Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15)

Part 24

Chapter 243,699 wordsPublic domain

Après plusieurs succès, il se forma naturellement dans l’esprit des soldats Romains une certaine confiance qui leur persuada que la victoire leur appartenoit, et que les augures et la religion ne leur promettoient pas en vain l’empire du monde. Ce sentiment élevé de l’ame est la disposition la plus favorable à la guerre; il donne l’ardeur propre à attaquer, ou la fermeté nécessaire pour soutenir un choc; et il est suivi dans la défaite d’un dépit qui rallie avec courage des soldats qu’une force supérieure avoit ébranlés.

Sans doute que si l’histoire nous instruisoit dans un certain détail des mœurs, de la discipline et du gouvernement des petits peuples que la république Romaine soumit dans l’Italie, nous y découvririons les causes de leur ruine. Les Volsques, les Eques, les Fidenates, les Latins, les Sabins, les Falisques furent les premiers ennemis des Romains; c’étoient des peuples aguerris, vaillans, et qui défendirent, il est vrai, leur liberté avec une extrême opiniâtreté; mais ils n’avoient pas vraisemblablement une discipline militaire aussi sage que celle des Romains. Les querelles qui régnoient à Rome entre la noblesse et le peuple y multiplioient, ainsi que je l’ai fait voir, les talens, et donnoient aux vertus l’activité des passions; les Romains, en un mot, se comportoient avec toute la chaleur d’un peuple qui se forme, et leurs ennemis avec le flegme d’un peuple qui suit par habitude une route qui lui est tracée depuis long-temps. Tandis que le gouvernement de la république Romaine fait de nouveaux progrès, et devient de jour en jour plus capable de former et de conduire des entreprises avec sagesse, combien de ses ennemis furent les victimes de leurs caprices, s’ils obéissoient aux lois d’une pure démocratie; ou virent sacrifier leur liberté aux passions et aux intérêts particuliers de leurs magistrats, si leur gouvernement étoit aristocratique? Ces peuples sembloient se relever pour faire la guerre à la république Romaine, et c’est là une des principales causes de leur perte. Les Romains devoient être supérieurs, parce qu’ils opposoient à des armées toujours nouvelles, ou énervées par la paix, des soldats qu’un exercice continuel des armes rendoit invincibles.

Au couchant, le territoire de Rome confinoit à celui des Toscans, dont la république étoit composée de plusieurs villes libres, indépendantes, qui se gouvernoient chacune par des lois et des magistrats particuliers, mais qui avoient un conseil commun, chargé des affaires générales de la ligue. Les Toscans avoient possédé autrefois toute l’Insubrie; mais, abusant de leurs avantages, à peine furent-ils heureux, que leurs mœurs s’amollirent, et leur gouvernement se relâcha. Les Gaulois, qui dans ces circonstances firent une irruption en Italie sous la conduite de Bellovèse[94], s’emparèrent de cette partie de l’Insubrie, que les Romains nommèrent depuis la Gaule cisalpine. Les mêmes raisons qui avoient donné de la supériorité aux Gaulois sur les Toscans, devoient en donner aux Romains; c’est-à-dire, que les Toscans ne pouvoient agir avec assez de célérité pour prévenir leurs ennemis, et les faire échouer. Ils perdoient nécessairement à régler leurs intérêts et convenir de leurs opérations un temps où il auroit fallu agir. Les Toscans délibéroient encore que les consuls avoient déjà remporté quelqu’avantage; étant donc toujours sur la défensive contre un peuple qui attaquoit toujours, ils devoient enfin être vaincus.

[94] Cet événement arriva sous le règne de Tarquin.

A l’exception des Samnites, les Romains ne rencontrèrent point dans l’Italie de plus redoutables ennemis que les Gaulois. Ce fut l’an 365 de Rome que ces barbares défirent son armée à la bataille d’Allia, ravagèrent son territoire, et réduisirent un peuple qui devoit vaincre l’univers à défendre le capitole. Ces événemens malheureux, dont Camille vengea sa patrie, avoient fait une impression si profonde dans l’esprit des Romains, que pendant long-temps ils ne firent la guerre aux Gaulois que par des dictateurs. La république, dit Tite-Live[95], eut plus de peine à les dompter qu’à subjuguer le reste de l’univers; aussi, ordonna-t-elle que les pontifes, les prêtres, les vétérans, et généralement tous les citoyens qui, par leur âge, étoient dispensés de faire la guerre, prendroient les armes quand on seroit menacé des Gaulois; et Salluste dit que les Romains combattirent contre eux pour leur salut, et non pour la gloire[96].

[95] _Plures prope de Gallis triumphi quam toto orbe terrarum acti sunt._ (L. 38.)

[96] _Cum Gallis pro salute, non pro gloria certare._ (In Bel. Jug.)

C’est à la bonté de leurs armes offensives, dont toutes les blessures étoient mortelles[97], à leur casque, à leur cuirasse, à leur bouclier, que les Romains, revenus de la première terreur que leur avoit inspiré la bataille d’Allia, durent les avantages fréquens qu’ils remportèrent depuis sur des ennemis qui alloient nuds au combat[98], et dont les épées étoient d’une si mauvaise trempe, qu’il falloit les redresser à chaque coup qu’elles portoient. Résister au premier choc des Gaulois, dont le courage étoit aussi peu constant qu’il étoit d’abord impétueux, ou savoir se rallier après avoir été enfoncé, c’étoit les vaincre. Se débandant dans la victoire, leurs premiers avantages leur devenoient inutiles; et toutes leurs défaites devoient être des déroutes extrêmement sanglantes, parce qu’ils étoient incapables de cesser de combattre avant que d’avoir été mis entièrement en fuite.

[97] La lame de l’épée romaine étoit courte et extrêmement large. Végèce dit que les Romains ne frappoient jamais que d’estoc, parce qu’en frappant de taille on ne fait que des blessures légères. _Non de pugnâ, sed de fugâ cogitant, qui in acie nudi exponuntur ad vulnera...... Necesse est enim ut dimicandi acriorem sumat audaciam, qui munito capite, vel pectore non timet vulnus._ (Veg. l. 1, ch. 20.)

[98] Les Gaulois qui combattirent à Cannes sous les ordres d’Annibal, étoient nuds. Il falloit que les Gaulois fussent des hommes bien inconsidérés, puisque leurs défaites, l’exemple des Romains et les conseils d’Annibal ne les avoient pas corrigés.

Les Samnites, fiers, opiniâtres, ambitieux, braves et mêmes féroces, étoient vaincus, et jamais domptés. Leurs plus grandes pertes sembloient ne point diminuer leurs forces, et accroître, au contraire, leur courage. Ils courent toujours avec la même fureur à leurs ennemis pour leur enlever une victoire qu’ils croient toujours équivoque, et qui ne passe que rarement de leur côté. Rome avoit déjà fait des conquêtes considérables hors de l’Italie, qu’ils n’avoient pas encore désespéré de recouvrer leur liberté; mais leur gouvernement, semblable à celui des Toscans, les exposoit aux mêmes inconvéniens. D’ailleurs, les Samnites employoient le temps qu’ils ne faisoient pas la guerre aux Romains à réparer simplement leurs armées, tandis que ceux-ci se faisoient de nouveaux sujets et de nouveaux alliés. La république Romaine, qui reprenoit les armes avec des forces toujours plus considérables, devoit donc enfin écraser un peuple qui n’avoit tout au plus que rétabli les siennes.

Je ne dois pas parler de Tarente, de Capoue, ni des autres villes de la Campanie et de la partie orientale de l’Italie, qu’on appeloit alors la Grande-Grèce. Ces peuples, d’abord recommandables par leur sagesse et leur courage, n’avoient pas conservé long-temps l’esprit des républiques dont ils tiroient leur origine, et quand les Romains leur firent la guerre, ils les trouvèrent abandonnés à tous les vices qui avoient soumis la Grèce à Philippe, père d’Alexandre. C’étoit la même dépravation dans les mœurs, le même luxe, la même passion pour les fêtes et les spectacles, le même mépris pour les lois, la même indifférence pour le bien public, et les mêmes divisions domestiques.

Il ne suffisoit pas pour l’agrandissement des Romains qu’ils gagnassent des batailles, et prissent des villes; il pouvoit, au contraire, arriver qu’ils se ruinassent par ces succès. L’art de devenir puissant par la guerre est autre que celui de vaincre; et la république Romaine, en subjuguant ses premiers ennemis, seroit tombée dans l’impuissance d’asservir des peuples plus considérables, si elle n’eût mis à profit ses victoires par une politique savante, et qui n’a presque jamais été connue des conquérans. Tacite remarque qu’Athènes et Lacédémone[99], dont les généraux étoient si savans, et les soldats si braves, si bien disciplinés et si accoutumés à vaincre, loin de se former un grand empire, ont été les victimes de leur ambition. Ces deux républiques, dit-il, ont péri, parce qu’elles ont voulu faire des sujets, et non pas des citoyens des peuples qu’elles avoient vaincus. Mais Romulus, ajoute-t-il, n’ayant, au contraire, fait la guerre que pour conquérir des soldats[100], Rome devenoit la patrie des peuples qu’elle avoit soumis; chaque guerre augmentoit donc ses forces, au lieu que les Athéniens et les Spartiates, qui ne réparoient point les pertes que leur causoit la victoire, s’affoiblissoient par leurs triomphes mêmes.

[99] _Quid aliud exitio Lacedemoniis et Atheniensibus fuit, quamquam armis pollerent, nisi quod victos pro alienigenis arcebant? At conditor noster Romulus tantum sapientia valuit, ut plerosque populos eodem die hostes dein cives habuerit._ (Ann. l. 2.)

[100] Romulus porta une loi, par laquelle il étoit défendu de tuer, ou même de vendre un ennemi qui se rendoit. Les Sabins vaincus devinrent Romains, et ce prince admit dans le sénat cent des plus nobles citoyens de cette nation. Tullus Hostilius ayant ruiné la ville d’Albe, en transporta les habitans à Rome, et ils y jouirent de tous les droits des anciens Romains. Ancus Martius, après avoir détruit quelques bourgades des Latins, eut la même politique. Ainsi, il ne faut point être surpris que Rome, d’abord si foible, eût sous ses derniers rois plus de quatre-vingt mille hommes en état de porter les armes.

Il étoit naturel que Romulus usât de la victoire avec modération; la foiblesse et les besoins des Romains l’avertissoient continuellement qu’il lui étoit plus utile d’incorporer les vaincus à sa nation, et d’en faire des citoyens, que de les exterminer, ou de s’en faire des ennemis secrets en leur ôtant leur liberté. Ses successeurs devoient aussi se conduire par la même politique, et soit qu’ils songeassent à se rendre plus redoutables à leurs voisins, soit qu’ils ne voulussent qu’agrandir leur pouvoir dans Rome, elle leur étoit également avantageuse. Mais après l’exil des Tarquins, les Romains devoient voir les intérêts de Rome d’un autre œil que Romulus et ses successeurs. Aucun citoyen n’ayant dans la république la même puissance ni la même supériorité dont les rois y avoient joui, aucun citoyen ne devoit trouver un avantage personnel à communiquer aux vaincus le droit de bourgeoisie Romaine. En faisant des Romains, les rois se faisoient des sujets; mais les citoyens de Rome ne pouvoient se faire que des concitoyens qui seroient entrés en partage de la souveraineté même; et rien ne devoit paroître moins sage à des vainqueurs, toujours durs, fiers et impérieux, que de soutenir des guerres longues et sanglantes pour se faire des concitoyens, qui, devenant de jour en jour plus nombreux, s’empareroient enfin de toute l’autorité.

Ces motifs, qui avoient été le principe de la dureté des Athéniens et des Spartiates envers leurs ennemis, devoient d’autant plus influer dans la conduite des Romains, que le sénat, toujours inquiété par les entreprises des plébéïens, ne devoit pas songer à augmenter leurs forces par de nouvelles incorporations.

Si les Romains, en renonçant à la politique prudente de Romulus, avoient pris le parti de traiter leurs ennemis avec rigueur, ils n’auroient acquis que des sujets inquiets, toujours prêts à se révolter, et tels, en un mot, que ceux des Athéniens et des Spartiates. Pour ne les pas craindre, il eût fallu les affoiblir, et leur foiblesse n’auroit pas aidé leurs maîtres à faire de nouvelles conquêtes. Malgré les avantages de la république sur ses voisins, malgré la sagesse de son gouvernement, de ses lois, de sa discipline et de ses mœurs, il est fort douteux qu’elle fût parvenue à régner sur l’Italie; car des peuples qui auroient senti qu’il s’agissoit de devenir esclaves, n’auroient pas combattu avec courage, mais avec désespoir. Les Romains auroient-ils enfin réussi à subjuguer l’Italie? Il est vraisemblable que leur empire, toujours chancelant, y eût été borné. Pouvant à peine suffire à contenir cette grande province dans l’obéissance, comment leur eût-il été possible de porter leurs armes au-dehors? N’auroient-ils pas même dû craindre que quelque puissance voisine ne se servît, pour les ruiner, de la haine que les Italiens leur auroient portée?

Rome, il faut l’avouer, alloit se perdre, lorsque Camille, qui venoit de soumettre les Latins, la retint sur le bord du précipice où son orgueil et son emportement la conduisoient. «Romains, dit-il, si, pour ne plus craindre les Latins, vous prenez le parti odieux de les traiter en esclaves, votre victoire vous devient inutile et même pernicieuse. Elle fera, au contraire, la grandeur de la république, si, à l’exemple de vos ancêtres, toujours modérés et justes dans la prospérité, vous cherchez à vous faire des amis et des alliés de vos ennemis. Ferez-vous périr un peuple, parce qu’il a défendu courageusement sa patrie? Vous ne me pardonneriez pas de vous en croire capables. Cachez sous vos bienfaits le joug que vous voulez imposer aux vaincus. Forçons-les à partager leur amour entre leur patrie et la nôtre; nous acquerrons des amis par notre clémence; laissons à leur reconnoissance le soin d’en faire nos sujets.»

La république Romaine contracta l’habitude de former des alliances avec les peuples qu’elle subjuguoit. Elle leur laissa leur gouvernement, leurs magistrats, leurs lois, leurs usages, s’engagea de les protéger contre leurs ennemis, et n’en exigea que quelques secours quand elle feroit la guerre. Cette modération[101], soutenue d’une politique si sage et si adroite que, dans les occasions même, dit Polybe, où les Romains ne songeoient qu’à leurs intérêts, leurs alliés croyoient leur devoir quelque reconnoissance, établit entr’eux une certaine confiance qui ne leur donna qu’un même intérêt. En ménageant ainsi la vanité des vaincus, la république Romaine disposa de leurs forces[102], et son ambition ne causa aucun effroi. Il arriva de-là que tous les peuples d’Italie, bien loin de se liguer pour défendre leur liberté, s’effrayèrent et se vainquirent mutuellement sous les drapeaux de Rome; et que combattant toujours comme auxiliaires dans ses armées, ils ne triomphèrent en effet que pour lui faire de nouveaux alliés, et se rendre eux-mêmes plus dépendans.

[101] _Qui beneficio quam metu obligare homines malit, exterasque gentes fide ac societate junctas habere quam tristi subjectas servitio._ (Tit. Liv. l. 26.) _Plus pene parcendo victis, quam vincendo imperium auxisse._ (L. 30.)

[102] En même temps que les consuls formoient à Rome quatre légions pour servir pendant leur magistrature, ils mandoient aux villes alliées de la république, dont c’étoit le tour de fournir un contingent, de préparer leurs milices, et de les tenir prêtes à marcher au premier ordre. Ces auxiliaires formoient quatre légions; d’où il faut conclure que les Italiens ont contribué pour la moitié à tous les succès des Romains.

Nous voyons aujourd’hui les puissances se troubler et s’agiter au moindre mouvement d’ambition qu’elles aperçoivent dans l’une d’elles. Un grand prince n’a point de voisin qu’il puisse accabler impunément, parce que la politique générale, qui lie toutes les nations entre elles, communique aux plus petits états les forces de l’Europe entière, et les soutient malgré leur foiblesse ou les défauts de leur gouvernement. La maxime qu’il faut embrasser le parti plus fort, est une maxime décriée; on fait des ligues, des associations; et quoique chaque puissance regarde son voisin comme son ennemi, on diroit qu’elle se réserve le droit de le subjuguer; elle le défendra s’il est foible, parce que c’est une barrière qui la couvre.

Quelque simple et naturelle que nous paroisse aujourd’hui cette politique, qu’on remarque avec quelle lenteur elle a fait ses progrès parmi nous, et on ne reprochera point aux peuples d’Italie de ne l’avoir pas connue. Pour y parvenir, il a fallu que nos états modernes, liés pendant long-temps par un commerce de négociations continuelles, aient eu ensemble les mêmes craintes et les mêmes espérances. Lorsque la république Romaine commença à faire ses conquêtes, les Italiens n’avoient, au contraire, aucune liaison entre eux. Chaque ville se bornoit à examiner ce qui se passoit dans les villes qui l’entouroient, et chaque état n’avoit pour ennemis que ses voisins. Les puissances, qu’on accuse parmi nous d’avoir aspiré à la monarchie universelle, ont montré leur ambition avec effronterie; à force d’insultes, de bruit, de menaces, elles ont elles-mêmes ligué et armé l’Europe contre elles; mais les Romains, éloignés de cette avidité mal entendue, cachoient, au contraire, avec un soin extrême leur ambition, et sembloient faire la guerre moins pour leur propre avantage que pour celui de leurs alliés.

Il ne faut donc pas être étonné s’il ne se forma point de ligue contre eux, et qu’ils aient même toujours été les maîtres de n’avoir qu’une guerre à la fois[103]. Quand leur ambition se seroit montrée avec assez d’éclat pour devoir réunir les peuples d’Italie, et ne leur donner qu’un même intérêt, peut-être même qu’on n’auroit osé prendre des mesures efficaces pour s’opposer aux progrès des Romains. Qu’il s’élève aujourd’hui en Europe une puissance dont les forces soient supérieures à celles de chaque état en particulier, et qui les surpasse tous par la bonté de sa discipline militaire et par son expérience à la guerre; que cette puissance, toujours conduite par les mêmes principes, ne se laissant éblouir par ses succès ni abattre par ses revers, ait la constance de ne jamais renoncer à ses entreprises, et la sagesse hardie de préférer une ruine entière à une paix qui ne seroit pas glorieuse, et l’on verra bientôt disparoître ces ligues, ces confédérations, ces alliances qui conservent à chaque état son indépendance. Qu’on le remarque avec soin; notre politique moderne est l’ouvrage de deux passions; l’une est la crainte qu’inspire l’inquiétude de quelque peuple qui veut dominer; l’autre est l’espérance de lui résister, parce qu’il n’a en lui-même ni les qualités ni les ressources nécessaires pour tout subjuguer. Détruisez, à force de sagesse et de courage, cette espérance, il ne restera que la crainte, et dès-lors l’Europe ne tardera pas à perdre sa liberté.

[103] Les Romains soumirent successivement les Sabins, les Eques, les Volsques, les Fidenates, les Falisques, &c. Ils n’eurent jamais affaire à la fois à deux de ces peuples. Ils étoient tous subjugués et alliés des Romains, quand la première guerre contre les Samnites commença. Ceux-ci étant épuisés et contraints de demander la paix, les Latins prirent les armes et furent vaincus. Les Samnites essayèrent alors de se venger, mais leur défaite donna le temps aux Romains de soumettre les Toscans; après quoi recommença la troisième guerre contre les Samnites.

L’effet que produiroit parmi nous la puissance dont je parle, la république Romaine le produisit autrefois dans l’Italie. Ce n’étoit qu’à la dernière extrémité qu’on devoit se résoudre à rompre avec un peuple, dont tous les jours quelque ville éprouvoit la supériorité, qui ne recevoit un échec que pour s’en venger avec plus d’éclat, et qu’on auroit plutôt exterminé que contraint à faire une démarche indigne de son courage et contraire à ses principes. On voit un exemple remarquable de cette fermeté singulière des Romains, dans la guerre que leur fit Coriolan. Après plusieurs succès, ce capitaine s’étoit approché jusqu’aux portes de Rome, dont il forma le siége. Une terreur générale glace les esprits. Chaque citoyen croit que le moment fatal de la république est arrivé. On court en foule dans les temples; on fait des processions et des sacrifices. Le sénat voit sa perte certaine, et il ne lui vient cependant pas dans la pensée de sauver Rome en accordant à Coriolan ses demandes, c’est-à-dire, la restitution des terres conquises sur les Volsques. Il désespère de son salut, et il s’en tient fièrement à la réponse qu’il avoit d’abord faite: «Que les Romains ne pouvoient rien accorder à la force sans violer leurs maximes et leurs usages; qu’ils ne traiteroient point avec un rebelle tant qu’il auroit les armes à la main; qu’il se retirât sur les terres des Volsques, et que la république verroit alors ce que la justice exige d’elle.»

Ce qui doit nous paroître le plus surprenant dans la fortune des Romains, c’est qu’ils aient suffi à faire une guerre continuelle depuis le règne de Numa jusqu’à la fin de la première guerre Punique[104], qu’ils fermèrent pour la seconde fois le temple de Janus. C’est une espèce de prodige qu’une ville qui n’a jamais besoin de repos, tandis qu’aucune de nos nations modernes ne pourroit soutenir une guerre même heureuse pendant trente ans, sans être obligée de faire la paix pour réparer ses forces épuisées. Mais je viens de remarquer que Rome ne chercha d’abord qu’à conquérir des citoyens, et la guerre les multiplia en effet à tel point, que, dans le cens de Servius Tullius, on y compta plus de quatre-vingt mille hommes en état de porter les armes. Si les Romains, après l’établissement de la république, prirent l’usage de se faire des alliés, et non pas des concitoyens, des peuples qu’ils soumettoient, cette nouvelle politique ne leur fit aucun tort, parce que ces alliés eux-mêmes supportoient une partie des pertes que la guerre causoit. D’ailleurs, les institutions de la république étoient extrêmement favorables à la propagation, et les Romains donnèrent assez souvent à des familles étrangères le droit de bourgeoisie, pour que le nombre des citoyens augmentât à chaque cens.

[104] Elle finit l’an de Rome 510. On voit par-là que les Romains firent continuellement la guerre pendant près de cinq siècles.

La guerre exige aujourd’hui des dépenses énormes, et les conquêtes d’un peuple ne le dédommagent presque jamais de ce qu’elles lui ont coûté. La république Romaine faisoit, au contraire, la guerre sans frais jusqu’au siége de Véies[105]; elle ne donna point de paie à ses soldats, parce que ces expéditions étoient courtes. Il n’étoit question que de sortir de Rome, d’aller au-devant de l’ennemi, de le combattre; et si on prenoit une ville, c’étoit par escalade. Le citoyen portoit avec lui les vivres qui lui étoient nécessaires, et il revenoit chargé de butin. Quand les vues des Romains s’agrandirent, que leurs campagnes devinrent plus longues et plus difficiles, et qu’il fallut donner une paie au soldat qui abandonnoit la culture de ses terres et le soin de ses affaires domestiques, la guerre, pour me servir de l’expression de Caton, nourrissoit encore alors la guerre. Les armées, accoutumées à une extrême frugalité, vivoient aux dépens des ennemis; et comme les entreprises étoient plus importantes, le butin fut aussi plus considérable. La république en laissoit une assez grande partie aux soldats pour qu’ils souhaitassent toujours la guerre; elle se dédommageoit de ses avances en vendant le reste; et, après avoir réparé ses fonds, il lui restoit encore beaucoup de terres conquises qu’elle partageoit entre ses plus pauvres citoyens, ou dont elle formoit le domaine d’une colonie.

[105] L’an de Rome 347. Ce siége dura dix ans.