager l’Orient, comme les Vandales, les Alains et les Suèves ravageoient l’Occident; mais Rufin, qui gouvernoit Arcadius, eut recours à une politique bien différente de celle qu’on reproche au ministre d’Honorius; il appaisa les Visigoths par des présens; et soit qu’il voulût se débarrasser pour toujours de ces hôtes dangereux, soit qu’il ne cherchât qu’à inquiéter Stilicon, son ennemi personnel[144], il les invita à se tourner du côté de l’Italie, où ils trouveroient un butin immense. Ils pénétrèrent jusqu’à Ravenne, sous la conduite de leur roi Alaric, et ce prince proposa à Honorius de confondre ses sujets avec les Romains, pour ne former qu’un seul peuple, ou de décider, par un combat, du sort des deux nations. L’empereur, instruit par l’expérience de ses prédécesseurs du danger attaché à l’alliance des Barbares, ou qui ne cherchoit peut-être qu’à tromper ses ennemis, éluda la proposition d’Alaric, en lui offrant de lui abandonner en propre les Gaules et l’Espagne.
[144] Stilicon, au rapport des historiens, prétendoit que Théodose, surnommé le Grand, l’avoit nommé régent des deux empires: il avoit dessein, dit-on, d’aller en Orient pour y faire reconnoître ses droits et déposséder Rufin.
Quoique Honorius dût s’estimer heureux de chasser les Visigoths d’Italie, par la cession de deux provinces démembrées de l’empire, depuis que les Vandales, les Suèves et les Alains s’y étoient établis, Stilicon les suivit, et, croyant les surprendre, les attaqua au pied des Alpes Cociennes. Les Barbares, résolus à périr plutôt qu’à laisser impunie la perfidie du général Romain, combattirent avec fureur. Ils taillèrent en pièces leurs ennemis, et revenant sur leurs pas, se répandirent dans l’Italie, s’approchèrent de Rome, l’attaquèrent et la prirent d’assaut.
Ces succès des Visigoths, des Vandales, des Suèves, des Alains, etc. quelque grands qu’ils fussent, n’étoient pas cependant comparables à ceux qu’avoient faits les Huns, quand Attila se trouva seul maître de leur monarchie[145]. Ce prince, digne par ses talens d’être l’admiration du monde, s’il n’en eût été l’effroi par les ravages qu’il y fit, avoit toutes les qualités d’un grand homme, mais à la manière d’un Barbare, né dans une nation farouche et sans mœurs. Son courage, sa prudence, sa cruauté, sa perfidie, sa confiance, tout avoit également réussi à son ambition. Jusqu’alors les Barbares n’avoient paru que comme des aventuriers qui agissoient par inquiétude, qui faisoient la guerre sans objet, qui renonçoient à une entreprise sans motif, qui se servoient sans choix des premiers moyens que la fortune leur offroit, qui commençoient tout et ne finissoient rien. Attila se fit un plan suivi d’agrandissement, et devint d’autant plus redoutable, qu’en combattant à la tête d’un peuple téméraire, féroce et tempérant, il employoit contre ses ennemis la ruse et l’adresse la plus subtile. Il traînoit à sa suite toutes les nations barbares soumises à sa domination. Les rois des Gepides et des Ostrogoths étoient ses ministres; pour les rois des peuples moins célèbres, ils étoient confondus dans la foule de ses courtisans, composoient sa garde, ou étoient destinés à porter ses ordres. Nul faste, nulle mollesse, nul de ces vices qui énervent l’ame, n’avoient corrompu cette cour sauvage, parce que son maître, laborieux et infatigable, croyoit n’avoir rien fait pour sa gloire, tant qu’il lui restoit quelque nation à subjuguer. Une cabane étoit son palais; il y recevoit les ambassadeurs de Théodose et de Valentinien, qu’il traitoit en sujets sans les avoir vaincus[146].
[145] Attila partagea d’abord la couronne avec son frère Bleda; il se défit de ce prince en 444 pour régner seul.
[146] _Votre maître et le mien_, disoient les ambassadeurs d’Attila, en parlant aux empereurs. Théodose II, s’engagea à payer à Attila un tribut de mille livres d’or par an.
Ce prince se seroit vu le maître du monde, s’il n’eût été défait à cette célèbre bataille où les Romains et les Visigoths unis, combattirent dans les plaines Catalauniques, secondés de plusieurs autres nations qui n’avoient qu’un même intérêt[147]. Les vainqueurs ne profitèrent pas de leur victoire pour accabler Attila, peut-être ne le purent-ils pas, quoique plusieurs historiens prétendent qu’Aétius le ménagea, dans la crainte que s’il succomboit entièrement, les Visigoths ne devinssent trop entreprenans, et ne voulussent asservir l’empire pour récompense de l’avoir délivré des Huns. Quoiqu’il en soit, Attila répara promptement ses forces, et quand on le croyoit vaincu, il reparut plus redoutable que ne l’auroient été les Visigoths, après sa ruine entière. Il pénètre en Italie, ravage tout sur son passage, et Rome ne dut son salut qu’à une sorte de préjugé, par lequel les Barbares regardoient cette ville comme sacrée, et aux larmes du pape Léon, dont l’éloquence toucha le cœur d’Attila.
[147] Jornandès met au nombre de ces alliés plusieurs tribus de Francs et de Sarmates: les Armoritains, les Litiens, les Bourguignons, les Saxons, les Riparioles, les Ibrions, les Celtes, les Allemands.
Je ne m’étendrai pas davantage sur les calamités de l’empire d’Occident; tous les jours, il perdit quelqu’une de ses provinces. L’Italie, déjà ravagée deux fois, éprouva encore la fureur de Genseric, roi des Vandales; et Rome elle-même devint enfin la proie d’Odoacre, roi des Erules, qui détrôna Augustule, le dernier des empereurs d’Occident[148], le relégua dans un fort de la Campanie, et qui lui-même se vit bientôt enlever sa conquête par Théodoric, roi des Ostrogoths[149]. Il ne faut pas douter que l’empire d’Orient n’eût subi promptement le même sort que l’empire d’Occident, si, à la mort d’Attila, la formidable monarchie des Huns ne se fût divisée en plusieurs parties indépendantes les unes des autres. Les peuples qui avoient perdu leur liberté, la recouvrèrent; ils se firent la guerre, et, entraînés par l’exemple des Barbares qui les avoient précédés, ils se portoient plus volontiers sur le Rhin que sur le bas Danube. D’ailleurs, le Nord et les deux Scythies se trouvoient épuisés. Après tant de guerres qui avoient fait périr des milliers innombrables d’hommes, les Barbares ne se foulant plus les uns les autres, commençèrent bientôt à se trouver plus à leur aise; leurs conquêtes adoucirent leurs mœurs, et ils prirent une situation plus tranquille. A l’égard du royaume de Perse, dont j’ai parlé au commencement de ce livre, et qui fut d’abord une puissance formidable aux Romains, ce n’étoit plus qu’une monarchie méprisée de ses voisins, ou du moins qui ne pouvoit leur causer aucune alarme. Ce que la révolution avoit inspiré de courage, de force, de vertus aux Perses, avoit disparu dès que leurs rois, affermis sur le trône, devinrent despotiques et voluptueux.
[148] On compte 503 ans de l’époque où Octave fut reconnu Auguste, jusqu’au temps qu’Augustule perdit l’empire... Cet événement arriva l’an de J. C. 476.
[149] La monarchie des Erules ne subsista que quatorze ans. Théodoric fonda la monarchie des Goths en Italie. Ces Goths avoient recouvré leur indépendance à la mort d’Attila.
L’empire d’Orient avoit besoin d’avoir des ennemis si foibles pour ne pas succomber. Epuisé par les tributs immenses qu’il avoit payés aux Barbares, il n’étoit pas en état d’entretenir cinquante mille hommes de troupes, et ses armées avoient toujours été encore moins braves, et moins disciplinées que celles d’Occident. Zenon, livré à toutes sortes de vices et de débauches, cruel, avare, lâche, méprisé de ses sujets, et exerçant une proscription terrible sur les grands de l’empire, dans l’espérance insensée de faire périr son successeur, étoit-il plus capable qu’Augustule de conserver sa couronne? Anastase, son successeur, eut les mêmes vices, et son règne fut continuellement agité par les séditions et les révoltes des Eutichiens qu’il favorisoit, et des Orthodoxes dont il cherchoit à corrompre la doctrine. Justin, qui lui succéda, n’eut aucun talent, et porta sur le trône la bassesse d’ame que lui avoit donné une éducation digne de la naissance la plus vile.
On juge sans peine quelle devoit être la situation de l’empire, quand Justinien parvint au trône, dont il s’étoit ouvert le chemin par l’assassinat infame de Vitalien. Ce prince, aussi méprisable que ceux que je viens de nommer, se laissa gouverner par sa femme Théodora, qu’il avoit prise sur le théâtre, où elle s’étoit long-temps prostituée, et qui conserva sous la pourpre tous les vices d’une courtisanne. Il vendit les lois[150], la justice et les magistratures. Tel étoit Justinien, et c’est cependant sous son règne que l’empire parut en quelque façon sortir de son néant, et reconquit l’Afrique sur les Vandales, et l’Italie sur les Goths.
[150] C’est avec ces couleurs que Procope peint Justinien dans son histoire secrète, tandis qu’il lui donne ailleurs de grands éloges. Le président de Montesquieu, dans ses _considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains_, chap. 20, se déclare en faveur de l’histoire secrète de Procope, que quelques écrivains ne regardent que comme un recueil de calomnies. Après avoir lu les réflexions de ce critique, dont le génie éclaire et guide toujours l’érudition, on ne peut s’empêcher de croire avec lui que la législation de Justinien ne fût un vrai brigandage, et que pour de l’argent, il ne vendît des lois à tous ceux qui en avoient besoin.
Ces conquêtes furent l’ouvrage de Bélisaire et de Narsès. Tous deux étoient grands hommes de guerre; tous deux avoient les qualités propres à se faire respecter, craindre et aimer de leurs soldats; tous deux, quoique sous un règne où la vertu étoit méprisée, aimoient la gloire, leur patrie et le bien public. Narsès, en un mot, seroit peut-être égal à Bélisaire, si, au lieu d’appeler les Lombards en Italie, pour se venger de la disgrace où il tomba sous le règne de Justin II, il eût su vaincre son ressentiment, mépriser ses ennemis, plaindre l’aveuglement ou l’ingratitude de son maître, et se contenter de le rendre odieux, en sachant être malheureux. C’est un étrange spectacle que présente l’empire! A ne juger que par les événemens, on le croiroit à la fois près de sa ruine, et au comble de la gloire. Il triomphe en Afrique et en Italie, parce que Bélisaire et Narsès y commandent. En Asie, où rien ne remédie à sa foiblesse et ne supplée à ce qui lui manque, il consent à payer aux Perses un tribut annuel de cinquante livres d’or.
Quelques talens, cependant, qu’eussent ces deux capitaines célèbres, jamais avec les seules ressources que leur fournissoit l’empire, ils n’auroient conquis l’Afrique et l’Italie, si les Vandales et les Goths, terribles quand ils avoient fait leurs conquêtes, avoient été assez sages pour s’y affermir. Procope nous représente les Vandales établis en Afrique, comme un peuple, qui, après la mort de Genseric, s’étoit abandonné à toutes les voluptés. Ils passoient les journées entières dans des bains parfumés ou au théâtre. Leurs habits étoient tissus d’or et de soie; ils étaloient sur leurs tables le luxe le plus élégant et le plus recherché; ils n’habitoient que des palais somptueux, des jardins délicieux. Sans avoir des mœurs aussi efféminées, les Goths avoient beaucoup perdu de leur courage. L’Italie les avoit amollis, comme les Gaules avoient corrompu les Visigoths, que vainquirent les Français; et l’on sait avec quel mépris en parlent les historiens[151].
[151] Grégoire de Tours nous peint les Goths comme des lâches. _Ut Gotthorum pavor mos est... Cum secundum consuetudinem Gotthi terga vertissent._ Ils n’étoient point tels quand ils s’établirent dans les provinces de l’empire.
Bien loin que les Barbares songeassent à ne faire qu’une seule nation avec les peuples chez lesquels ils s’établissoient, ils les dépouilloient d’une partie considérable de leurs biens[152], et ruinoient la forme de leur gouvernement[153].
[152] Procope dit que Genseric enleva aux principaux citoyens d’Afrique leurs terres et leurs esclaves, que les biens des Vandales furent exempts de toute charge, et qu’il exigea, au contraire, des contributions si fortes des naturels du pays, que ces malheureux, en travaillant beaucoup, pouvoient à peine les acquitter. Les Ostrogoths s’étoient emparés en Italie d’un tiers des terres. Dans les Gaules, les Visigoths prirent deux tiers des terres, et les Bourguignons la moitié, avec un tiers des esclaves.
[153] Les Barbares, en s’établissant sur les terres de l’empire, détruisoient la forme de gouvernement établie par les empereurs. Elle étoit trop compliquée pour des hommes qui n’avoient presque point encore d’idées de politique. Il n’y a au monde que l’abbé du Bos qui ait pu se persuader que Clovis, en s’emparant des Gaules, ne fit que se mettre au lieu et place des empereurs, sans rien changer à la forme du gouvernement, et que les Gaulois conservèrent leurs sénats, leurs officiers, leur administration; que les cités eurent le droit de se faire la guerre, qu’on y leva toujours les mêmes impositions que sous les empereurs, etc.; mais ne n’est pas ici le lieu de réfuter cet auteur.
S’ils leur laissoient leurs lois civiles, c’étoit par mépris pour les lois ou par ignorance, et ils établissoient une différence choquante entre les vainqueurs et les vaincus[154]. Par cette politique, le vainqueur se trouvoit toujours dans ses états comme dans un pays ennemi, et ses sujets devenoient les alliés et les amis de toute puissance qui vouloit le détruire. Voilà la principale cause de la chûte précipitée de tant de monarchies établies par les Barbares, et qui ne subsistèrent que pendant quelques années. C’est par-là que Bélisaire, avec une poignée de soldats, se vit en état d’arracher l’Afrique aux Vandales: les Africains, au lieu de s’opposer à ses desseins, l’aidoient de tout leur pouvoir; ils portoient des vivres dans son camp, et le regardoient comme un libérateur qui venoit briser leur joug.
[154] Par les lois des Visigoths, il leur étoit défendu de contracter des alliances par le mariage avec les Romains. On peut se rappeler comment les Français traitèrent les peuples des Gaules. _Si quis ingenus Francum aut hominem Barbarum occiderit qui lege Salica vivit, sol. 200, culpabilis judicetur. Si Romanus homo possessor, id est qui res in pago ubi commanet proprias possidet, occisus fuerit, is qui eum occidisse convincitur, sol. 30 culpabilis judicetur. Si autem Francus Romanum ligaverit sine causa, sol. 15. culpabilis judicetur._ (Leg. Sal. Tit. 34.) _Si quis Ripuarius advenam Francum interfecerit, sol. 200. culpabilis judicetur. Si advenam Burgundionem, 160. sol. advenam Romanum, 100. sol. advenam Alamanum, seu Fresionem, vel Bajuvarium, aut Saxonem, 160 sol. culpabilis judicetur._ (Leg. Rip. Tit. 36.)
Avec des forces encore moins considérables, le même général, et Narsès qui lui succéda dans le commandement de l’Italie, y remportèrent d’assez grands avantages pour ruiner l’empire des Goths. Ces barbares traitoient l’Italie comme une province ennemie, où ils ne seroient entrés que pour faire du butin. Ils trouvoient beau de régner dans un pays dévasté, et ne se doutèrent pas que, pour le conserver, il falloit qu’ils leur fournissent des subsistances, et qu’ils se ruinoient, en ruinant la culture des terres, obligés de tirer du dehors les bleds et les autres choses les plus nécessaires à la vie, ils restoient à la merci de la première puissance qui auroit une marine, et qui intercepteroit leurs convois. Bélisaire commença son expédition contre l’Italie par la conquête de la Sicile, qui en étoit le grenier. Ses vaisseaux croisèrent sur les côtes d’Italie, et, se saisissant des vivres qu’on portoit aux Goths, il les obligea d’abandonner les places maritimes qu’ils occupoient, et leur enleva ainsi une partie de l’Italie, avant même que d’y être entré. Profitant de la crainte qu’il avoit inspirée aux Goths, ils les réduisit bientôt à demander une paix, par laquelle ils se soumettoient à payer à l’empereur un tribut annuel de cent livres d’or, et à lui prêter des troupes toutes les fois qu’il en auroit besoin. On ajoute même que le roi Théodat offroit de renoncer à sa couronne, et de mener une vie privée.
Rien n’est plus misérable que le tableau que commence à présenter l’empire d’Orient. On voit une nation qui a rassemblé tous les vices que le despotisme tour-à-tour, cruel, avare, superstitieux, timide, emporté et voluptueux, peut donner à des hommes qui, dans tous les temps, avoient été amis du mensonge, de la fourberie et de la nouveauté. Constantinople est divisée par des factions éternelles; nulle règle, nul principe; le trône appartient à qui veut l’usurper, et il est presque toujours la récompense de quelqu’assassinat. Les révolutions se succèdent rapidement les unes aux autres, et n’ont souvent d’autre cause que cette inquiétude qui se lasse de l’état présent des choses, et qui le regrette dès qu’il est changé.
L’ancien goût des Grecs pour la philosophie avoit dégénéré dans leur décadence en une manie ridicule de sophistiquer. Ils portèrent cet esprit dans la théologie chrétienne, et épuisèrent toutes les erreurs où l’esprit humain peut tomber, quand, voulant franchir les bornes qui lui sont prescrites, il ose sonder les profondeurs infinies de la sagesse de Dieu. On peut donc se représenter la nation Grecque comme une nation de théologiens. Chaque parti ne crut jamais mettre assez de chaleur dans les controverses, ni d’art pour faire triompher la vérité dont il se flattoit de posséder le dépôt. Ce zèle dégénéra en emportement, en émeutes, en sédition. Etrange aveuglement de l’esprit humain! Chaque secte, pour ramener ses ennemis à sa communion, s’en faisoit détester par ses injustices et ses violences. C’étoit pour les convertir et les empêcher de se damner qu’on les rendoit malheureux dans ce monde; et les hommes qui exerçoient cette monstrueuse charité ne voyoient pas qu’ils se damnoient eux-mêmes en violant les premières lois de l’évangile et de l’humanité. Les questions théologiques étant devenues des affaires d’état par les désordres qu’elles causoient, furent bientôt les seules importantes; il n’est plus question de repousser les ennemis de l’empire, mais de répondre à un argument; de faire des préparatifs de guerre, mais de dresser une formule de foi. Tout fut confondu. Comme les empereurs vouloient se mêler d’être les juges de la foi, de prononcer des anathêmes, d’ordonner des excommunications, et de régler la discipline de l’église, les ecclésiastiques voulurent gouverner les affaires politiques; et quand on refusa de les entendre, ils causèrent des révolutions à l’exemple des armées, du sénat, du peuple et des provinces, qui, tour-à-tour, faisoient leur empereur. Chaque parti élevoit successivement sur le trône un prince de sa communion, et se servoit de son crédit pour accabler des ennemis, qui, en recouvrant la faveur, ne mettoient plus de bornes à leur zèle pour la gloire de Dieu, c’est-à-dire, à leur vengeance.