Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15)
Part 25
La guerre tenoit donc lieu chez les Romains de cette industrie, de ce commerce, de ces arts, de cette économie qui sont les seules sources de la richesse des peuples modernes. Le citoyen trouvoit un avantage particulier à être soldat, et les soldats seuls entretenoient l’abondance à Rome par leurs victoires; la république ne devoit donc faire la paix avec un de ses voisins, que pour tourner l’effort de ses armes contre un autre. Aujourd’hui que, par une suite de l’administration établie chez les puissances de l’Europe, toutes les richesses de l’état sont entre les mains d’un petit nombre d’hommes, que le reste ne subsiste que par industrie, et que les citoyens, nobles, magistrats, soldats, commerçans, laboureurs, ou artisans forment des classes différentes dont les intérêts sont opposés, ou du moins différens, comment seroit-il possible de leur rendre la guerre également avantageuse? Elle doit être un fléau pour toutes les nations; sans enrichir les armées mêmes, elle appauvrit tous les citoyens dont elle ruine l’industrie et suspend le commerce, tandis qu’ils sont obligés de payer des subsides plus considérables. Le gouvernement, retenu par les murmures du peuple, et qui, de jour en jour perçoit les impositions avec plus de difficulté, se trouve donc enfin dans l’impuissance de poursuivre ses entreprises; et les sujets, accablés des maux de la guerre, n’aiment et ne désirent que la paix.
Après ce que j’ai dit jusqu’ici des différentes causes qui concouroient à l’agrandissement des Romains, si on se rappelle combien la conquête seule de l’Italie leur coûta de peines, de soins, de travaux, l’ambition de nos états modernes doit paroître une inquiétude puérile. Qu’on y réfléchisse, ce n’est qu’une nation de soldats qui peut subjuguer ses voisins, parce qu’elle seule peut avoir cette discipline excellente qui prépare les succès, cette fermeté qui rend inébranlable dans le malheur, cette avidité insatiable pour la gloire, qui ne se lasse jamais de vaincre, et sur-tout ces sages institutions qui, en proscrivant tout ce qui n’est pas utile à la guerre, ne lui laissent de passion que pour la liberté et les combats, et lui fournissent naturellement les moyens de profiter d’une première conquête pour en faire plus aisément une seconde. Quel spectacle nous présente aujourd’hui une nation! On voit quelques hommes riches, oisifs et voluptueux qui font leur bonheur aux dépens d’une multitude qui flatte leurs passions, et qui ne peut subsister qu’en leur préparant sans cesse de nouvelles voluptés. Cet assemblage d’hommes, oppresseurs et opprimés, forme ce qu’on appelle la société, et cette société rassemble ce qu’elle a de plus vil et de plus méprisable, et en fait ses soldats; ce n’est point avec de pareilles mœurs, ni avec de pareils bras que les Romains ont vaincu l’univers.
Je ne crains point de me tromper en avançant que l’ambition parmi les Européens, loin de conduire un peuple à la monarchie universelle, doit hâter sa décadence. Quel état en effet n’est pas accablé du poids des dettes que la guerre l’a obligé de contracter? Le plus obéré, c’est celui qui a fait les plus grandes entreprises. Quelques princes ont reculé leurs frontières; mais ont-ils accru leurs forces en agrandissant leur territoire? Il n’y a point de nation en Europe qui ne trouve son véritable avantage à cultiver soigneusement la paix; si elle fait la guerre pour un autre objet que sa défense, elle va contre ses intérêts; et un peuple qui ne les consulte pas dans chacune de ses entreprises, quel bonheur peut-il se promettre?
Malgré tous les avantages que la république Romaine avoit sur ses ennemis, jamais elle ne seroit parvenue à les asservir, si, par la forme même de son gouvernement, elle n’eût été forcée à se conduire par des principes et des maximes invariables, qui devinrent le ressort de tous ses mouvemens, et qui la poussoient au but qu’elle ne perdit jamais de vue. Qu’on jette les yeux sur les traités, les alliances, les ligues que nos peuples ont faits depuis le commencement de ce siècle; et l’on croira qu’aucun état n’a d’intérêt fixe et certain, que l’intrigue a pris la place de la politique, qu’au lieu de gouverner les affaires, on leur obéit, et qu’on est ami ou ennemi au hasard. Chez les Romains, le magistrat étoit obligé de prendre l’esprit de sa nation, et de la conduire selon ses intérêts. Aujourd’hui l’intérêt d’un peuple, c’est l’intérêt personnel de ceux qui le gouvernent. L’homme timide ou modéré ne voit point les objets du même œil que l’homme courageux ou ambitieux. De-là dans tous les états, cette conduite tour-à-tour foible, intrépide, ambitieuse, désintéressée, parce qu’ils obéissent successivement à des maîtres qui ont des lumières, et sur-tout des passions différentes. Il arrive très-rarement qu’un prince suive la route que son prédécesseur lui a tracée; il change même souvent de caractère et de politique en changeant de ministre: ainsi une nation ne fait jamais qu’ébaucher des entreprises.
L’histoire de nos pères nous instruit d’avance de l’histoire de nos neveux. Comme il s’est fait jusqu’à présent, il se fera encore dans la suite un balancement de fortune entre tous les peuples de l’Europe. Un état gouverné par un prince habile et ambitieux sera prêt à tout envahir, et il deviendra subitement le jouet de ses voisins. A un Charlemagne succédera un Louis-le-Débonnaire; l’édifice élevé par le héros s’écroulera sous le prince imbécille. L’un avoit communiqué son génie à sa nation; il voyoit tout, il remédioit à tout; l’autre ne verra que sa cour, ses favoris et ses domestiques; embarrassé de sa puissance, il ne saura pas employer ses forces, et sera humilié par un ennemi beaucoup moins puissant que lui, mais courageux, sage et éclairé. Ces jeux bizarres, mais ordinaires de la fortune, contribueront, si je ne me trompe, plus efficacement que notre politique de l’équilibre, à conserver à chaque peuple son indépendance.
Les premières guerres des Romains ne furent que des courses où la bravoure décidoit de tout. Il auroit fallu peu de science à leurs ennemis pour les vaincre; mais aussi ignorans qu’eux, ils ne leur opposoient ni ruses ni manœuvres habiles. Les consuls, toujours heureux, ne savoient pas qu’il y a des circonstances où il faut vaincre par la force, et d’autres où il faut chercher la victoire, en feignant d’y renoncer. Les Romains vouloient toujours combattre, et la confiance qu’ils avoient en leur courage exigeoit qu’on chassât l’ennemi par la force; le vaincre sans l’accabler du poids des légions, ce n’eût été pour eux qu’une demi-victoire[106].
[106] Voyez la différence que les Romains mettoient entre le _triomphe_ et l’_ovation_. _Causæ ovationis hæ traduntur, si non penitus debellati essent hostes.... si fusi essent, fugati, percussi, consternati, non tamen magnis cladibus affecti..... denique si incruento prœlio pugnatum esset._ Il falloit que les ennemis eussent perdu au moins cinq mille hommes dans un combat, pour que le consul obtînt les honneurs du grand triomphe. Quelle grossièreté!
Ces préjugés, nés avec la république, flattoient si agréablement son orgueil, qu’ils y subsistèrent long-temps encore après que ses généraux eurent porté la science de la guerre à son plus haut point de perfection. L’adresse que Marcius et Attilius employèrent pour tromper Persée, et l’empêcher de commencer les hostilités avant que la république eût envoyé ses légions dans la Grèce, fut condamnée à Rome par une partie du sénat qui se piquoit, ainsi que le rapporte Tite-Live, de conserver les sentimens des anciens Romains. «Rome, disoient ces sénateurs, dédaigne de se servir de ruses, et de tendre des piéges; le jour doit éclairer ses armes et ses exploits. Elle ne sait ce que c’est que de donner, par une fuite simulée, une fausse confiance à ses ennemis pour se jetter sur eux, et les accabler dans leur sécurité. Nos pères aimoient la gloire; ils ne ternissoient point leur courage en y associant des finesses; et après avoir déclaré la guerre, ils assignoient même le jour et le lieu du combat.»
L’affront des Fourches Caudines rendit les consuls plus attentifs sur eux-mêmes[107]. Ils commencèrent dès-lors à se conduire avec une certaine intelligence, et à faire la guerre par principes. Craignant les embuscades et les piéges, ils apprirent à en dresser. Leurs marches devinrent plus savantes, et dès qu’ils surent qu’une armée pouvoit être coupée et comme assiégée en pleine campagne, ils voulurent connoître un pays avant que de s’y engager. Le point le plus difficile pour les Romains, c’étoit de les accoutumer à regarder la guerre comme un art qui avoit besoin d’autre chose que du courage, et d’une discipline rigide; dès qu’ils commencèrent à méditer, leurs progrès furent rapides.
[107] Une armée Romaine passa sous le joug, l’an de Rome 431.
Ils prirent toujours chez leurs ennemis ce qu’ils y trouvèrent d’avantageux[108]. Leurs succès, leurs défaites, ils mettoient tout à profit; et chaque peuple qu’ils vainquirent leur donna en quelque sorte une leçon de guerre. Les Samnites sur-tout leur firent faire des efforts extraordinaires, étendirent par-là leurs vues et leurs connoissances, et les mirent en état de repousser d’Italie un prince qui avoit fait ses premières armes sous les lieutenans d’Alexandre. Pyrrhus ne trouve rien de barbare dans leur manière d’asseoir un camp, et de disposer une armée. Avec les forces que ce prince avoit amenées au secours des Tarentins, et les alliés qu’un politique plus habile que lui se seroit faits en Italie, il devoit peut-être ruiner la république Romaine, et il lui apprit seulement à vaincre les Carthaginois.
[108] _Neque superbia obstabat quominus instituta aliena, si modo proba erant, imitarentur Majores nostri. Arma atque tela militaria ab Samnitibus, insignia magistratuum ab Tuscis pleraque sumpserunt; postremò quod utique apud socios aut hostes idoneum videbatur, cum summo studio domi exsequebantur, imitare quam invidere bonis malebant._ Sall. in Bel. Cat.
L’ambition de ce prince inquiet et avide devançoit la rapidité de ses armes. En entrant dans l’Italie, il lui tardoit de conquérir la Sicile, et à peine a-t-il mis le pied dans cette île, qu’il dévore l’Afrique, et voudroit déjà avoir vaincu Carthage. Il savoit vaincre; mais son impatience le dégoûtoit de ses entreprises avant que de les avoir consommées. Les Romains ne se soutinrent contre Pyrrhus que par Pyrrhus même. Leurs armées avoient été entièrement défaites près de Syris, et mises en déroute à Asculum. Une troisième action pouvoit réduire les Romains, qui n’étoient pas encore accoutumés de combattre contre des éléphants, à défendre leur propre ville; mais au lieu de poursuivre son avantage, Pyrrhus entame une négociation mal-entendue, et quand il ne devoit inspirer que de la crainte à ses ennemis, il leur redonne de la confiance. Etonné par le récit de Cynéas, qui, disoit-il, avoit vu dans le sénat de Rome une assemblée de rois, et déjà ennuyé de la constance que les Romains lui opposoient, il abandonne les Tarentins leurs alliés, et l’Italie, pour voler au secours de Syracuse et d’Agrigente, que les Carthaginois vouloient soumettre à leur domination. La république Romaine mit à profit l’absence de ce prince; et quand il repassa en Italie pour relever les affaires désespérées de Tarente, il fut battu à Bénévent, et forcé de chercher un asyle dans ses états.
C’est peu de temps après la retraite de Pyrrhus que les Romains inventèrent cet ordre de bataille, auquel Polybe attribue les avantages qu’ils continuèrent à remporter sur leurs ennemis. Ils se rangeoient sur trois lignes, et chaque ligne, au lieu de former une masse pesante d’infanterie, qui n’auroit eu que des mouvemens lents et difficiles, étoit composée de différens corps séparés les uns des autres, et par-là capables des évolutions les plus rapides. Les princes qui formoient la seconde ligne étoient placés vis-à-vis les intervalles que laissoient entre elles les cohortes des hastaires, qui formoient le premier rang, et les corps des triaires, c’est-à-dire, des soldats les plus braves et les plus expérimentés, placés en troisième ligne, répondoient aux intervalles des princes, et faisoient la réserve de l’armée.
Outre que cette disposition est plus propre que la phalange des Grecs, et l’ordonnance des Barbares, à éviter l’effort des éléphants, car il suffisoit de faire un mouvement léger pour que l’armée Romaine s’ouvrît et se formât en colonne, elle offroit un moindre front aux armes de jet des Velites. Il falloit vaincre pour ainsi dire trois fois les Romains dans la même action. Si les hastaires étoient enfoncés, les princes s’avançoient, les soutenoient et leur donnoient le temps de se rallier derrière eux pour fondre une seconde fois sur l’ennemi, auquel les triaires enlevoient encore quelquefois la double victoire qu’il avoit déjà remportée.
Les Grecs et les successeurs d’Alexandre ne connoissoient qu’un même ordre de bataille, c’est celui de la phalange, composée de seize mille hommes, rangés sur seize de profondeur. On peut voir dans les historiens quelles étoient les armes de ces soldats, et l’on ne sera point étonné que Paul Emile en fût effrayé la première fois qu’il combattit contre Persée. La phalange paroissoit invincible, et elle l’étoit en effet, dit Polybe, tant qu’elle demeuroit unie; mais ajoute-t-il, il étoit rare qu’occupant vingt stades, elle trouvât un terrein qui lui convînt. Une hauteur, un fossé, une fondrière, une haie, un ruisseau en rompoient l’ordonnance, et ses ennemis pouvoient alors la ruiner d’autant plus aisément, et pénétrer dans les intervalles qu’elle laissoit en se rompant, que tel est l’ordre de la phalange, continue le même historien, que le soldat ne peut faire aucune évolution, ni combattre corps à corps, à cause de la longueur de ses armes. Sans aucun obstacle étranger, il étoit même impossible que la phalange ne souffrît pas quelque flottement dès qu’elle se mettoit en mouvement. Les cohortes Romaines, aussi capables de toutes sortes d’évolutions, que la pesante ordonnance des Grecs l’étoit peu, avoient donc un avantage considérable sur la phalange. Pour la vaincre, il ne s’agissoit que de la forcer à combattre sur un terrain inégal, ou avant que de l’attaquer, de la rompre par le secours des Velites, ou de la forcer à marcher.
Ce que Polybe dit, en comparant l’ordonnance légère des Romains à celle des Macédoniens, il faut, à plus forte raison, l’appliquer à l’ordre de bataille des autres peuples, dont l’infanterie, toute pressée en un corps, avoit les inconvéniens de la phalange, sans en avoir les avantages. Deux et même trois phalanges placées les unes derrière les autres ne fortifioient point une armée, parce qu’elles ne se donnoient aucun secours. Annibal en fit l’épreuve à Zama. Il composa sa première phalange de tout ce qu’il avoit de plus médiocre dans ses troupes, se flattant qu’après que les Romains se seroient fatigués à la tailler en pièces, il fondroit sur eux avec la seconde phalange, et les mettroit aisément en fuite. Ce grand homme fut trompé dans ses espérances. Sa première phalange, qui fut rompue et enfoncée, se jeta sur la seconde, y porta le désordre, et l’entraîna dans sa déroute avant même que les Romains l’eussent approchée.
LIVRE CINQUIÈME.
Tandis que Rome étoit occupée à subjuguer l’Italie, Carthage, qui régnoit depuis long-temps sur l’Afrique, étendoit sa domination hors de son continent. Elle avoit fait des conquêtes considérables en Espagne; la Sardaigne étoit soumise, et la Sicile sembloit ne pouvoir éviter le même sort. Des richesses immenses, produit du commerce le plus florissant, enfloient l’orgueil des Carthaginois; et parce qu’ils étoient le peuple le plus riche du monde, ils se croyoient destinés à le gouverner. Mais les Romains pensoient que cet empire devoit être le prix de leur courage, de leur patience et de leur amour pour la gloire. Ces deux nations, à force de vaincre leurs ennemis, soumirent tous les peuples qui les séparoient; elles se firent la guerre, et peut-être que l’histoire n’offre point de spectacle plus beau, plus intéressant, et à la fois plus instructif que la rivalité de ces deux républiques.
Carthage, fondée par Didon plusieurs siècles avant Romulus, obéit d’abord à des rois; mais elle ne tarda pas à en secouer le joug pour se gouverner en ville libre. Deux suffêtes, dont la magistrature étoit annuelle, présidoient à un sénat nombreux qui les avoit élus; ils en convoquoient les assemblées, et y proposoient les matières qui devoient être l’objet des délibérations. Tant que les avis étoient unanimes dans le sénat, ce corps régloit tout, ordonnoit tout, et le gouvernement étoit absolument aristocratique. Mais au défaut d’unanimité, les affaires étoient portées devant le peuple, que ses magistrats assembloient dans la place publique[109]; il décidoit à la pluralité des suffrages, et le gouvernement devenoit alors purement démocratique; ainsi la souveraineté toute entière, appartenant tour à tour à chacun des deux ordres de l’état, Carthage, alternativement gouvernée par le sénat ou par le peuple, n’avoit aucune règle constante de conduite. Aristote et Polybe, trompés par ses deux suffêtes, son sénat et ses assemblées du peuple, ont donc eu tort de comparer cette république, l’un à celle des Spartiates, l’autre à celle des Romains, où l’aristocratie, la royauté et la démocratie unies, fondues ensemble, et toujours tempérées les unes par les autres, formoient une police mixte qui rassembloit les avantages de tous les autres gouvernemens.
[109] Ces magistrats du peuple étoient au nombre de 105. Les auteurs latins les appellent _centum-viri_, _centum-virs_; ils étoient les juges de toutes les affaires civiles.
A peine les Carthaginois se furent-ils formé un établissement solide, qu’occupés, à l’exemple des Tyriens dont ils descendoient, de la seule passion d’étendre leur commerce, d’acquérir et d’amasser des richesses[110], ils durent avoir tous les vices que produit l’avarice. Si ces vices ruinèrent le sage gouvernement des Romains, quels ravages ne durent-ils pas causer chez les Carthaginois, dont les lois n’étoient propres ni à prévenir, ni à réprimer les abus? La probité et les talens ne furent comptés pour rien; c’est aux seuls citoyens riches qu’on déféroit les magistratures, et il leur étoit même permis d’en posséder plusieurs à la fois. N’y ayant plus d’égalité entre les magistrats, et leurs fonctions n’étant pas séparées, les haines et les jalousies prirent la place de l’émulation; et de-là naquirent ces cabales, ces partis presqu’aussi anciens que la république, et auxquels ses intérêts furent continuellement sacrifiés. On ne concevroit point que les Carthaginois eussent conservé leur liberté jusqu’au temps où ils firent la guerre aux Romains, si on ne faisoit attention que leur esprit, plus occupé de leurs banques et de leurs comptoirs que de tout autre objet, et rétréci par l’intrigue, ne s’ouvroit point aux grandes choses comme celui des Romains. Tandis que les uns, naturellement lâches et timides, s’insultoient en citoyens, et ne cherchoient à dominer que par des voies sourdes et détournées, les autres, fiers et courageux comme leur république, avoient son ambition et décidoient leurs querelles par les armes. La modération même que les Carthaginois conservoient au milieu de tous leurs vices, donne une idée désavantageuse de leur caractère, et la foiblesse qui les empêche d’être aussi méchans que les Romains, ne les rend que plus méprisables.
[110] L’avarice des Carthaginois étoit une passion basse et sordide; ils ne savoient pas jouir de leur fortune. Huet, dans son histoire du commerce, et de la navigation des anciens, Chap. 15, dit que les Romains appeloient par dérision les Carthaginois, _mangeur de bouillie_.
Carthage soumit cependant ses voisins; c’étoient sans doute des peuples incapables de conserver leur indépendance. Ses premiers succès, les contributions qu’elle exigea de ses ennemis, et les dépouilles des vaincus, lui inspirèrent une confiance qui ne fut qu’un vice de plus dans sa constitution. Quoique marchands, les Carthaginois voulurent être conquérans, et s’ils ne continuoient pas à trouver des peuples aussi mal gouvernés qu’eux, aussi corrompus, plus foibles et divisés d’intérêt, ils devoient nécessairement périr; car il est impossible qu’une république, telle que Carthage, qui n’a que des soldats mercenaires, et dont les magistrats ne sont pas les capitaines[111], ait le génie propre à commencer, suivre et consommer de grandes entreprises de guerre. Accoutumée à voir ses intérêts sous un autre point de vue qu’une nation militaire, et à travers d’autres préjugés, elle aime la paix qui fait fleurir son commerce, et doit par conséquent faire mal la guerre. Ses projets, toujours trop grands ou trop petits, ne seront jamais concertés avec sagesse, et elle ne les exécutera qu’en se défiant d’elle-même, ou en présumant trop de ses forces. Elle aura de l’espérance, ou la perdra mal à propos; arrogante dans la prospérité, elle n’aura aucune fermeté dans les revers; ne pouvant donc faire la guerre avec avantage, il faut qu’elle y trouve enfin sa perte.
[111] Chez les Carthaginois, le commandement des armées n’étoit attaché à aucune magistrature. Le sénat ou le peuple faisoit général un officier qui s’étoit distingué, ou qui savoit mieux briguer la faveur publique.
Si on rapproche ces réflexions générales de ce que j’ai dit jusqu’ici des institutions politiques des Romains, il paroîtra sans doute surprenant que la première guerre Punique ait duré vingt-un ans et n’ait pas fini par la ruine entière de Carthage. Mais il faut faire attention que la république Romaine, se trouvant transportée dans un ordre de choses tout nouveau, ne put pas d’abord profiter de toute la supériorité que son gouvernement, ses mœurs et sa discipline militaire lui donnoient sur les Carthaginois. Il ne s’agissoit plus de faire la guerre comme elle l’avoit faite jusqu’alors dans l’Italie, de s’étendre de proche en proche, et d’armer seulement quatre légions; il falloit se faire de nouvelles maximes, et une politique en quelque sorte toute nouvelle; et ce moment est presque toujours fatal à un peuple, parce qu’il n’est point éclairé par l’expérience; et qu’entraîné par la force de l’habitude, il veut encore imiter quand il doit imaginer.
Les Carthaginois, au contraire, qui, depuis long-temps, faisoient la guerre dans les provinces éloignées et avec des armées nombreuses, devoient encore avoir un avantage considérable sur les Romains, par l’expérience qu’ils avoient de la mer. Je sais que la navigation étoit un art aussi borné chez les anciens qu’il est étendu chez nous; que tout se réduisoit, de la part des matelots, à connoître de certains présages[112] du beau et du mauvais temps, à manier avec adresse le gouvernail, et à ramer de concert, et que le courage du soldat décidoit du sort des batailles navales. Mais les Romains, qui n’avoient jamais vu que des barques de pêcheurs, étoient trop sages pour n’être pas intimidés par leur ignorance. Les honneurs extraordinaires qu’ils accordèrent au consul Duilius, qui défit le premier une flotte Carthaginoise, prouvent combien cette victoire étoit inattendue.
[112] Voyez Vegèce, l. 5, ch. 10, 11 et 13.
Après avoir vaincu, les Romains s’essayoient encore, et ils avoient besoin de plusieurs succès consécutifs pour avoir sur mer la même confiance qu’ils avoient sur terre. D’ailleurs, l’empire des Carthaginois se soutenoit par son propre poids contre des échecs légers, et ne pouvoit être ébranlé que par de grands Revers; mais la pauvreté de la république romaine ne lui permettoit pas de former de grandes entreprises. Elle ne connoissoit l’usage des monnoies d’argent que depuis peu d’années[113], et quelques secours qu’elle reçût de la générosité des citoyens, ils étoient beaucoup moins considérables que les fonds ordinaires qu’une république aussi riche que Carthage destinoit à la guerre.