Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15)
Part 18
Sur ces entrefaites, Bocchus consacra à Jupiter Capitolin une statue de la victoire, et quelques tableaux qui représentoient la manière dont il avoit remis Jugurtha entre les mains de Sylla. Marius, déjà indigné que son ennemi eût fait graver cet événement sur une pierre, qui lui servoit de cachet, voulut faire enlever ces monumens du capitole. Sylla s’y opposa; et cette contestation puérile, tant l’esprit de parti est propre à rabaisser les hommes, auroit allumé la guerre civile, si les peuples d’Italie, qui croyoient cette conjoncture favorable à leur ambition et à leur vengeance, n’eussent pris, de concert, les armes pour se faire rendre le droit de bourgeoisie Romaine dont on les avoit privés. Cette affaire fit diversion aux querelles de Marius et de Sylla, parce que ni l’un ni l’autre n’osa encore paroître plus occupé de ses intérêts personnels que de ceux de la république.
Sylla, qui donna dans la guerre sociale les preuves les plus complètes de sa capacité et de son bonheur, fut élevé au consulat, et chargé de commander l’armée destinée contre Mithridate. A ce coup imprévu, Marius croit n’être plus qu’un soldat. Il se ligue avec un tribun du peuple, nommé P. Sulpitius, homme sans honneur, hardi, violent, mais habile, et ils complotent ensemble d’enlever à Sylla le commandement qu’on venoit de lui décerner.
Le succès d’une pareille entreprise ne pouvoit être que l’ouvrage de la violence, et il falloit nécessairement troubler la république, afin que, sous prétexte d’y rétablir ensuite l’ordre, Marius et son complice fissent de nouveaux arrangemens et disposassent à leur gré des emplois. Heureusement pour eux les mêmes causes qui avoient armé les Romains les uns contre les autres sous les Gracques, subsistoient encore; et sans parler de la loi Licinia ni du partage des terres, sujets éternels de discorde, on pouvoit toujours compter sur les Italiens, à qui on venoit d’accorder le titre de citoyens Romains, mais non pas de la manière qu’ils le désiroient. Les articles de la paix portoient qu’on feroit huit nouvelles tribus de ces nouveaux citoyens; c’étoit ne leur accorder qu’un honneur inutile, puisque les Romains, qui composoient trente-cinq tribus, restoient absolument les maîtres du gouvernement[31]. Les peuples d’Italie demandoient donc à être distribués dans les anciennes tribus; mais comme leur nombre y auroit été beaucoup plus considérable que celui des Romains naturels, et qu’ainsi ils auroient eu la principale influence dans les affaires, et se seroient même emparés de toute l’autorité, les Romains ne pouvoient se prêter à leurs vœux; et plutôt que de consentir à devenir les sujets des peuples qu’ils avoient vaincus, ils auroient préféré de les subjuguer une seconde fois.
[31] Pour entendre ceci, il faut se rappeler ce que j’ai dit dans mon premier livre, que dans les assemblées du champ de Mars et de la place publique, chaque tribu formoit un suffrage, et que c’étoit à la pluralité des suffrages que tout se décidoit.
C’est sur cette contrariété d’intérêts, qui, n’étant susceptible d’aucun accommodement, devoit se décider par la force, que Sulpitius fonda ses espérances. Il publie qu’il doit proposer la loi que désiroient les alliés; il les invite à se rendre à Rome, pour favoriser sa proposition, et leur ordonne de se rendre armés dans la place; et au premier murmure qu’excitera la loi, de fondre sur les mécontens. La république ne s’étoit point encore trouvée dans une si monstrueuse confusion. Les Romains n’osoient paroître, et les alliés croyoient affermir leurs droits en se portant aux plus grands excès. Au milieu de ce tumulte, Sulpitius oublia la fin pour laquelle il l’avoit fait naître. Le point décisif, c’étoit de se saisir de la personne de Sylla; il le laissa s’échapper, et ce général alla se mettre à la tête de l’armée qu’il avoit formée, et qui étoit prête à s’embarquer, tandis que le tribun abusoit en tyran d’une victoire qu’il n’avoit pas encore remportée.
Sulpitius, après avoir rétabli quelqu’apparence de calme dans la république, fit enfin donner à Marius la commission de porter la guerre contre Mithridate; mais la joie de ce général fut courte. Il apprit en frémissant de colère, que les officiers qu’il avoit envoyés à l’armée pour y prendre en son nom le commandement, avoient été massacrés par les soldats de Sylla. Il s’en venge sur les parens et les créatures de son ennemi; c’étoit commencer la guerre civile en soldat, et non en politique. Marius devoit-il s’attendre que Sylla, à la tête d’une armée, laisseroit égorger tous ses amis? Content de se venger sans songer à se défendre, il ne voit point l’abîme auquel il touche, et il ne lui reste d’autre ressource que la fuite, quand son ennemi se présente aux portes de Rome.
Sylla s’y comporta avec toute la hauteur d’un souverain qui châtie une ville révoltée. Il proscrit Marius, Sulpitius et leurs partisans, les déclare ennemis de la patrie, et met leur tête à prix; il casse la loi qui incorporoit les alliés dans les anciennes tribus; et pour ôter au peuple un pouvoir dont il n’étoit plus digne, il avilit les tribuns, en leur interdisant l’entrée de toute autre magistrature, leur défend de rien proposer dans la place publique sans l’aveu du sénat, et ordonne que les élections ne se fassent désormais que par centuries.
Le despotisme de Sylla étoit un prodige encore trop nouveau aux yeux des Romains, accoutumés à l’anarchie, pour qu’ils ne passassent pas promptement de la surprise à l’indignation. Le peuple murmuroit en tremblant; et le sénat, qui sentit toute sa foiblesse, laissa voir qu’il auroit mieux aimé craindre des tribuns, que remercier Sylla des faveurs accablantes qu’il en recevoit. Ce général eut peur à son tour de la consternation qu’il avoit répandue; il craignit qu’on ne soulevât contre lui des soldats citoyens qui n’étoient pas encore familiarisés avec les excès de la guerre civile; et profitant de la lenteur de ses concitoyens à le punir, il abandonna Rome pour porter la guerre contre Mithridate.
Je ne m’étendrai pas davantage sur ce morceau de l’histoire Romaine. Ce que j’ai dit développe assez la situation de la république. Tout le monde sait qu’après le départ de Sylla, elle fut gouvernée par le consul Cornelius Cinna, homme qui avoit toutes les passions qui font aspirer à la tyrannie, et aucun des talens qui peuvent y conduire. Je ne sais s’il est une passion plus avilissante que l’ambition, quand elle n’est soutenue ni par un grand génie, ni par l’amour de la gloire. Cinna ébauchoit par étourderie des entreprises dont le poids l’accabloit; ce n’étoit, pour le dire en un mot, qu’un intrigant destiné, malgré sa qualité de consul, à n’avoir jamais dans un parti qu’une place subalterne. Ayant vu que Marius et Sylla s’étoient rendus les maîtres de la république à la faveur des troubles, il crut qu’il ne falloit qu’en exciter de nouveaux pour jouir de la même autorité. Mais à peine se faisoit-il craindre, qu’il fut obligé de sortir de Rome pour mettre ses jours à couvert, et de confier le soin de sa vengeance à Marius, qui s’empara une seconde fois du gouvernement de la république, et dont le parti fut enfin exterminé par Sylla à son retour d’Asie.
Rien n’est plus affreux que le tableau que commence à présenter l’histoire Romaine, et l’on se sent encore frissonner d’horreur au détail des proscriptions abominables de Sylla[32].
[32] _Id quoque accessit ut sævitiæ causam avaritia præberet, et modus culpæ ex pecuniæ modo constitueretur, et qui locuples fuisset, fieret nocens, suique quisque periculi merces foret._ (Vell. Pat. L. 2.) _Namque uti quisque domum aut villam, postremô aut vas, aut vestimentum alicujus concupiverat, dabat operam ut is in proscriptorum numero esset, neque priùs finis jugulandi fuit, quàm Sylla omnes suos divitiis implevit._ (Sal. in Bel. Cat.) Ce fut l’an de Rome 671 que Sylla fut fait dictateur perpétuel, cinquante ans après la mort de Tibérius Gracchus, et quarante après celle de Caïus.
Ce capitaine, après avoir exercé la vengeance la plus cruelle sur ses égaux, eut l’audace d’abdiquer la puissance souveraine dont il avoit joui sous le titre de dictateur perpétuel.
Ce dernier trait de la vie de Sylla prouve, si je ne me trompe, qu’avec une ambition médiocre, il fit la plus haute fortune où un homme puisse aspirer. Si la soif de dominer l’eût rendu le maître du monde, cette passion, qui auroit été extrême, n’eût pu être satisfaite par aucune grandeur humaine. Plus on cherche à pénétrer le caractère de Sylla, plus on est porté à croire que s’il eût été libre de se livrer à son penchant naturel, il n’auroit recherché, comme Lucullus, à acquérir de la gloire, que pour rendre respectable à ses concitoyens l’oisiveté d’une vie voluptueuse. Ce fut la haine de Marius qui décida du sort de Sylla. Moins d’emportement dans le premier, pour se faire donner le commandement de la guerre contre Mithridate, eût laissé au second toute la gloire d’être un bon citoyen. Pour se venger des cruautés de son ennemi, il les surpasse; et ne trouvant plus de sûreté que dans l’autorité suprême, il s’en saisit; c’est un port où il se réfugie pour échapper à l’orage, et il ne l’abandonne que quand il croit le calme rétabli.
La dictature perpétuelle de Sylla forme une époque remarquable chez les Romains. Souvent ce qui est capable d’arrêter le plus grand courage, paroît facile à des hommes médiocres, après que l’exemple les a instruits et enhardis. C’est, poussés malgré eux par les événemens, sans avoir d’objet déterminé et sans savoir même où ils arriveroient, que Marius et Sylla se firent la guerre, et se trouvèrent revêtus de la puissance publique. Mais tous les Romains voudront désormais marcher sur leurs traces. La fortune de Sylla donna une vaste ambition à tous les ambitieux qui le suivirent, et qui se seroient auparavant contentés de la préture ou du consulat. De nouveaux Cinna aspireront à la dictature perpétuelle, et les consuls Lutatius Catulus et M. Emilius Lepidus auroient été des tyrans despotiques, si l’un ou l’autre eût eu quelqu’un des talens de Marius ou de Sylla. On peut déjà appliquer à ce temps ce que Cicéron dit de celui qui suivit la mort de César: «Nous éprouvons[33], écrit-il à Atticus, ce qui n’est jamais arrivé à aucun autre peuple; la liberté nous est rendue, et la république est cependant détruite; l’esprit de tyrannie survit le tyran.»
[33] _Doleo, quod nunquam in ullâ civitate accidit, non unà cum libertate rempublicam recuperatam... O dii boni! vivit tyrannis, tyrànnus occidit._ (L. 14. Epist. 4. et 9.)
Quand l’exemple funeste que donna Sylla n’auroit point été contagieux, les vices avec lesquels les Romains s’étoient familiarisés, pendant le cours des proscriptions, leur auroient bientôt donné un nouveau maître. Les magistrats ne regardoient leur magistrature, qu’ils avoient achetée, que comme l’instrument de leur fortune domestique. Les censeurs n’osoient exercer leur ministère[34]; les lois se taisoient, et rien ne se décidoit que par les passions de quelques femmes déshonorées. Tout le monde connoît Claudia, cette célèbre intrigante, que ses débauches auroient rendue infâme dans un siècle moins corrompu, et qui trouva cependant le secret de vendre ses faveurs, et de gagner par leur secours, des amis à son frère, avec qui elle étoit accusée d’avoir un commerce incestueux. L’histoire n’a point dédaigné de conserver les noms d’une Précia et de mille autres courtisannes qui gouvernoient impérieusement la république par leurs amans. Les citoyens les moins dangereux, étoient ceux qui, occupés de leurs seuls plaisirs, sans songer que leur fortune étoit attachée à celle de l’état, croyoient, selon l’expression de Cicéron[35], être des demi-dieux, si les poissons qu’ils nourrissoient à grands frais dans leurs viviers, étoient assez apprivoisés pour leur venir en quelque sorte manger dans la main. Le reste étoit des hommes, abîmés de dettes et de débauches, et qui, regardant Rome comme une ville abandonnée au pillage, enhardirent Catilina à former sa conjuration, ou furent ses complices. Caton seul avoit de l’honneur; mais se conduisant en citoyen de la république de Platon[36] parmi des brigands, sa vertu ne lui fournissoit que des ressources impuissantes, et contrarioit même ses bonnes intentions. Le peuple, impatient de recouvrer son autorité, pour en faire un trafic scandaleux, ne pouvoit s’accoutumer à l’aristocratie de Sylla. Depuis que ce dictateur, à son retour d’Asie, avoit distribué les terres des citoyens à ses soldats, il n’y avoit plus d’armée qui ne regardât la guerre civile comme un avantage; et les légions n’auroient pas souffert qu’on eût limité le pouvoir des généraux. Aux secousses qui ébranloient le gouvernement, le sénat jugea qu’il devoit s’élever mille nouveaux tyrans; et cette compagnie, qui ne sentoit que sa foiblesse, crut qu’elle devoit se faire un protecteur, et opposer un nom considérable aux citoyens remuans et ambitieux.
[34] Claudius porta une loi par laquelle il n’étoit permis aux censeurs de retrancher du sénat ou de l’ordre des chevaliers, que les personnes qui seroient accusées devant leur tribunal, encore ne pouvoient-ils les juger et les condamner que conjointement. L’an de Rome 667, les tribuns s’opposèrent à l’élection des censeurs, et la république fut privée de ces magistrats jusqu’en 683.
[35] _Nostri autem principes digito se cœlum putant attingere, si mulli barbati in piscinis sint, qui ad manum accedant._ (Ad Att. Epist. 1, l. 2.) _Ita sunt stulti ut amissâ republicâ, piscinas suas fore salvas sperare videantur._ (Epist. 18. l. 1.)
[36] _Ille_ (Cato) _optimo animo utens et summâ fide, nocet interdùm reipublicæ. Dicit enim tanquam in Platonis republicâ, non tanquam in Romuli fæce sententiam._ (Ad Att. Epist. 1, l. 2.) _Unus est qui curet constantiâ magis et integritate quam, ut mihi videtur, consilio aut ingenio, Cato._ (Ad Att. Epist. 18, l. 1.)
Crassus et Pompée étoient alors les deux personnages les plus importans de Rome. Le premier calculoit le produit des magistratures, et les remplissoit plutôt en banquier qu’en homme d’état. Quelques talens qu’il eût d’ailleurs, on sent que son avance devoit le rendre aussi incapable de défendre les intérêts du sénat, que d’être l’auteur d’une révolution. Pompée, au contraire, à qui ses concitoyens donnèrent le surnom de grand, avoit déjà surpris leur admiration. Quelques actions, qui dans sa jeunesse annonçoient de grandes qualités, une physionomie noble, où l’on prétendoit démêler des traits d’Alexandre, la faveur de Sylla, un esprit vif et souple, des manières insinuantes et fastueuses, quoique populaires, du courage, beaucoup de libéralité, une attention singulière à être partout, mais principalement l’imbécillité du peuple, dont la haine ou l’amour est toujours extrême dans les temps difficiles; voilà ce qui avoit rendu Pompée l’idole des Romains.
Il s’étoit fait la plus haute réputation à la guerre, en se présentant toujours à propos pour consommer les entreprises de la république, et recueillir le fruit des succès que d’autres avoient préparés. Les Romains crurent qu’il avoit ruiné le parti de Sertorius, quoique ce grand homme ne le regardât que comme un écolier,[37] «qu’il vouloit, disoit-il, renvoyer à ses parens bien corrigé de sa présomption.» Après la guerre des pirates, la reconnoissance du peuple confondit l’importance du service que lui avoit rendu Pompée avec sa capacité, il jugea[38] de la difficulté de la guerre que ce général avoit terminée, par l’étendue du pouvoir qu’il lui avoit accordé. Tygranes étoit vaincu, ses états étoient ouverts aux armées Romaines, Mithridate n’avoit plus de ressources; et Pompée, dérobant à Lucullus la gloire qu’il alloit acquérir, prolonge la guerre par des fautes. Il oublie Mithridate, pour s’arrêter chez de petits rois qui implorent sa protection; et sa vanité, satisfaite de leurs respects, s’occupe gravement (qu’on me permette cette expression) de leurs tracasseries, lorsqu’il falloit poursuivre Mithridate. Il ne termine enfin cette guerre que quand son ennemi, trahi par sa famille, se donne la mort par désespoir. L’appareil extraordinaire du triomphe de Pompée (car jamais on n’avoit tant vu de dépouilles ni de captifs) cacha ses fautes aux yeux des Romains; et comme on décerna dix jours d’actions de graces publiques, le double de ce qu’on avoit pratiqué jusqu’alors, le peuple crut que Pompée surpassoit du double tous les généraux précédens.
[37] Voyez dans Plutarque les détails de la guerre que Pompée fit en Espagne; et comment Sertorius périt par la trahison des siens.
[38] Les pirates causoient de grands maux aux Romains; mais rien n’étoit plus aisé que d’exterminer ces brigands. Voyez dans les historiens quelle vaste puissance on donna à Pompée.
Il fut aussi mauvais citoyen qu’il le pouvoit être, mais non pas aussi mauvais que le permettoit la situation malheureuse de la république. On lui sut gré, après ce qu’on avoit éprouvé de la part des autres généraux, de ce qu’il licencia ses soldats en entrant en Italie, et ne vint point à Rome pour y dominer par la force. Parce qu’il ne fut ni un Sylla, ni un Marius, quoiqu’il eût des intentions plus criminelles, on l’érigea en père de la patrie. Il souhaitoit la dictature, mais il n’osoit l’usurper. Sa lente ambition, ou plutôt sa vanité, se repaissoit de l’espérance d’y parvenir un jour, et ne laissoit craindre aucune violence, pourvu qu’on lui permît, en attendant, d’être le premier citoyen de la république.
Soit que Pompée, enhardi par tant de faveur, dédaignât l’empire que lui avoit donné le sénat, et ne voulût tenir son autorité que de lui-même; soit qu’il craignît qu’une trop grande tranquillité n’altérât son crédit, ou qu’il crût que les anciennes dissentions des Romains le rendroient plus nécessaire, il cassa les lois de Sylla; et en rendant aux tribuns leur première dignité, invita le peuple à reprendre son orgueil, son indocilité et son ambition. Cette conduite, si blâmée par Cicéron, et en effet, si contraire aux intérêts actuels des Romains, étoit sage dans les principes de son auteur. Vain et présomptueux, il devoit se flatter d’asservir les deux ordres de l’état l’un par l’autre, dès que leurs anciennes querelles recommenceroient, de balancer leurs avantages, et d’en être l’arbitre. Quelques historiens l’ont même soupçonné d’avoir eu des vues plus criminelles; ils ont cru qu’il avoit voulu exciter des troubles pour faire sentir aux Romains les inconvéniens de leur liberté; et en les lassant de leur condition, les forcer à lui offrir la dictature perpétuelle.
Quoi qu’il en soit, si Pompée avoit eu autant de génie que de présomption, il auroit eu le succès dont il se flattoit; mais loin d’être l’ame des mouvemens de la place publique, il ne sut pas même en prévoir le cours. Toujours embarrassé au milieu des débats du sénat et du peuple, il n’en impose à aucun parti; tandis que César, qui travaille sourdement à dominer, profite seul de sa politique.
Sylla avoit découvert en César plusieurs Marius. A peine étoit-il connu à Rome, qu’il l’avoit déjà remplie de ses intrigues. Il tenoit par des liaisons secrètes à tous les partis, multiplioit les vices des Romains: jusqu’à ses foiblesses, avoit l’art de se rendre tout utile, et dirigeoit les complots dont à peine il paroissoit le complice. C’est un objet digne d’occuper un philosophe, que de démêler, à travers l’obscurité dont César s’enveloppe, et les moyens bas auxquels il a recours pour s’élever à la dictature, ce courage héroïque et cette élévation d’ame qui ne parurent que quand il y parvint. Il eut dès sa jeunesse la même audace, la même ambition et la même ardeur de se signaler et de dominer qu’Alexandre; mais dans le prince, ces passions sont libres, et elles sont captives dans le citoyen. Où l’un commande, il faut que l’autre insinue. Le premier doit se montrer tout entier aux Macédoniens, pour les rendre dignes d’exécuter ses projets; le second doit respecter les préjugés de ses concitoyens, ménager leurs vices, et les rassurer contre son mérite et ses talens, pour les préparer à lui obéir.
Quelqu’habile que fût César, il sentit combien il auroit de peine, dans une république où les affaires changeoient chaque jour de face, à former un parti qui pût contre-balancer ceux de Pompée et de Crassus. Il jugea, et c’est le chef-d’œuvre de sa politique, qu’il falloit réunir ces deux hommes, et qu’en qualité de médiateur, il lui seroit aisé de profiter de leurs anciens soupçons de débaucher leurs amis, et de se rendre, en un mot, le maître de la ligue, dès qu’il serviroit de point de réunion à ses chefs.
Crassus se prêta aux ouvertures de César, avec tout l’empressement d’un homme, qui, n’ayant encore joué qu’un second rôle, se trouve associé au premier. Pompée devoit voir qu’il n’y avoit qu’à perdre pour lui dans cette association; de supérieur qu’il étoit à Crassus et à César, il se rendoit leur égal; mais sa présomption ordinaire et sa timidité ne lui représentèrent ces deux collègues que comme deux instrumens ou deux appuis de sa fortune. Le triumvirat fut formé, Crassus, Pompée et César s’obligèrent à n’avoir qu’un même intérêt, à ne former que les mêmes entreprises, et à se soutenir mutuellement de tout leur crédit. Dès-lors toute la puissance du sénat et du peuple passa dans les mains des triumvirs; et le gouvernement, tantôt aristocratique, tantôt populaire, ou plutôt l’anarchie fut changée en une vraie oligarchie.
Pompée s’aperçut enfin du piége dans lequel il étoit tombé[39]. Il voulut rompre avec César, dont le pouvoir lui faisoit ombrage; mais il n’en étoit plus temps: et en se dégageant du triumvirat, il n’eût occupé dans la république qu’une place subalterne. Le grand Pompée n’est plus que l’instrument de la fortune de César. Il est content de remuer sans agir; il cabale, il intrigue, mais sans succès. Bientôt il jouit avec une espèce de stupidité de la puissance qu’il ne peut retenir. Il craint de s’en apercevoir; et l’on diroit que sa vanité, venant au secours de son ambition alarmée, lui persuade qu’il a fait la fortune de César, parce que César a ruiné la sienne.
[39] _Nihil prætermisi, quantum facere nitique potui, quin Pompeium à Cæsaris conjunctione avocarem, in quo Cæsar felicior fuit: ipse enim Pompeium à meâ familiaritate disjunxit... Illud te scire volo, Sampsiceranum nostrum amicum, vehementer status sui pœnitere, restituique in eum locum cupere ex quo decidit._ (Ad Att. Epist. 23. l. 2.)
Ce dernier s’étoit rendu trop puissant dans son gouvernement des Gaules, pour que la république pût lui donner un successeur, ou rejeter impunément ses demandes, quelque contraires qu’elles fussent aux usages les plus respectés. Les amis de Crassus, qui avoit péri dans son expédition contre les Parthes, lui étoient étroitement attachés. Il avoit fait passer à Rome des sommes immenses, avec lesquelles ses partisans corrompoient les magistrats ou achetoient les magistratures; son armée lui étoit aveuglément dévouée; il remuoit à son gré tous ces citoyens, dont la fortune étoit sans ressource, si la république n’étoit pas ruinée; toute sa conduite, en un mot, dévoiloit ses projets ambitieux. Plus on craignit de voir usurper par César la puissance souveraine, plus le parti de Pompée, qui s’étoit enfin déclaré son ennemi, parut se rétablir et prendre de nouvelles forces. Il devint même le parti de la république; car les citoyens qui vouloient se soustraire à la tyrannie, n’étant pas en état de se défendre par eux-mêmes, se trouvèrent contraints de s’unir à Pompée, comme au protecteur des lois, ou du moins comme à l’ennemi le moins déclaré et le moins dangereux du bien public.