Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15)

Part 20

Chapter 203,658 wordsPublic domain

La conduite d’Octave, qui établit irrévocablement la monarchie sur les ruines de la république, et à qui ses sujets donnèrent depuis le nom d’Auguste, mérite une attention particulière. Il étoit d’une naissance peu relevée, et la raison est confondue, en pensant qu’il n’avoit que dix-huit ans, lorsqu’il quitta Apollonie, où il faisoit ses études, pour se rendre à Rome, et y recueillir la succession de César, son père adoptif. On lui représente que cette ville ne doit être qu’un précipice pour lui; on lui met sous les yeux la fin tragique du dictateur et la haine des conjurés; on le menace de l’ambition même des amis de César. «J’ai tout prévu, répondit-il froidement, et les dieux défendront la justice de ma cause.» Comment ce jeune homme peut-il se flatter de former un troisième parti en sa faveur, tandis que toute la république est partagée entre Antoine et Brutus? Est-il vraisemblable qu’il puisse lutter contre Antoine, qui, sous prétexte d’exécuter les volontés de César, dispose à son gré de sa succession, et attache à sa fortune tous ceux qui aiment la leur? Son nom, ses droits, ne sont-ce pas autant de titres qui doivent le rendre odieux aux partisans de Brutus et de la liberté? N’auroit-il pas été insensé de compter sur la protection de Cicéron, et d’attendre de la part d’un consulaire si illustre la conduite molle et peu raisonnée dont j’ai parlé? Personne dans Rome n’étant attaché aux lois de César ni à la république par le même motif, ceux qui tendoient en apparence au même but vouloient secrètement y arriver par des chemins différens. Octave, si je puis m’exprimer ainsi, saisit le joint des différentes cabales, dont les deux partis étoient composés. Il sème des soupçons, forme des liaisons, fait naître des haines, promet, flatte, menace, persuade, divise, unit, et parvient enfin par son habileté à partager la considération des premiers magistrats, à balancer le crédit de Brutus, et à se faire craindre d’Antoine.

C’est un spectacle bien surprenant de voir conquérir l’univers à un homme qui n’a pas le courage de se trouver à une bataille, après avoir affronté avec intrépidité de plus grands dangers au milieu de Rome. Sa lâcheté ne nuisit point à sa fortune, parce qu’Hirtius, Pansa, Antoine et Agrippa furent braves, surent vaincre, et qu’il eut l’art de profiter seul de leurs victoires. Sa prudence, qui, dans un jour de combat, ne lui présentoit aucun secours contre l’épée ou les dards de l’ennemi, l’abandonnoit tout entier à la crainte; mais dans les autres espèces de dangers, sa timidité naturelle disparoissoit devant la foule infinie de ressources et d’expédiens que lui prodiguoit le génie le plus heureusement formé pour l’intrigue et le commandement.

Né avec une ambition qui occupoit toutes ses pensées, il ne fut point partagé par d’autres passions; du moins elles obéissoient toutes à celle-là, d’où elles sembloient naître. En le délivrant de ces fougues, souvent trop familières aux grands hommes, et souvent si dangereuses, sa timidité l’entretenoit dans cette espèce de calme si utile à un ambitieux, pour tracer et faire exécuter à propos les plus grands projets. Il prit, sans effort, et par l’effet naturel d’une lumière supérieure, toutes les formes qu’exigeoit l’état de ses affaires. Il n’avoit aucune des vertus qui font l’honnête homme; il n’avoit aucun des vices qui le dégradent; toujours prêt à se revêtir de la vertu ou du vice que le temps et les circonstances lui rendent utile, il est tour-à-tour l’ami et l’ennemi d’Antoine, de Cicéron, de Lepidus et des conjurés. Sans haïr ni aimer Agrippa, dont le mérite trop éclatant lui devenoit suspect, il lui est indifférent de le faire périr, ou de se l’attacher par le mariage de sa fille. Il est cruel sans aimer le sang; il ne fait cesser de le répandre ni par lassitude ni par remords, et il pardonne quand il juge qu’il lui est aussi utile de pardonner, qu’il auroit été auparavant dangereux pour lui de ne pas purger la république des citoyens inquiets, jaloux de leur liberté, vertueux, prudens ou courageux, que son usurpation et sa puissance devoient offenser.

L’autorité souveraine, entre les mains d’Auguste, étoit formée par l’assemblage de toutes les magistratures de l’ancienne république. En qualité d’empereur, il avoit droit de faire la guerre et la paix, étoit le général de toutes les armées, levoit des contributions pour leur entretien, disposoit de tous les grades militaires, avoit seul les honneurs du triomphe[55], et jouissoit enfin de toutes les prérogatives de la dictature, dont le nom étoit devenu odieux. Revêtu de la dignité de prince du sénat, et souvent consul, il étoit l’ame de cette compagnie, et possédoit toute son autorité. Comme censeur, il n’y avoit aucun citoyen qui ne lui fût soumis: il étoit aussi puissant sur la noblesse que sur le peuple, n’étoit gêné par aucune loi, et châtioit arbitrairement. Initié à tous les sacerdoces, il avoit l’intendance de la religion; et dépositaire de tout le pouvoir du peuple, par son titre de tribun, sa personne étoit sacrée et inviolable. De-là, il résultoit la puissance la plus étendue que jamais monarque ait possédée; et comme les Romains n’avoient pu agir autrefois que par le ministère de leurs magistrats, ils ne devoient désormais avoir de mouvement que par leurs empereurs.

[55] Dans le temps de la république, il n’étoit pas nécessaire, pour obtenir le triomphe, de battre les ennemis; il suffisoit d’être général de l’armée victorieuse; de sorte qu’on a vu des consuls triompher pour des victoires que leurs lieutenans avoient remportées pendant leur absence. C’est par une suite de cet usage, que les empereurs, sous les auspices desquels toutes les armées combattoient, triomphèrent seuls, ou du moins n’accordèrent que très-rarement le triomphe à leurs généraux.

Auguste répandit ses bienfaits sur les armées et sur le peuple; il ramena l’abondance; il fit de grandes fortunes à quelques particuliers, et en fit espérer à tous. La paix fut publiée, le temple de Janus fermé, et les citoyens, occupés des fêtes et des spectacles qu’on leur prodiguoit, ne se rappelèrent le souvenir de la république, qu’avec les idées de proscriptions, de massacres, de guerres civiles, de brigandages et concussions. Un peuple heureux ne se demande point s’il est libre, ou si son bonheur durera; et les Romains, bien loin de trembler en voyant la puissance sans bornes que possédoit Auguste, la regardèrent comme le principe de la sûreté publique. Ce prince saisit avec adresse le moment où ses sujets comparoient leurs maux passés à la prospérité présente; et en feignant de délibérer sérieusement s’il devoit conserver l’empire ou rétablir la république, il leur tendit un piége, fit regarder sa fortune sans jalousie, et cessa en quelque sorte d’être un usurpateur.

César eut l’audace puérile de dire que la république ne subsistoit plus, et que sa volonté devoit servir de loi. Maître de tout, il avoit la foiblesse de vouloir que les Romains en fussent persuadés. La conduite d’Auguste me paroît bien plus habile. Comme si ses forces eussent succombé sous un poids que son ambition trouvoit léger, il ne se charge du gouvernement que pour dix ans. Il refuse la dictature que le peuple lui défère[56], et ne veut point être appelé du nom de seigneur[57]. Il ne se conduit en apparence que par les conseils du sénat, lui renvoie les ambassadeurs de quelques rois et de quelques nations libres, et lui laisse l’administration des provinces du centre de l’empire. Il rend au peuple ses assemblées, feint de le consulter sur les lois qu’il veut porter, et lui permet d’élire ses magistrats. Affectant, en un mot, de ne paroître que le ministre des lois et de la république, il tâche de persuader à ses sujets qu’elles subsistent toujours. Il respecte les coutumes anciennes, et cache son pouvoir jusqu’à comparoître devant les juges en qualité de témoin, et ne dédaigne pas de plaider lui-même pour des accusés qu’il pouvoit absoudre par un seul mot.

[56] _Dictaturam magnâ vi offerente populo, genu nixus, dejecta ab humeris toga, nudo pectore, deprecatus est._ (Suet. in vit. Aug.)

[57] _Domini appellationem ut maledictum et opprobrium, semper exhorruit._ (Suet. in vit. Aug.)

César agit conséquemment au projet odieux qu’il avoit formé d’asservir sa patrie, lorsqu’il travaille à en multiplier les vices. Un usurpateur doit en effet tout avilir pour s’élever; mais pour se soutenir après son usurpation, il doit intéresser les hommes à son sort; et ce n’est jamais en les rendant méchans et méprisables qu’il y réussit. Pourquoi ne veut-il laisser aux Romains que les qualités nécessaires aux plus vils esclaves? C’étoit armer contre lui tout citoyen qui conservoit quelque sentiment de sa dignité. Pourquoi continuer à remplir le sénat d’hommes obscurs, étrangers et déshonorés, et ne pas opposer des lois sages à la licence qu’avoient produite les guerres civiles? C’étoit laisser subsister des désordres capables de le ruiner, puisqu’ils avoient ruiné la république dont il possédoit tout le pouvoir. Auguste affermit son empire, en redonnant de la dignité aux Romains; il invite plusieurs sénateurs à se faire eux-mêmes justice, et se bannir du sénat. Ces citoyens, décriés par leurs débauches, ruinés de dettes, et à qui César avoit coutume de dire qu’il n’y avoit qu’une guerre civile qui pût rétablir leur fortune, s’accoutumèrent peu-à-peu à leur situation, et finirent par l’aimer. Rome enfin donna des larmes à la mort d’Auguste; et d’un prince qui n’auroit jamais dû naître, on dit qu’il n’auroit jamais dû mourir.

LIVRE TROISIÈME.

On a vu des peuples libres perdre le privilége de se gouverner par eux-mêmes, et cependant ne pas éprouver les ravages du despotisme; c’est que la perte de leur liberté n’a pas été l’ouvrage d’une révolution subite et orageuse, mais de plusieurs siècles, pendant lesquels il y a eu entre le prince et ses sujets un balancement de puissance qui empêchoit que les esprits, en s’irritant, ne se portassent à des extrémités fâcheuses. Il se faisoit, si je puis parler ainsi, un mélange des usages anciens et des usages nouveaux, et ils se tempéroient réciproquement. Quand une loi commençoit à être oubliée, les mœurs qu’elle avoit fait naître en tenoient encore la place. Comme le gouvernement s’altéroit d’une manière insensible, les sujets conservoient une certaine dignité qui les faisoit respecter, et le prince étoit suprême législateur, sans pouvoir abuser de toute sa puissance. Il se trouvoit lié par les lois fondamentales de sa nation; il craignoit de choquer les usages anciens; ses sujets avoient des droits et des priviléges à lui opposer; en un mot, il n’y eut point de tyran, quoiqu’il n’y eût plus de liberté.

Tel a été le sort de plusieurs nations: mais chez les Romains la liberté fut détruite par trois batailles sanglantes[58], et on passa si brusquement de l’anarchie sous la domination du vainqueur, que toutes les passions furent à la fois effarouchées; toutes les lois, tous les usages, en même temps tous les préjugés renversés; et on ne put trouver dans les mœurs aucune barrière contre le despotisme. C’est un simple citoyen, qui, sans autre droit que la force et son audace, se rend le maître de ses égaux. Il devoit donc soulever contre lui tous les esprits; et pour échapper au châtiment qu’il mérite, il faut qu’il s’empare de toute l’autorité. Auguste fut forcé à ne laisser aux Romains qu’une image trompeuse de l’ancienne liberté. Si le sénat ou le peuple eût encore joui de quelque pouvoir réel, il s’en seroit servi pour dépouiller le prince des prérogatives qu’il affectoit. De nouvelles dissentions auroient troublé le repos public, et pour n’en être pas la victime, Auguste auroit enfin senti la nécessité de posséder une puissance sans bornes.

[58] Pharsale, Philippe, Actium.

Les vertus et les vices d’un peuple, sont, dans le moment qu’il éprouve une révolution, la mesure de la liberté ou de la servitude qu’il en doit attendre. C’est l’amour héroïque du bien public, le respect pour les lois, le mépris des richesses et la fierté de l’ame, qui sont les fondemens du gouvernement libre. C’est l’indifférence pour le bien public, la crainte des lois qu’on hait, l’amour des richesses et la bassesse des sentimens, qui sont comme autant de chaînes qui garrottent un peuple, et le rendent esclave. Qu’on y réfléchisse, c’est du point différent où ces vertus et ces vices sont portés, que résultent les mœurs convenables à chaque espèce de gouvernement. Les vertus nobles, austères et rigides, du républicain, réduiroient le monarque à n’être qu’un simple magistrat; les vices bas et lâches de l’esclave le rendroient despotique.

Après ce que j’ai rapporté jusqu’ici de la corruption infâme de Rome, et de ses proscriptions qui avoient fait périr tout ce qui restoit d’honnêtes gens dans la république, on jugera sans peine, que les mœurs, loin de favoriser un reste de liberté, et de seconder la modération qu’affectoit Auguste, précipitoient au contraire les Romains au-devant du joug. Peu contens, en effet, que le prince, ainsi que je l’ai dit, eût réuni en sa personne le pouvoir de toutes les magistratures; ce qui supposoit au moins, que, malgré sa vaste autorité, il étoit le ministre de la république et devoit gouverner conformément aux lois, ils voulurent que son autorité lui fût propre et qu’il ne la tînt point de ses magistratures. Il fut réglé que, dans le temps où Auguste ne seroit pas revêtu du consulat, il auroit toujours douze licteurs, et seroit assis entre deux consuls. On l’autorise à convoquer extraordinairement le sénat[59], et il lui est permis, sans avoir égard aux lois, de faire tout ce qu’il croira avantageux à la république, et convenable à la majesté des choses divines et humaines, publiques et particulières.

[59] _Fœdusve, cum quibus volet, facere liceat, ita uti licuit D. Augusto, Tiberioque et Claudio. Utique, ei senatum habere, relationem facere, remittere senatus consulta per relationem discessionemque facere liceat; ita uti licuit D. Augusto, Tiberioque et Claudio. Utique, cum ex voluntate, autoritateve, jussu, mandatuve ejus, præsenteve eo, senatus habebitur; omnium rerum jus perinde habeatur, servetur, ac si è lege senatus edictus esset habereturque. Utique, quæcumque ex usu Reipublicæ, majestate divinarum, humanarum, publicarum, privatarumque rerum esse censebit, ei agere facere jus potestasque sit, ita uti D. Augusto, Tiberioque et Claudio fuit. Utique quibus legibus, plebeive scitis scriptum fuit, ne D. Augustus, Tiberius et Claudius tenerentur; iis legibus plebisque scitis, imperator Cæsar, Vespasianus Augustus solutus sit._ C’est par un décret que le sénat revétissoit les empereurs de la puissance impériale. De toutes ces pièces, qu’il seroit si curieux de connoître, il ne nous reste qu’un fragment de celle qui fut faite pour Vespasien; mais il suffit pour nous apprendre quelle étoit l’étendue et la nature du pouvoir d’Auguste et de ses successeurs.

Peut-être que si Auguste avoit eu plusieurs successeurs dignes de lui, et qui, à son exemple, eussent compris que l’excès du pouvoir en prépare la ruine[60], il se seroit formé peu-à-peu dans l’empire des usages, des règles, des bienséances, qui, en établissant une confiance réciproque entre le prince et les sujets, auroient servi de frein aux passions. Mais plus on admire la sagesse avec laquelle Auguste se prescrivit des bornes dans l’administration d’une puissance, qui, par elle-même, n’en connoissoit point, moins on doit espérer de la retrouver dans ses successeurs. Croyons-en Marc-Aurèle, dont les vertus ont honoré le trône et l’humanité: il regardoit comme un prodige de pouvoir tout, et de ne vouloir que le bien. Cependant, si les successeurs d’Auguste abusent de leur pouvoir, ils seront nécessairement des monstres qui effraieront la nature. Ce despotisme raffiné et artificieux qui se déguise, qui craint de se montrer, qui flatte avant que d’accabler; ce despotisme, en un mot, qui ressemble à ces poisons lents dont on sent les effets sans en pénétrer la cause, n’étoit point fait pour eux. Les proscriptions de Sylla et les cruautés du second triumvirat sont des modèles justifiés par le succès, et qui les préparent à se porter aux violences les plus ouvertes et les plus odieuses. Les Romains, quoique voluptueux, étoient cruels; et les maîtres d’un peuple qui aimoit le sang[61], passion heureusement inconnue aujourd’hui chez les nations civilisées, ne se lasseront jamais d’en répandre.

[60] _Nec unquam satis fida potentia, ubi nimia est._ (Tac. Hist. l. 2.)

[61] Tout le monde connoît le goût effréné des Romains pour les spectacles de l’amphithéâtre.

Tibère avoit assez de talens pour régner avec gloire, s’il eût hérité d’un trône occupé légitimement par ses pères; mais ne succédant qu’aux droits usurpés par Auguste, il se crut lui-même un usurpateur. Bien loin de remarquer que les Romains, accoutumés à obéir par une servitude de 40 ans, se disputoient à l’envi le détestable avantage de servir d’instrument à la tyrannie, il ne vit autour de lui qu’un peuple farouche qui avoit refusé le diadême à César, et contraint Auguste à paroître au sénat et en public, couvert d’une cuirasse; il n’entendit que quelques voix qui osoient encore appeler Brutus et Cassius les derniers Romains, et il craignit de trouver des citoyens qui se crussent liés par le serment[62] que le premier Brutus avoit fait prêter de ne jamais souffrir de maître dans Rome. Tibère ne voyoit de tous côtés que des dangers, et la timidité avec laquelle il étoit né, devenant par-là aussi forte que son ambition, il donna aux Romains le spectacle ridicule d’un ambitieux qui ne pouvoit se passer de la souveraineté, et qui n’osoit s’en emparer.

[62] _Omnium primum avidum novæ libertatis populum, ne post modum flecti precibus aut donis regiis posset, jurejurando adegit neminem Romæ passuros regnare._ (T. L. l. 2.)

Il a déjà fait mourir Agrippa, petit-fils d’Auguste, comme un rival; par des menées sourdes, il dispose de toutes les forces de l’état, et cependant il feint encore de refuser l’empire[63]. «Auguste, dit-il, au sénat, étoit seul capable de le gouverner sans secours, et en travaillant sous ses yeux et sous ses ordres aux affaires de la république, je n’ai appris qu’à connoître ma foiblesse. Dans une ville aussi féconde que la nôtre en grands hommes, un seul citoyen ne doit point être chargé de toute l’administration publique, et j’attends d’apprendre du sénat quel département il me destine.» C’étoit la crainte de passer pour un tyran, et d’en subir le sort qui dictoit ce discours à Tibère: mais à peine l’a-t-il prononcé, que son ambition en est alarmée. Il craint de s’être compromis; il craint d’en avoir trop dit; il revient sur ses pas; mais en demandant l’empire, il ne s’exprime que d’une manière ambiguë[64], captieuse, énigmatique; et cet homme, capable de faire périr le sénat, s’il ne l’eût deviné, n’accepte enfin le pouvoir absolu que pour un temps. Il se garde bien d’en fixer le terme à cinq ou à dix ans comme Auguste: il croiroit donner un titre contre lui aux Romains. «Je ne consens, dit-il, à me charger de ce fardeau[65], que jusqu’au temps où vous jugerez vous-mêmes qu’il est juste d’accorder à ma vieillesse quelque repos.»

[63] _Principatum quamvis neque occupare confestim, neque agere dubitasset, et statione militum, hoc est, vi et specie dominationis assumpta, diu tamen recusavit impudentissimo animo._ (Suet. in vit. Tib.)

[64] _Tiberio etiam in rebus quas non occuleret, seu natura, sive adsuetudine, suspensa semper et obscura verba: tunc verò, nitenti ut sensus suos penitus abderet, in incertum et ambiguum magis implicabantur._ (Tac. Ann. l. 1.)

[65] _Tandem quasi coactus, et quærens miseram et onerosam injungi sibi servitutem, recepit imperium, nec tamen aliter, quam ut depositurum se quandoque spem faceret. Ipsius verba sunt hæc: dum veniam ad id tempus quo vobis æquum possit videri, dare vos aliquam senectuti meæ requiem._ (Suet. in vit. Tib.)

Tibère, toujours persuadé qu’il n’étoit pas assez puissant, et qu’il le paroissoit trop, fut en perpétuelle contradiction avec lui-même. Il ne parle que de la dignité de la république, flatte le sénat, et étale avec éloquence les devoirs d’un prince[66], tandis qu’il ne travaille secrètement qu’à tout opprimer. Fait-il quelqu’injustice, qu’il croit nécessaire à l’agrandissement de son pouvoir? c’est à la faveur de quelque loi qu’il détourne de son sens naturel. Il laisse aux consuls, aux préteurs et aux magistrats subalternes l’exercice de leurs fonctions; mais il s’indigne s’ils ne sont pas des instruments aveugles de sa volonté. Il craint également la vertu[67] et le vice dans les personnes qu’il destine aux emplois; et ne les trouvant jamais telles qu’il les désireroit, il ne leur permet pas quelquefois de prendre possession des charges qu’il leur a données.

[66] _Dixi et nunc, et sæpe alias, Patres Conscripti, bonum et salutarem principem, quem vos tanta et tam libera potestate instruxistis, senatui servire debere, et universis civibus sæpe, et plerumque etiam singulis: neque id dixisse me pœnitet, et bonos, et æquos, et faventes vos habui dominos et adhuc habeo._ (Suet. in vit. Tib.)

[67] _Neque enim eminentes virtutes sectabatur, et rursum vitia oderat. Ex optimis periculum sibi; à pessimis dedecus publicum metuebat. Quâ hæsitatione postremo eo provectus est, ut mandaverit quibusdam provincias quos egredi urbe non erat passurus._ (Tac. Ann. l. 1.) _Libertatem metuebat, adulationem oderat._ (L. 2.) _Illum qui libertatem publicam nosset, tam projectæ servientium patientiæ tædebat._ (L. 2.)

Tibère, toujours déchiré par des passions opposées, se flatta de calmer ses alarmes en sacrifiant à sa sûreté quelques hommes qui lui étoient suspects; mais ses craintes, au contraire, se multiplièrent. Plus il sentit qu’il devenoit odieux, moins son inquiétude sanguinaire connut de bornes, et Rome devint enfin le théâtre de toutes les horreurs où se peut abandonner le despotisme produit par la timidité. Croyant arrêter les progrès de la haine publique, il porta cette loi insensée qui défendoit aux parents des personnes condamnées à mort de les pleurer. Pour tenir les hommes attachés à la vertu, la morale leur interdit souvent des actions en elles-mêmes indifférentes, mais qui les préparoient au vice; la politique de Tibère abusa de ces principes de prévoyance; il crut rendre sa personne plus sacrée en faisant révérer ses images mêmes et celles de son prédécesseur. On punit de mort deux citoyens, dont l’un, en vendant ses jardins, avoit aussi vendu la statue d’Auguste qui y étoit placée; le crime de l’autre fut d’avoir battu un esclave qui avoit par hasard sur lui une monnoie où étoit gravée la tête de Tibère. Ce prince fit un crime capital à un poëte d’avoir maltraité Agamemnon dans une tragédie, tant il vouloit sans doute qu’on respectât la qualité de prince, ou craignoit qu’on ne s’accoutumât par degrés à le mépriser lui-même.