Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15)

Part 29

Chapter 293,627 wordsPublic domain

Les armées se firent craindre des premiers successeurs d’Auguste; et les ménagemens auxquels ces princes se virent contraints à leur égard, laissèrent subsister dans les camps un reste de l’ancien esprit républicain. Le soldat, qui n’étoit pas opprimé, se crut citoyen; et c’étoit-là le seul boulevard de l’empire contre les étrangers. Comme les légions, toujours placées sur les frontières, conservoient l’habitude de la guerre, malgré le relâchement de la discipline, et en venoient souvent aux mains contre les Barbares, elles cultivoient encore plusieurs vertus militaires. Le luxe et le repos ne les énervoient point. Les soldats, en un mot, attachés à leurs exercices, n’avoient besoin que d’obéir à un général habile pour faire encore de grandes choses. Aussi Agricola réduisit-il la Bretagne en province Romaine; et Trajan, vainqueur des Daces, de l’Arménie et des Parthes, porta ses armes jusque sur les frontières des Indes, après avoir subjugué les royaumes d’Assyrie et de Caldée.

Les conquêtes mêmes de Trajan dévoilèrent la foiblesse de l’empire; il eût fallu, pour les conserver, plus de talens que pour les faire; et quelque capacité qu’eût Adrien, il les abandonna, pouvant à peine suffire à la multitude d’affaires, dont les vices et la vaste étendue de son empire l’accabloient. Tandis que les peuples du Danube et du Rhin devenoient de jour en jour plus redoutables, comment eût-il été possible de contenir dans le devoir des nations éloignées et puissantes, qui, n’ayant été vaincues qu’une fois, conservoient le désir et l’espérance de secouer le joug? Les Romains regardèrent la nécessité où se trouvoit Adrien, comme l’époque fatale de leur décadence, et crurent que le dieu Terme, qui veilloit sur leurs frontières, retiroit enfin la protection qu’il leur avoit accordée jusque-là.

L’empire ne jouit pas long-temps du bonheur de voir régner dans ses armées l’ordre, le courage et la discipline qu’elles devoient à la sagesse de Trajan, d’Adrien et de Marc-Aurèle. A peine les légions disposèrent-elles du trône impérial, que les empereurs, qui ne furent plus que leurs esclaves, ne songèrent qu’à flatter leurs caprices. Les soldats consumèrent en débauches le fruit de leurs rapines et les gratifications abondantes qu’on étoit obligé de leur faire. Amollis par les plaisirs, ou devenus insolens par l’habitude de cabaler et de former des séditions, il ne fut plus possible de les assujettir aux exercices anciens, ni aux travaux de la milice[136]. Les camps, qui étoient autrefois des places fortes, ne furent plus entourés de fossés ni de retranchemens. Les armes parurent trop pesantes, et il fallut permettre de quitter la cuirasse et le casque. Dans ce relâchement général de la discipline, les vertus militaires ne furent comptées pour rien. Les soldats les plus portés à la mutinerie et les plus propres à cabaler, obtinrent les récompenses destinées au seul mérite; et dès que l’intrigue tint lieu de courage, la lâcheté fut impunie.

[136] Caracalla recherchoit l’amitié des soldats par les flatteries les plus basses. Ce fut le premier des empereurs qui autorisa par des lois expresses le relâchement de la discipline.

C’est alors qu’il se fit une révolution dans la Scandinavie, la Scythie européenne et la Sarmatie. La terre sembla y enfanter des hommes. Soit que les Barbares, qui habitoient ces vastes régions, eussent appris qu’il y avoit dans le midi des terres plus fertiles et un ciel moins sauvage; soit que ce caractère inquiet et martial, qui, dans tous les temps, avoit transporté leurs colonies dans les pays les plus éloignés, eût fait des progrès et fût devenu l’esprit dominant et général de leurs nations; tous les jours il sortoit de ces climats de nouveaux peuples, qui, ravageant tout sur leur passage, vinrent fondre sur les terres de l’empire. Goths, Gepides, Alains, Messagettes, Vandales, Sarmates, Scythes, etc. rien ne pouvoit résister à ces Barbares, qu’aucun péril n’étonnoit, et qui sembloient se reproduire après leurs défaites. La gloire à laquelle ils aspiroient, c’étoit de se charger de butin. Ce qu’ils rapportoient chez eux, y excitoit une émulation générale; ainsi les ravages qu’une province Romaine avoit soufferts n’en annonçoient que de plus grands encore.

Domitien avoit acheté honteusement la paix des Daces. Adrien, déjà vieux quand les Alains et les Messagettes firent une irruption dans la Médie, l’Arménie et la Cappadoce, et n’osant peut-être confier à aucun de ses généraux les forces nécessaires pour chasser ces Barbares, les engagea par des présens à sortir des provinces qu’ils avoient pillées. Ces exemples pernicieux ne furent que trop suivis par des princes, plus occupés à perdre un révolté qui leur disputoit la couronne, que de la gloire et du salut de l’empire. Dès que les peuples du Nord virent qu’il suffisoit de menacer les Romains pour s’enrichir, ils firent tous les jours de nouvelles entreprises. Tous les jours on apprenoit qu’ils étoient entrés dans quelques provinces de l’empire, et tous les jours il falloit traiter avec eux pour les renvoyer. A ces Barbares, appaisés par des présens, il succédoit d’autres Barbares aussi avides que les premiers; et on ne pouvoit compter sur la foi des traités, parce que ces peuples formoient des nations ou des tribus indépendantes. Ce qu’on traitoit avec les unes n’engageoit point les autres, et puisque toutes les richesses de l’empire n’auroient pas suffi à en contenter une partie, et qu’il étoit impossible de faire des conventions avec toutes, il falloit faire un effort, et, s’il se pouvoit, les intimider en exterminant la première qui auroit ravagé une province.

Les Romains auroient transporté leurs principales forces sur le Danube et le Rhin, et mis à couvert les pays exposés aux insultes des Barbares, si, dans le même temps, il ne s’étoit élevé en Asie un ennemi assez puissant pour empêcher de dégarnir ses frontières de ce côté-là. Le royaume des Parthes, autrefois si redoutable, même pour les armées Romaines[137], avoit commencé à décheoir de sa réputation depuis la bataille célèbre, où les troupes d’Orodes, sous le commandement de Pacorus, furent entièrement défaites par Ventidius. Phrahate, qui, peu de temps après, monta sur le trône, n’étoit pas propre à relever le courage de ses sujets; ce prince, timide et cruel, vit ses états se partager en différens partis, et les révolutions qu’il éprouva l’avoient tellement accoutumé à se défier de sa fortune, qu’Auguste, s’étant transporté en Asie pour en régler le sort, le contraignit par de simples menaces à lui rendre les enseignes Romaines prises sur Crassus et sur Antoine[138], et à lui donner ses propres fils pour otages de la paix.

[137] _A Romanis quoque, trinis bellis, per maximos Duces, florentissimis temporibus, soli ex omnibus gentibus non pares solum, verum etiam victores fuere._ (Just. l. 41.)

[138] _Finito Hispaniensi bello, cum in Syriam ad componendum Orientis statum venisset_ (Augustus), _metum Phrahati incussit, ne bellum Parthiæ vellet inferre. Itaque tota Parthia captivi ex Crassiano sive Antonii exercitu recollecti, signaque cum is militaria Augusto remissa sed et filii nepotesque Phrahatis obsides Augusto dati: plusque Cæsar magnitudine nominis sui fecit, quam armis alius imperator facere potuisset._ (Just. l. 42.)

Un peuple tel que les Parthes, qui doit moins son courage à la sagesse de ses institutions politiques qu’à la barbarie de ses mœurs[139], ne pouvoit commencer à décheoir sans se ruiner entièrement. Passant des vices qui rendent féroces à ceux qui amollissent, les Parthes furent vaincus par Trajan; ils ne reconquirent point leur indépendance, elle leur fut rendue par Adrien, et leur monarchie se trouva enfin réduite à un tel point de foiblesse, qu’il suffit d’une émeute pour la renverser. Un Perse, nommé Artaxerce, qui jouissoit dans sa nation d’un grand crédit, excita quelques mouvemens de révolte, qui, n’étant pas réprimés assez promptement[140] donnèrent l’espérance aux séditieux de secouer le joug des Parthes. Artaban fut vaincu et tué dans une bataille qu’il livra aux rebelles, et cet événement produisit une révolution singulière dans l’esprit des Perses. Leur victoire éleva leur courage, ils se crurent destinés à faire de grandes choses; et leur nouvelle monarchie, aussi redoutable que celle des Parthes l’étoit peu, reprit sous ses nouveaux rois la même ambition qu’avoient eu les successeurs de Cyrus. Elle regarda l’Asie comme son ancien domaine, et traitant les Romains d’usurpateurs, forma le plan de les repousser en Europe.

[139] _Exercitum non ut aliæ gentes liberorum, sed majorem partem servorum habent.... Hos equitare et sagittare magna industria docent.... nec pugnare diù possunt: cæterum intolerandi forent, si quantus his impetus est, vis tanta et perseverentia esset.... carne non nisi Venatibus quæsita vescuntur.... ingenia genti tumida, seditiosa, fraudulenta, procacia... semper aut in externos, aut in domesticos motus inquieti. Principibus metu non pudore parent._ (Just. l. 41.)

[140] Cette révolution arriva sous le règne de l’empereur Alexandre Sévère, l’an de J. C. 226.

Si l’Empire, après avoir été gouverné par des hommes aussi méprisables que Caracalla, Macrin, Héliogabale, Maximin, Pupien, Balbin, Gallus, etc. ne succomba pas sous Gallien, prince imbécille et voluptueux, dont le règne fut troublé par la révolte de toutes les armées, c’est que les Perses, voulant conserver les pays dont ils s’empareroient, ne s’étendoient que de proche en proche, et que les peuples du Nord, sans idée de conquêtes et d’établissemens, ne songeoient encore, en faisant la guerre, qu’à rapporter dans leurs forêts les dépouilles des provinces Romaines.

Sous la conduite des empereurs Claude, Aurélien et Probus, l’empire sembla reprendre quelque vigueur. Le premier remporta de grands avantages sur les Goths et les Germains. Le second se transporta par-tout où les besoins de l’empire demandoient sa présence, vainqueur sur les bords du Danube et du Rhin, la fortune l’accompagna en Asie et en Egypte. Probus triompha des Barbares en Dalmatie et dans la Thrace, les força de se retirer au-delà du Neker et de l’Elbe, et contraignit les Perses à ne pas troubler le repos de l’Orient.

Deux causes contribuèrent aux succès de ces empereurs: l’une que l’empire, quelqu’épuisé qu’il fût par les désastres qu’il avoit éprouvés, pouvoit cependant encore fournir aux frais de la guerre; et l’autre, qu’il étoit aisé à ces princes de lever des armées nombreuses. Comme la condition des soldats étoit la seule heureuse depuis que les armées disposoient de la dignité impériale, et que prendre le parti des armes, c’étoit changer sa qualité d’esclave en celle d’oppresseur et de tyran, l’empire trouvoit toujours à sa disposition plus de milice qu’il n’en avoit besoin. Mais tout devoit bientôt changer de face, et quand l’empire auroit continué d’obéir à des princes aussi habiles que ceux dont je viens de parler, la chûte n’auroit pas été moins inévitable. Ce que firent ces empereurs, ils n’auroient pu l’exécuter s’ils fussent montés sur le trône un siècle plus tard, c’est-à-dire, après que Dioclétien, en réglant que l’empire seroit désormais gouverné par deux empereurs et deux Césars, eût accoutumé les légions à obéir. Les armées n’étant plus en état de déposer les empereurs, de piller les peuples, et de se faire donner arbitrairement des gratifications, le sort des soldats ne fut plus envié, et personne ne voulut porter les armes. Les citoyens les plus distingués par leur naissance n’ambitionnèrent que les magistratures, ou ne voulurent être que courtisans sous des empereurs qui s’amollirent sur le trône dès qu’ils ne craignirent plus de le perdre, et qui consommèrent en peu de temps les richesses échappées à l’avidité des Barbares. A l’égard du peuple, quoiqu’accablé sous le poids des impositions et des charges publiques, il préféroit l’oisiveté et la pauvreté de ses maisons aux périls laborieux de la guerre. Les légions n’étoient plus composées que d’hommes enlevés avec violence de leur famille; et, sans que j’en avertisse, on doit sentir que les armées perdirent ce reste de courage qu’elles avoient conservé jusque-là.

Dans cette extrémité, les empereurs, pour ne pas laisser l’empire ouvert aux incursions de ses ennemis, traitèrent avec quelques tribus de Barbares, qui, de leur côté, ne subsistoient qu’avec peine, depuis que les provinces Romaines, épuisées et presque désertes, n’offroient plus qu’un butin médiocre à leur avarice. Ces princes les prirent d’abord à leur solde pour quelqu’expédition particulière, et les reçurent ensuite sur les terres de leur domination comme auxiliaires, et s’en firent un boulevard contre les autres Barbares. Ce n’est qu’avec le secours des Goths que Dioclétien même pacifia l’Egypte, et que Maximien battit les Perses, pénétra dans les états de Sapor, et réduisit ce prince à demander la paix. Il est certain, dit Jornandès, que sans les Barbares, qui combattirent pour les Romains, jamais les empereurs n’auroient, depuis Dioclétien, pu former d’entreprises considérables; mais il est encore plus certain que cette ressource devoit enfin être fatale à l’empire. Ces auxiliaires conservoient leurs coutumes, leurs lois, leur indépendance; et plus ils sentirent de quelle importance étoient leurs services, plus ils durent mépriser les empereurs. L’indocilité des uns, la fierté des autres nourrissoient entr’eux des défiances continuelles. Les différends étoient fréquens, et si l’on en venoit à une rupture, quels redoutables ennemis ne devoient-ce pas être pour l’empire, que ces Barbares dégoûtés de la vie errante, qui connoissoient l’avantage d’un établissement solide, et qui, ne faisant plus la guerre comme leurs pères, avoient appris des généraux Romains même l’art de les vaincre?

Telle étoit la situation de l’empire lorsque Constantin parvint au trône. Avec quelques talens pour la guerre, qu’il n’employa qu’à perdre ses ennemis particuliers, et non pas ceux des Romains, il n’eut aucune qualité propre au gouvernement. Dupe de ses ministres et de ses favoris, qui abusoient de sa foiblesse, il ne vit que par leurs yeux. Une inquiétude naturelle le faisoit continuellement agir, mais souvent sans fruit. S’il paroissoit occupé par de grands projets, il les avoit conçus en homme présomptueux et vain, et les exécutoit en politique médiocre. Quoique plusieurs écrivains aient prodigué à ce prince les plus grands éloges, il contribua cependant plus que tout autre à avancer la ruine de l’empire. Il augmenta, il est vrai, les armées de dix légions, et fit construire quelques forts sur les frontières; mais il anéantit ce qui restoit de discipline et de courage dans les armées. Comme on avoit tenu jusque-là les soldats dans des camps en présence de l’ennemi, l’habitude du danger et de combattre avoit entretenu une sorte d’habitude d’être brave; quand Constantin les retira des frontières pour les mettre en garnison dans les villes et dans le cœur des provinces, ils y furent mauvais citoyens, et par les vices nouveaux qu’ils y contractèrent, devinrent incapables de porter les armes.

C’étoit bien mal connoître les intérêts de l’empire que de construire une nouvelle capitale, tandis qu’il étoit si difficile de conserver l’ancienne, de perdre des sommes immenses à bâtir une ville superbe, tandis que l’empire, épuisé par tous les fléaux qu’il éprouvoit, pouvoit à peine entretenir des armées. Bisance, à laquelle Constantin donna son nom, devint la rivale de Rome, ou plutôt lui enleva tout son éclat et ses forces, et l’Italie tomba dans le dernier abaissement. La misère la plus affreuse y régna au milieu des maisons de plaisance et des palais à demi-ruinés que les maîtres du monde y avoient autrefois élevés. Toutes les richesses passèrent en Orient; les peuples y portèrent leurs tribus et leur commerce. L’Occident cependant supportoit tout le poids des Barbares; au lieu de l’affoiblir ainsi, il eut, au contraire, fallu lui donner de nouvelles forces.

Une suite encore plus fâcheuse du projet de Constantin, ce fut de diviser l’empire d’une manière plus marquée qu’il n’avoit été jusque-là. Ses successeurs, d’abord jaloux les uns des autres, s’accoutumèrent à croire qu’ils avoient des intérêts différens, et bientôt il y eut des guerres entr’eux. Les empereurs d’Orient, dans la crainte d’irriter les Barbares, et de les attirer sur leurs domaines, n’osèrent donner aucun secours à l’Occident. Ils lui suscitèrent même quelquefois des ennemis; ils donnèrent une partie de leurs richesses aux Vandales, aux Goths, etc. pour acquérir le droit de consumer l’autre dans les plaisirs, tandis que ces peuples portoient leurs armes jusque dans le sein de l’Italie.

Si on a eu raison de dire que les hommes seroient heureux quand ils seroient gouvernés par des philosophes, quelle prospérité ne devoit pas répandre sur l’empire la nouvelle religion que professa Constantin, si la grâce, qui éclaira son esprit sur les erreurs du paganisme, eût triomphé des vices de son cœur? Mais Constantin, chrétien, fut bien inférieur en vertus à Marc-Aurèle, païen. Ce que les législateurs les plus profonds et les philosophes les plus sages n’avoient pu faire, la publication de l’évangile l’avoit produit; et les chrétiens, élevés au-dessus de toutes les foiblesses de l’humanité, pratiquèrent sans effort ce que l’impuissant stoïcisme se contentoit de conseiller. Une religion aussi pure que le christianisme, et qui, en ordonnant la pratique de toutes les vertus, donnoit aux ames les plus foibles la force d’obéir à ses préceptes, devoit purger l’empire de tous les vices qui hâtoient sa ruine. On ne devoit plus voir que de bons citoyens; et les empereurs, désabusés de ces apothéoses absurdes, qui n’avoient servi qu’à les rendre plus méchans, apprenoient qu’il y a un être suprême, devant qui la subordination des choses politiques disparoît; que les hommes de la condition la plus vile étoient leurs frères; qu’ils devoient se sacrifier au bien de la société, et qu’il n’y a de grand et de sage que ce qui est juste.

Malheureusement les chrétiens commençoient à ne plus conserver leur premier caractère, depuis que leur doctrine s’étoit prodigieusement étendue; et ils furent moins attentifs encore sur eux-mêmes, en voyant leur religion devenir le culte dominant et favorisé. Le repos dont ils jouirent leur fit croire qu’ils avoient moins besoin de courage, et dès lors les bienfaits de Constantin devinrent plus funestes que les persécutions de ses prédécesseurs. Les ministres de l’évangile retenoient l’ancienne austérité des mœurs; mais, par je ne sais quel préjugé, ils voulurent prêter à l’ouvrage de Dieu les secours d’une prudence toute humaine; pour étendre plus promptement la religion, ils en adoucirent le joug. Cette condescendance les rendit incapables de porter toute entière dans la cour des empereurs cette morale divine, dont ils devoient être les apôtres. En déguisant aux autres ses préceptes, ils s’aveuglèrent eux-mêmes, et les vices qu’ils ménageoient, les infectèrent enfin. L’orgueil prit la place de l’humilité; on oublia que l’évangile ne prêche que la douceur, la patience et la charité. Au lieu de continuer à remercier Dieu d’avoir été choisi pour l’honorer suivant le culte qu’il exigeoit, et à le prier de dessiller les yeux de ceux qui étoient encore dans l’erreur, les chrétiens, armés du pouvoir du prince, semblent vouloir rendre à l’idolâtrie une partie des maux qu’elle leur a fait souffrir. Constantin fit abattre les temples les plus célèbres des faux dieux, défendit les sacrifices, et abolit les solennités des fêtes païennes. Bientôt on expose les idoles à la dérision publique. On les mutile, et le zèle imprudent que les écrivains ecclésiastiques reprochent à l’évêque Théophile, à l’égard des Egyptiens et de la fameuse statue de leur dieu Sérapis, ne fut que trop commun; et en aigrissant les esprits, leur fit oublier jusqu’aux lois les plus communes de l’humanité.

Il seroit difficile de peindre tous les maux que produisit dans l’empire la rivalité de deux religions, dont les sectateurs se regardoient réciproquement comme des impies et des sacriléges. Les injustices et les violences auxquelles on n’étoit que trop accoutumé par un gouvernement arbitraire, devinrent d’autant plus fréquentes, qu’en ne travaillant qu’à satisfaire ses haines, son avance et son ambition, on croyoit ne défendre que les intérêts de sa religion. Batailles perdues, provinces ravagées par les Barbares, ou quelqu’autre fléau, tel que la peste ou la famine; les païens triomphoient de toutes ces calamités publiques, parce qu’ils les reprochoient aux chrétiens, ou qu’ils les regardoient comme autant d’avertissemens salutaires qui frapperoient enfin les empereurs, et les rameneroient au culte des dieux qui avoient rendu les Romains maîtres du monde. Pour comble de maux, Dieu permit que la vérité ne fût pas le partage de tous ceux qui adoroient sa croix. Les chrétiens furent partagés sur les dogmes les plus essentiels; et chaque parti, tour-à-tour favorisé par un prince de sa communion[141], fit à ses ennemis une guerre cruelle, et aussi funeste au bien temporel de l’empire, que contraire aux principes de la religion.

[141] Je ne parle pas de Julien, qui, pour rétablir l’idolâtrie et ruiner le christianisme, fit tout ce que peut imaginer la politique la plus adroite. Constante favorisa l’arianisme, et Jovien la doctrine du concile de Nicée. Valens fait la guerre aux catholiques; et Gratien, de même que Valentinien, aux hérétiques, &c.

Ce qui retarda encore, dans ces circonstances, la ruine entière des empereurs, c’est que les Barbares tournèrent leurs armes les uns contre les autres. En effet, Ermaneric, roi des Goths, auroit subjugué l’empire, s’il y eût remporté les avantages qu’il obtint en Germanie. Plusieurs historiens l’ont comparé à Alexandre. Il soumit une foule de peuples, dont la plupart n’ont plus été connus. Il étendit ses conquêtes depuis le Danube, jusqu’à la mer Baltique, et régna ainsi sur la Germanie, la Scythie d’Europe et la Sarmatie.

Ce prince étoit prêt à fondre sur les provinces de l’empire avec les forces réunies des Barbares, lorsqu’il fut arrêté dans son entreprise par un événement imprévu. Jornandès rapporte que quelques jeunes Huns, chassant près des Palus Méotides, poursuivirent une biche qui se lança dans l’eau, et leur enseigna un gué à travers des marais qu’ils regardoient comme une mer immense et impraticable. Ces chasseurs, étonnés de trouver une nouvelle terre où ils croyoient que le monde finissoit, retournèrent dans leur pays; ils y racontèrent leur aventure, qui piqua la curiosité des Huns; et ce gué, dont on avoit fait l’épreuve, devint bientôt un chemin par lequel toute leur nation fondit de l’Asie dans l’Europe.

Ces peuples étoient horribles à voir, et portoient, sous des traits à peine humains, toute la férocité des ours et des tigres. Dans un temps même où toutes les nations étoient souillées par les cruautés les plus atroces, les Huns furent regardés comme des monstres. Pour l’honneur de l’humanité, on refusa à ce peuple exterminateur une origine commune aux autres hommes; on publia qu’il étoit né des embrassemens des démons et de ces magiciennes que Filimer, cinquième roi des Goths, avoit chassées de ses états, et qui s’étoient retirées dans les déserts du Caucase.