Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15)
Part 21
La république avoit eu une loi de lèse-majesté contre ceux qui auroient trahi ses armées, excité des séditions, ou avili le nom Romain par une administration infidelle. Dans ces temps heureux, dit Tacite, on ne punissoit que les actions et non pas les paroles; mais la satire, qui n’est jamais odieuse chez un peuple vertueux, et qui sert souvent de barrière contre les mauvaises mœurs, ayant paru intolérable à des hommes corrompus, qui ne vouloient point être troublés dans la jouissance de leurs vices, Auguste, plus intéressé que tout autre à la proscrire, mit les libelles au nombre des crimes compris dans la loi de lèse-majesté. Tibère, enhardi par cet exemple, étendit le sens de cette loi terrible, et tout ce qui le choqua devint crime de lèse-majesté. Rien ne fut innocent aux yeux de ce tyran, entouré de délateurs qui flattoient ses soupçons. Ces misérables, favorisés, protégés et enrichis par la part qu’ils obtenoient dans la confiscation des biens des accusés, firent envier leur sort à force de se faire craindre. Ils cessèrent en quelque sorte d’être infâmes; et plus leur nombre se multiplia, plus il fallut trouver de coupables. Les paroles les plus innocentes devinrent des crimes; on voulut pénétrer jusques dans le fond des pensées, et le citoyen ne fut point sûr de n’être pas criminel, quoiqu’il n’eût ni agi ni parlé.
Caligula monta sur le trône, et ce serpent, pour me servir des expressions de Tibère[68], qui devoit dévorer les Romains, et être un Phaéton pour le monde entier, poursuivit l’innocence sans faire semblant de la respecter, comme son prédécesseur qui la calomnioit avant de l’opprimer. Il souhaitoit que le peuple Romain n’eût qu’une tête pour l’abattre d’un seul coup d’épée, et que son règne fût signalé par quelque calamité publique: n’en étoit-ce pas une assez grande que le monde fût gouverné par cette bête féroce? Cet insensé prétendoit avoir un commerce de galanterie avec la lune; et se croyant tour à tour Jupiter, Junon, Diane ou Vénus, il se fit prêtre de lui-même, et se sacrifioit tous les jours les plus rares animaux. On vit paroître un nouveau crime d’état, ce fut d’être riche; on enleva aux citoyens toutes leurs richesses; mais la violence n’étant plus enfin d’un assez grand rapport, Caligula fit de son palais un lieu de prostitution, et vendit à la canaille de Rome de jeunes filles et de jeunes garçons de la naissance la plus distinguée.
[68] _Aliquoties prædicabat_ (Tiberius) _exitio suo omniumque Caium vivere: et se natricem, serpentis id genus, populo romano, phaetontem orbi terrarum educere._ (Suet. in vit. Cal.)
Je passe rapidement sur ces règnes abominables. Claudius monta sur le trône: ce n’étoit qu’un homme ébauché, disoit Antonia; jamais prince ne fut plus méprisable; le sang coula; il fallut servir Messaline et punir les infidélités, l’impuissance ou le mépris de ses amants. Esclave plutôt qu’époux de l’ambitieuse Agrippine, il devint tyran par foiblesse, et parce qu’elle en avoit tous les vices; ou, pour mieux m’exprimer, cette princesse et les affranchis qui la dominoient, se servirent de sa main et de sa puissance pour contenter leurs passions.
Rome respira pendant les premières années du règne de Néron. Ce prince prit Auguste pour modèle; il est clément, libéral, populaire; il respecte les lois; il connoît qu’il est fait pour travailler au bonheur des Romains. Mais bientôt il est corrompu par les flatteries de ses courtisans: ces hommes pervers, qui ne sont rien, si leur maître n’est vicieux, enhardissent Néron au crime; ils lui montrent l’exemple contagieux de ses prédécesseurs, et en commençant à être méchant, il ne juge déjà de l’étendue de sa puissance que par l’énormité des attentats qu’il médite. Tout fut dégradé: Caligula n’avoit que projeté de faire son cheval consul, et Néron fit ses chevaux sénateurs[69]. Les consulaires servoient le premier en habit d’esclaves; mais cette ignominie étoit renfermée dans les murs du palais. Néron, au contraire, les immole à la risée publique, en les obligeant de faire avec lui sur le théâtre ou dans le cirque un métier déshonorant parmi les Romains. «Quelle indignité, s’écrie Dion Cassius, que le maître du monde, des sénateurs et leurs femmes ne soient que des vils histrions! Les étrangers étonnés, continue-t-il, se montroient au doigt les descendans des grands hommes qui les avoient vaincus. Voilà le petit-fils de Paul-Emile, disoit le Macédonien, et le Grec ne lui répondoit qu’en montrant un fils de Mummius. Tandis que le Sicilien siffloit un Claudius, et l’Epirote un Appius, les Asiatiques, les Espagnols et les Carthaginois se croyoient vengés de leur défaite, en voyant un Lucius, un Publius, un Scipion réduits à jouer les rôles de quelques misérables farceurs.»
[69] Néron faisoit promener dans les rues de Rome ses chevaux couverts d’une robe de sénateur. Il arriva de-là que le peuple ne regarda plus ce vêtement auguste, que comme un caparaçon de cheval.
Tous ces empereurs furent cruels; mais il y a cependant différentes nuances dans ce point principal de leur caractère, et je dois les faire remarquer; la cruauté de Tibère, à force de paroître mystérieuse et réfléchie, avoit quelque chose de politique; celle de Caligula partoit plus d’un cœur qui aime à se repaître de sang. Tous deux font frémir, celui-ci par sa hardiesse à assassiner, l’autre par l’adresse avec laquelle il cherchoit à déguiser ses noirceurs. Néron, cruel comme Caligula par tempérament, et par réflexion comme Tibère, avoit réduit sa fureur en art et en principes; tandis que Claudius, entraîné par l’exemple, et méchant par les vices d’autrui, avoit répandu le sang dont il ne connoissoit pas de prix.
Il n’est pas possible de tracer un tableau de la situation malheureuse où se trouvoit l’empire. Toutes les richesses étoient devenues le butin des délateurs, des pantomimes et des courtisanes. Le titre de citoyen Romain étoit méprisable, parce qu’il n’étoit plus porté que par des affranchis ou des fils d’affranchis, et que les provinces, selon l’expression de Dion, avoient acheté le droit de bourgeoisie romaine pour un têt de pot cassé. Le peuple de Rome étoit une populace effrénée, accablée de besoins, qui ne subsistoit que par les bienfaits, c’est-à-dire, par les crimes des empereurs[70], et qui trouvoit tout juste, pourvu qu’on respectât sa paresse, qu’on lui donnât du pain, et qu’on lui prodiguât les fêtes et les spectacles. Le sénat étoit rempli de barbares et d’hommes à peine sortis de l’esclavage, qui portoient encore sur leurs épaules les cicatrices des coups de fouet qu’ils avoient reçus de leurs maîtres. Les empereurs, ne voyant personne qui ne fût plus digne qu’eux de régner, craignirent tous leurs sujets, comme autant de compétiteurs à l’empire, et les punirent, s’ils furent assez audacieux pour laisser voir quelque vertu ou quelque talent. Les emplois, les magistratures, les commandemens devinrent autant de piéges dans lesquels il fallut perdre ou son honneur ou sa vie. Le sort malheureux de Germanicus apprit à tout ce qui auroit voulu être honnête homme, que le plus grand crime étoit de faire trop bien son devoir. Les magistrats le négligèrent par politique. Les généraux, pour ménager la jalousie et la timidité des empereurs, se hâtèrent de corrompre eux-mêmes la discipline militaire, et les rassurèrent en faisant voir qu’ils n’avoient aucune autorité sur les soldats.
[70] Dans le temps de la république, le peuple croyoit que les arts ne devoient occuper que des esclaves. En perdant sa liberté, il conserva cette manière de penser, parce que les citoyens qui aspiroient à la tyrannie, lui faisant de grandes libéralités pour l’attacher à leur intérêts, il ne sentit ni sa misère, ni la nécessité de travailler. Les empereurs suivirent cet usage, et ils employèrent une partie de leurs rapines à lui donner des spectacles et des gratifications.
On est peut-être déjà surpris que l’empire, en proie à tous les vices que produit le despotisme le plus intolérable, et qui portoit par conséquent en lui-même mille causes de destruction, ne se précipite pas aussi promptement vers sa ruine que plusieurs états moins corrompus, dont l’histoire nous a appris les malheurs. Mais il faut faire attention que Rome reprit en quelque sorte toute sa grandeur sous le règne d’Auguste. Ce prince pacifia l’Espagne et les Gaules, et soumit la Pannonie et l’Illirie. Il dompta l’inquiétude des peuples des Alpes, força les Daces à ne plus faire d’incursions sur les terres de l’empire, et porta ses armes jusqu’à l’Elbe. Les Parthes oublièrent leur haine contre les Romains, et leur donnèrent même des marques de crainte et de respect. Les Indiens et les Scythes, peuples dont le nom étoit à peine connu à Rome, y vinrent demander l’amitié d’Auguste. Les Germains, moins terribles qu’ils ne le furent dans la suite, n’étoient point encore poussés sur les provinces Romaines par les peuples du Nord, qui tombèrent dans la Germanie. En un mot, les premiers successeurs d’Auguste, profitant de la réputation de sagesse[71] et de désintéressement que ce prince avoit acquise aux Romains, n’avoient à redouter aucun ennemi étranger.
[71] _Nec ulli genti sine justis et necessariis causis bellum intulit_ (Augustus) _tantumque abfuit à cupiditate quoquo modo imperium vel bellicam gloriam augendi, ut quorumdam barbarorum principes in æde Martis ultoris jurare coegerit, mansuros se in fide ac pace quam peterent. A quibusdam verò novum obsidum genus, fœminas exigere tentaverit; quod negligere Marium pignora sentiebat._ (Suet. in vit. Aug.) _Addideratque consilium coercendi intrà terminos imperii._ (Tac. Ann. l. 1.)
A l’égard des maux domestiques qui devoient perdre l’empire, il faut descendre dans quelques détails plus particuliers pour comprendre comment, au lieu de se diviser en plusieurs parties indépendantes, il continuoit à ne former qu’un seul corps. Rome ayant pris de chaque peuple qu’elle avoit vaincu le vice qui le distinguoit, étoit devenue une école dangereuse où toutes les provinces étoient allées perdre les mœurs. C’est ainsi que les vices des Asiatiques et des Africains avoient corrompu les Gaules, l’Espagne et tous les pays qui se seroient sûrement affranchis de la domination Romaine, si on n’eût amolli leur courage par les voluptés. Le même despotisme, dont les empereurs accabloient l’Italie, leurs officiers l’exerçoient dans les provinces. Elles étoient au pillage[72], et il ne leur restoit d’autre passion qu’une crainte abrutissante, parce que leurs maux étoient portés à cet excès qui ne permet pas même de se livrer au désespoir. Dans cette situation, elles n’auroient pu secouer le joug et se démembrer de l’empire, qu’avec le secours des généraux qui y commandoient, et qui auroient voulu s’y former un état; mais ce projet ne devoit pas se présenter à l’esprit de ces officiers. Outre que la plupart étoient des esclaves aussi lâches que le maître qui les employoit, et qu’une avarice sordide étoit leur seule passion, la manière de penser de leurs armées s’y opposoit.
[72] Tous les historiens anciens sont pleins des vexations que les officiers des empereurs faisoient dans les provinces, d’où ils rapportoient des fortunes immenses. Dion Cassius parle d’un certain Licinius, affranchi de César et gouverneur des Gaules sous le règne d’Auguste, qui imagina de partager l’année en quatorze mois, au lieu de douze, parce que les Gaulois payoient un certain tribut par mois. C’étoit une maxime de la politique de ce temps-là, qu’un peuple heureux est indocile, et que pour tenir la multitude dans la soumission, il falloit l’appauvrir.
Quoique les soldats en effet regrettassent le temps des guerres civiles où ils s’étoient enrichis des dépouilles des citoyens; qu’ils ne pussent souffrir de n’être employés contre les étrangers qu’à des entreprises qui ne leur valoient aucun butin, et qu’ils eussent voulu avoir à leur tête un Sylla, un Marius, un César; un usurpateur, en un mot, qui fût obligé d’acheter leurs bras, et non pas obéir à un prince qui jouissoit voluptueusement de sa fortune, ils conservoient quelque reste de l’ancien esprit de la république, parce que le despotisme ne s’étoit point étendu jusque sur eux, et qu’on les ménageoit. Les légions pensoient ne rien devoir aux empereurs, mais elles se croyoient destinées à conserver l’empire. Qu’on leur eût proposé de marcher à Rome pour détrôner Tibère, Caligula, Claudius ou Néron, on n’eût trouvé que des hommes empressés à obéir; mais elles auroient regardé et puni comme un traître un général qui auroit voulu s’emparer de quelque province; et la même armée qui offrit l’empire à Germanicus, n’auroit pas consenti à le ruiner par des démembremens.
En parlant de ce qui concourut à tenir unies toutes les parties de l’empire, j’ai développé, si je ne me trompe, un vice nouveau dans sa constitution, et ce vice, c’est l’esprit de brigandage joint à l’indépendance dont les légions se flattoient, et à l’orgueil qui leur persuadoit qu’elles étoient en droit de disposer de la dignité impériale[73], puisque la fortune de l’empire étoit entre leurs mains; le premier exemple de la révolte des armées contre des empereurs détestés et méprisés, devoit être contagieux, et tous les généraux ne devoient pas avoir la modération de Germanicus et de Blesus[74]. Il falloit donc s’attendre à voir allumer de toutes parts des guerres cruelles, qui, sans rien changer à la tyrannie des empereurs, exposeroient encore les citoyens à celle des légions altérées de sang et de butin.
[73] _Multa seditionis ora vocesque; suâ in manu sitam rem romanam, suis victoriis augeri Rempublicam in suum cognomentum adcisci imperatores..... fuere etiam qui legatam à divo Augusto pecuniam reposcerent, faustis in Germanicum omnibus, et si vellet imperium promtos ostentavere._ (Tac. Ann. l. 1.)
[74] Voyez dans Tacite comment ces généraux se comportèrent pour appaiser la révolte de leurs armées, tandis qu’ils pouvoient en profiter pour usurper l’empire.
Tibère, instruit par la sédition des soldats, de l’esprit dont ils étoient animés, leur laissa voir sa crainte, les caressa, les flatta, tandis qu’il ne devoit travailler qu’à les rendre dociles, en leur imposant le joug que portoit le reste de l’empire. Je sais combien une pareille entreprise étoit difficile; mais Tibère ne devoit-il pas au moins tenter de prendre quelques mesures pour prévenir les maux dont lui et ses successeurs étoient menacés. Au lieu de ne faire qu’une armée de toutes les milices qui étoient sur une même frontière, il auroit dû les partager en deux ou trois corps indépendans, dont chacun auroit eu son général, et même des priviléges particuliers qui les auroient rendus jaloux et ennemis les uns des autres. Les armées, retenues ainsi par la crainte qu’elles se seroient réciproquement inspirée, auroient appris peu-à-peu à obéir. Il eût été impossible que deux ou trois généraux, entre lesquels il étoit aisé d’établir une rivalité constante, eussent conspiré au même dessein. Si l’un d’eux n’eût écouté que son ambition, et eût voulu usurper l’empire, il auroit d’abord trouvé dans sa province même des ennemis à combattre. L’empereur, en voyant de loin l’orage se former, auroit eu le temps de songer à sa sûreté, de fortifier les armées attachées à son service, ou de faire passer en Italie une partie des forces de quelqu’autre province.
Tacite rapporte que sous le règne de Tibère, Sévérus Cecinna proposa au sénat de faire une loi, par laquelle il fût ordonné aux généraux et aux gouverneurs de province de laisser leurs femmes à Rome. «Elles portent avec elles, disoit-il, ce luxe, cette mollesse, cette avarice qui les rendent si dangereuses parmi nous; mais ces passions, plus libres dans les provinces que sous nos yeux, y énervent également la discipline militaire et le gouvernement civil. Chaque femme y fait un trafic honteux de la puissance de son mari, et du crédit qu’elle a sur son esprit: après avoir vendu les emplois, elle vend encore des dispenses d’en remplir les fonctions.
Bien loin de rejeter un projet pareil, Tibère auroit dû ajouter à la loi de Cecinna, qu’un général d’armée ne seroit même jamais suivi de ses enfans. Sa famille auroit été à Rome un otage de sa fidélité. La gloire des armes et les commandemens n’auroient pas été héréditaires; les fils ensevelis dans l’obscurité et les débauches de Rome auroient servi de contrepoids à la réputation du père. La noblesse eût été dégradée, il n’y eût plus eu dans l’empire d’autre distinction que la faveur du prince; et les capitaines, élevés au commandement par la fortune, auroient moins songé à s’élever plus haut.
Je n’ose entrer dans les détails de cette monstrueuse politique, si connue aujourd’hui chez les puissances d’Asie, et qui étoit nécessaire à des hommes aussi incapables que Tibère et ses successeurs, de gouverner avec quelqu’apparence de justice et de modération: l’art dont ils avoient besoin est odieux, et je souillerois mes écrits, si j’en développois les principes.
Tibère négligea par timidité d’affermir la fortune des empereurs; et Caligula et Claudius n’étant que des monstres aussi stupides que furieux, crurent assez pourvoir à leur sûreté s’ils écrasoient tout ce qui les approchoit. Ni l’un ni l’autre n’éprouva le sort de Néron, les armées obéirent; et il est surprenant que Caïus Julius Vindex ait cru le premier devoir venger le genre humain opprimé.
Cet illustre Gaulois gémissoit depuis long-temps des maux de sa patrie. Brave, fier, entreprenant, il rassembla tout ce que les Gaules avoient encore d’honnêtes gens, et leur proposa la perte de Néron. «Mes compagnons, leur dit-il, ce monstre a pillé toute la terre dont il est le tyran. La plus grande partie du sénat Romain a péri par ses ordres, et il a fait mourir sa mère après s’être souillé d’un inceste avec elle. Je ne vous parlerai pas des meurtres, des concussions et des rapines de Néron; qui pourroit compter ses attentats? Mais j’en suis témoin moi-même, et vous devez le croire: j’ai vu cet homme (si on peut donner ce nom à la femme de Pythagore) j’ai vu cet homme infâme en habit d’histrion, chanter des vers sur le théâtre, faire le rôle d’un esclave et d’une courtisanne, être chargé de fers, devenir enceinte et accoucher. Il a fait tout ce que les fables nous racontent de plus épouvantable. Qui de vous donnera les noms de César et d’Auguste à ce Thieste, à cet Œdipe, à cet Alcméon, à cet Oreste? sortez de votre assoupissement, mes compagnons, par votre patience à souffrir les crimes de Néron, vous deviendrez enfin ses complices; ayez pitié de vous-mêmes. Rome attend que vous la secouriez, et justifiez la sagesse des dieux en délivrant toute la terre d’esclavage.»
Vindex donna l’empire à Galba, et cet homme foible, irrésolu et mou dans sa conduite, quoiqu’il se fût acquis assez de réputation dans le commandement des armées, fit voir combien la fortune des empereurs étoit mal affermie; il eût manqué la sienne, s’il eût été possible de n’être pas heureux en attaquant Néron[75]. Dès qu’il n’est plus soutenu par les conseils et le courage de Vindex, qui malheureusement avoit été tué dans le commencement de son entreprise, il ne sait prendre aucun parti. Il faut que les Romains l’encouragent eux-mêmes à consommer sa révolte, et l’appellent à leur secours. Il n’ose poursuivre sa marche et s’approcher de Rome que quand il apprend que le sénat, plus courageux que lui, a condamné le tyran à mort, et que Néron fugitif est abandonné de tout le monde.
[75] Néron ne fit aucune attention aux nouvelles qui lui apprirent la révolte de son armée; il se contenta de mettre à prix la tête de Vindex. Il assembla dans ces circonstances le sénat, et ne lui fit part que d’une découverte qu’il avoit faite, et qui devoit faire rendre à l’hydraule des sons plus forts et plus harmonieux. Voyant ensuite que les légions de Germanie se joignoient à celles des Gaules, il désespéra de conserver l’empire, et médita, dit-on, de se retirer en Egypte, espérant d’y gagner sa vie, en montrant à jouer de la lyre.
Galba fut dans l’empire ce que Sylla avoit été dans la république; celui-ci fit connoître aux Romains qu’ils n’étoient plus dignes d’être libres, et donna le premier exemple de la tyrannie. L’autre donna le premier exemple de la révolte et de la chûte d’un empereur; et en montant sans droit sur le trône, il avertit toute la terre qu’il ne falloit qu’oser l’imiter. Il rendit plus vif dans les armées le goût qu’elles avoient pour la guerre civile, et dévoila un secret funeste aux Romains, en leur apprenant qu’un empereur pouvoit être proclamé hors de Rome[76], ce sans le consentement du sénat.
[76] _Evulgato imperii arcano, posse principem alibi quam Romæ fieri._ (Tac. Hist. l. 1.)
Quoique moins affermi sur le trône qu’aucun de ses prédécesseurs, Galba ne prit aucune précaution pour sa sûreté. Il se livra, au contraire, à trois hommes obscurs que les Romains appeloient ses pédagogues, et qui tous trois, le gouvernant tour-à-tour avec des vices différens, firent voir le prince dans le passage continuel d’un vice à un autre. Méprisé des citoyens, il se rendit odieux aux soldats, par son avarice. Depuis qu’ils avoient fait un empereur, ils exigeoient des ménagemens extrêmes; et ils firent un crime à Galba, d’une certaine dignité dans le commandement, dont il avoit contracté l’habitude à la tête des légions d’Espagne.
Othon, prodigue, avare, ambitieux, adroit, capable de tout entreprendre, quand il ne falloit que des crimes pour réussir, voulut régner. Il gagna par les flatteries les plus basses la garde prétorienne, et se fit proclamer empereur; mais le moment de son élévation fut presque celui de sa chûte. Dès que Vitellius apprit la mort de Galba, il demanda l’empire à l’armée qu’il commandoit en Germanie. Othon, voyant approcher son ennemi, eut recours au sénat, et tenta en quelque sorte de s’en faire un protecteur; mais que pouvoit ce corps dans l’avilissement où il étoit tombé?
Vitellius étoit d’une naissance honteuse ou du moins obscure. Vendu par son père, le plus insigne flatteur de Rome, pour servir aux plaisirs d’un prince dont il attendoit sa fortune, c’est dans la cour de Caprée qu’il se façonna à cette scélératesse qui devoit lui mériter la confiance et le mépris de Caligula et de Néron. Son élévation fit soulever les légions qui étoient à Moésie et en Pannonie; et Vespasien, qui commandoit dans la Judée, fut salué empereur. Vitellius ne lui fit pas acheter chèrement l’empire. La débauche qui l’avoit abruti lui fit voir sa ruine avec stupidité; il ne sut point, à l’exemple d’Othon, sortir pour un moment de son ivresse; et cachant son désespoir sous une apparence de courage et de fermeté, laisser douter à la postérité s’il n’étoit point mort en grand homme.
Tant de révolutions consécutives, toujours heureuses, et dans lesquelles les légions avoient toujours disposé à leur gré de l’empire, assurèrent en quelque sorte aux soldats le droit qu’ils croyoient déjà avoir de faire des empereurs. Ils disoient, en faveur de leur prétention, que la dignité d’empereur étoit purement militaire; et que dans le temps de la république, les armées, de leur propre mouvement, la conféroient ou la refusoient à leurs généraux. Ils se rappeloient qu’après la mort de Caligula quelques gardes des cohortes prétoriennes qui étoient entrées dans le palais pour piller, rencontrèrent Claudius, et le saluèrent empereur, tandis que les sénateurs étoient inutilement assemblés pour établir une nouvelle forme de gouvernement. Néron leur fournissoit un titre encore plus fort; il s’étoit fait proclamer par les troupes avant que de se rendre au sénat[77]; et quand Galba avoit voulu s’associer Pison, ce ne fut ni aux magistrats ni aux sénateurs qu’il eut recours; il se transporta dans le camp des gardes prétoriennes pour faire autoriser son décret.