Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15)

Part 28

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Il semble que la mauvaise politique qu’on avoit eue à l’égard de la république Romaine pendant la seconde guerre Punique, fut le modèle que se proposèrent tous les états quand elle entreprit de nouvelles conquêtes. A peine les Grecs, assez aveugles sur leurs intérêts pour préférer le voisinage des Romains à celui de Philippe, les eurent-ils engagé à faire la guerre à la Macédoine[128], que ce royaume vit armer contre lui tous ses voisins. Attale devoit le secourir; sa situation étoit la même pendant cette guerre que celle de Massinissa pendant la guerre d’Annibal, et il ne fut pas plus prudent. Philippe ne trouva qu’un seul allié, ce fut Antiochus. Mais soit que ce prince ne sût prendre aucune résolution ou ne persister dans aucun parti; soit qu’entraîné par cette ancienne jalousie qui divisoit les successeurs d’Alexandre, il ne put s’empêcher de voir avec quelque plaisir l’humiliation de Philippe; il avoit à peine commencé une foible diversion en attaquant Attale, qu’il fit sa paix aux premiers ordres des Romains.

[128] Cette guerre commença l’an de Rome 553, deux ans après que celle d’Annibal eut été terminée.

Les Macédoniens, vaincus à Cynocéphale, ne se furent pas plutôt soumis aux conditions humiliantes que Flaminius leur imposa, que les Romains, toujours impatiens de s’agrandir, songèrent à se venger des hostilités qu’Antiochus avoit commises sur les terres d’Attale. Ils lui ordonnèrent d’évacuer les villes d’Asie qui avoient appartenu aux rois de Macédoine, et de se garder de troubler le repos des Grecs en faisant passer des troupes en Europe. Antiochus, encouragé par les Etoliens à prendre les armes, commença la guerre, et eut le même sort que Philippe. Personne ne le secourut dans ses disgraces, et pour me servir de l’expression de Tite-Live, il fut accablé du poids du monde entier.

Cette guerre mérite une attention particulière[129], non pas par les événements qu’elle produisit, mais par ceux qu’elle auroit pu produire, si Antiochus eût eu le courage de s’élever au-dessus des préjugés de son temps, et de suivre les conseils d’Annibal. Ce grand homme, obligé d’abandonner sa patrie, et de chercher un asyle chez les ennemis des Romains, s’étoit retiré à la cour de Syrie. C’est un spectacle bien singulier, que le simple citoyen d’une république presque détruite, et lui-même fugitif, proscrit, sans fortune, sans soldats, dont le génie en impose à celui de Rome, et qui tente de soulever toute la terre contre une puissance que les plus grands rois ne pourroient regarder sans frayeur.

[129] Elle commença l’an de Rome 563.

«Que les princes, disoit-il à Antiochus, oublient leurs différends particuliers; qu’ils sachent qu’il est une grandeur pour eux préférable à l’augmentation de leur territoire; et Rome, qui n’est puissante que par leurs divisions et leur avarice, cessera de triompher. Graces aux haines aveugles et invétérées de tous les peuples les uns contre les autres, les Romains trouvent plus d’alliés qu’ils n’en souhaitent, et toutes les forces de la terre sont à leur disposition. Ils ne veulent vaincre, dit-on, que pour l’avantage de leurs alliés; c’est une erreur grossière. On ne supporte point les maux, les fatigues, les dangers de la guerre sans avoir la passion de dominer; et si les Romains comblent de bienfaits leurs alliés, ce n’est que par intérêt. Ils sentent combien il leur importe d’avoir des amis, et pour ne pas soulever à la fois contre eux l’orgueil de toutes les nations, de déguiser, de cacher la tyrannie à laquelle ils aspirent. Mais ces alliés, dont ils exigent les complaisances les plus serviles, sont déjà des sujets qui seront bientôt des esclaves. J’en réponds, toutes ces fortunes de Massinissa, d’Attale, d’Eumènes seront renversées à leur tour. Les Romains regardent déjà l’Asie comme une proie qui les attend; vous ne ferez que de vains efforts pour éviter une rupture avec eux, ils sauroient se faire un prétexte honnête de guerre. Dans ce danger nouveau pour le trône de Syrie, il faut renoncer aux desseins de vos prédécesseurs, et vous faire une nouvelle politique. Il n’est plus question de vous regarder comme le légitime et le seul successeur d’Alexandre, ni de vouloir recouvrer les parties démembrées de sa monarchie. Ne songez aujourd’hui qu’à soutenir vos anciens ennemis; vous les accablerez, si vous voulez, après vous être aidé de leurs forces pour affoiblir la république Romaine qui vous menace. Quand Philippe, irrité de l’orgueil de ses vainqueurs, frémit secrètement d’indignation, n’attend qu’une conjoncture favorable de secouer le joug, et n’a avec vous qu’une même cause à défendre, pourquoi le négligez-vous? Vous-même, vous avez en quelque sorte été vaincu à Cynocéphale; la Macédoine n’est plus le rempart de l’Asie. Philippe, de son côté, va voir confirmer tous ses malheurs; et il sera enveloppé de toutes parts de la puissance des Romains, s’ils pénètrent dans vos états. Malgré la haine qui vous divise, Philippe est moins votre ennemi que la république Romaine; relevez-le pour affermir votre trône, et que le plus grand roi de l’Europe s’unisse au plus grand monarque de l’Asie.»

«Mais, continuoit Annibal, les ennemis de Rome n’ont trouvé jusqu’à présent aucun allié, parce qu’ils ont paru effrayés de la guerre en la commençant; leur timidité a détourné tout le monde de s’associer à leurs périls. N’attendez pas que les Romains établissent le théâtre de la guerre dans le sein de vos états: leur république, qui chancelle dans l’Italie, vous accableroit ici sans peine avec les forces de toutes les nations qu’ils ont vaincues, qui craignent de l’être, ou qui espéreroient de s’enrichir de vos dépouilles; Espagnols, Africains, Italiens, Grecs, Macédoniens, tout contribueroit à vous accabler. Quand la fortune d’ailleurs vous réserveroit les succès les plus complets et les plus constans, combien ne vous faudroit-il pas de batailles pour chasser les Romains de vos domaines? Il faudra les poursuivre dans la Grèce et la Macédoine, et conquérir sur eux ces provinces, avant que de les repousser dans leur pays, et de pouvoir les entamer. Deux victoires, au contraire, remportées en Italie, réduiront ces hommes si fiers à trembler pour le capitole. Confiez à la haine que je leur porte des vaisseaux et des soldats; je reverrai une seconde fois l’Italie, j’y trouverai des peuples lassés de la grandeur de leurs maîtres, et auxquels j’ai appris à désirer d’être libres. Si je retrouve Trasimène ou Cannes, Rome succombera sous vos armes. Je vous ferai des alliés et des amis de tous les états qui sont jaloux de la puissance Romaine, ou qui n’ont d’autre politique que de s’attacher au parti le plus fort; ils vous craindront comme ils craignent les Romains; ils seront attachés à vos intérêts comme ils sont attachés aux intérêts des Romains, si vous osez faire trembler ces tyrans des nations.»

Malgré la servitude où tous les peuples se précipitoient, jamais conjoncture ne fut plus favorable pour faire craindre une seconde fois aux Romains tous les dangers qu’ils coururent pendant la seconde guerre Punique. Si quelques-uns de leurs alliés leur étoient sincèrement attachés, la plupart commençoient à s’apercevoir qu’ils avoient acheté trop chèrement leur fortune. Accablés de la protection de la république Romaine par l’excessive reconnoissance qu’elle exigeoit, ils ne lui donnoient des secours pour faire de nouvelles conquêtes, qu’en lui souhaitant des disgraces. Les Italiens mêmes ne confondoient plus leurs intérêts avec ceux des Romains; ils sentoient qu’ils étoient sujets; ils murmuroient, ils se plaignoient, et n’attendoient qu’un nouvel Annibal pour oser se révolter. Ces dispositions étoient si peu cachées, que le consul Sulpicius reprochoit avec chagrin au sénat la lenteur avec laquelle on faisoit passer les légions dans la Grèce après avoir déclaré la guerre à Philippe. «Hâtons-nous, disoit-il; si Philippe nous prévient, et porte la guerre en Italie, tandis que nous le menaçons imprudemment avant que de le frapper, nous courons risque d’éprouver de plus grands malheurs que pendant la seconde guerre Punique, et de voir anéantir notre puissance; car nos voisins ne nous sont attachés qu’autant qu’il ne se présentera aucun de nos ennemis[130], dont ils puissent avec sûreté embrasser et défendre les intérêts.»

[130] _Nunquam isti populi, nisi cum deerit ad quem desciscant, à nobis non deficient._ (Tit. Liv. l. 31.) Il est bien surprenant que les Romains, instruits du changement que la seconde guerre Punique avoit produit dans la manière de penser des Italiens, n’aient pas songé à y remédier; rien n’étoit plus facile après qu’Annibal eut abandonné l’Italie, il ne s’agissoit que d’imaginer en leur faveur quelque titre et quelque distinction particulière. J’ajoute même que rien n’étoit plus important, et on n’en doutera pas après avoir lu l’entreprise qu’Annibal proposoit à Antiochus, et dont les suites pouvoient être si dangereuses. Il faut encore se rappeler ce que j’ai dit au commencement de cet ouvrage, au sujet des désordres que causa dans la république Romaine l’ambition qu’eurent les peuples d’Italie, de se faire donner le titre de citoyens Romains. Tout cela devoit se prévoir, et c’est une faute que de ne l’avoir pas fait.

Les Etoliens, qui s’étoient flattés que l’empire de la Grèce seroit la récompense des efforts qu’ils avoient faits en faveur des Romains contre la Macédoine, ne se voyoient frustrés de leurs espérances qu’avec un dépit extrême. Leur politique agissante remuoit toutes les puissances voisines et vouloit les associer à leur vengeance. Les autres peuples de la Grèce n’étoient plus la dupe des bienfaits de la république Romaine; le charme commençoit à se dissiper, et ils sentoient que Flaminius avoit empoisonné le don qu’il leur avoit fait de la liberté, en défendant à leurs villes toute association. La Gaule Cisalpine n’étoit pas entièrement soumise; quelques contrées de l’Espagne défendoient encore leur liberté avec un extrême courage. Annibal, en un mot, dont le nom seul inspiroit de l’effroi aux Romains[131], et étoit capable de faire renaître la confiance chez tous les peuples, entretenoit des relations en Afrique, dans la Grèce, et dans les Gaules mêmes. Si on l’eût vu descendre une seconde fois en Italie, à la tête de toutes les forces de l’Asie, Rome auroit perdu en un jour l’empire qu’elle exerçoit sur ses alliés. On lui auroit désobéi, parce qu’on l’auroit pu faire impunément, et elle se seroit vue abandonnée à ses seules forces.

[131] Les Romains se servoient dans leurs discours familiers du nom d’Annibal, comme d’un mot proverbial, pour exprimer un homme méchant, dangereux et terrible; il est employé de la sorte dans Plaute, et dans quelques autres auteurs anciens. Voyez chez les historiens avec quelle lâcheté les Romains poursuivirent la perte d’Annibal. Ce grand homme, voyant que Prusias, chez qui il s’étoit retiré en abandonnant la cour d’Antiochus, ne pouvoit se dispenser de le livrer à ses ennemis, prit le parti de s’empoisonner lui-même. _Délivrons_, dit-il, _les Romains de la terreur que je leur inspire; ils eurent autrefois la générosité d’avertir Pyrrhus de se précautionner contre un traître qui vouloit l’empoisonner; et les lâches sollicitent aujourd’hui Prusias à trahir les droits de l’hospitalité, et à me faire périr._

Antiochus, à qui il appartenoit de décider du sort de la terre, pensoit trop bassement pour goûter la sagesse hardie des conseils d’Annibal. Les promesses de ce grand homme lui parurent vagues et confuses, parce qu’il ne pouvoit en comprendre la justesse; et ce qui n’étoit que grand et courageux, il le crut téméraire. De petites passions le décidèrent; il se livra à la jalousie de ses courtisans et à l’imbécillité de ses ministres. Ivre de sa grandeur, comme tous les princes d’Orient, et rabaissé par sa timidité naturelle, il ne put ni croire qu’il s’agissoit de sa ruine entière en faisant la guerre contre les Romains, ni se persuader qu’il lui seroit possible de renverser cette puissance énorme, devant laquelle tout étoit humilié. Jamais prince ne fit mieux voir tout ce que l’orgueil et la lâcheté peuvent rassembler de foiblesse et de contradiction dans un même caractère. Toujours plein des projets de ses prédécesseurs sur la Grèce et la Macédoine, ses anciennes ennemies, il ne put se résoudre à les relever pour s’aider de leurs forces contre la république Romaine. Il commence, au contraire, la guerre par insulter Philippe; et tandis qu’il oblige ce prince à se déclarer contre lui en faveur des Romains, il est saisi de crainte, se repent déjà de son entreprise, et consent à céder une partie de ses états pour conserver l’autre.

Que Mithridate eût occupé le trône d’Antiochus, et les Romains étoient ruinés. Qu’il eût été beau de voir ce prince et Annibal unis d’intérêt et déployer de concert toutes les ressources de leur génie contre un peuple puissant qu’il falloit détruire ou reconnoître pour son maître! La république Romaine ne craignit jamais que ces deux hommes; mais l’un naquit simple citoyen d’une république qui trahit ses espérances, et il ne trouva dans la suite aucun prince qui osât le seconder. L’autre étoit roi, mais il ne régna que dans un temps où toutes les provinces, gouvernées par des officiers Romains, étoient déjà accoutumées à obéir. Il concevoit dans sa colère les plus vastes desseins; ses espérances et ses ressources étoient toujours plus grandes que ses malheurs. Il combattit pendant quarante ans contre Sylla, Cotta, Lucullus et Pompée; mais il épuisa sa fortune dans la Grèce et dans l’Asie. Quelle qu’en soit la cause, il ne profita point de la circonstance favorable que la révolte des Samnites et de leurs alliés lui offroit de porter ses armes dans le cœur de l’Italie, et il ne songea véritablement à marcher sur les traces d’Annibal, que quand il lui fut impossible d’exécuter les mêmes desseins.

La défaite d’Antiochus confirma toutes les nations dans la foible politique qui hâtoit la perte de leur liberté. C’est dans ces circonstances que Persée entreprit follement de relever la Macédoine; et toute la terre se souleva contre lui. Prusias ne voulut être que spectateur de cette guerre. S’il craignit d’offenser également les deux partis par sa neutralité, il espéra de fléchir les Romains vainqueurs à force de bassesses et en se disant leur affranchi, ou de trouver grâce auprès de Persée, dont il avoit épousé la sœur.

Gentius, roi d’Illyrie, et les Rhodiens, embrassèrent un parti équivoque et mitoyen, qui ne fait que des ennemis, que la politique condamnera éternellement, et que des hommes timides regarderont toujours comme le comble de la sagesse et de l’art de gouverner. Sans aider efficacement Persée, qu’il étoit de leur intérêt de favoriser de toutes leurs forces ou de négliger entièrement, ils firent seulement tout ce qu’il falloit pour irriter les Romains contre eux. On retrouve constamment cette même conduite dans tous les ennemis de la république. Bocchus secourut Jugurtha après que ce prince eut perdu ses états; Tigranes se comporta de même à l’égard de Mithridate; et l’un et l’autre, disent bien sensément tous les historiens, devoient prendre plutôt ce parti, ou ne le prendre jamais.

LIVRE SIXIÈME.

Dans cette espèce de stupidité où j’ai représenté tous les peuples, la république Romaine auroit manqué d’ennemis, et cessé de faire la guerre, si elle eût attendu, pour prendre les armes, qu’on eût osé l’offenser. De tout temps elle s’étoit fait une loi d’accorder sa protection ou sa médiation à tous ceux qui l’imploroient; mais quand elle fut parvenue à ce degré de puissance qui en imposoit à tous ses voisins, leur docilité à obéir lui persuada qu’elle étoit dépositaire de tous les droits des hommes, et qu’il étoit de sa dignité de former une sorte de tribunal qui jugeroit des querelles des nations. Ce n’est plus comme ennemis, mais comme arbitres, que les Romains firent la guerre. S’élevoit-il un différend entre deux peuples encore libres? le sénat prononçoit quelquefois un jugement sans les consulter, et son ambassadeur, suivi des légions et chargé d’exécuter son décret, arrachoit au vainqueur sa proie, rétablissoit le vaincu dans ses possessions, et apprenoit à l’un et à l’autre qu’ils avoient un maître. Rome décida du sort de toute la terre; les rois, les princes, les ambassadeurs de toutes les nations y parurent en supplians, tantôt pour se justifier, tantôt pour mendier des grâces.

Les Romains se seroient contentés de cet empire, et n’en auroient pas abusé, s’ils eussent conservé leurs anciennes mœurs; mais leurs conquêtes, ainsi que je l’ai dit, les enrichirent, et dès que les richesses leur eurent donné du goût pour les voluptés, l’or du monde entier ne leur suffit plus. L’avarice ayant pris dans le cœur du citoyen la place de l’amour de la gloire, l’ambition de la république devint une avidité insatiable de tout piller et de tout opprimer; et sa politique, destinée à servir de nouvelles passions, dut agir par des principes nouveaux. Les Romains, jaloux de la fortune de leurs alliés, la regardèrent comme un vol fait à la leur. Il fallut établir une domination directe sur les provinces, pour les piller plus commodément. Les royaumes de Numidie, de Pergame, de Cappadoce, de Bithinie, dont la faveur de la république avoit fait des puissances considérables, furent détruits. Le sénat fit une espèce de trafic des trônes qui subsistoient encore, créant ou déposant les rois à son gré: les états n’eurent plus de règle fixe de succession. Cette politique abominable, qui détruit pour conserver, fut seule mise en usage. On peut se rappeler dans quelle situation la défaite de Persée fit tomber la Macédoine. Les citoyens les plus distingués en furent exilés; et on la partagea en quatre provinces, entre lesquelles toute sorte de communication fut interdite. Le sort qu’éprouva la Grèce après la prise de Corinthe par Mummius, fut le sort général des alliés. On établit dans les provinces des préteurs qui se crurent tout permis, parce que rien ne pouvoit leur résister; et Rome ne retentit plus que du bruit des concussions que ses officiers exerçoient de toutes parts.

Tout pays qui offrit quelque butin à l’avidité des Romains, devint un pays ennemi. Quelques princes assurèrent la tranquillité de leurs sujets, et leur épargnèrent les soins et les fatigues d’une défense inutile, en appelant à la succession de leurs états une république assez puissante et assez corrompue pour faire des injustices sans crainte et sans remords. Florus rapporte que, sous le bruit des richesses de Ptolemée, roi de Chypre, les Romains portèrent un décret par lequel ils s’attribuoient sa succession[132]. «N’importe de vos droits, disoit Sylla à Mithridate; obéissez sans résistance aux lois qu’on vous impose, ou rendez-vous plus fort que nous.» Brennus, qui avoit paru autrefois si barbare aux Romains, en disant que tout appartient aux vainqueurs, auroit-il tenu un autre langage?

[132] _Divitiarum tanta fama erat, ut victor gentium populus, et donare regna consuetus, socii vivique Regis confiscationem mandaverit._ (l. 3. c. 9.)

Aucun peuple ne put se mettre à couvert des entreprises et des vexations de la république. Quelqu’attentif qu’il fut à ne fournir aucun prétexte de rupture, on lui trouvoit quelque crime dont il falloit le châtier.

Qu’on lise dans Tite-Live la harangue que prononça Manlius au retour de son expédition contre les Gallo-Grecs. Furius et Emilius, ses ennemis, vouloient lui faire refuser le triomphe, sous prétexte que la guerre qu’il avoit faite étoit injuste; mais Manlius les confondit aisément, en représentant que les Gaulois avoient autrefois pillé le temple de Delphes, et que cette impiété n’avoit point encore été punie[133]. Si ce trait seul ne peignoit pas assez naïvement le caractère des Romains, on pourroit voir dans Justin qu’ils n’eurent point de honte d’alléguer, comme une raison sérieuse de ce qu’ils prenoient la défense des Acarnaniens contre les Etoliens, que les ancêtres des premiers étoient les seuls peuples de la Grèce qui n’eussent point envoyé de troupes au siége de Troye[134]: c’étoit joindre la raillerie à la violence.

[133] _Delphos, quondam commune humani generis oraculum, umbilicum orbis terrarum, Galli spoliaverunt: nec ideo populus romanus his bellum indixit aut intulit._ (Tit. Liv. l. 38.)

[134] _Acarnanes adversus Ætolos auxilium Romanorum implorantes, obtinuerunt à romano senatu, ut legati mitterentur, qui denonciarent Ætolis, præsidia ab urbibus Acarnaniæ deducerent, paterenturque esse liberos, qui soli quondam adversus Trojanos auctores originis suæ, auxilia Græcis non miserint._ (l. 28.)

On peut être injuste, odieux même à toute la terre par sa tyrannie, et cependant continuer d’être heureux dans ses entreprises quand on peut accabler ses ennemis par des forces supérieures: l’histoire n’est que trop souvent une preuve de cette triste vérité. Après avoir fait des conquêtes par ses vertus, la république Romaine s’agrandit encore malgré ses vices. C’est dans le temps même qu’elle ne pouvoit défendre ses lois contre l’ambition des citoyens, et que son avarice étoit redoutée de tous ses voisins, qu’elle repoussa les efforts de Mithridate et le vainquit, qu’elle fit sa conquête la plus difficile, c’est-à-dire, qu’elle soumit les Gaules, en imposa aux Germains, et pénétra jusque dans la Bretagne. Rome ne cessa point de triompher, parce que ses légions étoient toujours mieux disciplinées et plus aguerries que les armées de ses ennemis; et si ses généraux n’avoient plus de vertus, ils avoient de grands talens. Les factieux, qui aspiroient à la tyrannie, ayant besoin de se faire de la réputation dans la république, et de l’éblouir par des succès pour l’opprimer, ne souffroient point qu’elle fût avilie dans leurs gouvernemens, et la faisoient respecter chez les étrangers.

Les Romains, en effet, pleins des passions orgueilleuses que leur donnoient la liberté et leurs conquêtes, conservoient, au milieu de leurs vices, assez de fierté pour vouloir estimer le maître qui les domineroit, et ils ne savoient plus estimer que les talens et les succès militaires. Qu’un magistrat, par les voies sourdes de l’intrigue, eût voulu s’emparer du gouvernement, ce n’eût été qu’un conjuré qu’il étoit aisé de perdre: tels furent les Gracques et Catilina. Que Sylla, afin de se rendre plutôt en Italie, et de se venger du parti de Marius, eût fait un traité honteux avec Mithridate, ses soldats auroient vraisemblablement refusé de le suivre, et il n’auroit trouvé à Rome et dans l’Italie que des ennemis qui l’auroient méprisé. César avoit besoin de conquérir les Gaules pour s’ouvrir le chemin de l’empire.

Cette sorte de besoin qu’avoient les généraux de faire de grandes choses, et qui soutint la réputation des armées pendant les troubles de la république, disparut entièrement quand Auguste établit enfin la monarchie. J’ai rendu compte ailleurs[135] pourquoi l’empire n’avoit pas été détruit par la tyrannie de Tibère, de Claudius, de Caligula et de Néron: je prie maintenant de remarquer que si la servitude où ces monstres précipitèrent le sénat et le peuple Romain, s’étoit étendue jusque sur les légions, l’empire, qui n’auroit plus rien conservé de ce qui avoit fait la supériorité de la république sur ses ennemis, seroit allé à sa ruine sans avoir jamais de ces momens heureux, où il parut encore animé par le génie des Scipions et des Emiles.

[135] Dans le troisième livre.