Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15)
Part 16
Je ne dois pas passer légèrement sur l’établissement des censeurs, qui, n’étant destinés qu’à faire le cens ou le dénombrement des citoyens dans l’absence des consuls, s’attribuèrent bientôt la réformation des mœurs. Les deux ordres de la république leur furent également soumis. Ils ouvroient l’entrée du sénat au citoyen qui méritoit cette distinction, et en chassoient un sénateur qui se rendoit indigne de sa place. Ils ôtoient aux chevaliers les marques de leur dignité, et faisoient descendre un simple plébéïen dans une tribu moins honorable que celle où il avoit été inscrit. La vigilance de ces magistrats combattit utilement l’inconstance naturelle des hommes, et cette espèce de lassitude et d’assoupissement, d’autant plus dangereuse dans un état, que sans violer ouvertement les lois, elle commence par en diminuer la force, les laisse tomber peu à peu dans l’oubli, et les abroge enfin entièrement, sans qu’on puisse assigner l’époque de leur chûte. Les censeurs ne punissoient pas des fautes, mais ce qui pouvoit conduire à la licence, et ils formoient comme une large barrière entre les Romains et la corruption. Aussi la république se fit-elle une habitude de cette austérité de mœurs qui lui a valu encore plus de succès sur ses ennemis que d’éloges de la part de la postérité.
Qu’on me permette encore quelques réflexions sur un objet aussi intéressant que le prétendu danger que coururent les Romains pendant le cours de leurs dissentions. Comme ils avoient plusieurs besoins également pressants, qu’il étoit nécessaire d’établir une jurisprudence certaine, et des lois fixes, car jusqu’aux décemvirs[19] les magistrats n’avoient suivi d’autres règles dans leurs jugements que celles que semble prescrire l’équité naturelle; qu’il falloit pourvoir à la subsistance d’une foule de citoyens sans patrimoine; que tantôt on étoit occupé d’un réglement général de police, ou d’une accusation intentée contre quelque magistrat qui s’étoit rendu désagréable aux tribuns; une affaire servoit de diversion à l’autre, et le peuple paroissoit quelquefois oublier son grand projet d’humilier les patriciens. D’ailleurs il s’en falloit beaucoup que les tribuns se conduisissent avec une prudence propre à désespérer la noblesse et à lui faire prendre un parti violent; si, pour augmenter leurs forces, ils augmentent le nombre de leurs collègues, ils ne font au contraire que s’affoiblir, et ouvrent à la noblesse une voie plus sûre et plus facile d’arrêter leurs progrès par eux-mêmes[20]. Proscrivent-ils la loi odieuse[21] qui ne permettoit pas au peuple de contracter des alliances avec les familles patriciennes? Ils le font avant que d’avoir dépouillé leurs ennemis de leurs prérogatives, et par-là ils se mettent dans le cas de les attaquer ensuite avec moins de succès. Dans une république en effet où tout avoit concouru pendant long-temps à faire respecter la noblesse, l’avantage de s’allier avec elle devoit lui faire un grand nombre de créatures, et retirer du parti du peuple les plus puissants plébéïens: aussi remarque-t-on que les querelles des Romains commençèrent dès-lors à être moins vives. Il seroit trop long de relever en détail toutes les fautes que firent les tribuns, et qui s’opposoient au succès de leur entreprise[22].
[19] Ce fut l’an 300 de Rome, c’est-à-dire, 56 ans après l’exil des Tarquins, que les décemvirs publièrent les lois des douze tables. C’est le premier code que les Romains aient eu.
[20] L’opposition d’un tribun à la demande de son collègue, en suspendoit l’activité, et l’empêchoit d’aller plus avant. La noblesse eut quelquefois l’habileté de mettre quelqu’un de ces magistrats populaires dans ses intérêts.
[21] Les décemvirs portèrent cette loi dans leur dernière table, et leur intention avoit été d’établir plus facilement leur tyrannie, en empêchant que les deux ordres de la république ne se rapprochassent l’un de l’autre. Denys d’Halicarnasse dit judicieusement qu’il falloit abolir cette loi tyrannique et injurieuse au peuple pour assurer le repos public. Mais ce repos n’est point ce que désiroient les tribuns; il étoit de leur intérêt de tenir toujours le peuple également animé contre les patriciens. C’étoit donc une imprudence de leur part de proscrire la loi des décemvirs, avant que d’avoir ôté à la noblesse tous ses priviléges. Je remarquerai en passant, que la noblesse n’aperçut point dans cette occasion la faute des magistrats du peuple. Lorsqu’elle auroit dû cacher sa joie et ne se défendre que par politique, et précisément autant qu’il falloit pour faire croire au peuple qu’elle lui accordoit une grâce, son orgueil s’effaroucha. S’il en faut croire les paroles que Tite-Live met dans la bouche du Tribun Canuléius, les patriciens trouvoient étrange que la nature eût donné à la populace les mêmes organes qu’à eux; _quod spiratis, quod vocem mittitis, quod formas hominum habetis, indignantur_. Cette sotte vanité de la noblesse fut cause qu’un réglement qui lui étoit si avantageux, commença par lui être extrêmement funeste; car le peuple, pour se venger du mépris qu’on lui marquoit, osa aspirer au consulat, et fit porter une loi par laquelle il lui étoit permis de posséder cette magistrature sous le nom de tribunat militaire.
[22] Un certain Volscius accusa Ceson Quintius d’avoir assassiné son frère. Cette calomnie, que les tribuns avoient un grand intérêt de ne point laisser dévoiler, parce qu’elle étoit leur ouvrage, devint une espèce de bouclier pour les patriciens. Dès que les tribuns proposoient une loi nouvelle, les consuls, dit Tite-Live, demandoient la condamnation de Volscius, et chaque partie se tenoit en échec; _eodem modo consules legem, tribuni judicium de Volscio impediebant_. l. 3. Les patriciens eurent encore la mal-adresse de faire punir Volscius pendant la dictature de Quintius Cincinnatus.
Les mouvemens de la place, malgré tout ce que je viens de dire, étoient-ils trop vifs ou trop opiniâtres? Quelque événement imprévu y remédioit. Les voisins de Rome, qui croyoient cette circonstance favorable à leur ambition ou à leur vengeance, se jetoient sur ses terres; mais il s’agit pour chaque Romain de défendre son patrimoine, ses champs, sa récolte, le peuple n’écoute plus ses tribuns, et à son retour de la guerre ne reprend pas avec la même chaleur l’affaire qu’il a abandonnée. Dans les cas encore plus pressans, le sénat avoit la ressource de créer un dictateur[23], c’est-à-dire un roi plutôt qu’un magistrat, qui, n’étant obligé de consulter ni le sénat, ni le peuple, ni les magistrats dont toutes les fonctions cessoient, se servoit de son autorité suprême pour suspendre le cours des querelles de la place, et tourner les esprits vers un autre objet.
[23] Ce fut l’an de Rome 255, quatre ans avant la retraite du peuple sur le Mont-Sacré, que fut fait le premier dictateur.
La lenteur même avec laquelle les tribuns firent leurs progrès, est encore une preuve que la république Romaine ne fut point exposée à périr par une guerre civile. En effet, il s’écoula près d’un siècle et demi[24] depuis l’établissement de ces magistrats jusqu’au tribunat de Licinius Stolon et de Sextius, époque où les plébéïens obtinrent de partager avec la noblesse le consulat et toutes les magistratures; encore fallut-il que la fortune elle-même hâtât la conclusion de ce grand ouvrage.
[24] Le peuple se retira sur le Mont-Sacré l’an de Rome 259, et parvint au consulat l’an 388.
Tite-Live rapporte que Fabius Ambustus, chef de la maison Fabienne, avoit marié une de ses filles à un patricien nommé Ser. Sulpicius, et l’autre à C. Licinius Stolon, simple plébéïen. Un jour que celle-ci se trouvoit chez sa sœur dans le moment que Sulpicius, alors tribun militaire, revenoit du sénat, les licteurs frappèrent à la porte avec leurs faisceaux pour annoncer son retour. La jeune Fabia parut effrayée de ce bruit, auquel elle n’étoit pas accoutumée, et sa sœur la rassura d’un air malin qui lui fit sentir tout l’intervalle qu’il y avoit entr’elles deux. La femme de Stolon, vivement piquée, n’eut le courage ni de mépriser la vanité de sa sœur, ni de cacher son chagrin, quoiqu’elle eût honte d’en laisser pénétrer les motifs. Son père et son mari, à force de prières, lui arrachèrent enfin son secret; elle avoua qu’elle ne pouvoit penser, sans un dépit mortel, qu’étant née du même sang que la femme de Sulpicius, les premières magistratures de la république fussent interdites à son mari. Fabius entra par foiblesse dans tous les projets de son gendre, que son amour pour Fabia rendit ambitieux. Stolon s’associe L. Sextius, que son courage et son éloquence mettoient en état de tout entreprendre. Ils briguent ensemble le tribunat; et à peine se virent-ils à la tête du peuple, qu’ils proposèrent et firent passer une loi qui ordonnoit que la république ne seroit désormais gouvernée que par des consuls, et que l’un des deux seroit nécessairement tiré du corps du peuple.
Dès-lors le sénat fut ouvert sans nulle différence aux plébéïens et aux patriciens. Censeurs, pontifes, préteurs[25], il n’y eut plus de magistratures qu’ils ne possédassent, et ils jouirent même des honneurs de la dictature. La naissance ne donnant plus de privilége particulier, la distinction établie entre la noblesse et le peuple disparut, et fit place à la plus parfaite égalité. Leurs droits furent confondus et les mêmes: ils ne purent plus avoir des intérêts différens; et c’est à cette époque que les dissentions de la place cessèrent, et que Rome jouit enfin d’un calme heureux.
[25] L. Sextius fut le premier plébéïen qui parvint au consulat. C. Martius Rutilus, aussi plébéïen, fut fait dictateur l’an de Rome 397, et nomma pour son général de la cavalerie, un autre plébéïen, appelé C. Plantius. Le même Rutilus fut censeur. L. Philo fut le premier plébéïen élevé à la préture.
Les tribuns n’avoient jamais attaqué la dignité du sénat et des consuls, que pour abaisser plus sûrement la noblesse; et loin de continuer à les avilir, la vanité des successeurs de Stolon et des plébéïens les plus considérables étoit intéressée à en augmenter le crédit. S’il subsistoit encore quelque sujet de contestation dans la république, ce ne pouvoit être qu’au sujet des lois agraires. Mais ces lois, proposées d’abord par le consul Sp. Cassius, et qui, jusqu’au tribunat de Licinius Stolon, n’avoient eu aucun succès, étoient tombées dans le décri, soit parce qu’on s’étoit accoutumé à les voir rejeter, soit parce que l’exécution en étoit impratiquable. En effet, dans un temps aussi grossier que les premiers siècles de la république Romaine, où l’on ne connoissoit point encore les titres de possession, ni les dépôts publics des engagemens des citoyens, il étoit impossible d’établir une juste distinction entre le légitime patrimoine de chaque particulier, et ce qu’il avoit acquis par des voies illicites. D’ailleurs, Licinius avoit mis fin à cette affaire en portant deux lois, dont l’une ordonnoit aux créanciers de déduire du principal de leurs créances les intérêts qu’ils avoient touchés; et l’autre défendoit de posséder plus de cinq cents arpens de terre.
Les Romains avoient déjà subjugué une partie considérable de l’Italie, quand le tribunat de Licinius expira; et quelques puissans que fussent les peuples auxquels ils feroient désormais la guerre, ils devoient encore les soumettre. La sagesse de leur gouvernement leur donnoit une supériorité infinie sur leurs ennemis; et jusqu’à la seconde guerre Punique, Rome n’éprouva que quelques revers contre lesquels elle trouva en elle-même des ressources aussi sûres que promptes. Annibal lui-même, après plusieurs victoires, fut enfin contraint d’abandonner le projet de brûler le capitole pour aller défendre les murs de Carthage. Vaincu à Zama, il porta inutilement en Asie sa haine contre les Romains. Philippe, défait à la journée de Cynoscéphale, eut recours à leur clémence; et quand Persée voulut relever la Macédoine de l’abaissement où elle étoit tombée, il fut vaincu et orna avec ses enfans le triomphe de Paul Emile. Antiochus, trop heureux d’obtenir la paix, ne régna plus en-deçà du mont Taurus. Popilius fit trembler son fils au milieu d’une armée victorieuse, et le traita en vaincu. Carthage n’étoit plus qu’un amas de ruines. Rome enfin régnoit presque sur tout l’univers; mais elle-même étoit chancelante dans sa haute fortune; et tandis qu’elle effrayoit les nations, un philosophe qui auroit examiné les fondemens de sa grandeur, auroit lui-même été effrayé du sort qui attendoit les Romains.
Si la république de Lacédémone, malgré les lois austères et sages de Lycurgue, auxquelles elle obéissoit religieusement depuis sept siècles, ne put asservir la Grèce, et résister en même temps à l’attrait d’imposer des tributs[26], et de s’enrichir des dépouilles de ses ennemis, comment seroit-il possible que les Romains, chez qui l’amour de la pauvreté n’avoit jamais été une vraie passion, comme dans les Spartiates, n’eussent pas abusé de même de leurs victoires? Sparte se flattoit de pouvoir être riche et d’avoir un trésor qu’elle destinoit à faire des entreprises considérables contre ses ennemis, sans que ses citoyens renonçassent à leur ancien mépris pour les richesses: elle se trompoit; et la loi sévère qu’elle porta, et qui sous peine de la vie défendoit aux particuliers de posséder aucune pièce d’or ou d’argent, fut bientôt violée impunément.
[26] Voyez dans mes _Observations sur l’histoire de la Grèce_ ce que j’ai dit du gouvernement de Lycurgue, des précautions que ce législateur prit pour faire aimer la pauvreté aux Spartiates, et comment Lysandre les corrompit à la fin de la guerre du Péloponèse.
Les Romains, beaucoup moins attentifs à se précautionner contre les charmes de l’avarice, devoient donc agrandir leur fortune domestique à mesure que leur république agrandiroit son empire et ses richesses.
Tant que les Romains ne vainquirent que des peuples aussi pauvres qu’eux, leur gouvernement mérita tous les éloges que je lui ai donnés; mais les principes en furent détruits, dès qu’ils eurent porté la guerre en Afrique et en Asie: les vices de ces riches provinces passèrent à Rome avec leurs dépouilles. Il se développa dans le cœur des Romains de nouvelles passions; les besoins s’accrurent et se multiplièrent; les goûts se raffinèrent, les superfluités devinrent nécessaires, et l’ancienne austérité des mœurs ne fut plus qu’une rusticité brutale. Quand cette contagion eut gagné le peuple, qu’il eut appris des grands à vouloir être voluptueux, et qu’il regarda sa pauvreté comme le dernier des opprobres, il fut prêt à faire toutes sortes de lâchetés pour acquérir de ces richesses que la cupidité des citoyens faisoit regarder comme le premier des biens. L’autorité dont il jouissoit ne servit plus que d’instrument à ses passions. La puissance publique passa bientôt entre les mains des riches, qui, marchandant et achetant les magistratures et les suffrages dans les comices, se virent les arbitres de l’état; et sous les apparences trompeuses de l’ancien gouvernement, les Romains obéirent en effet à une véritable aristocratie.
D’un côté, une foule de particuliers se sont emparés des richesses des vaincus et des contributions des provinces; de l’autre, la loi Licinia, qui ne permet de posséder que cinq cents arpens de terre, n’a point été abrogée par une loi contraire. Ici, on lit les réglemens les plus sages contre le luxe; là, des citoyens plus riches que des rois forcent, par un faste imposant, les lois à se taire. La république avoit été autrefois partagée en patriciens et en plébéïens; elle le fut alors en citoyens riches et en citoyens pauvres. L’espérance d’être libres, que Brutus avoit donnée aux plébéïens, fut le titre dont ils se servirent pour reprendre leur première dignité, et forcer la noblesse à renoncer à ses prérogatives. La loi Licinia devenoit un titre aussi fort en faveur des pauvres, dès que, las d’acheter par des complaisances les bienfaits des riches, ils concevroient le dessein de partager leur fortune. Il s’est donc formé une nouvelle source de dissentions dans la république Romaine; les lois et les mœurs sont une seconde fois en opposition: les Romains doivent donc être agités sur le partage des richesses comme ils l’ont été sur leur partage de l’autorité. Mais le gouvernement ne met plus de frein à leur passion, et il faudroit bien peu connoître le cœur humain et la sympathie que les vices ont les uns pour les autres pour penser que ces nouveaux troubles ne fussent pas aussi funestes aux Romains corrompus, que les premiers avoient été avantageux aux Romains vertueux.
Ce n’étoit pas cependant de ce côté-là seul que la république étoit menacée de sa ruine. La vaste étendue de sa domination l’exposoit encore à de plus grands dangers; elle lui avoit fait perdre l’autorité quelle avoit sur les magistrats; et si les Romains ne succomboient pas sous leurs mauvaises mœurs, ils devoient se voir opprimer par leurs proconsuls.
Quelqu’étendu, dit Polybe, que fût le pouvoir d’un consul à la tête de son armée, il lui étoit impossible d’en abuser, tant que l’empire des Romains fut renfermé dans l’Italie. Le sénat, sous les yeux duquel il est, et qui l’observe, n’a qu’à retirer les secours qu’il donne à l’armée, pour faire échouer un général dont il soupçonneroit la fidélité. La sûreté publique, à cet égard, naissoit donc de ce que l’Italie ne mettoit pas les consuls en état d’y subsister par eux-mêmes, ni de cacher pendant long-temps leurs entreprises. Voilà ce qui tenoit leur autorité en équilibre avec la puissance de la république, ou plutôt ce qui les rendoit toujours sujets. Mais ce contre-poids du pouvoir consulaire s’affoiblit quand les armées passèrent les mers. Les consuls, qui n’avoient été que consuls en Italie, furent dans les provinces éloignées, consuls, préteurs, censeurs, édiles, le sénat et le peuple. Ils traitoient avec les nations voisines, de leur commandement, disposoient de leurs conquêtes, distribuoient à leur gré les couronnes, et régloient l’état des tributs et de contributions. Ils commandoient dans de riches provinces, qui les mirent en état de pourvoir par eux-mêmes à tous les besoins de leur armée; aussi César et Crassus, avec les seules forces de leur gouvernement, firent-ils la guerre sans le consentement de la république dont les secours leur étoient devenus inutiles.
La puissance énorme que les consuls s’attribuoient ne causa aucune alarme aux Romains, parce qu’elle étoit favorable aux progrès de leurs armes et à l’agrandissement de leur empire, et qu’emportés par leur ambition, ils ne jugeoient de leurs intérêts que par les succès de leurs légions. L’aveuglement de la république alla si loin, qu’au lieu d’établir quelque nouvelle proportion qui lui conservât sa supériorité sur les consuls, elle ne fut bientôt frappée que des inconvéniens attachés à la durée annuelle de leur magistrature. «N’est-il pas insensé, disoit-on à Rome, qu’esclaves d’une misérable habitude, nous nous comportions aujourd’hui de même que si nous avions encore à faire avec les Sabins, les Volsques ou les Fidenates? Nos pères avoient raison de changer tous les ans de généraux, puisque leurs guerres les plus difficiles se terminoient dans une seule campagne. Nos ennemis actuellement ne peuvent être vaincus que par une longue suite de succès. Pourquoi rappelons-nous donc à la fin de sa magistrature un consul qui n’a eu que le temps d’ébaucher son entreprise, de s’instruire du pays où il fait la guerre, de connoître le fort et le foible des armées qui lui sont opposées, et qui va mettre à profit ses connoissances? Nous lui donnons un successeur dont les vues sont souvent opposées aux siennes, qui perdra une partie de son année à préparer ses succès, et qui sera rappelé à son tour avant que d’avoir rien exécuté.» Ces discours frappèrent les tribuns; et ces magistrats s’opposèrent à ce qu’on rappelât Flaminius de la Grèce. «Sulpicius, dirent-ils, a consumé presque tout le temps de son consulat à chercher les ennemis: Villius, son successeur, n’a pas eu le temps d’en venir aux mains; à la veille de combattre, il a été obligé de céder le commandement à un nouveau consul qui auroit cru se déshonorer, s’il n’eût qu’exécuté les projets de son prédécesseur. Enfin, ajoutoient-ils, la Macédoine, prête à subir le joug, va se relever, et peut-être devenir invincible à la faveur de nos caprices, et tous les succès passés de Flaminius sont perdus pour nous, si on ne le continue dans sa magistrature.» L’usage des proconsuls fut établi, et des magistrats qui possédoient déjà une puissance formidable à la république, en furent revêtus assez long-temps pour qu’il leur fût enfin aisé de la retenir, de braver les lois et d’opprimer leurs concitoyens.
Malgré tant de vices réunis qui précipitoient la chûte de la république Romaine, elle fut encore tranquille et même florissante pendant quelque temps; et il faut l’attribuer à plusieurs causes particulières. Telle est la probité que l’ancien gouvernement avoit fait naître, et qui ne fut pas subitement étouffée par la décadence des lois. L’habitude d’avoir de bonnes mœurs fit succéder à leur ruine une hypocrisie qui les imitoit. Vicieux chez soi, on empruntoit en public le masque de la vertu. Avant que la multitude conçut le dessein de dépouiller les riches, il falloit qu’elle eût secoué l’espèce d’étonnement et d’admiration que leurs richesses lui inspiroient. L’ambition ne devoit point être la première passion des riches. Il est un certain ordre dans les passions, et la monstrueuse avidité des grands à piller également la république, ses ennemis et ses alliés, les préparoit aux voluptés et non pas à la tyrannie. Il falloit un certain temps pour que le luxe appauvrît ces voluptueux, qui possédoient toutes les richesses du monde. Quand ce moment fatal sera arrivé, il faudra faire des violences pour avoir encore de quoi être voluptueux, et ce sera alors que parmi une multitude de citoyens qui trouveront dans la confusion et les troubles de l’état, plus d’honneurs et de richesses que la république ne leur en offrira pour les attacher à ses intérêts, l’ambition commencera à se développer. Pour qu’il se forme des tyrans dans Rome, il faut qu’on y puisse se flatter d’usurper la souveraineté, et il ne sera permis de l’espérer que quand Rome sera remplie d’une vile populace, chassée de ses héritages et honteuse de sa pauvreté, et que les armées, composées de ces citoyens méprisables, aimeront autant piller Rome que Carthage ou Numance.
Ce qui empêcha les Romains de prévenir, lorsqu’il en étoit encore temps, les maux dont la république étoit menacée, c’est que ce fut sa prospérité même qui ruina les principes de son gouvernement; et rarement un peuple est-il assez sage pour se défier de sa prospérité, et la regarder comme un commencement de décadence. Quand le premier Scipion eut soumis l’Afrique, les Romains devoient soupçonner qu’ils éprouveroient bientôt quelque révolution. Mais la défaite d’Annibal et de Carthage laissoit-elle d’autre sentiment que celui de la joie? Tandis que toute la république, enivrée de ses succès, croyoit toucher à cette monarchie universelle promise par les Dieux, auroit-on entendu les remontrances d’un citoyen, qui, lisant dans l’avenir à travers la prospérité présente, eût annoncé que Rome étoit prête à périr?