Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15)

Part 2

Chapter 23,732 wordsPublic domain

D’ailleurs, si la Grèce étoit attaquée par une puissance étrangère, n’est-il pas vraisemblable, qu’en voulant réunir pour la défense commune, des peuples libres, indépendans et jaloux de leur dignité, jamais les amphictyons n’auroient réussi à les plier à une certaine subordination, sans laquelle les Grecs n’auroient cependant opposé à leurs ennemis que la moitié de leurs forces, ou des soldats divisés? Dans la crainte de se donner un maître, aucune république n’auroit voulu reconnoître un chef; toutes auroient aspiré au commandement; aucune n’auroit consenti à obéir; et faute d’un ressort principal qui les unît, qui réglât leur conduite, et tour-à-tour en rallentît ou en précipitât les mouvemens, elles seroient devenues la proie des étrangers.

Ce qui manquoit aux Grecs, ce fut Lycurgue qui le leur procura; et le gouvernement qu’il établit à Sparte, le rendit en quelque sorte le législateur de la Grèce entière. Quand cet homme célèbre se vit à la tête des affaires de sa patrie, depuis la mort de Polydecte son frère jusqu’à la naissance de Charilaüs son neveu, Lacédémone n’étoit pas dans une situation moins fâcheuse que les autres républiques de la Grèce. Les deux rois, qu’elle n’avoit pas détruits, parce que leur autorité partagée les avoit rendus moins entreprenans que les autres princes, prétendoient être les tyrans des lois; et leurs sujets, confondant la liberté avec la licence, ne vouloient reconnoître aucune autorité. Chaque faction s’emparoit tour-à-tour de la puissance souveraine, et le gouvernement, toujours abandonné à la tyrannie ou à l’anarchie, passoit tour-à-tour avec violence d’un excès à l’autre.

Ce ne fut qu’à son retour de Crète et d’Egypte, pays alors les plus célèbres dans le monde, et dont Lycurgue étoit allé étudier les mœurs et les loix, qu’il médita la réforme des Spartiates. Il ne pensa point comme les autres législateurs qui parurent après lui dans la Grèce, et qui, ne cherchant par des ménagemens timides qu’à contenter à la fois tous les citoyens, ne satisfirent personne, laissèrent subsister le germe de toutes les divisions, ou ne corrigèrent un abus, que pour en favoriser un autre. La politique doit sans doute consulter la disposition des esprits, et ne pas offenser les mœurs publiques, quand elle donne des lois à un grand état; parce que le génie de la nation y est nécessairement plus fort que le législateur: mais lorsqu’il ne s’agit que d’une poignée de citoyens, qui ne compose, pour ainsi dire, qu’une famille dans les murs d’une même ville, elle n’a pas besoin de la même condescendance. Lycurgue opposa son génie à celui des Spartiates, et osa former le projet hardi d’en faire un peuple nouveau. Il ne crut pas impossible de les intéresser tous, par l’espérance ou par la crainte, à la révolution qu’il méditoit. Il trouva quelques amis dignes de se rendre avec leurs armes dans la place publique où il devoit publier ses lois; et, sans autre droit que celui que donnent l’amour du bien et le salut de la patrie, il contraignit les Lacédémoniens à devenir sages et heureux.

Lycurgue laissa subsister la double royauté en usage à Lacédémone, et dont deux branches de la famille d’Hercule étoient en possession. En même temps qu’il donnoit à ces princes, comme généraux, un pouvoir absolu à la tête des armées, il les réduisit, comme magistrats, à n’être avec le sénat que les instrumens ou les ministres des lois. Ce fut au corps même de la nation que ce législateur remit l’autorité souveraine, c’est-à-dire, le droit de faire des lois, d’ordonner la paix et la guerre, et de créer les magistrats auxquels elle devoit obéir. Mais afin que le peuple fût plus tranquille sur sa situation, et que, sous prétexte de conserver sa liberté, il ne se livrât point à une défiance inquiète et orageuse, Lycurgue établit en sa faveur cinq éphores ou inspecteurs; ils étoient spécialement chargés d’empêcher que les rois et les sénateurs, en abusant du pouvoir exécutif, ne parvinssent à se mettre au-dessus des lois ou à les violer; leur magistrature étoit annuelle, pour qu’ils fussent en même temps plus attentifs à leurs devoirs, et moins entreprenans; et ils entretenoient ainsi la république dans cette sécurité qui ne donne à tous les citoyens qu’un même intérêt.

Le sénat, composé de vingt-huit citoyens choisis par le peuple, et qui devoient avoir soixante ans accomplis, exerçoit les magistratures civiles, servoit de conseil aux deux rois, à qui il n’étoit permis de rien entreprendre sans son consentement; et portoit seul aux assemblées publiques les matières sur lesquelles le peuple devoit délibérer et résoudre.

La république de Lycurgue, ainsi que Polybe l’a dit depuis de la république romaine, réunissant tous les avantages dont l’aristocratie, la royauté et la démocratie ne peuvent jamais posséder qu’une foible partie, quand elles ne se confondent pas pour ne former qu’un seul gouvernement, n’eut aucun des vices qui leur sont naturels. La souveraineté dont le peuple jouissoit le portoit sans effort à tout ce que l’amour de la liberté et de la patrie peut produire de grand et de magnanime dans un état purement populaire. Mais, par une suite de l’équilibre établi entre les différens pouvoirs, dès que la partie démocratique du gouvernement vouloit abuser de son autorité, elle se trouvoit sans force, et contrainte par la puissance des magistrats. Aussi ne vit-on point dans Lacédémone ces caprices, ces emportemens, ces terreurs paniques, ces violences qui déshonoroient la plupart des républiques de la Grèce. Par une suite de ce même équilibre des pouvoirs, les magistrats à leur tour tout-puissans, quand la loi marchoit devant eux, se trouvoient sous la main impérieuse du peuple dès qu’ils s’écartoient de la règle. Tous les ordres de l’état s’aidoient, s’éclairoient, se perfectionnoient mutuellement par la censure qu’ils exerçoient les uns sur les autres. Les grands abus étoient impossibles, parce qu’on avoit prévu les plus petits. Le sénat, qui devoit à la vigilance des éphores sa modération et sa sagesse dans l’exercice de la puissance exécutrice, rendoit à son tour la multitude capable de discuter et de connoître ses vrais intérêts, de se fixer à des principes, et de conserver le même esprit. Les rois n’avoient aucun pouvoir s’ils n’étoient pas les organes du sénat, et donnoient cependant aux armées cette action prompte et diligente, qui est l’ame des opérations et des succès militaires, mais presque toujours inconnue chez les peuples libres.

Quelque sage que fût ce systême, dont Lycurgue avoit pris la première idée chez les Crétois, il n’en espéra rien si les anciennes mœurs subsistoient. Quel eût été en effet le fruit de l’ordre qu’il avoit établi pour rendre les lois seules puissantes et seules souveraines, si les richesses et le luxe, toujours liés ensemble, et toujours suivis de la dépravation des mœurs, de l’inégalité des citoyens, et par conséquent de la tyrannie et de la servitude, eussent encore appris aux Spartiates à mépriser ou à éluder leurs nouvelles lois? Le peuple, avili par la misère, auroit bientôt été incapable de conserver sa dignité; il eût vendu ses suffrages, ses droits et sa liberté au plus offrant. Le sénat, dont les places n’étoient destinées qu’à honorer les hommes les plus vertueux, n’auroit été ouvert qu’aux plus riches. On auroit acheté les magistratures pour satisfaire sa vanité, ou pour faire un trafic honteux de son pouvoir. Les rois, en favorisant la corruption, pour ne trouver que des esclaves soumis à leurs caprices, auroient sacrifié impunément la patrie à leurs intérêts particuliers. C’est en Egypte que Lycurgue s’instruisit du pouvoir des mœurs dans la société; et c’est pour n’avoir pas connu, comme ce législateur, l’action réciproque des lois sur les mœurs, et des mœurs sur les lois, que plusieurs peuples n’ont tiré qu’un médiocre avantage des soins qu’ils ont pris de balancer différens pouvoirs dans l’état, et de les tenir en équilibre.

Pour rendre les citoyens dignes d’être véritablement libres, Lycurgue établit une parfaite égalité dans leur fortune; mais il ne se borna point à faire un nouveau partage des terres. La nature ne donnant pas sans doute à tous les Lacédémoniens les mêmes passions, ni la même industrie à faire valoir leurs héritages, il craignit que l’avarice n’accumulât bientôt les possessions; et pour que Sparte ne jouît pas d’une réforme passagère, il descendit, pour ainsi dire, jusque dans le fond du cœur des citoyens, et y étouffa le germe de l’amour des richesses.

Lycurgue proscrivit l’usage de l’or et de l’argent, et donna cours à une monnoie de fer. Il établit des repas publics, où chaque citoyen fut contraint de donner un exemple continuel de tempérance et d’austérité. Il voulut que les meubles des Spartiates ne fussent travaillés qu’avec la coignée et la scie; il borna, en un mot, tous leurs besoins à ceux que la nature exige indispensablement. Dès-lors les arts qui servent au luxe abandonnèrent la Laconie; les richesses devenues inutiles parurent méprisables, et Sparte devint une forteresse inaccessible à la corruption. Les enfans, formés par une éducation publique, se faisoient en naissant une habitude de la vertu de leurs pères. Les femmes que les lois ont toujours dégradées en ménageant trop leur foiblesse, et par qui le relâchement des mœurs s’est introduit dans presque tous les états, étoient faites à Sparte pour animer et soutenir la vertu des hommes. Les exercices les plus violens, en leur donnant un tempérament fort et robuste, les élevoient au-dessus de leur sexe, et préparoient leur ame à la patience, au courage et à la fermeté des héros.

L’amour de la pauvreté devoit rendre les Spartiates indifférens sur les dépouilles et les tributs des vaincus; ne vivant que du produit de leurs terres, ne possédant qu’une monnoie inconnue hors de chez eux, et n’ayant aucuns fonds de réserve, il leur étoit impossible de porter la guerre loin de leur territoire. La loi qui leur défendoit de donner le droit de citoyens à des étrangers, les empêchoit de réparer les pertes que leur causoit la victoire même; tout les invitoit donc à regarder la paix comme le bien le plus précieux pour les hommes. Lycurgue cependant ne s’en reposa point sur des motifs si propres à retenir sa patrie dans les bornes de la justice et de la modération. Il connoissoit trop bien le cœur humain et ce qui fait la prospérité constante des états, pour ne pas se défier des prestiges séducteurs de l’ambition, passion toujours féconde en espérances et en promesses, mais qui détruit en peu de temps un peuple, si elle est malheureuse; et qui ne peut avoir des succès, sans dégénérer en avarice et en brigandage, changer les mœurs et la condition des citoyens, et ruiner les principes du gouvernement. Le législateur fit une loi expresse, par laquelle il n’étoit permis aux Lacédémoniens de faire la guerre que pour leur défense, et leur enjoignoit de ne jamais profiter de la victoire, en poursuivant une armée mise en déroute.

Cette précaution, en apparence outrée, étoit cependant nécessaire; car pour rendre Lacédémone aussi forte qu’elle pouvoit l’être, Lycurgue en avoit fait plutôt un camp qu’une ville. On s’y formoit continuellement à tous les exercices de la guerre; toute autre occupation y étoit méprisée. Tout citoyen étoit soldat. Être incapable de supporter la faim, l’intempérie des saisons et les fatigues les plus longues; ne pas savoir mourir pour la patrie, et vendre cher sa vie aux ennemis, c’eût été une infamie. Il pouvoit aisément arriver que les Spartiates, emportés et trompés par leur courage, abusassent pour s’agrandir des qualités qu’on ne leur avoit données que pour se défendre. Plus une nation brave et guerrière est naturellement disposée à ne pas chercher la gloire dans la pratique de la justice et de la modération, plus Lycurgue devoit recommander la paix en faisant des soldats.

Quoique le portrait que je viens de faire de Lacédémone ne soit qu’ébauché, il est cependant aisé de juger du respect, ou plutôt de l’admiration que les Spartiates durent inspirer à toute la Grèce. On oublia la dureté avec laquelle ils avoient autrefois traité les citoyens d’Hélos, dont ils retenoient encore les descendans dans l’esclavage. Les deux guerres mêmes qu’ils firent aux Messéniens, depuis la réforme de Lycurgue, et qui ne finirent que par la ruine entière d’Ithome et d’Ira, et par la fuite ou la servitude de tous les habitans de la Messénie, ne furent regardées que comme des momens de distraction, qu’un long exercice de vertu avoit réparés.

Hercule, dit Plutarque, parcouroit le monde, et avec sa seule massue il y exterminoit les tyrans et les brigands; et Sparte avec sa pauvreté exerçoit un pareil empire sur la Grèce. Sa justice, sa modération et son courage y étoient si bien connus, que sans avoir besoin d’armer ses citoyens, ni de les mettre en campagne, elle calmoit souvent par le ministère d’un seul envoyé les séditions domestiques des Grecs, contraignoit les tyrans à abandonner l’autorité qu’ils avoient usurpée, et terminoit les querelles élevées entre deux villes.

Cette espèce de médiation, toujours favorable à l’ordre, valut d’autant plus à Lacédémone une supériorité marquée sur les autres républiques, qu’elles étoient continuellement obligées de recourir à sa protection. Heureuses tour-à-tour par ses bienfaits, aucune d’elles ne refusa de se conduire par ses conseils. Il est beau pour l’humanité, et c’est une grande leçon de morale et de politique, de voir un peuple qui ne doit sa fortune qu’à son amour pour la justice et à sa bienfaisance. Lacédémone acquit dans la Grèce l’autorité qui manquoit au conseil amphictyonique pour en tenir unies toutes les parties. Tandis qu’on s’accoutumoit à obéir aux Spartiates, parce qu’il eût été insensé de ne pas respecter leur sagesse et leur courage, la subordination s’établissoit de toutes parts; leur ville devenoit insensiblement la capitale de la Grèce; et jouissant sans contestation du commandement de ses armées réunies, pouvoit donner à la république fédérative des Grecs toute la force dont elle étoit susceptible.

Aujourd’hui qu’on juge faussement en Europe de la force des états, plus par l’étendue du territoire et le nombre des citoyens que par la sagesse des lois, on croira sans doute que les Grecs, qui n’occupoient qu’une petite province, ne pouvoient conserver leur liberté qu’autant qu’il ne se formeroit dans leur voisinage aucune puissance assez considérable pour les subjuguer; et on en conclura qu’ils devoient s’accroître et faire des conquêtes. Après avoir loué la modération des Spartiates, parce qu’elle leur valut l’empire de la Grèce, on blâmera cette même modération, parce qu’elle retenoit les Grecs dans leur première foiblesse, tandis que par une suite de ces révolutions éternelles qui changent la face du monde, leurs voisins tendoient continuellement à s’agrandir.

Mais, sans examiner ce qui fait la puissance réelle d’un état, qu’on fasse d’abord attention que les ressorts d’une république fédérative sont si nombreux, si compliqués, si lens dans leurs mouvemens, qu’elle ne peut s’occuper avec succès que d’elle-même. Falloit-il que les Spartiates invitassent la Grèce à faire des conquêtes, qui, sans enrichir aucune de ses villes en particulier, auroient rendu leur communauté plus puissante? La prudence ne permettoit pas de le tenter; tout le monde le sait, un intérêt éloigné ne frappe jamais la multitude; un intérêt général ne la remue que foiblement.

Quand on seroit parvenu dans une assemblée générale des amphictyons à donner aux Grecs la passion de faire des conquêtes en commun, les obstacles sans nombre, attachés à cette entreprise, les en auroient bientôt dégoûtés. Une république fédérative se défend avec succès, parce que le grand objet de sa conservation, lorsqu’on attaque sa liberté, ne donne à toutes ses parties qu’un même intérêt. La guerre défensive n’exige qu’une sorte de sagesse lente, dont une ligue est capable; d’ailleurs le danger précipite alors ses démarches en lui donnant un zèle plus ardent pour le bien public, et l’oblige de passer par-dessus bien des formalités, dont elle ne se départ jamais dans d’autres circonstances. La guerre offensive, loin d’unir plus étroitement des confédérés, les divise au contraire presque toujours. En commençant une entreprise, chacun tâche d’y contribuer le moins qu’il lui est possible, et veut cependant en retirer le principal avantage. On se fait un mérite de tromper avec adresse ses alliés, et de remplir mal ses engagemens. Soit qu’on réussisse, soit qu’on échoue, personne ne se rend justice; personne ne veut être la cause des disgraces qu’on a essuyées; tout le monde veut être l’auteur des succès heureux, et des confédérés finissent par se haïr.

Les Grecs pouvoient-ils former des projets d’agrandissement au-dehors, sans que leurs républiques n’eussent commencé à se diviser, & à concevoir les uns contre les autres des haines implacables? Chaque ville auroit eu des ennemis à ses portes, et n’auroit acquis que des sujets qui l’auroient mal servie. Loin de blâmer, ne faut-il donc pas louer la modération des Spartiates et des autres Grecs, s’ils pouvoient trouver en eux-mêmes les ressources nécessaires contre les efforts des puissances les plus considérables?

La Grèce étoit assez étendue pour qu’elle ne manquât pas de soldats, et ses terres assez sagement distribuées entre différens états, pour que les lois pussent y être religieusement observées; voilà ce qui devoit faire sa force. Imaginez cette province pleine de républiques sans faste et sans luxe, et peuplée de citoyens soldats qui n’aiment que la justice, la gloire, leur liberté et leur patrie: que lui importe qu’il se forme de grandes puissances dans son voisinage? Répéterai-je ici ce qu’on trouve dans d’autres ouvrages politiques, que le luxe, inévitable dans les grands états, les énerve; que les lois doivent y languir, & que leurs forces sont nécessairement engourdies?

Elle se forma enfin, cette grande puissance. Au milieu de toutes ces nations d’Asie, qui n’étoient recommandables que par leurs richesses, il étoit un peuple peu nombreux, mais dont le pays fermé à l’avarice, au luxe, à la mollesse, servoit d’asyle aux talens, au courage et aux autres vertus que le despotisme avoit bannies de chez ses voisins. Cyrus en étoit le roi; mais trompé par son ambition, il ne connut pas le bonheur de régner sur les Perses seuls. La conquête du royaume des Lydiens rendit ce prince maître des richesses de Crésus, et lui soumit l’Asie mineure. Il porta la guerre contre la Syrie, la réduisit en province, de même que l’Arabie, détruisit la puissance des Assyriens, s’empara de Babylone; et son empire, qui s’étendit enfin sur tous ces vastes pays qui sont compris entre l’Inde, la mer Caspienne, le Pont-Euxin, la mer Egée, l’Ethiopie et la mer d’Arabie, ne fut séparé de la Grèce que par un bras de mer qui n’étoit qu’une foible barrière.

L’histoire de Cyrus ne nous est parvenue que défigurée par les contes puériles dont Hérodote a cru l’orner, ou embellie par le pinceau d’un historien philosophe, qui a peut-être moins songé à nous instruire de la vérité qu’à donner des leçons aux rois pour leur apprendre, s’il se peut, d’être dignes de leur fortune. Quoi qu’il en soit, on voit que ce prince, ayant rempli l’Asie entière du bruit de ses exploits, a eu le sort des hommes extraordinaires, dont l’histoire est plus mêlée de fictions et de merveilleux, à mesure que la grandeur de leurs actions a moins besoin de ces ridicules ornemens pour intéresser. Cyrus a certainement été un des personnages de l’antiquité les plus illustres par ses talens; et quand il eut formé son vaste empire, à quels dangers les Grecs auroient-ils été exposés, si toutes les villes eussent profité de l’exemple que leur donnoit Lacédémone pour perfectionner leur gouvernement? Cyrus, quoique maître de l’Asie, n’avoit de force véritable que les Perses; le reste de ses sujets doit n’être compté pour rien.

Plus la domination de ce prince étoit étendue, moins sa puissance devoit être formidable; il laissa à Cambyse, son fils et son successeur, une trop grande fortune pour qu’il n’en fût pas accablé. Il ne faut point imposer à un homme des devoirs qui passent les forces de l’humanité; et Cyrus lui-même n’auroit pu empêcher les ressorts du gouvernement de se relâcher. Plus la rupture entre les Perses et les Grecs étoit différée, moins elle devoit être dangereuse pour ces derniers; peut-être que les successeurs de Cyrus, écrasés sous le poids de leur grandeur, de leurs vices et de leurs entreprises, auroient renoncé à l’ambition de faire des conquêtes, avant que de pouvoir porter la guerre dans la Grèce, si elle eût eu la sagesse de ne s’occuper que d’elle-même.

La rupture éclata à l’occasion des colonies établies sur les côtes de l’Asie mineure. Elles ne formoient point un même corps de république avec leurs métropoles, dont elles avoient négligé l’alliance; et quoiqu’elles n’eussent aucune des qualités que doit avoir un peuple libre, elles souffroient impatiemment la domination des rois de Perse. Aristagoras, homme aussi téméraire qu’ambitieux, ne cessoit d’exciter les habitans de Milet à la révolte; et ses émissaires, dont il avoit rempli la Grèce, obtinrent sans peine des Athéniens les secours qu’ils demandoient en faveur des Grecs d’Asie, qui, pour la plupart, tiroient leur origine de l’Attique. Athènes venoit de secouer le joug des Pisistrates; elle étoit encore dans l’ivresse d’une liberté naissante, et son dernier tyran, Hippias, avoit trouvé un asyle et même une protection marquée chez Artapherne, gouverneur de Lydie. Cette république promit sa protection aux colonies, et leur révolte éclata par la prise de Sardis, qui fut réduite en cendres.

Darius, qui occupoit alors le trône de Perse, se vengea aisément de cette injure; Milet, abandonné à la colère et à l’avarice des soldats, fut traité avec la dernière rigueur. Le vainqueur, après avoir soumis l’Yonie, et s’être emparé de toutes les îles voisines, voulut étendre la punition sur la Grèce même; il y dépêcha des hérauts pour demander la terre et l’eau, c’est-à-dire, pour lui ordonner de se soumettre à son empire. Loin de se repentir, les Athéniens se préparèrent à la guerre, et marchant jusqu’à Marathon, où les Perses s’étoient déjà avancés, les défirent sous la conduite de Miltiade.

Darius frémit de colère en apprenant l’affront que ses troupes venoient de recevoir; il se préparoit à fondre une seconde fois sur la Grèce avec des forces plus considérables, lorsqu’il fut surpris par la mort; et Xercès, en montant sur le trône, ne vit que l’injure que les Athéniens avoient faite à son père. Un de ses principaux officiers fut chargé de lui en rappeler tous les jours le souvenir. «Si j’oublie, disoit le prince, l’embrasement de Sardis, les courses que les Grecs d’Europe ont eu la témérité de faire en Asie, et la bataille de Marathon, ne croyez pas qu’ils soient touchés de ma modération; leur orgueil, qui voit sans frayeur ma puissance, en seroit plus hardi à m’insulter. Ma générosité passeroit pour crainte ou pour impuissance; et ces peuples, que je négligerois de châtier, entreroient encore à main armée dans l’Asie. Il n’est plus possible, ni aux Perses ni aux Grecs, de se regarder d’un œil indifférent; trop de haine les divise; trop de soupçons les empêchent de se réconcilier: la Perse doit obéir à la Grèce, ou la Grèce devenir une province de Perse.»