Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15)
Part 3
Quelqu’impatient que fût Xercès de porter la guerre dans la Grèce, il employa encore quatre ans aux préparatifs de son expédition; et rassembla, pour ainsi dire, toutes les forces de l’Asie. Son armée de terre, selon Hérodote, étoit composée de dix-sept cent mille combattans; et son armée navale, qui montoit à cinq cent mille hommes, étoit portée sur douze cens vaisseaux, suivis de trois mille bâtimens de transport. Il y a apparence que ce dénombrement des forces de Xercès est exagéré: mais en s’en rapportant au récit des autres historiens, ce prince avoit une armée encore assez considérable pour devoir aspirer à la conquête de l’Europe entière, s’il suffisoit de pouvoir rassembler une grande multitude d’hommes pour être conquérant et faire de grandes choses.
Sparte étoit toujours religieusement attachée aux institutions les plus rigides de Lycurgue, et tous ses citoyens ressembloient à ces trois cens héros qui se dévouèrent à la défense des Thermopyles. Athènes tenoit le second rang parmi les Grecs, et n’avoit jamais été dans un état si florissant. Occupée du soin de recouvrer sa liberté et de laver la honte de son esclavage, elle avoit acquis sous la tyrannie des Pisistrates toutes les vertus qui peuvent illustrer une ville libre, et dont il est si difficile aujourd’hui de nous faire une idée fidelle. Ses citoyens, épris à l’envi d’un redoublement d’amour-propre pour la patrie, se conduisirent avec une magnanimité qui leur tint lieu du gouvernement et des lois qui leur manquoient. Les cabales, les partis se turent; il n’y eut de récompense, d’honneur, de gloire, que pour les vertus et les talens. La bataille de Marathon augmenta encore leur courage; et quand Xercès descendit dans la Grèce, rien n’étoit impossible aux Athéniens pour conserver leur réputation.
Si toutes les républiques de la Grèce, sans ressembler à Lacédémone et à Athènes, eussent seulement été capables d’obéir à leurs ordres, ou même de ne les pas trahir, le projet du roi de Perse eût sans doute été téméraire et insensé. Mais il s’en falloit bien que tous les Grecs pussent voir l’orage dont ils étoient menacés, et n’en être pas intimidés.
Sparte n’avoit pas profité de son crédit pour faire adopter par ses voisins les vertus et les établissemens qui lui étoient particuliers; elle pouvoit corriger la plupart des lois injustes et des coutumes pernicieuses qui s’étoient établies chez les Grecs; mais à peine sa sagesse lui eut-elle acquis l’empire, qu’elle songea à le conserver par les moyens ordinaires de l’ambition: et sans doute il ne peut point y avoir de vertu pure chez les hommes, puisque celle des Spartiates ne le fut pas. Leur république éprouvoit tous les jours que l’administration défectueuse des villes de la Grèce laissoit les unes dans une extrême médiocrité, obligeoit les autres de lui demander des secours, et les tenoit toutes à son égard dans une vraie subordination; elle craignit de paroître moins nécessaire qu’elle ne l’étoit, et de voir anéantir son autorité, si le gouvernement des Grecs devenoit aussi sage qu’il pouvoit l’être. Elle voulut qu’on ne pût point se passer de sa protection; jamais elle ne chercha à tarir la source des divisions qui troubloient les Athéniens; et quand ils parurent acquérir trop de réputation, après avoir secoué le joug des Pisistrates, elle en fut assez jalouse pour tenter de leur donner un maître en rétablissant Hippias.
Je ne puis m’empêcher de le remarquer; il est malheureux que Lycurgue, en donnant à ses citoyens les lois les plus sages, ne leur en ait pas développé les conséquences les plus éloignées. «Pratiquez religieusement, devoit-il leur dire, les lois dont vous venez de jurer l’observation en présence des dieux; elles seront votre sûreté, et vous ne serez exposés à aucun des revers qu’éprouvent les autres peuples. Je vous promets même qu’en vous rendant dignes de la confiance de la Grèce, elles vous en mériteront l’empire; mais alors, craignez de vous laisser corrompre par ce commencement de prospérité. Les vices des Grecs les subordonneront à votre autorité; mais gardez-vous de croire que ces vices soient nécessaires à votre grandeur. Vous formez une république trop excellente pour que vos voisins puissent vous égaler; et quand tous les Grecs deviendroient des Spartiates, votre bonheur n’en seroit-il pas plus affermi, puisque vous vous trouveriez entourés de peuples qui, sans avarice et sans ambition, se feroient une loi de respecter et de défendre votre liberté?
«Si vous craignez de voir naître de nouvelles vertus dans la Grèce, soyez sûrs que, vous défiant de votre vertu même, vous aurez bientôt recours à cette politique frauduleuse, dont les ressources et les moyens sont d’abord équivoques, incertains et à la fin ruineux. Soyez sûrs que plus vous ferez d’efforts pour corriger les mœurs des Grecs, et faire régner la justice dans leurs villes, plus vous les trouverez dociles à votre empire, parce qu’aucun soupçon, aucune crainte ne les empêchera de se livrer sans réserve à leur reconnoissance et à votre générosité.
«Je vous ordonne, devoit ajouter Lycurgue, de travailler à rendre tous les Grecs vertueux; et ce n’est que par-là que vous pourrez vous-mêmes ne vous pas lasser de votre vertu. Je veux qu’on regarde comme traître à la patrie commune, et à Lacédémone en particulier, quiconque voudroit vous persuader qu’il vous importe que les Grecs ne soient ni aussi courageux, ni aussi justes que vous l’êtes. Si les vices de vos voisins peuvent vous donner de la considération, elle sera passagère; et dans mille occasions, ces vices vous inquiéteront et vous gêneront. Si pour dominer dans la Grèce, vous l’empêchez de devenir aussi forte qu’elle peut l’être, vous ressemblerez à un despote imbécille, qui, pour opprimer plus aisément ses sujets, les met dans l’impuissance de le servir. Votre empire sera mal affermi, et vous le perdrez, si un ennemi étranger vous attaque avec des forces considérables.»
Quelques villes avoient profité de l’exemple que leur donnoit Lacédémone, pour inspirer à leurs citoyens l’amour de la liberté et du bien public; mais quand la guerre Médique commença, la plupart n’étoient point encore parvenues à fixer leurs lois et à se faire un gouvernement régulier. Les unes, toujours jalouses de leurs voisins, ou gouvernées depuis leur naissance par les intrigues de leurs magistrats et des principaux citoyens, devoient tout sacrifier aux intérêts de leurs passions ou de leurs cabales; les autres, engourdies par une longue paix, et livrées au commerce et aux arts, ne doutoient pas que le moment fatal pour la Grèce ne fût arrivé; et ces républiques se liguèrent avec les Perses pour prendre un parti opposé à celui de leurs ennemis, ou pour prévenir leur ruine. Tels furent les habitans de la Thessalie et de l’Etolie, les Dolopes, les Eniens, les Perèbes, les Locriens, les Magnètes, les Méliens, les Phtiotes, les Thébains, et tous ceux de la Béotie, à l’exception des Thespiens et des Platéens. Dans le Péloponèse même, les Argiens et les Achéens se déclarèrent en faveur de Xercès.
La confédération des Grecs fut dissoute par la défection des peuples que je viens de nommer; et l’effroi qui devoit naturellement en résulter, auroit dû perdre toutes les républiques. Il le faut avouer, quelque magnanimité qu’on suppose aux Spartiates, aux Athéniens, et à leurs alliés, étoit-il vraisemblable qu’avec des intelligences dans toute la Grèce, et pouvant vaincre les Grecs par les Grecs mêmes, Xercès échouât dans son entreprise?
Je sais ce que plusieurs historiens ont imaginé pour donner l’explication de l’issue extraordinaire qu’eut la guerre Médique. Ils représentent les soldats de l’Asie moins comme des hommes, que comme des femmes abîmées dans le luxe et la mollesse. Mais si la Perse n’étoit plus ce qu’elle avoit été sous le règne de Cyrus, elle n’étoit pas cependant tombée dans cet état de léthargie et de mort, où Alexandre la trouva depuis. Xénophon reproche aux successeurs de Xercès plusieurs vices que n’avoient point eu ses prédécesseurs. Si le faste, la foiblesse et l’orgueil de Cambyse n’avoient été propres qu’à déshonorer le trône de son père, Darius, qui lui succéda, avoit aimé la gloire. La Perse, il est vrai, avoit perdu l’élite de ses troupes dans ses guerres malheureuses contre les Ammoniens et les Scythes: mais ne restoit-il, sous le règne de Xercès, aucune des milices que Cyrus avoit formées? L’esprit de ce prince, qui avoit vivifié l’Asie, étoit-il entièrement éteint? Une nation qui avoit toujours fait la guerre devoit au moins conserver une tradition de son ancienne discipline, et avoir quelques soldats aguerris. Hérodote lui-même ne dit-il pas que la vertu étoit encore estimée chez les Perses, et que le courage et les talens y servoient de degrés pour parvenir aux honneurs? Plusieurs soldats se distinguèrent encore dans la guerre Médique par des actions d’une rare valeur, et des corps entiers de milice suivirent leur exemple.
Nous ne connoissons plus aujourd’hui ce que c’est que subjuguer une nation libre. Depuis que la monarchie est le gouvernement général de l’Europe, que tout est sujet et non citoyen, et que les esprits sont également énervés par l’avarice et la mollesse, on ne porte la guerre que dans des provinces accoutumées à obéir, et défendues par des mercenaires. Les républiques même qui sont sous nos yeux n’offrent qu’un amas de bourgeois attachés à des fonctions civiles; le désespoir ne peut plus y enfanter des prodiges, et on ne doit pas s’attendre à trouver des peuples qui préfèrent leur ruine à la perte de leur liberté. Les Spartiates et les Athéniens vouloient mourir libres; mais quel pouvoit être le fruit de leur héroïsme? A force de sacrifier des hommes pour s’emparer des Thermopyles, Xercès s’en rendit le maître; en suivant la même méthode, il devoit avoir par-tout le même succès.
Plus on examine la situation de la Grèce divisée, plus on est convaincu qu’il lui étoit impossible d’échapper à la ruine dont elle étoit menacée. Ce qui sauva les Grecs, c’est la supériorité seule de Thémistocle sur Xercès, et de Pausanias sur Mardonius; et ce n’est qu’en comparant ces hommes célèbres qu’on expliquera le dénouement peu vraisemblable de la guerre Médique.
Thémistocle étoit né avec une passion extrême pour la gloire; impatient de se signaler, la bataille que Miltiade avoit gagnée à Marathon l’empêchoit, dit-on, de dormir. Il réunit en lui toutes les qualités qui font un grand homme; et personne, c’est l’éloge que lui donne Thucydide, n’a mieux mérité l’admiration de la postérité. Une espèce d’instinct sûr, le plus rare des talens, lui faisoit toujours prendre le meilleur parti; son courage n’étoit jamais étonné, parce que sa prudence, qui avoit remédié à tous les obstacles en les prévoyant, le rendoit supérieur à tous les événemens.
Tandis qu’Athènes se livroit à la joie d’avoir humilié Darius, Thémistocle ne regarda la victoire de Marathon que comme le pronostic d’un orage prochain; mais il se garda bien de troubler l’ivresse de ses concitoyens, en les menaçant de la vengeance du roi de Perse; ils vouloient être flattés, et ne pas prévoir des malheurs. On lui auroit fait un crime ou un ridicule de sa prévoyance; il profite du crédit qu’il a sur le peuple et de l’orgueil qu’augmentoit sa prospérité, pour l’irriter contre Egine, république alors puissante sur mer. Il conduit pas à pas les Athéniens à lui déclarer la guerre, et les oblige par ce moyen à se faire une marine qui fera leur salut et celui de la Grèce.
En effet, si Xercès, maître de la mer, eut pu tenter à son gré des descentes sur les côtes du Péloponèse et de l’Attique, dans le temps que son armée de terre pénétroit dans la Phocide, les Grecs n’auroient su ni où rassembler, ni où porter leurs forces; et chaque peuple, menacé d’une invasion, se seroit tenu sur ses terres pour les défendre. Chaque peuple, ainsi séparé des autres, n’eût senti que sa foiblesse, et n’auroit espéré aucun secours. Une consternation générale auroit glacé les esprits; et il ne faut point douter que plusieurs villes qui restèrent fidelles à la Grèce, n’eussent alors sacrifié l’intérêt commun de la patrie à leur salut particulier, en suivant l’exemple des républiques qui s’étoient alliées aux Perses.
Un moins grand homme que Thémistocle se seroit contenté de pourvoir à la défense d’Athènes; ses fortifications, son port, ses arsenaux, ses vivres l’auroient entièrement occupé. Lui, au contraire, toujours plein des principes qui font la force d’une république fédérative, regarda la Grèce comme le boulevart des Athéniens. Si elle est subjuguée, il sent qu’Athènes seule ne subsistera pas. En paroissant sacrifier sa patrie, il la sert utilement, parce qu’il met les Grecs en état de se défendre, et que s’ils ne succombent pas, Athènes victorieuse sera couverte de gloire.
Je ne sais si on a fait assez attention à la magnanimité que durent avoir les Athéniens pour transporter leurs femmes, leurs enfans et leurs vieillards à Salamine et à Tresène, tandis qu’eux-mêmes restant sans patrie, ou plutôt la livrant à la fureur des Barbares, se réfugioient dans des vaisseaux construits de la charpente de leurs maisons. Cette résolution, dont peu de personnes étoient capables de pénétrer la sagesse, n’offroit à tout le reste que l’image humiliante et terrible d’une fuite, ou plutôt d’une ruine entière. Il faut se transporter à ces temps reculés et en connoître les préjugés, si on veut juger des obstacles puissans et sans nombre que Thémistocle dût rencontrer, pour engager ses concitoyens à abandonner leurs maisons, leurs temples, leurs dieux et les tombeaux de leurs pères. La Grèce n’avoit rien à espérer, si ce général n’eût eu tous les talens et toutes les sortes d’esprit. Il falloit qu’occupé des idées les plus relevées, et des combinaisons les plus difficiles de la politique et de la guerre, il eût recours aux adresses de l’insinuation et de l’intrigue pour persuader des hommes incapables de l’entendre. Ne pouvant élever la multitude à penser comme lui, il falloit la subjuguer par l’autorité, intéresser sa religion, faire parler les dieux, et remplir la Grèce d’oracles favorables à ses desseins.
Après avoir forcé le passage des Thermopyles, les Perses se répandirent dans la Grèce, qu’ils ravagèrent. Delphes ne dut son salut qu’à un orage subit que les Barbares effrayés regardèrent comme un signe de la colère du dieu qui protégeoit cette ville, et qu’ils offensoient. Ils réduisirent en cendres Thespie et Platée; la citadelle d’Athènes fut emportée l’épée à la main, malgré les prodiges de valeur que firent quelques Athéniens qui n’avoient pu se résoudre à abandonner leur patrie, et il n’y eut plus que le Péloponèse qui fût fermé aux Perses.
Les Grecs n’avoient à opposer à la flotte innombrable de Xercès que trois cent quatre-vingt voiles, commandées, au nom de Lacédémone, par un général incapable d’en faire les fonctions. Soit qu’Euribiade, frappé de la foiblesse de ses forces, et n’écoutant que sa crainte; se crût trop près des ennemis; soit qu’il pensât follement que pour mettre le Péloponèse en sûreté, il falloit croiser sur ses côtes, ou se placer en station près de Pylos et de Phère, pour être à portée de protéger également toutes les parties de cette province, il voulut abandonner le détroit de Salamine. Thémistocle s’y opposa avec une extrême vigueur. Il représenta aux Grecs que ce n’étoit que dans ces bras de mer que le petit nombre de leurs vaisseaux défieroit avec succès la supériorité des Perses. Il fit voir que les Barbares ne pouvoient se porter sur les côtes de la Messénie, de l’Elide ou de l’Achaïe, sans s’exposer à voir enlever leurs convois, tant que la flotte des Grecs resteroit à Salamine. Il démontra qu’il étoit de la plus grande importance d’intimider ceux d’Argos, dont la trahison n’étoit que trop connue; et qu’il valoit autant abandonner la Grèce aux Perses, que de s’éloigner de l’isthme de Corinthe, tandis que Xercès portoit toute son armée de ce côté-là pour s’ouvrir l’entrée du Péloponèse. En effet, si Euribiade eût abandonné le golfe de Salamine, les Barbares s’y seroient placés; ils auroient en même temps assiégé Corinthe par terre et par mer; et quelque défense opiniâtre que les Grecs eussent faite, Xercès auroit enfin triomphé, comme aux Thermopyles, de leur habileté et de leur désespoir.
Les remontrances de Thémistocle étoient inutiles; et il ne parvint à faire échouer le projet d’Euribiade, qu’en faisant auprès de Xercès le personnage d’un traître; dernier effort où peut se porter l’amour de la patrie dans un grand homme. Il donna avis à ce prince que les Grecs cherchoient à se retirer, et qu’il se hâtât de les attaquer s’il vouloit empêcher leur retraite; que la division qui régnoit sur la flotte des Grecs lui préparoit une victoire aisée, et qu’il y trouveroit même des amis ardens à le servir.
Xercès donna dans le piége, et Euribiade fut obligé de combattre. Tandis que les Grecs, qui ne pouvoient être enveloppés dans ce détroit, agissoient tous à la fois, les Barbares, trop resserrés pour déployer leurs forces, n’en mettoient en mouvement qu’une petite partie. La défaite de leur première ligne porta le désordre dans le reste de la flotte, qui fut bientôt mise en fuite et dispersée.
Ce qui rendit la journée de Salamine décisive, ce fut l’imbécillité de Xercès. La perte qu’il venoit de faire étoit considérable; mais en ramassant les débris de sa flotte, ne lui restoit-il pas assez de vaisseaux pour être encore le maître de la mer? Pourquoi pense-t-il que tout est perdu? Son armée de terre n’avoit reçu aucun échec, et presque toute la Grèce étoit soumise. Si ce prince n’eût pas été le plus lâche et le plus stupide des hommes, seroit-il tombé dans le second piége que lui tendit Thémistocle, en l’avertissant que les Grecs se préparoient à rompre le pont qu’il avoit jeté sur le Bosphore? Il étoit évident qu’ils ne seroient pas assez mal habiles pour retenir chez eux un ennemi puissant, après l’avoir mis dans la nécessité de vaincre ou de périr. Quelques armées qu’ait un prince tel que Xercès, il est destiné à être vaincu par un Thémistocle. Les forces les plus redoutables sont entre ses mains, comme la massue d’Hercule dans celles d’un enfant qui ne peut la soulever. Xercès prit la fuite; et laissant Mardonius dans la Grèce avec trois cent mille hommes, sans y comprendre les alliés, il songea moins à la soumettre qu’à l’occuper pendant sa retraite, et l’empêcher de porter ses armes en Asie.
L’armée de Mardonius, encore si capable d’effrayer les Grecs, s’ils n’eussent pas échappé à un plus grand danger, leur parut méprisable après que Xercès eut repassé la mer avec ses principales forces. Ils ne doutèrent plus de la victoire; et les Perses consternés commençoient au contraire à désespérer du succès. Cependant la Grèce étoit toujours pleine de traîtres, qui, n’osant se repentir de leur infidélité, continuoient à servir les Barbares. Les Spartiates et les Athéniens avoient besoin d’une sagesse extrême pour ne pas abuser de leur courage. Une imprudence de leur part pouvoit redonner de la confiance à leurs ennemis, et leur faire retrouver en eux-mêmes des forces et des ressources que Mardonius sembloit ignorer. Le salut des Grecs ne dépendoit donc plus que de l’habileté dans la guerre; et de ce côté, Pausanias, qui commandoit leur armée, étoit bien supérieur au général des Perses.
Je sais que ce capitaine, ébloui dans la suite par les présens et les promesses de Xercès, trahit les intérêts de la Grèce, et aspira même à se rendre le tyran de sa patrie. J’ajouterai, qu’intimidé, non par ses remords, mais par les difficultés de son entreprise, il se repentit quelquefois des projets qu’il avoit formés, sans avoir jamais la sagesse d’y renoncer. Tour-à-tour entraîné par son ambition, et retenu par sa crainte, il ne montra dans sa conduite que cette foiblesse et cette irrésolution qui mettent le comble à la honte d’un conjuré, et le rendent aussi méprisable qu’odieux.
Tel étoit Pausanias, comme homme d’état; mais il n’est que trop ordinaire de trouver des hommes qui, grands et petits à différens égards, méritent à la fois l’admiration et le mépris. Si la nature lui avoit refusé les talens nécessaires à un citoyen qui médite et prépare une révolution dans sa république, elle lui avoit prodigué ceux d’un grand capitaine. Tandis que Mardonius, toujours incertain, ne sait prendre aucun parti, qu’il négocie lorsqu’il faut combattre, et qu’en un mot il ignore l’art d’employer ses forces, Pausanias est actif, vigilant et intrépide à la tête de son armée. Il pénètre les vues de Mardonius, l’entoure de piéges, le presse de tout côté, et le réduit enfin à combattre à Platée, lieu étroit, où ses forces, qui ne peuvent agir, lui deviennent inutiles; et d’où il n’échappa que quarante mille Perses sous la conduite d’Arthabase, tout le reste ayant été taillé en pièces.
Le même jour que Pausanias triomphoit à Platée, Léotichides, roi de Sparte, et Xantippe, Athénien, remportèrent à Micale une victoire complète sur les Perses. Le général Lacédémonien, qui ignoroit ce qui se passoit dans la Grèce, fit publier sur les côtes d’Asie que Mardonius étoit défait; et que les Grecs étant délivrés du joug dont la Perse les avoit menacés, les colonies devoient à leur tour songer à recouvrer leur liberté. Diodore remarque que ce ne fut ni la valeur des Grecs, ni leur habileté dans la guerre qui les firent vaincre en cette occasion. La victoire étoit douteuse; les Samiens et les Milésiens la décidèrent en se tournant du côté des Grecs. Les Perses effrayés par cette défection imprévue, s’ébranlèrent, et sur le champ tous les Grecs d’Asie se joignirent à ceux d’Europe pour accabler leurs ennemis communs.
Xercès, qui s’étoit arrêté à Sardis, n’eut pas plutôt appris la défaite entière de ses armées, qu’il ne s’y crut plus en sûreté; et se réfugiant avec précipitation à Ecbatane, sema dans ses provinces l’effroi qui l’accompagnoit. Plus ce prince avoit joui avec complaisance du spectacle de sa puissance et de sa grandeur, à la vue des forces qu’il avoit rassemblées contre les Grecs, plus ils se sentit humilié par ses disgraces. Il avoit aspiré à conquérir le monde entier; et croyant déjà voir les Spartiates et les Athéniens au milieu de ses états, il n’osoit presque plus espérer de conserver l’héritage de son père; Salamine, Platée, Micale, noms effrayans, rappelèrent le souvenir des malheurs que la Perse avoit éprouvés en faisant la guerre contre l’Éthiopie, les Ammoniens et les Scythes. Les idées d’ambition et de conquête que Cyrus avoit données à ses successeurs s’effacèrent de tous les esprits; et Xercès ne laissa à ses héritiers que sa lâcheté et son découragement.
La Grèce ne pouvoit se déguiser le danger auquel l’avoit exposée l’infidélité de quelques-unes de ses villes; elle venoit d’éprouver ce que peuvent les vertus et les talens, fruits de la liberté: pour affermir et perpétuer son bonheur, elle devoit donc s’attacher avec plus de force à ses anciens principes, et ne songer qu’à rétablir l’alliance presque détruite de tous ses peuples. Elle eut la sagesse de tempérer la loi par laquelle elle avoit condamné à une amende de la dixième partie de leurs biens, tous ceux qui se rendroient aux Perses, ou qui leur accorderoient leur amitié. L’exécution de ce décret n’auroit été propre qu’à renouveler et multiplier les anciennes divisions, en allumant une guerre civile dans la Grèce. Les vainqueurs des Perses furent indulgens; ils épargnèrent les peuples, et ne traitèrent en coupables que les magistrats qui les avoient gagés à trahir leur devoir.